La nation des belettes,

Non plus que celle des chats,

Ne veut aucun bien aux rats;

Et sans les portes étraites

De leurs habitations,

L'animal à longue échine

En feroit, je m'imagine,

De grandes destructions.

Or, une certaine année

Qu'il en étoit à foison,

Leur roi, nommé Ratapon,

Mit en campagne une armée.

Les belettes, de leur part,

Déployèrent l'étendard.

Si l'on croit la renommée,

La victoire balança:

Plus d'un guéret s'engraissa

Du sang de plus d'une bande.

Mais la perte la plus grande

Tomba presque en tous endroits

Sur le peuple souriquois.

Sa déroute fut entière,

Quoi que pût faire Artarpax.

Psicarpax, Méridarpax[25],

Qui, tout couverts de poussière,

Soutinrent assez longtemps

Les efforts des combattants.

Leur résistance fut vaine;

Il fallut céder au sort:

Chacun s'enfuit au plus fort,

Tant soldat que capitaine.

Les princes périrent tous.

La racaille, dans des trous

Trouvant sa retraite prête,

Se sauva sans grand travail:

Mais les seigneurs sur leur tête

Ayant chacun un plumail,

Des cornes ou des aigrettes,

Soit comme marques d'honneur,

Soit afin que les belettes

En conçussent plus de peur,

Cela causa leur malheur.

Trou, ni fente, ni crevasse,

Ne fut large assez pour eux.

Au lieu que la populace

Entroit dans les moindres creux.

La principale jonchée

Fut donc des principaux rats.

Une tête empanachée

N'est pas petit embarras.

Le trop superbe équipage

Peut souvent en un passage

Causer du retardement.

Les petits en toute affaire

Esquivent fort aisément:

Les grands ne le peuvent faire.

[25] Ces noms sont empruntés à _la Batrachomyomachie ou le Combat des

Grenouilles et des Rats_, poëme attribué à Homère.

[Illustration]

[Illustration]

VII

LE SINGE ET LE DAUPHIN.

C'étoit chez les Grecs un usage

Que sur la mer tous voyageurs

Menoient avec eux en voyage

Singes et chiens de bateleurs.

Un navire en cet équipage

Non loin d'Athènes fit naufrage.

Sans les dauphins tout eût péri.

Cet animal est fort ami

De notre espèce: en son Histoire

Pline le dit; il le faut croire.

Il sauva donc tout ce qu'il put.

Même un singe en cette occurrence,

Profitant de la ressemblance,

Lui pensa devoir son salut:

Un dauphin le prit pour un homme,

Et sur son dos le fit asseoir

Si gravement, qu'on eût cru voir

Ce chanteur que tant on renomme[26].

Le dauphin l'alloit mettre à bord,

Quand, par hasard, il lui demande:

Êtes-vous d'Athènes la grande?

Oui, dit l'autre; on m'y connoît fort:

S'il vous y survient quelque affaire,

Employez-moi; car mes parents

Y tiennent tous les premiers rangs;

Un mien cousin est juge-maire.

Le dauphin dit: Bien grand merci;

Et le Pirée[27] a part aussi

A l'honneur de votre présence?

Vous le voyez souvent, je pense?--

Tous les jours: il est mon ami;

C'est une vieille connoissance.

Notre magot prit, pour ce coup,

Le nom d'un port pour un nom d'homme.

De telles gens il est beaucoup

Qui prendroient Vaugirard pour Rome,

Et qui, caquetant au plus dru,

Parlent de tout, et n'ont rien vu.

Le dauphin rit, tourne la tête,

Et, le magot considéré,

Il s'aperçoit qu'il n'a tiré

Du fond des eaux rien qu'une bête:

Il l'y replonge, et va trouver

Quelque homme, afin de le sauver.

[26] Arion, menacé par les matelots, fut sauvé par un dauphin qui

l'avoit entendu chanter.

[27] Port d'Athènes.

[Illustration]

[Illustration]

VIII

L'HOMME ET L'IDOLE DE BOIS.

Certain païen chez lui gardoit un dieu de bois,

De ces dieux qui sont sourds, bien qu'ayant des oreilles;

Le païen cependant s'en promettoit merveilles.

Il lui coûtoit autant que trois:

Ce n'étoit que vœux et qu'offrandes,

Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.

Jamais idole, quel qu'il fût,

N'avoit eu cuisine si grasse;

Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût

Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.

Bien plus, si pour un sou d'orage en quelque endroit

S'amassoit d'une ou d'autre sorte,

L'homme en avoit sa part; et sa bourse en souffroit:

La pitance du dieu n'en étoit pas moins forte.

A la fin, se fâchant de n'en obtenir rien,

Il vous prend un levier, met en pièces l'idole,

Le trouve rempli d'or. Quand je t'ai fait du bien,

M'as-tu valu, dit-il, seulement une obole?

Va, sors de mon logis, cherche d'autres autels.

Tu ressembles aux naturels

Malheureux, grossiers et stupides:

On n'en peut rien tirer qu'avecque le bâton.

Plus je te remplissois, plus mes mains étoient vides:

J'ai bien fait de changer de ton.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.

Un paon muoit: un geai prit son plumage;

Puis après se l'accommoda;

Puis parmi d'autres paons tout fier se panada,

Croyant être un beau personnage.

Quelqu'un le reconnut: il se vit bafoué,

Berné, sifflé, moqué, joué,

Et par messieurs les paons plumé d'étrange sorte;

Même vers ses pareils s'étant réfugié,

Il fut par eux mis à la porte.

Il est assez de geais à deux pieds comme lui,

Qui se parent souvent des dépouilles d'autrui.

Et que l'on nomme plagiaires.

Je m'en tais, et ne veux leur causer nul ennui:

Ce ne sont pas là mes affaires.

[Illustration]

[Illustration]

X

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS.

Le premier qui vit un chameau

S'enfuit à cet objet nouveau;

Le second approcha; le troisième osa faire

Un licou pour le dromadaire.

L'accoutumance ainsi nous rend tout familier:

Ce qui nous paroissoit terrible et singulier

S'apprivoise avec notre vue

Quand ce vient à la continue.

Et puisque nous voici tombés sur ce sujet:

On avoit mis des gens au guet,

Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,

Ne purent s'empêcher de dire

Que c'étoit un puissant navire.

Quelques moments après, l'objet devint brûlot,

Et puis nacelle, et puis ballot,

Enfin bâtons flottant sur l'onde.

J'en sais beaucoup de par le monde

A qui ceci conviendroit bien:

De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

[Illustration]

[Illustration]

XI

LA GRENOUILLE ET LE RAT.

Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner[28] autrui,

Qui souvent s'engeigne soi-même.

J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui:

Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême.

Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris:

Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris,

Et qui ne connoissoit l'avent ni le carême,

Sur le bord d'un marais égayoit ses esprits.

Une grenouille approche, et lui dit en sa langue:

Venez me voir chez moi, je vous ferai festin.

Messire rat promit soudain:

Il n'étoit pas besoin de plus longue harangue.

Elle allégua pourtant les délices du bain,

La curiosité, le plaisir du voyage,

Cent raretés à voir le long du marécage:

Un jour il conteroit à ses petits-enfants

Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,

Et le gouvernement de la chose publique

Aquatique.

Un point sans plus tenoit le galant empêché:

Il nageoit quelque peu; mais il falloit de l'aide.

La grenouille à cela trouve un très-bon remède:

Le rat fut à son pied par la patte attaché;

Un brin de jonc en fit l'affaire.

Dans le marais entrés, notre bonne commère

S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau,

Contre le droit des gens, contre la foi jurée;

Prétend qu'elle en fera gorge-chaude et curée:

C'étoit, à son avis, un excellent morceau.

Déjà dans son esprit la galande le croque.

Il atteste les dieux; la perfide s'en moque.

Il résiste; elle tire. En ce combat nouveau,

Un milan, qui dans l'air planoit, faisoit la ronde,

Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde.

Il fond dessus, l'enlève, et, par même moyen,

La grenouille et le lien.

Tout en fut; tant et si bien,

Que de cette double proie

L'oiseau se donne au cœur joie,

Ayant, de cette façon,

A souper chair et poisson.

La ruse la mieux ourdie

Peut nuire à son inventeur;

Et souvent la perfidie

Retourne sur son auteur.

[28] Croit tromper.

[Illustration]

[Illustration]

XII

TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.

Une fable avoit cours parmi l'antiquité;

Et la raison ne m'en est pas connue.

Que le lecteur en tire une moralité:

Voici la fable toute nue.

La Renommée ayant dit en cent lieux

Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre,

Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,

Commandoit que, sans plus attendre,

Tout peuple à ses pieds s'allât rendre,

Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,

Les républiques des oiseaux;

La déesse aux cent bouches, dis-je,

Ayant mis partout la terreur

En publiant l'édit du nouvel empereur,

Les animaux, et toute espèce lige[29]

De son seul appétit, crurent que cette fois

Il falloit subir d'autres lois.

On s'assemble au désert. Tous quittent leur tanière.

Après divers avis, on résout, on conclut

D'envoyer hommage et tribut.

Pour l'hommage et pour la manière,

Le singe en fut chargé: l'on lui mit par écrit

Ce que l'on vouloit qui fût dit.

Le seul tribut les tint en peine:

Car que donner? il falloit de l'argent.

On en prit d'un prince obligeant,

Qui, possédant dans son domaine

Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut.

Comme il fut question de porter ce tribut,

Le mulet et l'âne s'offrirent,

Assistés du cheval ainsi que du chameau.

Tous quatre en chemin ils se mirent

Avec le singe, ambassadeur nouveau.

La caravane enfin rencontre en un passage

Monseigneur le lion: cela ne leur plut point.

Nous nous rencontrons tout à point,

Dit-il; et nous voici compagnons de voyage.

J'allois offrir mon fait à part;

Mais, bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.

Obligez-moi de me faire la grâce

Que d'en porter chacun un quart:

Ce ne vous sera pas une charge trop grande,

Et j'en serai plus libre et bien plus en état

En cas que les voleurs attaquent notre bande,

Et que l'on en vienne au combat.

Éconduire un lion rarement se pratique.

Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,

Et, malgré le héros de Jupiter issu,

Faisant chère et vivant sur la bourse publique.

Ils arrivèrent dans un pré

Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,

Où maint mouton cherchoit sa vie;

Séjour du frais, véritable patrie

Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas, qu'à ces gens

Il se plaignit d'être malade.

Continuez votre ambassade,

Dit-il; je sens un feu qui me brûle au dedans,

Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.

Pour vous, ne perdez point de temps.

Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir affaire.

On déballe; et d'abord le lion s'écria,

D'un ton qui témoignoit sa joie:

Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie

Ont produites! Voyez: la plupart sont déjà

Aussi grandes que leurs mères.

Le croît[30] m'en appartient. Il prit tout là-dessus:

Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.

Le singe et les sommiers[31] confus,

Sans oser répliquer, en chemin se remirent.

Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent,

Et n'en eurent point de raison.

Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion;

Et le proverbe dit: Corsaires à corsaires,

L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires.

[29] Esclave.

[30] L'accroissement.

[31] Les bêtes de somme.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.

De tout temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.

Lorsque le genre humain des glands se contentoit,

Ane, cheval, et mule, aux forêts habitoit;

Et l'on ne voyoit point, comme au siècle où nous sommes,

Tant de selles et tant de bâts,

Tant de harnois pour les combats,

Tant de chaises, tant de carrosses;

Comme aussi ne voyoit-on pas

Tant de festins et tant de noces.

Or un cheval eut alors différend

Avec un cerf plein de vitesse;

Et, ne pouvant l'attraper en courant,

Il eut recours à l'homme, implora son adresse.

L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,

Ne lui donna point de repos

Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie.

Et, cela fait, le cheval remercie

L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;

Adieu; je m'en retourne en mon séjour sauvage.--

Non pas cela, dit l'homme; il fait meilleur chez nous;

Je vois trop quel est votre usage.

Demeurez donc; vous serez bien traité,

Et jusqu'au ventre en la litière.

Hélas! que sert la bonne chère

Quand on n'a pas la liberté?

Le cheval s'aperçut qu'il avoit fait folie;

Mais il n'étoit plus temps: déjà son écurie

Étoit prête et toute bâtie.

Il y mourut en traînant son lien:

Sage s'il eût remis une légère offense.

Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,

C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien

Sans qui les autres ne sont rien.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LE RENARD ET LE BUSTE.

Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre;

Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit:

Le renard, au contraire, à fond les examine,

Les tourne de tout sens; et, quand il s'aperçoit

Que leur fait n'est que bonne mine,

Il leur applique un mot qu'un buste de héros

Lui fit dire fort à propos.

C'étoit un buste creux et plus grand que nature.

Le renard, en louant l'effort de la sculpture:

«Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.»

Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point!

[Illustration]

[Illustration]

XV

LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.

La bique, allant remplir sa traînante mamelle,

Et paître l'herbe nouvelle,

Ferma sa porte au loquet,

Non sans dire à son biquet:

Gardez-vous, sur votre vie,

D'ouvrir que l'on ne vous die,

Pour enseigne et mot du guet:

Foin du loup et de sa race!

Comme elle disoit ces mots,

Le loup, de fortune, passe,

Il les recueille à propos,

Et les garde en sa mémoire.

La bique, comme on peut croire,

N'avoit pas vu le glouton.

Dès qu'il la voit partie, il contrefait son ton,

Et, d'une voix papelarde,

Il demande qu'on ouvre, en disant: Foin du loup!

Et croyant entrer tout d'un coup.

Le biquet soupçonneux par la fente regarde;

Montrez-moi patte blanche, ou je n'ouvrirai point,

S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point

Chez les loups, comme on sait, rarement en usage.

Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage,

Comme il étoit venu s'en retourna chez soi.

Où seroit le biquet, s'il eût ajouté foi

Au mot du guet que, de fortune,

Notre loup avoit entendu?

Deux sûretés valent mieux qu'une;

Et le trop en cela ne fut jamais perdu.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

LE LOUP, LA MÈRE ET L'ENFANT.

Ce loup me remet en mémoire

Un de ses compagnons, qui fut encor mieux pris:

Il y périt. Voici l'histoire.

Un villageois avoit à l'écart son logis.

Messer loup attendoit chape-chute à la porte:

Il avoit vu sortir gibier de toute sorte,

Veaux de lait, agneaux et brebis,

Régiments de dindons, enfin bonne provende.

Le larron commençoit pourtant à s'ennuyer,

Il entend un enfant crier;

La mère aussitôt le gourmande,

Le menace, s'il ne se tait,

De le donner au loup. L'animal se tient prêt,

Remerciant les dieux d'une telle aventure.

Quand la mère, apaisant sa chère géniture,

Lui dit: Ne criez point; s'il vient, nous le tuerons.--

Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons.

Dire d'un, puis d'un autre! Est-ce ainsi que l'on traite

Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot?

Que, quelque jour, ce beau marmot

Vienne au bois cueillir la noisette...

Comme il disoit ces mots, on sort de la maison:

Un chien de cour l'arrête; épieux et fourches-fières

L'ajustent de toutes manières.

Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on.

Aussitôt il conta l'affaire.

Merci de moi! lui dit la mère;

Tu mangeras mon fils! L'ai-je fait à dessein

Qu'il assouvisse un jour ta faim?

On assomma la pauvre bête.

Un manant lui coupa le pied droit et la tête:

Le seigneur du village à sa porte les mit;

Et ce dicton picard à l'entour fut écrit:

«Biaux chires leups, n'écoutez mie

«Mère tenchent chen fieux qui crie[32].»

[32] Beaux sires loups, n'écoutez pas mère tançant son fils qui crie.

[Illustration]

XVII

PAROLE DE SOCRATE.

Socrate un jour faisant bâtir,

Chacun censuroit son ouvrage:

L'un trouvoit les dedans, pour ne lui point mentir,

Indignes d'un tel personnage;

L'autre blâmoit la face, et tous étoient d'avis

Que les appartements en étoient trop petits.

Quelle maison pour lui! l'on y tournoit à peine.

«Plût au Ciel que de vrais amis,

«Telle qu'elle est, dit-il, elle pût être pleine!»

Le bon Socrate avoit raison

De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.

Chacun se dit ami; mais fou qui s'y repose:

Rien n'est plus commun que ce nom,

Rien n'est plus rare que la chose.

[Illustration]

[Illustration]

XVIII

LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.

Toute puissance est foible, à moins que d'être unie:

Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.

Si j'ajoute du mien à son invention,

C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie;

Je suis trop au-dessous de cette ambition.

Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire;

Pour moi, de tels pensers me seroient malséants.

Mais venons à la fable, ou plutôt à l'histoire

De celui qui tâcha d'unir tous ses enfants.

Un vieillard près d'aller où la mort l'appeloit:

Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit),

Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble;

Je vous expliquerai le nœud qui les assemble.

L'aîné, les ayant pris, et fait tous ses efforts,

Les rendit, en disant: Je le donne aux plus forts.

Un second lui succède, et se met en posture,

Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure.

Tous perdirent leur temps; le faisceau résista:

De ces dards joints ensemble un seul ne s'éclata.

Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre

Ce que ma force peut en semblable rencontre.

On crut qu'il se moquoit; on sourit, mais à tort:

Il sépare les dards, et les rompt sans effort.

Vous voyez, reprit-il, l'effet de la concorde:

Soyez joints, mes enfants; que l'amour vous accorde.

Tant que dura son mal, il n'eut autre discours.

Enfin, se sentant près de terminer ses jours:

Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères;

Adieu: promettez-moi de vivre comme frères;

Que j'obtienne de vous cette grâce en mourant.

Chacun de ses trois fils l'en assure en pleurant.

Il prend à tous les mains; il meurt. Et les trois frères

Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d'affaires.

Un créancier saisit, un voisin fait procès;

D'abord notre trio s'en tire avec succès.

Leur amitié fut courte autant qu'elle étoit rare.

Le sang les avoit joints, l'intérêt les sépare:

L'ambition, l'envie, avec les consultants,

Dans la succession entrent en même temps.

On en vient au partage, on conteste, on chicane:

Le juge sur cent points tour à tour les condamne.

Créanciers et voisins reviennent aussitôt,

Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.

Les frères désunis sont tous d'avis contraire:

L'un veut s'accommoder, l'autre n'en veut rien faire.

Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard

Profiter de ces dards unis et pris à part.

[Illustration]

[Illustration]

XIX

L'ORACLE ET L'IMPIE.

Vouloir tromper le Ciel, c'est folie à la terre.

Le dédale des cœurs en ses détours n'enserre

Rien qui ne soit d'abord éclairé par les dieux:

Tout ce que l'homme fait, il le fait à leurs yeux,

Même les actions que dans l'ombre il croit faire.

Un païen qui sentoit quelque peu le fagot,

Et qui croyoit en Dieu, pour user de ce mot,

Par bénéfice d'inventaire,

Alla consulter Apollon.

Dès qu'il fut en son sanctuaire:

Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non?

Il tenoit un moineau, dit-on,

Prêt d'étouffer la pauvre bête,

Ou de la lâcher aussitôt,

Pour mettre Apollon en défaut.

Apollon reconnut ce qu'il avoit en tête:

Mort ou vif, lui dit-il, montre-nous ton moineau,

Et ne me tends plus de panneau:

Tu te trouverois mal d'un pareil stratagème.

Je vois de loin; j'atteins de même.

[Illustration]

[Illustration]

XX

L'AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.

L'usage seulement fait la possession.

Je demande à ces gens de qui la passion

Est d'entasser toujours, mettre somme sur somme,

Quel avantage ils ont que n'ait pas un autre homme.

Diogène là-bas est aussi riche qu'eux,

Et l'avare ici-haut comme lui vit en gueux.

L'homme au trésor caché, qu'Ésope nous propose,

Servira d'exemple à la chose.

Ce malheureux attendoit

Pour jouir de son bien une seconde vie;

Ne possédoit pas l'or, mais l'or le possédoit.

Il avoit dans la terre une somme enfouie,

Son cœur avec, n'ayant autre déduit

Que d'y ruminer jour et nuit,

Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.

Qu'il allât ou qu'il vînt, qu'il bût ou qu'il mangeât,

On l'eût pris de bien court à moins qu'il ne songeât

A l'endroit où gisoit cette somme enterrée.

Il y fit tant de tours qu'un fossoyeur le vit,

Se douta du dépôt, l'enleva sans rien dire.

Notre avare un beau jour ne trouva que le nid.

Voilà mon homme aux pleurs: il gémit, il soupire;

Il se tourmente, il se déchire.

Un passant lui demande à quel sujet ses cris.--

C'est mon trésor que l'on m'a pris.--

Votre trésor! où pris?--Tout joignant cette pierre.--

Eh! sommes-nous en temps de guerre,

Pour l'apporter si loin? N'eussiez-vous pas mieux fait

De le laisser chez vous en votre cabinet

Que de le changer de demeure?

Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.--

A toute heure, bons dieux, ne tient-il qu'à cela?

L'argent vient-il comme il s'en va?

Je n'y touchois jamais.--Dites-moi donc, de grâce,

Reprit l'autre, pourquoi vous vous affligez tant?

Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent,

Mettez une pierre à la place;

Elle vous vaudra tout autant.

[Illustration]

XXI

L'ŒIL DU MAITRE.

Un cerf, s'étant sauvé dans une étable à bœufs,

Fut d'abord averti par eux

Qu'il cherchât un meilleur asile.

Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas;

Je vous enseignerai les pâtis les plus gras;

Ce service vous peut quelque jour être utile,

Et vous n'en aurez point regret.

Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret.

Il se cache en un coin, respire et prend courage.

Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage,

Comme l'on faisoit tous les jours:

L'on va, l'on vient, les valets font cent tours,

L'intendant même; et pas un d'aventure

N'aperçut ni cor, ni ramure,

Ni cerf enfin. L'habitant des forêts

Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable

Que, chacun retournant au travail de Cérès,

Il trouve pour sortir un moment favorable.

L'un des bœufs ruminant lui dit: Cela va bien;

Mais quoi! l'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue:

Je crains fort pour toi sa venue;

Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien.

Là-dessus le maître entre, et vient faire sa ronde.

Qu'est ceci? dit-il à son monde;

Je trouve bien peu d'herbe en tous ces râteliers.

Cette litière est vieille, allez vite aux greniers.

Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.

Que coûte-t-il d'ôter toutes ces araignées?

Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers?

En regardant à tout, il voit une autre tête

Que celles qu'il voyoit d'ordinaire en ce lieu.

Le cerf est reconnu: chacun prend un épieu;

Chacun donne un coup à la bête.

Ses larmes ne sauroient la sauver du trépas.

On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas.

Dont maint voisin s'éjouit d'être.

Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment:

Il n'est, pour voir, que l'œil du maître.

Quant à moi, j'y mettrois encor l'œil de l'amant.

[Illustration]

XXII

L'ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP.

Ne t'attends qu'à toi seul; c'est un commun proverbe.

Voici comme Ésope le mit

En crédit.

Fables de La Fontaine · 第 6 / 19 段