L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux,

La laie au pied, la chatte entre les deux;

Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisoient leur tripotage.

La chatte détruisit par sa fourbe l'accord;

Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit: Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie, et creuser une mine?

C'est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine:

L'arbre tombant, ils seront dévorés;

Qu'ils s'en tiennent pour assurés.

S'il m'en restoit un seul, j'adoucirois ma plainte.

Au partir de ce lieu, qu'elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

A l'endroit

Où la laie étoit en gésine[18].

Ma bonne amie et ma voisine,

Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis:

L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.

Obligez-moi de n'en rien dire;

Son courroux tomberoit sur moi.

Dans cette autre famille ayant semé l'effroi,

La chatte en son trou se retire.

L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins

De ses petits; la laie encore moins:

Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins

Ce doit être celui d'éviter la famine.

A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine,

Pour secourir les siens dedans l'occasion:

L'oiseau royal, en cas de mine;

La laie, en cas d'irruption.

La faim détruisit tout; il ne resta personne

De la gent marcassine et de la gent aiglonne

Qui n'allât de vie à trépas:

Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse!

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,

C'est la fourbe, à mon avis.

[18] EN COUCHE.

[Illustration]

[Illustration]

VII

L'IVROGNE ET SA FEMME.

Chacun a son défaut, où toujours il revient:

Honte ni peur n'y remédie.

Sur ce propos d'un conte il me souvient:

Je ne dis rien que je n'appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altéroit sa santé, son esprit et sa bourse:

Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course,

Qu'ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

Avoit laissé ses sens au fond d'une bouteille,

Sa femme l'enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve

L'attirail de la mort à l'entour de son corps,

Un luminaire, un drap des morts.

Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve?

Là-dessus son épouse, en habit d'Alecton,

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L'époux alors ne doute en aucune manière

Qu'il ne soit citoyen d'enfer.

Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme.--

La cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle, et je porte à manger

A ceux qu'enclôt la tombe noire.

Le mari repart, sans songer:

Tu ne leur portes point à boire?

[Illustration]

[Illustration]

VIII

LA GOUTTE ET L'ARAIGNÉE.

Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée,

Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D'être pour l'humaine lignée

Également à redouter.

Or avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étraites[19],

Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés?

Je me suis proposé d'en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes;

Accommodez-vous, ou tirez.--

Il n'est rien, dit l'aragne[20], aux cases qui me plaise.

L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins

De ces gens nommés médecins,

Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.

Elle prend l'autre lot, y plante le piquet,

S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme,

Disant: Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme,

Ni que d'en déloger et faire mon paquet

Jamais Hippocrate me somme.

L'aragne cependant se campe en un lambris,

Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie;

Travaille à demeurer: voilà sa toile ourdie,

Voilà des moucherons de pris.

Une servante vient balayer tout l'ouvrage.

Autre toile tissue, autre coup de balai.

Le pauvre bestion tous les jours déménage.

Enfin, après un long essai,

Il va trouver la goutte. Elle étoit en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse aragne.

Son hôte la menoit tantôt fendre du bois,

Tantôt fouir, houer: goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.

Oh! je ne saurois plus, dit-elle, y résister.

Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter:

Elle la prend au mot, se glisse en la cabane:

Point de coup de balai qui l'oblige à changer.

La goutte, d'autre part, va tout droit se loger

Chez un prélat qu'elle condamne

A jamais du lit ne bouger.

Cataplasmes, Dieu sait! les gens n'ont point de honte

De faire aller le mal toujours de pis en pis.

L'une et l'autre trouva de la sorte son compte,

Et fit très-sagement de changer de logis.

[19] _Étraites_ pour _étroites_.

[20] Ancien mot, pour _araignée_.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LE LOUP ET LA CIGOGNE.

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup étant donc de frairie

Se pressa, dit-on, tellement,

Qu'il en pensa perdre la vie:

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe, elle accourt.

Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

Votre salaire! dit le loup:

Vous riez, ma bonne commère!

Quoi! ce n'est pas encor beaucoup

D'avoir de mon gosier retiré votre cou?

Allez, vous êtes une ingrate:

Ne tombez jamais sous ma patte.

[Illustration]

[Illustration]

X

LE LION ABATTU PAR L'HOMME.

On exposoit une peinture

Où l'artisan avoit tracé

Un lion d'immense stature

Par un seul homme terrassé.

Les regardants en tiroient gloire.

Un lion en passant rabattit leur caquet.

Je vois bien, dit-il, qu'en effet

On vous donne ici la victoire:

Mais l'ouvrier vous a déçus;

Il avoit liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savoient peindre.

[Illustration]

XI

LE RENARD ET LES RAISINS.

Certain renard gascon, d'autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des raisins, mûrs apparemment,

Et couverts d'une peau vermeille.

Le galant en eût fait volontiers un repas;

Mais comme il n'y pouvoit atteindre:

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre?

[Illustration]

XII

LE CYGNE ET LE CUISINIER.

Dans une ménagerie

De volatiles remplie

Vivoient le cygne et l'oison:

Celui-là destiné pour les regards du maître;

Celui-ci pour son goût: l'un qui se piquoit d'être

Commensal du jardin; l'autre, de la maison.

Des fossés du château faisant leurs galeries,

Tantôt on les eût vus côte à côte nager,

Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.

Un jour, le cuisinier, ayant trop bu d'un coup,

Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou,

Il alloit l'égorger, puis le mettre en potage.

L'oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage.

Le cuisinier fut fort surpris,

Et vit bien qu'il s'étoit mépris.

Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe!

Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe

La gorge à qui s'en sert si bien.

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe

Le doux parler ne nuit de rien.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

LES LOUPS ET LES BREBIS.

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les loups firent la paix avecque les brebis.

C'étoit apparemment le bien des deux partis;

Car si les loups mangeoient mainte bête égarée,

Les bergers de leurs peaux se faisoient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d'autre part pour les carnages;

Ils ne pouvoient jouir qu'en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc; on donne des otages:

Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs chiens.

L'échange en étant fait aux formes ordinaires,

Et réglé par des commissaires,

Au bout de quelque temps que messieurs les louvats

Se virent loups parfaits, et friands de tuerie,

Ils vous prennent le temps que dans la bergerie

Messieurs les bergers n'étoient pas,

Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent:

Ils avoient averti leurs gens secrètement.

Les chiens, qui sur leur foi reposoient sûrement,

Furent étranglés en dormant:

Cela fut sitôt fait qu'à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux, un seul n'en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu'il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J'en conviens; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi?

[Illustration]

[Illustration]

XIV

LE LION DEVENU VIEUX.

Le lion, terreur des forêts,

Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa foiblesse.

Le cheval s'approchant lui donne un coup de pied,

Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne.

Le malheureux lion, languissant, triste et morne,

Peut à peine rugir, par l'âge estropié.

Il attend son destin sans faire aucunes plaintes;

Quand, voyant l'âne même à son antre accourir:

Ah! c'est trop, lui dit-il: je voulois bien mourir;

Mais c'est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.

[Illustration]

[Illustration]

XV

PHILOMÈLE ET PROGNÉ.

Autrefois Progné l'hirondelle

De sa demeure s'écarta,

Et loin des villes s'emporta

Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle.

Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous?

Voici tantôt mille ans que l'on ne vous a vue:

Je ne me souviens point que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi, que pensez-vous faire?

Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire?--

Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux?

Progné lui repartit: Eh quoi! cette musique

Pour ne chanter qu'aux animaux,

Tout au plus à quelque rustique!

Le désert est-il fait pour des talents si beaux?

Venez faire aux cités éclater leurs merveilles:

Aussi bien, en voyant les bois,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,

Parmi des demeures pareilles,

Exerça sa fureur sur vos divins appas.--

Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage

Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas:

En voyant les hommes, hélas!

Il m'en souvient bien davantage.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

LA FEMME NOYÉE.

Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n'est rien,

C'est une femme qui se noie.

Je dis que c'est beaucoup; et ce sexe vaut bien

Que nous le regrettions, puisqu'il fait notre joie.

Ce que j'avance ici n'est point hors de propos,

Puisqu'il s'agit, en cette fable,

D'une femme qui dans les flots

Avoit fini ses jours par un sort déplorable.

Son époux en cherchoit le corps,

Pour lui rendre, en cette aventure,

Les honneurs de la sépulture.

Il arriva que sur les bords

Du fleuve auteur de sa disgrâce

Des gens se promenoient, ignorant l'accident.

Ce mari donc leur demandant

S'ils n'avoient de sa femme aperçu nulle trace:

Nulle, reprit l'un d'eux; mais cherchez-la plus bas,

Suivez le fil de la rivière.

Un autre repartit: Non, ne le suivez pas,

Rebroussez plutôt en arrière:

Quelle que soit la pente et l'inclination

Dont l'eau par sa course l'emporte,

L'esprit de contradiction

L'aura fait flotter d'autre sorte.

Cet homme se railloit assez hors de saison.

Quant à l'humeur contredisante,

Je ne sais s'il avoit raison;

Mais que cette humeur soit ou non

Le défaut du sexe et sa pente,

Quiconque avec elle naîtra

Sans faute avec elle mourra,

Et jusqu'au bout contredira,

Et, s'il peut, encor par delà.

[Illustration]

[Illustration]

XVII

LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER.

Damoiselle belette, au corps long et fluet,

Entra dans un grenier par un trou fort étrait:

Elle sortoit de maladie.

Là, vivant à discrétion,

La galande fit chère lie[21],

Mangea, rongea: Dieu sait la vie,

Et le lard qui périt en cette occasion!

La voilà, pour conclusion,

Grasse, maflue et rebondie.

Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl,

Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,

Ne peut plus repasser, et croit s'être méprise.

Après avoir fait quelques tours,

C'est, dit-elle, l'endroit: me voilà bien surprise,

J'ai passé par ici depuis cinq ou six jours.

Un rat, qui la voyoit en peine,

Lui dit: Vous aviez lors la panse un peu moins pleine;

Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.

Ce que je vous dis là, l'on le dit à bien d'autres,

Mais ne confondons point, par trop approfondir,

Leurs affaires avec les vôtres.

[21] Chère joyeuse, bonne chère.

[Illustration]

[Illustration]

XVIII

LE CHAT ET LE VIEUX RAT.

J'ai lu, chez un conteur de fables,

Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats,

L'Attila, le fléau des rats,

Rendoit ces derniers misérables;

J'ai lu, dis-je, en certain auteur,

Que ce chat exterminateur,

Vrai Cerbère, étoit craint une lieue à la ronde.

Il vouloit de souris dépeupler tout le monde.

Les planches qu'on suspend sur un léger appui,

La mort-aux-rats, les souricières,

N'étoient que jeux au prix de lui.

Comme il voit que dans leurs tanières

Les souris étoient prisonnières,

Qu'elles n'osoient sortir, qu'il avoit beau chercher,

Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher

Se pend la tête en bas: la bête scélérate

A de certains cordons se tenoit par la patte.

Le peuple des souris croit que c'est châtiment,

Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,

Égratigné quelqu'un, causé quelque dommage;

Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement

Se promettent de rire à son enterrement,

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

Puis ressortant font quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête:

Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.

Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant:

C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses

Ne vous sauveront pas, je vous en avertis:

Vous viendrez toutes au logis.

Il prophétisoit vrai: notre maître Mitis[22]

Pour la seconde fois les trompe et les affine,

Blanchit sa robe et s'enfarine;

Et, de la sorte déguisé,

Se niche et se blottit dans une huche ouverte.

Ce fut à lui bien avisé:

La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.

Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour:

C'étoit un vieux routier, il savoit plus d'un tour;

Même il avoit perdu sa queue à la bataille.

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,

S'écria-t-il de loin au général des chats:

Je soupçonne dessous encor quelque machine.

Rien ne te sert d'être farine;

Car, quand tu serois sac, je n'approcherois pas.

C'étoit bien dit à lui; j'approuve sa prudence;

Il étoit expérimenté,

Et savoit que la méfiance

Est mère de la sûreté.

[22] _Mitis_, en latin, signifie doux.

FIN DU LIVRE TROISIÈME.

[Illustration: LIVRE 4.]

[Illustration]

I

LE LION AMOUREUX.

A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ[23].

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux Grâces de modèle,

Et qui naquîtes toute belle,

A votre indifférence près,

Pourriez-vous être favorable

Aux jeux innocents d'une fable,

Et voir, sans vous épouvanter,

Un lion qu'Amour sut dompter?

Amour est un étrange maître!

Heureux qui peut ne le connoître

Que par récit, lui ni ses coups!

Quand on en parle devant vous,

Si la vérité vous offense,

La fable au moins se peut souffrir:

Celle-ci prend bien l'assurance

De venir à vos pieds s'offrir,

Par zèle et par reconnoissance.

Du temps que les bêtes parloient,

Les lions entre autres vouloient

Être admis dans notre alliance.

Pourquoi non? puisque leur engeance

Valoit la nôtre en ce temps-là,

Ayant courage, intelligence,

Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla.

Un lion de haut parentage,

En passant par un certain pré,

Rencontra bergère à son gré:

Il la demande en mariage.

Le père auroit fort souhaité

Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui sembloit bien dur:

La refuser n'étoit pas sûr;

Même un refus eût fait, possible,

Qu'on eût vu quelque beau matin

Un mariage clandestin;

Car, outre qu'en toute manière

La belle étoit pour les gens fiers,

Fille se coiffe volontiers

D'amoureux à longue crinière.

Le père donc, ouvertement

N'osant renvoyer notre amant,

Lui dit: Ma fille est délicate;

Vos griffes la pourront blesser

Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu'à chaque patte

On vous les rogne; et, pour les dents,

Qu'on vous les lime en même temps:

Vos baisers en seront moins rudes,

Et pour vous plus délicieux;

Car ma fille y répondra mieux,

Étant sans ces inquiétudes.

Le lion consent à cela,

Tant son âme étoit aveuglée!

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens

Il fit fort peu de résistance.

Amour! Amour! quand tu nous tiens,

On peut bien dire: Adieu prudence!

[23] Françoise-Marguerite de Sévigné, fille de la célèbre madame de

Sévigné; elle épousa M. de Grignan.

[Illustration]

II

LE BERGER ET LA MER.

Du rapport d'un troupeau, dont il vivoit sans soins,

Se contenta longtemps un voisin d'Amphitrite;

Si sa fortune étoit petite,

Elle étoit sûre tout au moins.

A la fin, les trésors déchargés sur la plage

Le tentèrent si bien, qu'il vendit son troupeau,

Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.

Cet argent périt par naufrage.

Son maître fut réduit à garder les brebis,

Non plus berger en chef comme il étoit jadis,

Quand ses propres moutons paissoient sur le rivage:

Celui qui s'étoit vu Corydon ou Tircis

Fut Pierrot, et rien davantage.

Au bout de quelque temps il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine;

Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,

Laissoient paisiblement aborder les vaisseaux:

Vous voulez de l'argent, ô mesdames les Eaux,

Dit-il; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre:

Ma foi, vous n'aurez pas le nôtre.

Ceci n'est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité

Pour montrer, par expérience,

Qu'un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance;

Qu'il se faut contenter de sa condition;

Qu'aux conseils de la mer et de l'ambition

Nous devons fermer les oreilles.

Pour un qui s'en louera, dix mille s'en plaindront.

La mer promet monts et merveilles:

Fiez-vous-y; les vents et les voleurs viendront.

[Illustration]

[Illustration]

III

LA MOUCHE ET LA FOURMI.

La mouche et la fourmi contestoient de leur prix.

O Jupiter! dit la première,

Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits,

D'une si terrible manière

Qu'un vil et rampant animal

A la fille de l'air ose se dire égal!

Je hante les palais, je m'assieds à ta table;

Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi;

Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi.--

Mais, ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur ou d'une belle?--

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux;

Je me joue entre des cheveux;

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle;

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers!--Avez-vous dit?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais; mais on vous y maudit.

Et quant à goûter la première

De ce qu'on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu'il en vaille mieux?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des rois et sur celle des ânes,

Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas;

Et je sais que d'un prompt trépas

Cette importunité bien souvent est punie.

Certain ajustement, dites-vous, rend jolie;

J'en conviens: il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu'il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites?

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites?

Cessez donc de tenir un langage si vain:

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées;

Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.

Alors je jouirai du fruit de mes travaux:

Je n'irai, par monts ni par vaux,

M'exposer au vent, à la pluie;

Je vivrai sans mélancolie:

Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.

Adieu; je perds le temps: laissez-moi travailler;

Ni mon grenier, ni mon armoire,

Ne se remplit à babiller.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR.

Un amateur du jardinage,

Demi-bourgeois, demi-manant,

Possédoit en certain village

Un jardin assez propre, et le clos attenant.

Il avoit de plant vif fermé cette étendue:

Là croissoient à plaisir l'oseille et la laitue,

De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,

Peu de jasmin d'Espagne, et force serpolet.

Cette félicité par un lièvre troublée

Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.

Ce maudit animal vient prendre sa goulée

Soir et matin, dit-il, et des piéges se rit;

Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit;

Il est sorcier, je crois.--Sorcier! je l'en défie,

Repartit le seigneur: fût-il diable, Miraut,[24]

En dépit de ses tours, l'attrapera bientôt.

Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.--

Et quand?--Et dès demain, sans tarder plus longtemps.

La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.

Çà, déjeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?

La fille du logis, qu'on vous voie, approchez:

Quand la marierons-nous? quand aurons-nous des gendres?

Bon homme, c'est ce coup qu'il faut, vous m'entendez,

Qu'il faut fouiller à l'escarcelle.

Disant ces mots, il fait connoissance avec elle,

Auprès de lui la fait asseoir,

Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir;

Toutes sottises dont la belle

Se défend avec grand respect;

Tant qu'au père à la fin cela devient suspect.

Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.

De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine.--

Monsieur, ils sont à vous.--Vraiment, dit le seigneur,

Je les reçois, et de bon cœur.

Il déjeune très-bien; aussi fait sa famille,

Chiens, chevaux et valets, tous gens bien endentés:

Il commande chez l'hôte, y prend des libertés,

Boit son vin, caresse sa fille.

L'embarras des chasseurs succède au déjeuné.

Chacun s'anime et se prépare:

Les trompes et les cors font un tel tintamarre,

Que le bon homme est étonné.

Le pis fut que l'on mit en piteux équipage

Le pauvre potager: adieu planches, carreaux;

Adieu chicorée et poireaux;

Adieu de quoi mettre au potage.

Le lièvre étoit gîté dessous un maître chou.

On le quête, on le lance: il s'enfuit par un trou,

Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie

Que l'on fit à la pauvre haie

Par ordre du seigneur; car il eût été mal

Qu'on n'eût pu du jardin sortir tout à cheval.

Le bon homme disoit: Ce sont là jeux de prince.

Mais on le laissoit dire; et les chiens et les gens

Firent plus de dégât en une heure de temps

Que n'en auroient fait en cent ans

Tous les lièvres de la province.

Petits princes, videz vos débats entre vous.

De recourir aux rois vous seriez de grands fous;

Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,

Ni les faire entrer sur vos terres.

[24] Nom de chien.

[Illustration]

[Illustration]

V

L'ANE ET LE PETIT CHIEN.

Ne forçons point notre talent;

Nous ne ferions rien avec grâce:

Jamais un lourdaud, quoi qu'il fasse,

Ne sauroit passer pour galant.

Peu de gens, que le Ciel chérit et gratifie,

Ont le don d'agréer infus avec la vie.

C'est un point qu'il leur faut laisser,

Et ne pas ressembler à l'âne de la fable,

Qui, pour se rendre plus aimable,

Et plus cher à son maître, alla le caresser.

Comment! disoit-il en son âme,

Ce chien, parce qu'il est mignon,

Vivra de pair à compagnon

Avec monsieur, avec madame;

Et j'aurai des coups de bâton!

Que fait-il? Il donne la patte,

Puis aussitôt il est baisé:

S'il en faut faire autant afin que l'on me flatte,

Cela n'est pas bien malaisé.

Dans cette admirable pensée,

Voyant son maître en joie, il s'en vient lourdement,

Lève une corne tout usée,

La lui porte au menton fort amoureusement,

Non sans accompagner, pour plus grand ornement,

De son chant gracieux cette action hardie.

Oh! oh! quelle caresse! et quelle mélodie!

Dit le maître aussitôt. Holà! Martin-bâton!

Martin-bâton accourt: l'âne change de ton.

Ainsi finit la comédie.

[Illustration]

[Illustration]

VI

LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES.

Fables de La Fontaine · 第 5 / 19 段