(Voir t. III, p. 210.)
«Combien de lieues de Paris à Marseille? fit le grand géographe d'un air
entendu; oh! il y a loin!» Oscar aimait trop son vieux maître pour
insister.
«Mon ami, reprit-il, voulez-vous faire avec moi le voyage de Paris à
Marseille?»
Le vieil abbé fut tellement surpris de cette question, que la main lui
trembla et que la cuillerée de potage qu'il portait à sa louche se
renversa tout entière sur sa poitrine.--Par bonheur, le cher homme;
avait l'habitude de passer le bout de sa serviette entre sa cravate et
le col de sa redingote, de façon à former sur huit le devant de sa
personne un vaste triangle mule de précaution.
Voyager! et jusqu'à Marseille! Le grand géographe qui avait tant étudié
les continents et les îles, les golfes et les caps, qui était depuis
vingt ans un habitué de la mappemonde, et, dans sa pensée, fréquentait
assidûment le plateau du Thibet, hélas! il n'avait jamais fait route que
de Meaux à Paris, et de Paris à Meaux! certainement, s'il n'eût pas
autant aimé son élève, et autant détesté l'ordre des jésuites, il serait
entré dans les _missions_ pour le Japon, l'Inde ou loin; et jamais, sans
soupirer, il ne pensait au sort trois fois heureux de ces évangéliseurs
qui peuvent, sur des bords reculés, servir en même temps la sainte cause
du Christ et celle de la géographie! «Qu'ils beaux les pieds de ces
hommes!»
Mais l'abbé Ponceau, qui n'était pas un égoïste, n'avait pas voulu
donner à Oscar le conseil de voyager, comme font d'ordinaire les jeunes
gens de bon lieu qui veulent voir le monde pour accomplir leur
éducation. Oscar n'était jamais sorti de Paris, parce qu'il ne concevait
point qu'il y eût quelque chose ou quelqu'un au delà de Paris; la
province lui semblait un lieu chimérique, et les préfets des
départements étaient pour lui comme des rois de Jérusalem ou des évêques
d'Hermopolis.--A Coup sûr, il ne dut pas être médiocrement étonné
lorsqu'il reçut de _Marseille_ une lettre d'un _Marseillais_, ami de son
père,--ancien ami de son père,--dans laquelle on lui rappelait un vieux
projet d'alliance formé par les deux familles. Oscar, encore au berceau,
avait été fiancé, à ce qu'il paraît, avec mademoiselle Hermance, dont le
portrait accompagnait la lettre susdite.
Oscar aurait certainement trouvé ces fiançailles entre mineurs fort
ridicule, si sa fiancée, telle que la faisait son portrait, n'eût point
eu de jolis yeux et une bouche souriante, que l'on ne pouvait regarder
sans plaisir. Joignez à cela que le maudit air de valse avait dérangé
l'économie du coeur du jeune Oscar, et qu'à chaque fois qu'il regardait
le médaillon aussitôt les trois mesures lui revenaient en tête, douces,
lentes et suaves, comme il les avait entendues, en ce jour d'été, dans
cette rue fraîche; si bien que sa fiancée Hermance et l'air de valse ne
pouvant plus se séparer, dans la mémoire d'Oscar, finirent par y mêler
ensemble, l'une ses jolis yeux, l'autre ses jolies notes; l'une ses
lèvres souriantes, l'autre sa douce musique; l'une, enfin, son beau nom
d'Hermance, et l'autre le beau temps du jour d'été.
Oscar tira le médaillon et le montra au cher abbé, qui se récria
d'admiration, mais pâlit et rougit en apprenant le motif pour lequel la
ville de Marseille envoyait à son élève le portrait d'une aussi belle
personne. Se marier! Oscar se marier!
«Mon ami, disait Oscar, vous ferez sauter mes petits enfants sur vos
genoux,... comme vous m'y avez fait sauter.... vous leur apprendrez la
géographie... comme vous me l'avez apprise.»
Le cher abbé se sentit tout attendri, et les raisons d'Oscar en faveur
du mariage lui semblèrent si péremptoires, qu'il ne put y répondre qu'en
s'essuyant les jeux. Il avait d'ailleurs peu réfléchi sur les matières
conjugales, étant par état voué à la vie célibataire; ce qui l'empêcha
de faire aucune observation à son élève sur la gravité du parti qu'il
prenait. Le mariage marseillais semblait d'ailleurs convenable: un
ancien ami, une jolie fille, une jolie dot, et par-dessus le marché, un
joli voyage pour aller chercher ces jolies choses-là!
«Mon ami, demanda Oscar, quelle route prendrons-nous pour nous rendre à
Marseille?
--Oh! répondit le grand géographe après un moment de réflexion, nous
prendrons les messageries royales!»
Lorsqu'on fut au dessert, le vieil abbé, qui pour la première fois
mangeait tout de travers et ne proférait que des paroles entrecoupées où
le nom de Marseille revenait souvent, s'essuya la bouche avec sa
serviette, et tandis que son élève contemplait le médaillon, il dit à
demi-voix, comme s'il se parlait à lui-même: «La ville est fort
ancienne, ayant été bâtie 633 ans avant la naissance de
Notre-Seigneur...
--De quelle ville parlez-vous, mon cher abbé?
--De Marseille... C'était le séjour ordinaire des galères du roi, qui
s'y trouvaient en quantité... Parmi les forteresses de la ville, on
remarquait surtout le _château Dif_, que l'on avait muni d'une bonne
garnison. Cette forteresse était recommandable, en ce qu'elle servait à
mettre à la raison les fils de famille qui donnaient du chagrin à leurs
supérieurs, par leurs moeurs dépravées et leur mauvaise conduite; en les
y tenait le temps qu'on voulait, moyennant une médiocre pension.
--Mais, mon ami, il n'y a plus de ce que vous appelez des fils de
famille, et, s'il y en avait encore, on ne les enfermerait point.
--Autres temps, autres moeurs... Son église cathédrale est dédiée à
saint Lazare, en mémoire de ce que les persécuteurs de la primitive
Église ayant mis Lazare avec Marie-Madeleine et Marthe, ses soeurs, dans
un vaisseau sans voiles et sans mariniers, et l'ayant ensuite exposé aux
flots de la mer, ce bâtiment après avoir été agité pendant quelque
temps, fut conduit par la Providence à Marseille, où Lazare prêcha
l'Évangile, fut fait évêque et mourut.
--Certes, mon cher maître, les Marseillais, pour avoir eu de si bons
commencements, doivent être des gens fort pieux, D'aventure,
connaîtriez-vous quelqu'un dans la ville?
--Non, mon cher enfant; mais tout le monde nous indiquerait si vous
n'aviez là un beau-père, le fameux couvent de l'_Observance_ où l'on
voit la tête d'un nommé _Bordini_, fils d'un notable de Marseille. Cette
tête est, dit-on, d'une grosseur prodigieuse; car quoique cet homme, qui
vivait au commencement de l'autre siècle, n'eût que quatre pieds de
haut, la tête a un quart de cette hauteur, et trois pieds de tour par le
côté, Bordini avait si peu d'esprit, quoique sa tête fût pleine de
cervelle, qu'il donna lieu à ce proverbe, lorsqu'on voulait parler d'un
homme qui n'avait pas le bon sens: _Il à l'esprit de Bordini_. (1)
--Cela est fort gai, dit Oscar en se levant, et je m'étonne, tout les
jours, mon cher maître, que vous connaissiez les endroits où vous n'êtes
jamais allé mieux que ceux qui y sont nés. Je suis sûr que vous en
remontreriez, sur Marseille, même à mademoiselle Hermance. Mais ne
sauriez-vous rien sur les moeurs provençales?
--J'ai toujours pensé, mon ami, que les habitants d'un pays où l'on
élève des vers à soie doivent être d'une humeur douce, bienveillante et
polie...
--Je voudrais bien, dit Oscar, que mademoiselle Hermance fût un peu
musicienne.» Là-dessus il sortit pour faire sa malle _conjugale._
[ Note 1: Voyages historiques de l'Europe, par M. de B. F.--
C. 1er, p. 35.]