Pour revenir au défi de Necténabo, Ésope choisit des aiglons, et les

fit instruire (chose difficile à croire); il les fit, dis-je, instruire

à porter en l'air chacun un panier, dans lequel était un jeune enfant.

Le printemps venu, il s'en alla en Égypte avec tout son équipage,

non sans tenir en grande admiration et en attente de son dessein les

peuples chez qui il passoit. Necténabo, qui sur le bruit de sa mort

avoit envoyé l'énigme, fut extrêmement surpris de son arrivée. Il ne

s'y attendoit pas, et ne se fût jamais engagé dans un tel défi contre

Lycérus s'il eût cru Ésope vivant. Il lui demanda s'il avoit amené les

architectes et le répondant. Ésope dit que le répondant étoit lui-même,

et qu'il feroit voir les architectes quand il seroit sur le lieu. On

sortit en pleine campagne, où les aigles enlevèrent les paniers avec

les petits enfants, qui crioient qu'on leur donnât du mortier, des

pierres et du bois. Vous voyez, dit Ésope à Necténabo, je vous ai

trouvé des ouvriers; fournissez-leur des matériaux. Necténabo avoua que

Lycérus étoit le vainqueur. Il proposa toutefois ceci à Ésope: J'ai des

cavales en Égypte qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont

devers Babylone. Qu'avez-vous à répondre là-dessus? Le Phrygien remit

sa réponse au lendemain, et, retourné qu'il fut au logis, il commanda

à des enfants de prendre un chat, et de le mener fouettant par les

rues. Les Égyptiens, qui adorent cet animal, se trouvèrent extrêmement

scandalisés du traitement que l'on lui faisoit. Ils l'arrachèrent des

mains des enfants, et allèrent se plaindre au roi. On fit venir en sa

présence le Phrygien. Ne savez-vous pas, lui dit le roi, que cet animal

est un de nos dieux? Pourquoi donc le faites-vous traiter de la sorte?

C'est pour l'offense qu'il a commise envers Lycérus, reprit Ésope; car

la nuit dernière il lui a étranglé un coq extrêmement courageux et qui

chantoit à toutes les heures. Vous êtes un menteur, repartit le roi:

comment seroit-il possible que ce chat eût fait en si peu de temps

un si long voyage? Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos

juments entendent de si loin nos chevaux hennir et conçoivent pour les

entendre?

Ensuite de cela, le roi fit venir d'Héliopolis certains personnages

d'esprit subtil, et savants en questions énigmatiques. Il leur fit

un grand régal, où le Phrygien fut invité. Pendant le repas, ils

proposèrent à Ésope diverses choses, celle-ci entre autres: Il y a

un grand temple qui est appuyé sur une colonne entourée de douze

villes; chacune desquelles a trente arcs-boutants, et autour de ces

arcs-boutants, se promènent, l'une après l'autre, deux femmes, l'une

blanche, l'autre noire. Il faut renvoyer dit Ésope, cette question aux

petits enfants de notre pays. Le temple est le monde; la colonne l'an;

les villes, ce sont les mois; et les arcs-boutants, les jours, autour

desquels se promènent alternativement le jour et la nuit.

Le lendemain, Necténabo assembla tous ses amis. Souffrirez-vous, leur

dit-il, qu'une moitié d'homme, qu'un avorton soit la cause que Lycérus

remporte le prix, et que j'aie la confusion pour mon partage? Un d'eux

s'avisa de demander à Ésope qu'il leur fît des questions de choses

dont ils n'eussent jamais entendu parler. Ésope écrivit une cédule par

laquelle Necténabo confessoit devoir deux mille talents à Lycérus. La

cédule fut mise entre les mains de Necténabo toute cachetée. Avant

qu'on l'ouvrît, les amis du prince soutinrent que la chose contenue

dans cet écrit étoit de leur connoissance. Quand on l'eut ouverte,

Necténabo s'écria: Voilà la plus grande fausseté du monde; je vous en

prends à témoin tous tant que vous êtes. Il est vrai, repartirent-ils,

que nous n'en avons jamais entendu parler. J'ai donc satisfait à votre

demande, reprit Ésope. Necténabo le renvoya comblé de présents, tant

pour lui que pour son maître.

Le séjour qu'il fit en Égypte est peut-être cause que quelques-uns ont

écrit qu'il fut esclave avec Rhodopé, celle-là qui, des libéralités de

ses amants, fit élever une des trois pyramides qui subsistent encore,

et qu'on voit avec admiration: c'est la plus petite, mais celle qui

est bâtie avec le plus d'art.

Ésope, à son retour dans Babylone, fut reçu de Lycérus avec de grandes

démonstrations de joie et de bienveillance: ce roi lui fit ériger une

statue. L'envie de voir et d'apprendre le fit renoncer à tous ces

honneurs. Il quitta la cour de Lycérus, où il avoit tous les avantages

qu'on peut souhaiter, et prit congé de ce prince pour voir la Grèce

encore une fois. Lycérus ne le laissa point partir sans embrassements

et sans larmes, et sans lui faire promettre sur les autels qu'il

reviendroit achever ses jours auprès de lui.

Entre les villes où il s'arrêta, Delphes fut une des principales. Les

Delphiens l'écoutèrent fort volontiers; mais ils ne lui rendirent

point d'honneurs. Ésope, piqué de ce mépris, les compara aux bâtons

qui flottent sur l'onde: on s'imagine de loin que c'est quelque chose

de considérable; de près, on trouve que ce n'est rien. La comparaison

lui coûta cher. Les Delphiens en conçurent une telle haine et un si

violent désir de vengeance (outre qu'ils craignoient d'être décriés

par lui), qu'ils résolurent de l'ôter du monde. Pour y parvenir, ils

cachèrent parmi ses hardes un de leurs vases sacrés, prétendant que par

ce moyen ils convaincroient Ésope de vol et de sacrilége et qu'ils le

condamneroient à la mort.

Comme il fut sorti de Delphes, et qu'il eut pris le chemin de la

Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui étoient en peine. Ils

l'accusèrent d'avoir dérobé leur vase; Ésope le nia avec des serments:

on chercha dans son équipage, et il fut trouvé. Tout ce qu'Ésope put

dire n'empêcha point qu'on ne le traitât comme un criminel infâme.

Il fut ramené à Delphes, chargé de fers, mis dans des cachots, puis

condamné à être précipité. Rien ne lui servit de se défendre avec ses

armes ordinaires, et de raconter des apologues: les Delphiens s'en

moquèrent.

La grenouille, leur dit-il, avoit invité le rat à la venir voir. Afin

de lui faire traverser l'onde, elle l'attacha à son pied. Dès qu'il fut

sur l'eau, elle voulut le tirer au fond, dans le dessein de le noyer,

et d'en faire ensuite un repas. Le malheureux rat résista quelque peu

de temps. Pendant qu'il se débattoit sur l'eau, un oiseau de proie

l'aperçut, fondit sur lui, et l'ayant enlevé avec la grenouille, qui

ne se put détacher, il se reput de l'un et de l'autre. C'est ainsi

Delphiens abominables, qu'un plus puissant que vous me vengera: je

périrai, mais vous périrez aussi.

Comme on le conduisoit au supplice, il trouva moyen de s'échapper, et

entra dans une petite chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l'en

arrachèrent. Vous violez cet asile, leur dit-il, parce que ce n'est

qu'une petite chapelle; mais un jour viendra que votre méchanceté ne

trouvera point de retraite sûre, non pas même dans les temples. Il vous

arrivera la même chose qu'à l'aigle, laquelle, nonobstant les prières

de l'escarbot, enleva un lièvre qui s'étoit réfugié chez lui: la

génération de l'aigle en fut punie jusque dans le giron de Jupiter. Les

Delphiens, peu touchés de tous ces exemples, le précipitèrent.

Peu de temps après sa mort, une peste très-violente exerça sur eux ses

ravages. Ils demandèrent à l'oracle par quels moyens ils pourroient

apaiser le courroux des dieux. L'oracle leur répondit qu'il n'y en

avoit point d'autre que d'expier leur forfait, et satisfaire aux mânes

d'Ésope. Aussitôt une pyramide fut élevée. Les dieux ne témoignèrent

pas seuls combien ce crime leur déplaisoit: les hommes vengèrent

aussi la mort de leur sage. La Grèce envoya des commissaires pour en

informer, et en fit une punition rigoureuse.

[Illustration]

[Illustration: FABLES]

A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

Je chante les héros dont Ésope est le père;

Troupe de qui l'histoire, encor que mensongère,

Contient des vérités qui servent de leçons.

Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons:

Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes;

Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.

Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux,

Sur qui le monde entier a maintenant les yeux,

Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes,

Comptera désormais ses jours par ses conquêtes,

Quelque autre te dira, d'une plus forte voix,

Les faits de tes aïeux, et les vertus des rois;

Je vais t'entretenir de moindres aventures,

Te tracer en ces vers de légères peintures;

Et si de t'agréer je n'emporte le prix,

J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.

[Illustration]

[Illustration: LIVRE 1.]

[Illustration]

I

LA CIGALE ET LA FOURMI.

La cigale, ayant chanté

Tout l'été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle:

Je vous paîrai, lui dit-elle,

Avant l'oût, foi d'animal,

Intérêt et principal.

La fourmi n'est pas prêteuse;

C'est là son moindre défaut:

Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.--

Nuit et jour à tout venant

Je chantois, ne vous déplaise.--

Vous chantiez! j'en suis fort aise.

Hé bien! dansez maintenant.

[Illustration]

[Illustration]

II

LE CORBEAU ET LE RENARD.

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Tenoit en son bec un fromage.

Maître renard, par l'odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

Hé bonjour, monsieur du corbeau.

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;

Et, pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le renard s'en saisit, et dit: Mon bon monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute:

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Le corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendroit plus.

[Illustration]

[Illustration]

III

LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF.

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n'étoit pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille

Pour égaler l'animal en grosseur;

Disant: Regardez bien, ma sœur;

Est-ce assez? dites-moi, n'y suis-je point encore?--

Nenni.--M'y voici donc?--Point du tout.--M'y voilà?--

Vous n'en approchez point. La chétive pécore

S'enfla si bien qu'elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LES DEUX MULETS.

Deux mulets cheminoient, l'un d'avoine chargé,

L'autre portant l'argent de la gabelle.

Celui-ci, glorieux d'une charge si belle,

N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Il marchoit d'un pas relevé,

Et faisoit sonner sa sonnette,

Quand, l'ennemi se présentant,

Comme il en vouloit à l'argent,

Sur le mulet du fisc une troupe se jette,

Le saisit au frein, et l'arrête.

Le mulet, en se défendant,

Se sent percer de coups; il gémit, il soupire.

Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avoit promis?

Ce mulet qui me suit du danger se retire,

Et moi j'y tombe et je péris!--

Ami, lui dit son camarade,

Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi;

Si tu n'avois servi qu'un meunier, comme moi,

Tu ne serois pas si malade.

[Illustration]

[Illustration]

V

LE LOUP ET LE CHIEN.

Un loup n'avoit que les os et la peau,

Tant les chiens faisoient bonne garde;

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli[1], qui s'étoit fourvoyé par mégarde.

L'attaquer, le mettre en quartiers,

Sire loup l'eût fait volontiers:

Mais il falloit livrer bataille,

Et le mâtin étoit de taille

A se défendre hardiment.

Le loup donc l'aborde humblement,

Entre en propos, et lui fait compliment

Sur son embonpoint, qu'il admire.

Il ne tiendra qu'à vous, beau sire,

D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.

Quittez les bois, vous ferez bien:

Vos pareils y sont misérables,

Cancres, hères et pauvres diables,

Dont la condition est de mourir de faim.

Car, quoi? rien d'assuré! point de franche lippée!

Tout à la pointe de l'épée!

Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.

Le loup reprit: Que me faudra-t-il faire?--

Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens

Portant bâtons et mendiants;

Flatter ceux du logis, à son maître complaire:

Moyennant quoi votre salaire

Sera force reliefs[2] de toutes les façons,

Os de poulets, os de pigeons;

Sans parler de mainte caresse.

Le loup déjà se forge une félicité

Qui le fait pleurer de tendresse.

Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé.

Qu'est-ce là? lui dit-il.--Rien.--Quoi! rien?--Peu de chose.--

Mais encor?--Le collier dont je suis attaché

De ce que vous voyez est peut-être la cause.--

Attaché! dit le loup: vous ne courez donc pas

Où vous voulez?--Pas toujours; mais qu'importe?--

Il importe si bien que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte,

Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor.

Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

[1] Poli pour luisant, état du poil chez les chiens bien portants.

[2] Restes de repas.

[Illustration]

[Illustration]

VI

LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION.

La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis,

Avec un fier lion, seigneur du voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le lion par ses ongles compta;

Et dit: Nous sommes quatre à partager la proie.

Puis en autant de parts le cerf il dépeça;

Prit pour lui la première en qualité de sire.

Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,

C'est que je m'appelle lion:

A cela l'on n'a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor:

Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort.

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.

Si quelqu'une de vous touche à la quatrième,

Je l'étranglerai tout d'abord.

[Illustration]

[Illustration]

VII

LA BESACE.

Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire

S'en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur;

Si dans son composé quelqu'un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur:

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe; parlez le premier, et pour cause:

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Êtes-vous satisfait?--Moi, dit-il; pourquoi non?

N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?

Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché;

Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché:

Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre.

L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'alloit plaindre.

Tant s'en faut: de sa forme il se loua très-fort;

Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourroit encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;

Que c'étoit une masse informe et sans beauté.

L'éléphant étant écouté,

Tout sage qu'il étoit, dit des choses pareilles:

Il jugea qu'à son appétit

Dame baleine étoit trop grosse.

Dame fourmi trouva le ciron trop petit,

Se croyant pour elle un colosse.

Jupin les renvoya s'étant censurés tous;

Du reste, contents d'eux. Mais parmi les plus fous

Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes,

Lynx envers nos pareils et taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:

On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain

Nous créa besaciers[3] tous de même manière,

Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui:

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,

Et celle de devant pour les défauts d'autrui.

[3] Portant besace.

[Illustration]

VIII

L'HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX.

Une hirondelle en ses voyages

Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prévoyoit jusqu'aux moindres orages,

Et devant qu'ils fussent éclos,

Les annonçoit aux matelots.

Il arriva qu'au temps que la chanvre se sème,

Elle vit un manant[4] en couvrir maints sillons.

Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons;

Je vous plains, car, pour moi, dans ce péril extrême,

Je saurai m'éloigner, ou vivre en quelque coin.

Voyez-vous cette main qui par les airs chemine?

Un jour viendra, qui n'est pas loin,

Que ce qu'elle répand sera votre ruine.

De là naîtront engins à vous envelopper,

Et lacets pour vous attraper;

Enfin mainte et mainte machine

Qui causera dans la saison

Votre mort ou votre prison:

Gare la cage ou le chaudron!

C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,

Mangez ce grain; et croyez-moi.

Les oiseaux se moquèrent d'elle:

Ils trouvoient aux champs trop de quoi.

Quand la chènevière fut verte,

L'hirondelle leur dit: Arrachez brin à brin

Ce qu'a produit ce maudit grain,

Ou soyez sûrs de votre perte.--

Prophète de malheur! babillarde! dit-on,

Le bel emploi que tu nous donnes!

Il nous faudroit mille personnes

Pour éplucher tout ce canton.

La chanvre étant tout à fait crue,

L'hirondelle ajouta: Ceci ne va pas bien;

Mauvaise graine est tôt venue.

Mais puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien,

Dès que vous verrez que la terre

Sera couverte, et qu'à leurs blés

Les gens n'étant plus occupés

Feront aux oisillons la guerre;

Quand reginglettes et réseaux

Attraperont petits oiseaux,

Ne volez plus de place en place,

Demeurez au logis ou changez de climat:

Imitez le canard, la grue et la bécasse.

Mais vous n'êtes pas en état

De passer, comme nous, les déserts et les ondes,

Ni d'aller chercher d'autres mondes,

C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr:

C'est de vous renfermer au trou de quelque mur.

Les oisillons loin de l'entendre,

Se mirent à jaser aussi confusément

Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre

Ouvroit la bouche seulement.

Il en prit aux uns comme aux autres:

Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres,

Et ne croyons le mal que quand il est venu.

[4] Ce mot, qui ne se prend plus qu'en mauvaise part, se disoit alors

pour désigner un habitant de la campagne.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.

Autrefois le rat de ville

Invita le rat des champs,

D'une façon fort civile,

A des reliefs d'ortolans.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête:

Rien ne manquoit au festin;

Mais quelqu'un troubla la fête

Pendant qu'ils étoient en train.

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit:

Le rat de ville détale;

Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire.

Rats en campagne aussitôt;

Et le citadin de dire:

Achevons tout notre rôt.

C'est assez, dit le rustique;

Demain vous viendrez chez moi.

Ce n'est pas que je me pique

De tous vos festins de roi;

Mais rien ne vient m'interrompre,

Je mange tout à loisir.

Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre!

[Illustration]

[Illustration]

X

LE LOUP ET L'AGNEAU.

La raison du plus fort est toujours la meilleure;

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un agneau se désaltéroit

Dans le courant d'une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure,

Et que la faim en ces lieux attiroit.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage:

Tu seras châtié de ta témérité.--

Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu'elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d'elle;

Et que, par conséquent, en aucune façon

Je ne puis troubler sa boisson.--

Tu la troubles! reprit cette bête cruelle;

Et je sais que de moi tu médis l'an passé.--

Comment l'aurois-je fait si je n'étois pas né?

Reprit l'agneau; je tette encor ma mère.--

Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.--

Je n'en ai point.--C'est donc quelqu'un des tiens;

Car vous ne m'épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l'a dit: il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts,

Le loup l'emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.

[Illustration]

[Illustration]

XI

L'HOMME ET SON IMAGE.

POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD[5].

Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux

Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde:

Il accusoit toujours les miroirs d'être faux,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Afin de le guérir, le sort officieux

Présentoit partout à ses yeux

Les conseillers muets dont se servent nos dames:

Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,

Miroirs aux poches des galants,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse? Il se va confiner

Aux lieux les plus cachés qu'il peut imaginer,

N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure.

Mais un canal, formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés:

Il s'y voit, il se fâche; et ses yeux irrités

Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu'il peut pour éviter cette eau;

Mais quoi! le canal est si beau,

Qu'il ne le quitte qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême

Est un mal que chacun se plaît d'entretenir.

Notre âme, c'est cet homme amoureux de lui-même;

Tant de miroirs, ce sont les sottises d'autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;

Et quant au canal, c'est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.

[5] L'auteur des _Maximes_, qui avoient été publiées en 1665, et

avoient dès leur apparition obtenu beaucoup de succès.

[Illustration]

[Illustration]

XII

LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES.

Un envoyé du grand-seigneur

Préféroit, dit l'histoire, un jour chez l'empereur,

Les forces de son maître à celles de l'empire.

Un Allemand se mit à dire:

Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef, sont si puissants

Que chacun d'eux pourroit soudoyer une armée.

Le chiaoux, homme de sens,

Lui dit: Je sais par renommée

Ce que chaque électeur peut de monde fournir;

Et cela me fait souvenir

D'une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.

J'étois dans un lieu sûr, lorsque je vis passer

Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.

Mon sang commence à se glacer;

Et je crois qu'à moins on s'effraie.

Je n'en eus toutefois que la peur sans le mal:

Jamais le corps de l'animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d'ouverture.

Je rêvois à cette aventure

Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef,

Et bien plus d'une queue, à passer se présente.

Me voilà saisi derechef

D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi:

Rien ne les empêcha; l'un fit chemin à l'autre.

Je soutiens qu'il en est ainsi

De votre empereur et du nôtre.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

LES VOLEURS ET L'ANE.

Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient:

L'un vouloit le garder, l'autre le vouloit vendre.

Tandis que coups de poings trottoient,

Et que nos champions songeoient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron[6].

L'âne, c'est quelquefois une pauvre province:

Les voleurs sont tel et tel prince,

Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.

Au lieu de deux, j'en ai rencontré trois:

Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la province conquise:

Un quart[7] voleur survient, qui les accorde net

En se saisissant du baudet.

[6] _Maître Aliboron_, expression usitée autrefois pour désigner un

âne, ou un ignorant. Rabelais, liv. III, chap. XX, appelle un avocat

_maître Aliborum._

[7] Pour _un quatrième voleur._

[Illustration]

[Illustration]

XIV

SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

On ne peut trop louer trois sortes de personnes:

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Malherbe le disoit: j'y souscris, quant à moi;

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits:

Les faveurs d'une belle en sont souvent le prix.

Voyons comment les dieux l'ont quelquefois payée.

Fables de La Fontaine · 第 2 / 19 段