Tout est dit: les portes se fermeront le 30 juin, et ce grand spectacle
des merveilles de l'industrie, qui nous charme et nous étonne depuis
deux mois, fera sa clôture définitive. En voilà pour cinq ans; pendant
ces cinq ans, Dieu sait avec quelle nouvelle activité, avec quelle
fécondité prodigieuse le génie de l'industrie va se remettre à l'oeuvre!
que d'efforts! que de perfectionnements! que d'inventions! Nous le
verrons reparaître, soyez-en sûrs, avec des trésors inconnus aujourd'hui
et escorté de nouveaux prodiges. L'industrie, en effet, est dans toute
l'ardeur de la conquête; elle soumet le monde d'un pas rapide, et finira
par en devenir la seule divinité et l'unique souveraine. En attendant et
pour se préparer à cette autre campagne de 1844 à 1849, elle retourne
dans ses fabriques et dans ses ateliers; voyez-la maniant le fil et la
soie, ciselant l'or et l'argent, laminant le fer, taillant le diamant et
le marbre, debout jour et nuit, et l'oeil incessamment ouvert sur les
merveilleux travaux de son immense empire! Voyez ces impacts de bras
qui se meuvent à son commandement! entendez le bruit des innombrables
machines qui s'agitent autour d'elle!
Cette clôture de l'exposition industrielle doit rendre à Paris son air
accoutume. Avant un mois il n'y aura plus guère que des Romains dans
Rome; nos frères des départements, et les races exotiques accourues de
tous côtes pour jouir de la merveille, disparaissent de jour en jour; le
flux industriel les apporta et le reflux les remporte. Si vous tenez à
constater la réalité de leur départ, faites un tour aux messageries
royales; mettez-vous en observation dans la cour des diligences Laffitte
et Caillard; quel curieux spectacle! Les voitures regorgent et
débordent de l'intérieur au coupé, du coupé à la rotonde, de la rotonde
à l'impériale; il semble, à voir ces maisons mobiles emportant tous les
soirs et tous les matins cette population ambulante, que la ville se
dépeuple et que les maisons de pierre de taille vont bientôt manquer de
locataires. Rassurez-vous! Paris est comme l'immense Océan, il ne tarit
pas pour quelques bras de mer qui s'en échappent; en ce moment, par
exemple, tout le monde quitte Paris, et cependant vous ne mettez pas le
nez dans une rue, vous ne faites pas un pas à droite ou à gauche, sans
que vous ne sentiez un coude qui vous heurte, sans qu'un animal à deux
pieds et sans plumes ne se jette à votre rencontre: tout y remue, tout y
va, tout y vient; immense fourmilière qui s'étend de la barrière de
l'Étoile à la barrière du Trône, et de Montmartre au sommet de la rue
d'Enfer!
Aussi, comme de toutes parts on accourt vers cette ville gigantesque!
comme on rend hommage à sa prépondérance dans le monde de l'esprit et de
la civilisation! comme on salue, de tous les points de l'horizon, son
incontestable royauté! Il n'est pas d'artiste, ou de poète, ou d'homme
illustre qui ne lui demande de donner sa suprême sanction à son nom et à
sa gloire; c'est à Paris qu'on vient puiser sans cesse, comme à une
source vive et fécondé; et tandis que nous nous querellons entre nous,
tandis que certains hommes, nos compatriotes, contestent la réalité et
les bienfaits de notre éducation publique, les étrangers, et les plus
illustres, envoient à Paris leurs fils, l'espoir de leur nom, pour
commencer ou pour achever de les instruire; ils les exposent à des
voyages lointains et périlleux! ils les hasardent à travers les mers! Et
pourquoi? Parce que Paris est au bout du voyage, Paris avec son activité
sans pareille et sa vive intelligence, Paris' qui tient ouvertes de tous
côtés et à tout venant ses voies fécondes!
Voici une nouvelle marquée de cette prédilection qui fait pencher le
monde du côté de ces institutions et de ces lumières parisiennes;
Méhémet-Ali, une des grandes intelligences de notre temps, Méhémet, le
pacha d'Égypte, envoie à Paris deux princes de sa race, son plus jeune
fils et le fils d'Ibrahim-Pacha; il les envoie, non pas pour les
distraire, non pas pour les promener au milieu de nos places publiques
et de nos rues, et pour les divertir de nos spectacles: l'arrivée des
deux jeunes princes a un but plus sérieux; c'est pour les mêler à cet
immense foyer de travail et d'instruction, c'est pour qu'ils forment
leur esprit et leur habileté sur nos leçons et nos exemples, que
Méhémet-Ali nous les confie; il entend qu'ils lui reviennent l'esprit
solidement orné et tout prêts à soutenir dignement et fortement le rôle
élevé et périlleux où leur naissance les appelle.--Ces deux princes, le
fils et le petit-fils de Méhémet, sont à peu près de la même époque, la
fleur de la jeunesse, de dix-sept à dix-huit ans. On sait que
Méhémet-Ali, ce robuste et énergique vieillard, était encore père à un
âge où l'on ne compte plus d'ordinaire que sur ses petits-fils; c'est
ainsi que s'explique cette égalité d'années entre son plus jeune rejeton
et le fils d'Ibrahim-Pacha qui l'accompagne.
Cependant, soyons fiers pour notre pays de cet hommage qu'on rend à sa
puissance intellectuelle, du nord au midi, de l'orient à l'occident; que
nos entrailles filiales s'en émeuvent! et puisse ceux qui nous
gouvernent comprendre toujours ce qu'il y qu'il y a de forces et de
ressources dans une nation qui répand ainsi le sentiment de sa
supériorité à toutes les extrémités de l'univers!
Les jeunes princes égyptiens arriveront dans quinze jours; l'un est
destiné à la marine, l'autre à l'artillerie; celui-ci pourra fraterniser
avec le duc de Montpensier, celui-là avec le prince de Joinville; et
peut-être un jour les verra-t-on manoeuvrer ensemble, brûler de la
poudre et prendre quelque noble revanche de Saint Jean d'Acre et de
Beyrouth!
La plus ancienne et la plus vieille actrice de Paris vient de mourir:
elle se nommait madame Baroyer et avait dépassé le chiffre de
quatre-vingts ans; madame Baroyer est complètement inconnue au public
d'aujourd'hui; dites à ce public nouveau-né: «Eh bien! la mère Baroyer
est morte!» Il vous répondra, du plus beau sang-froid du monde: «Connais
pas!» Mais les vieux de la vieille, c'est-à-dire ce qui reste des
anciens de la révolution et de l'empire, ont tressailli à la nouvelle de
ce cette mort; tous les souvenirs de leur jeunesse se sont éveillés; les
débris du Caveau et des soupers d'Épicure, les vétérans de la chanson et
du vaudeville impérial ont pris le deuil; madame Baroyer, en effet,
avait été une de leurs plus spirituelles et de leurs plus aimables
servantes; après avoir commencé ses premières armes au bon temps de la
gaudriole et de la chanson, elle avait continué de desservir Momus,
connue on disait de son temps, sous mademoiselle Montansier, et ainsi de
suite, depuis Brunet jusqu'à Tiercelin et à Potier; nous autres même,
qui datons notre cours dramatique de la restauration, vous et moi, mes
chers contemporains, nous avons entrevu une ride de madame Baroyer;
c'était vers 1821, elle fredonnait encore au théâtre des Variétés, dans
les rôles de duègnes; et dès ce temps-là, la chère femme paraissait
avoir plus de cent ans; vous comprenez, bien qu'elle n'avait pas dû
rajeunir depuis.
Enfin elle est morte! et l'on ne dira pas d'elle ce qu'on a dit de la
rose; «Elle a vécu l'espace d'un matin.»
Ce n'était plus, dans ses dernières années, qu'une vieille décrépite,
presque en haillons. Vous avez dû la rencontrer plus d'une fois, sans
vous en douter, sur le boulevard Montmartre, aux environs du théâtre des
Variétés, où elle venait de temps en temps rôder, comme on vient revoir
le lieu de sa naissance un peu avant de s'en aller à sa tombe. La
dernière fois que je rencontrai la vieille Baroyer allant
clopin-clopant, je donnais le bras à un vaudevilliste de l'empire, un
des deux ou trois qui survivent. «Voici la Baroyer,» me dit-il; puis,
s'approchant d'elle, il ajouta; «Eh bien! ma pauvre Broyer, où sont nos
chansons et nos amours!--Ils sont bien loin, répondit-elle d'une voix
chevrotante, et ce n'est pas avec nos mauvaises jambes que je les
rattraperai.--Adieu, ma vieille!--Bonsoir, mon vieux!»
M. Kirsch a pris noblement sa revanche. Vous connaissez les mésaventures
de M. Kirsch l'aéronaute; deux ou trois voyages aérostatiques bravement
tentés par lui avaient complètement échoué. Tantôt le ballon avait crevé,
tantôt il s'était accroché à un arbre, tantôt il avait joué le rôle d'un
cheval rétif qui ne veut pas marcher, malgré le fouet et l'éperon. M.
Kirsch était au désespoir, et notez bien que le commissaire de police et
le public s'étaient montrés pour lui sans miséricorde: une fois le
pauvre Kirsch avait vu sa recette saisie comme illicite; une autre fois,
les spectateurs mécontents avaient tout brisé, ballon, chaises, tables,
portes, et le reste.
Un autre que M. Kirsch se serait résigné à vivre terre à terre; mais M.
Kirsch a plus de vergogne que cela; il a recommencé de plus belle, et
deux ascensions victorieuses l'ont enfin magnifiquement réhabilité. M.
Kirsch, qu'on raillait il y a un mois, est maintenant un homme intrépide
et surprenant; il a été aux nues. M. Kirsch cependant tenait à
convaincre les plus incrédules; et, l'autre jour, dans son dernier
voyage, il est resté près de vingt quatre heures absent, volant à
travers les nuées, dans l'immensité. Qu'est devenu M. Kirsch? disait-on.
Blessé des injustices de la terre, est-il allé faire un établissement
dans la lune; ou bien s'est-il contenté de rendre une visite de
politesse à Venus, à Mars ou à Saturne? Madame Kirsch était fort
inquiète, et se disposait déjà à chercher son mari dans le ciel et sa
banlieue, et à le faire afficher dans toutes les étoiles; tout à coup M.
Kirsch a reparu, il était descendu tranquillement et sans accident au
beau milieu d'un pré fleuri, à quelques lieues de Paris, jouissant de
son triomphe.
Un journal a raconté que madame Kirsch s'était aperçue qu'en partant son
mari avait oublié sa bourse; madame Kirsch en témoignait beaucoup
d'inquiétude; pourquoi donc? Là-haut, certainement, dans le royaume des
mages et des étoiles, on se serait fait un vrai plaisir d'héberger
gratis un si vaillant et si habile aéronaute; et pas une planète, j'en
suis sûr, n'aurait eu la grossièreté de lui présenter la carte.
Les journaux nous racontent tous les jours des prodiges de l'autre
monde. Hier encore, je lisais ceci dans une de ces feuilles véridiques:
«Une femme s'est jetée d'un cinquième étage dans la rue Popincourt; elle
en a été quitte pour quelques contusions.» Le lendemain, un autre
journal fournissait à ses honnêtes lecteurs le trait suivant: Un
couvreur est tombé hier d'un toit qu'il était occupé à réparer. A
Aussitôt le concierge de la maison de crier au secours et d'aller
chercher le médecin; tandis qu'il courait ainsi, le maçon se relevait et
disait: «Ah! ce n'est rien; je vais boire un coup! et il entrait au
cabaret voisin, où l'Esculape, en arrivant, le trouva bravement attablé.
«Je croyais que de tels miracles ne s'étaient pas renouvelés depuis
Sganarelle, le médecin malgré lui, qui vit, comme on sait, un enfant
choir du haut d'un clocher, et aussitôt prendre sa course et aller jouer
à la fuselle. Si le bon Sganarelle revenait, certes il se trouverait
détrôné; vous verrez que bientôt le plus sûr moyen d'être parfaitement
ingambe et de se préserver de toute paralysie, sciatique, goutte et
rhumatisme, sera de se précipiter tous les matins, pendant un mois ou
deux, du haut de la Colonne ou des tours de Notre-Dame.
Si les gens qui tombent sur le pavé d'un cinquième étage ne s'en portent
que mieux, il est moins prudent, à ce qu'il paraît, de tomber dans
l'eau; l'eau en est encore à la vieille routine et noie son monde. On a
retiré, cette semaine, de la Seine, vers le pont d'Austerlitz, un pauvre
diable, qui venait de s'y noyer; un passe-port trouvé sur lui a constaté
que le malheureux s'appelait Parapluie; tout Parapluie qu'il était, il
n'en était pas moins trempé jusqu'aux os. Atroce ironie!
Hâtez-vous! _la Sirène_ va clore ses chants! hâtez-vous! _Antigone_ va
plier bagage. M. Roger, de l'Opéra Comique, prend son congé, et force
ainsi _la Sirène_ à se taire; l'Odéon ferme ses portes pour toute la
canule et met _Antigone_ au frais pendant les mois de juillet et d'août,
pour la retrouver à l'automne parfaitement conservée.
Exposition des Produits des Manufactures de Sèvres, des Gobelins et de
Beauvais.
En 1738, le marquis de Fulvy, gouverneur du château de Vincennes,
employa toute sa fortune à le fondation d'une manufacture de porcelaine.
Elle resta à Vincennes jusqu'en 1750, époque où les fermiers généraux en
devinrent propriétaires. Alors ils firent bâtir la grande manufacture
que l'on voit aujourd'hui à Sèvres, et ils y transportèrent
l'établissement fondé par le marquis de Fulvy. Louis XIV acquit cette
manufacture en 1759; depuis, elle a toujours fait partie du domaine de
la couronne, et a marché de progrès en progrès, sans cesse protégée,
surveillée, améliorée par les hommes les plus habiles et les plus
spéciaux.
Le nombre des objets exposés aujourd'hui n'est pas considérable, ou du
moins ne paraît pas considérable pour les amateurs qui, cette année, ont
eu déjà à visiter plusieurs expositions dont les livrets seuls faisaient
peur; mais à défaut de la quantité, nous avons ici la qualité: faut-il
nous plaindre?
Trois divisions forment l'exposition des porcelaines; ce sont _les
grandes pièces diverses, les vases_ et _les services de déjeuner._
Et d'abord, nous nous sommes arrêté longtemps devant un grand meuble,
dit _jardini re de saina_, meuble ayant six pieds, portant une cuvette
hexagone, et dans son milieu une grande jatte à fleurs. Il est composé
et exécuté entièrement par M. Hyacinthe Régnier. Rien n'égale la
richesse de cette jardinière, qui brille par l'originalité de
l'ensemble, et à laquelle le goût le plus sévère ne pourrait reprocher
que le manque d'harmonie dans les détails. On y remarque les portraits
de Tournefort, de Varron, de Virgile, de Robin, de Théophraste et de
Thouin. Ce meuble paraît avoir de la solidité, chose difficile à obtenir
avec la porcelaine; les couleurs en sont d'une extrême délicatesse et
d'une élégante simplicité.
Le _cabinet chinois_, meuble en forme d'armoire porté sur une console,
fait honneur à M. Léon Fenchère, qui en a composé l'ensemble général et
les détails. Les peintures surtout sont charmantes; elles sont exécutées
d'après des tableaux à l'huile du M. A. Borget, sur des dessins que ce
peintre a faits sur les lieux. Nous citerons parmi les sujets les plus
heureux, le bateau de mandarin sur un des canaux de Hottan, faubourg de
Canton,--une ravissante vue de Canton,--et la promenade du poète
Lil-tai-pé, composition qui plût par le naturel. Les artistes qui ont
travaillé au cabinet chinois n'ont fait aucun ornement d'imitation de
style chinois, suivant l'avis du Chenavard, d'après lequel «il n'y a pas
de mauvais style qui n'ait quelque chose de réellement original, et qui
ne soit acceptable avec réserve, quand on ne le mêle pas avec un autre
style.» Ce meuble ne pourrait guère être reproduit, car les peintures en
font le principal mérite.
Le _Guéridon_ est, sous tous les rapports, magnifique; des grappes de
raison peintes forment le cordon qui entoure la table, et qui est coupé
à intervalles égaux par des enfants en porcelaine sculptée, placés dans
une sorte de conque marine. Le plateau comprend sept vues, une grande et
six petites. La première est celle de Saint-Cloud vue des hauteurs de
Sèvres; elle est placée au milieu. Les six autres sont celle de Rouen,
prise des hauteurs de Sainte-Catherine; de Saint-Germain-en-Laye, prise
des hauteurs de Luciennes; de Château-Gaillard, aux Andelys; du pont de
Vernon et côte de Vermael, et du château de la Roche-Guyon. Çà et là
sont placés en camées les attributs du commerce, de l'industrie et de la
navigation fluviale. Le guéridon, tout or et porcelaine, a, dit-on, une
valeur de 18,000 fr. Les peintures ont été exécutées par M. Langlade;
les ornements ont été composés par M. Leloy, et exécutés par M. Didier.
Le pied est fait d'après une composition de feu Chenavard. Comme
peinture, le guéridon va presque de pair avec le cabinet chinois.
Cinq tableaux pour un coffret destine à la reine, représentent quelques
actes maritimes de. M. le prince de Joinville, sont d'une belle
exécution, le coffret n'est pas terminé.
Nous avons remarqué un cadre en bronze et en porcelaine pour la copie de
la _Vierge au voile_ de Raphaël, faite sur porcelaine en 1831, par
madame Jacotot. Tous les modèles de ce cadre, composés et exécutés par
M. Klagmann, produisent un grand effet et rappellent les plus charmants
ouvrages de cet artiste. Les bronzes sont de M. Demere. La _Vierge au
voile,_ si richement encadrée, doit être donnée au pape par le roi.
Les grandes pièces diverses de cette année l'emportent de beaucoup sur
celles que nous avons vues à la dernière exposition; les vases
n'arrivent pas à la même supériorité. En général, leur forme est lourde
et leurs ornements n'ont pas de caractère.
Un très-grand vase, forme Médicis, a un ensemble sévère. Les fleurs et
les oiseaux qui y sont peints sont d'une parfaite exécution; des
feuilles de trèfle, d'une couleur et d'un dessin excellent forment un
cordon autour du vase, dont les garnitures dorées manquent tout à fait
de délicatesse.
Deux moyens vases dits _cordeliers_, deux autres moyens vases dits
_avates_, plaisent surtout par leurs ornements, tandis que leur forme,
au contraire est lourde ou étrange. On admire sur les premières des
guirlandes de fruits et de fleurs, par M. Jacoldur, et sur les secondes,
de délicieuses copies de dessins arabes.
Un vase de M. Henri Tripieti, au fond bleu mat aux ornements, figures et
bas-relief blanc mat a une grande originalité; c'est ce qu'on appelle un
base-biscuit. Le bas-relief représente les vendanges antiques; il est
d'une beauté remarquable sous le rapport de la sculpture et sous le
rapport de l'exécution de la porcelaine, due au talent de MM. Delahaye
et Mascret.
Mais les vases les plus curieux, les plus complètement réussis, sont
sans contredit ceux dont la forme égyptienne a été copiée des dessins
gravés sur les murs des tombeaux de Thèbes, et communiqués par M.
Champollion. Les ornements répondent bien à la forme de ces vases; ils
ont été puisés aux mêmes sources antiques, par M. Huard. Nous ne nous
étendrons pas longuement sur leur caractère et sur leur délicatesse, car
le lecteur, en les voyant reproduits ici, peut les juger lui-même, à
part certains détails qui échappent au crayon du dessinateur.
Nous n'admirons que très-faiblement les vases moyens dits _thésacléen_,
en félicitant M. Fontaine, qui en est l'auteur, des charmantes
guirlandes de fleurs qui forment leur ornementation.--Les _vases
Adélaïde_, petits ou sur piédestaux, ont peu de grâce; les premiers,
néanmoins, ont des ornements fort beaux, en couleur d'émail.--Le vase en
forme de coupe, dit _cratère_, est superbe, et atteindrait à la
perfection, si la couronne de fleurs qui y est dessinée avait plus de
brillant.
Sous les numéros 18, 19 et 20, sont exposées trois coupes à réseaux dans
le style chinois. Ces coupes ont une délicatesse remarquable; la
dernière a une fort belle décoration en or et couleur. Toutefois ni
l'une ni l'autre ne sauraient approcher de la petite coupe dite
_cassolette_, dont le fond est vert et pourpre, avec un cartel de fleurs
dans un fond de tableau. Si le fini précieux est à bon droit regardé
comme la perfection dans ces sortes de travaux, la coupe _cassolette_
mérite nos éloges: aucun autre objet exposé par la manufacture de Sèvres
n'est mieux réussi dans le genre.
Des deux _déjeuners_ portant les numéros 22 et 23, le premier est
préférable; il est orné de jolis portraits anciens de madame de
Bourbon-Penthièvre, de madame la duchesse de Montpensier, du duc de
Penthièvre, du duc de Guise, du duc et de la duchesse du Maine. Sur les
soucoupes sont peintes des vues diverses du château et du parc d'Eu. M.
Moriot a délicieusement sculpté en camée les portraits, et les paysages,
composés et exécutés par M. Lebel, sont charmants. Le déjeuner qui nous
plaît le moins représente des vues nouvelles du parc de Saint-Cloud,
peintures vraiment remarquables de M. Jules André. Mais combien la forme
des tasses est lourde! La théière seule est gracieuse.
Ici se terminent les trois divisions que comprend l'exposition des
porcelaines de Sèvres. D'autres produits non moins merveilleux du même
établissement sont ceux de la peinture sur verre, soit en vitraux de
couleur ou teints dans la masse, soit en couleurs vitrifiables
appliquées et cuites sur verre ou sur glace.
Le public s'arrête longtemps devant les trois fenêtres pour la chapelle
royale de Dreux. L'une représente _saint Louis rendant la justice sous
le chêne du bois de Vincennes_, par M. Rouget; les sculptures sont
habilement exécutées par M. Ferdinand Régnier, le paysage est de M.
Jules André, dont nous avons déjà cité le nom plus haut. L'autre vitrail
est un tableau du _Christ au jardin des Oliviers_, par M. Larivière,
exécuté par M. Roussel. Le troisième représente le _Christ en croix_,
par M. Larivière, exécuté par M. Béranger. Les vitraux sont admirables
sans doute, autant par le mérite de l'exécution que par le mérite des
difficultés vaincues sous le rapport de la variété des couleurs; mais
ils ne sauraient nous satisfaire pleinement au point de vue de l'art,
surtout lorsque nous les comparons aux _sept fenêtres pour la chapelle
royale d'Amboise_, comprenant _la Vierge_, d'après M. Émile Wattier, et
_sainte Anne_, d'après Alonzo Cano, par M. Dubois;--la _sainte_ dite _à
la flèche_, et une _sainte tenant un livre_, d'après Zurbaran, par M.
Roussel;--_saint Ferdinand_ et _saint Jérôme_, d'après le même, par MM.
Eugène Lacoste et A. Apod;--enfin _saint Jean_, d'après André del Sirto,
par M. A. April. Des ornements d'encadrement avec figures, dans le style
du quinzième siècle, ajoutent à la beauté de ces fenêtres; ils font le
plus grand honneur au talent de M. Viollet-Leduc, qui les a composés, et
de M. Dubois, qui les a exécutés. Nous avons choisi les deux fenêtres
peintes par M. Roussel: elles sont les plus belles. Jamais des peintures
de vitrail n'ont été plus brillantes ni plus vigoureuses.
Les _travées de deux fenêtres destinées à l'église de Saint-Flour_ ont
peu de variété, et l'on ne s'intéresse guère à la légende que le peintre
a composée. Cette imitation du style Louis XIII a pourtant des parties
fort remarquables. Tels sont les épisodes de la vie de saint Flour,
lorsqu'il fait construire la cathédrale, et lorsqu'il baptise les
infidèles. Les ornements et les armoiries qui décorent ces deux travées
ne vont pas avec les sujets. Mais, que dire! C'est monseigneur l'évêque
de Saint-Flour qui les a demandés.
Il faut féliciter madame Louise Robert pour son _Bouquet de fleurs_,
peint en couleurs vitrifiables sur une glace de la manufacture de Cirey.
La _Mort de Jésus-Christ_, si nous ne nous trompons, est une partie du
beau tableau de feu Gué; le _dernier souper du Christ_ est fort bien
rendu aussi par M. Bonnet; seulement, nous reprocherons à l'artiste
l'emploi de tons trop jaunes, et des négligences dans les figures. La
_Vue du parc de Saint Cloud_, par M. Jules André, donne une juste idée
de ce que l'on peut obtenir avec la peinture en couleurs vitrifiables
sur glaces. Ce paysage est à la fois une excellente copie de la nature,
et une oeuvre d'art hors ligne; mais, à vrai dire, les feuilles des
arbres qui composent le premier plan sont d'une forme détestable, c'est
en en parlant que l'expression d'_épinards_ n'a pas d'exagération.
Il est hors de doute que nos lecteurs se rappellent le _Massacre des
Mameluks_, un des plus magnifiques tableaux de M. Horace Vernet, tableau
qui, après avoir fait l'admiration des amateurs lorsqu'il parut à
l'exposition du Louvre, fut acheté par le gouvernement, et se trouve
placé, à l'heure qu'il est dans le musée du Luxembourg. Une tapisserie
des Gobelins l'a reproduit, et cela d'une façon si supérieure, que, de
loin, il est permis de s'y tromper et de croire que l'on à l'original
devant les yeux. Les draperies et accessoires sont rendus admirablement,
et sans les figures, qui sont par trop basanées, cette tapisserie ferait
illusion complète. Les vêtements de l'esclave noir ont une transparence
étonnante; le lion a beaucoup de relief, la tête du pacha est bonne.
Notre opinion serait la même à l'égard du _Martyre de saint Étienne_, si
la figure du saint avait moins de fadeur, et par contre plus de
caractère. Nous nous souvenons toutefois du tableau de M. Mauzaisse, et
ce ne sont pas les artistes en tapisseries que nous pouvons accuser ici.
On devrait mieux choisir leurs modèles, et ne faire copier que des
toiles généralement reconnues belles.
[Illustration: Vitrail pour la chapelle royale d'Amboise, exécutée par
M. Roussel.--La Sainte à la Flèche, d'après Zurbaran.]
Le _Portrait en pied du roi_, par M. Winterhalter, est très-brillant,
trop brillant peut-être, car l'on y trouve peu d'harmonie dans les
couleurs; néanmoins l'effet général est satisfaisant; les chairs ont de
la vigueur; la main droite, par exemple, est trop violacée. L'autre
_Portrait du roi_ en uniforme de colonel général des hussards, d'après
le baron Gérard, a des qualités réelles et un seul défaut capital: on
aperçoit le point, et l'on ne doute pas un moment qu'il ne soit fait en
tapisserie. Or, il importe que l'on s'y trompe un peu, lorsqu'il s'agit
de la reproduction d'un tableau.
[Illustration: Théière en porcelaine, style chinois.]
A voir l'exposition des produits de la manufacture des Gobelins cette
année, on ne peut s'empêcher de remarquer les immenses progrès de cet
établissement unique en Europe, et qui n'a de rival en France que la
manufacture de Beauvais, si tant est que cette dernière puisse soutenir
la comparaison avec elle.
Aucun grand sujet n'a été traité par les artistes de Beauvais, aucune
page bien saillante n'a été envoyée au Louvre; cependant il y aurait
injustice à méconnaître la valeur de ces tapisseries, et à ne pas en
citer quelques-unes devant lesquelles nous nous sommes arrêté
volontiers.
Parmi les tableaux, le meilleur, selon nous, est celui qui représente le
cerf se mirant dans l'eau, et qui a pour titre: _Un tableau de fable_.
Il est exécuté à l'endroit, d'après Oudry, par Milice (Rigobert).
L'exécution de cette tapisserie est à peu près parfaite; le paysage
ressemble beaucoup à la nature, et la tête du cerf a une expression
extraordinaire.--L'autre tableau, aussi d'après Oudry, représentant
encore un sujet du fable, _les Deux Chèvres_, est certainement d'un bon
dessin, autant qu'il est possible dans ces sortes de travaux, mais les
tons sont trop verts et en même temps trop effacés. Il est exécuté à
l'endroit par M. Louis Préjean.--L'écran de cheminée, _la Leçon de
lecture_, d'après Boucher, est gracieusement fait, surtout, en ce qui
regarde les arbres; par malheur les figures sont matérielles et ne
rendent pas exactement celles du peintre dont l'artiste, M. Laurent
Milice, a choisi un des plus jolis tableaux.--L'écran exposé sous le
numéro 11 produit moins d'effet, mais il est moins reprochable sous le
rapport de l'exécution.
[Illustration: Jardinière en porcelaine, par M. Hyacinthe Régnier.]
Plusieurs colonnes de ce journal nous suffiraient à peine si nous
voulions entrer dans les détails sur tous les meubles, les feuilles de
paravent, les bergères, les dossiers, les sièges et les chaises exposés
par la manufacture royale de Beauvais. Nous mentionnerons seulement;--un
_meuble_ destiné pour la salle à manger de famille au palais d'Eu, avec
un fond bleu en soie et des ornements coloriés;--un _meuble_ fond bleu
en soie, destiné à Son Altesse Royale, madame lu princesse
Clémentine;--une _feuille de paravent_ dont l'entourage est fond blanc
en soie, avec des feuilles de chêne, et dont le milieu est fond bien en
soie également; il renferme un paysage représentant le palais de
Neuilly, au-dessus duquel planent deux petits génies;--enfin un _meuble_
fond rouge en laine, pour les concerts de la cour.
En achevant cet article, nous rappellerons en quelques mots l'origine
des manufactures des Gobelins et de Beauvais. En 1540, Jean Gobelin
avait sur la rivière de Bièvre une draperie et une teinturerie en laine
avec lesquelles il s'était enrichi; après sa mort, son fils et sa femme
soutinrent cet établissement, qui alla toujours s'améliorant, et comprit
bientôt dix maisons, des jardins, des prés, des terres, etc. La
célébrité des successeurs îles Gobelins devint telle que le public
appela de leur nom le quartier et la rivière de Bièvre. Les sieurs
Ganayo acquirent la teinturerie et la draperie, et furent remplacés par
un Hollandais nommé Gluck et par un ouvrier nommé Jean Liansen, si
habiles que les ouvrages sortant de cette fabrique ne tardèrent pas à
attirer l'attention de Colbert, qui mit cet établissement sous la
protection spéciale du roi, et qui, en 1667, rendit un édit donnant de
la stabilité aux Gobelins, et y installant comme directeur le célèbre
Lebrun, premier peintre du roi.
[Illustration: Vitrail pour la chapelle royale d'Amboise, exécuté par M.
Roussel.--La Sainte au Livre, d'après Zurbaran.]
Trois ans avant avait été fondée la manufacture royale des tapisseries
de Beauvais. Louis Binard, qui avait conçu le projet, reçut du
gouvernement dix mille livres pour faciliter les premiers achats, et
trente mille livres pour construire les bâtiments. Jusqu'en 1684, la
manufacture n'eut que fort peu d'importance; alors Colbert en confia la
direction à un Flamand nommé Béhacle. Gel artiste fit exécuter, d'après
les cartons de Raphaël, les tapisseries représentant les _Actes des
Apôtres_ qui décorent l'église de Saint-Pierre, à Rome. Comme on le
voit, c'est à Colbert que la France est redevable de ses deux belles
manufactures de tapisseries. En ce temps-là, les ministres laissaient
après eux de glorieux souvenirs, ils s'efforçaient de fonder d'utiles
établissements, et d'enrichir la France; l'amour-propre et l'ambition
n'étaient pas les seuls mobiles de leur conduite.
[Illustration: Coupe en porcelaine, dite Cassolette.]
Exposition des Produits de l'Industrie.--Fourneaux, Cheminées,
Boulangerie Mouchot.
(8e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 161, 180, 211, 228 et 230.)
[Illustration: Boulangerie Mouchot.--Pétrisseurs mécaniques.]
Dans les climats froids ou tempérés, dans ceux où le soleil, avare de
ses rayons, abandonne longtemps la terre sans l'échauffer, et la laisse
envahir par la neige et la glace ou par les vents du nord, une des plus
grandes jouissances de la vie, une de ses premières nécessités est la
production artificielle de la chaleur par l'exacte fermeture des
appartements d'abord, et ensuite par l'échauffement que procure la
combustion de certaines matières. Depuis longtemps déjà la Russie et les
autres pays du Nord savent se chauffer; en France, on en est encore aux
éléments de ce grand art qui a longtemps été négligé par les
architectes, peu étudié par les savants, et presque constamment
abandonné à l'impéritie ou à l'ignorance d'une classe d'industriels qui
s'intitule fumistes. Et, cependant, s'il est agréable de se bien
réchauffer, il n'est pas moins important, au point de vue économique,
d'utiliser tout, ou au moins la plus grande partie, d'une denrée aussi
chère que le combustible.
Dans nos rêveries poétiques, ou lorsque nous laissons la folle du logis
faire irruption dans l'existence de nos ancêtres, rendre la vie à un
monde qui n'est plus, et reconstruire les antiques manoirs avec leurs
donjons et leurs salles immenses, nous nous plaisons à nous figurer ces
vastes cheminées sous le manteau desquelles une famille, épouse, enfants
et serviteurs, s'asseyait autour de son chef, devant des chênes entiers,
dont la flamme claire et pétillante réjouissait les yeux et pénétrait de
ses rayons joyeux les profondeurs de la salle; nous regrettons peut-être
ces temps de nos aïeux bardés de fer, qui se reposaient un instant dans
leurs foyers entre deux guerres; et nous nous disons que ces hommes ne
trouveraient plus aujourd'hui assez d'air pour leur poitrine, assez
d'espace pour leur pied, dans ces petits appartements qui partout ont
remplacé les vieux châteaux et les vastes hôtels. Peut-être, en effet,
était-ce le bon temps; peut-être valons-nous moins que ceux qui nous ont
précédés; peut-être surtout, dans les jouissances de la vie ultérieure,
avons-nous plutôt trouvé l'apparence que la réalité; et si nous
regardons l'époque d'autrefois comme misérable, peut-être avons-nous
aujourd'hui la même misère, mais sans la livrée de grandeur dont elle
était revêtue alors!
[Illustration: Pesage et placement de la pâte dans les moules.]
[Illustration: Fours de la boulangerie Mouchot.]
Nos lecteurs, s'ils se rappellent le titre de notre article, trouveront
peut-être ces réflexions bien ambitieuses. Mais est-il possible de
penser aux vastes manteaux des cheminées anciennes, sans évoquer
immédiatement les grandes lignes du chef de famille et de ses vassaux.
Le foyer était le centre des réunions, dans ce temps où rien n'était
frivole, où l'on agissait plus qu'on ne parlait, et où la même pièce
servait vingt usages différents. Du reste, pour en revenir à notre
compte rendu, et n'en déplaise à nos graves ancêtres, ils avaient adopté
la plus mauvaise manière de se chauffer. La déperdition de chaleur était
énorme, et l'on n'en utilisait que la plus minime partie. Dans nos
cheminées modernes, plus perfectionnées sans contredit, le chiffre de la
chaleur utilisée est si minime, que beaucoup, en le lisant, se
montreront incrédule? Ainsi, il résulte d'un très-beau travail de M.
Grouvelle que, dans les différentes industries qui se servent
d'appareils d'évaporation, la perte de chaleur est de 50 pour 100; dans
le travail des métaux, verreries, porcelaines, etc., de 95 pour 100;
dans le chauffage des cheminées d'appartement, de 97 pour 100; et dans
celui des poêles et calorifères bien construits, de 50 pour 100
seulement. Si l'on cherche ensuite à évaluer la déperdition de capitaux
qui relève de ce chef, on arrive à des résultats aussi affligeants
qu'inattendus. La consommation du bois de chauffage, en France, s'élève
annuellement à 80 millions de francs, et celle de la houille à 60
millions; total, 140 millions.
En comparant ce chiffre avec ceux que nous avons cités plus haut, et qui
représentent la déperdition de la chaleur, on a formé le tableau suivant
des pertes de capital;