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FABLES
DE
LA FONTAINE
[Illustration: Buste de La Fontaine]
FABLES
DE
LA FONTAINE
ILLUSTRATIONS
PAR
GRANDVILLE
[Illustration]
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES--PALAIS-ROYAL, 215
M DCCC LXVIII
[Illustration: A Monseigneur Le Dauphin]
MONSEIGNEUR,
S'IL y a quelque chose d'ingénieux dans la république des lettres,
on peut dire que c'est la manière dont Ésope a débité sa morale. Il
seroit véritablement à souhaiter que d'autres mains que les miennes y
eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des
anciens a jugé qu'ils n'y étoient pas inutiles. J'ose, MONSEIGNEUR,
vous en présenter quelques essais. C'est un entretien convenable à vos
premières années. Vous êtes en un âge où l'amusement et les jeux sont
permis aux princes; mais en même temps vous devez donner quelques-unes
de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre
aux fables que nous devons à Ésope. L'apparence en est puérile, je
le confesse; mais ces puérilités servent d'enveloppe à des vérités
importantes.
Je ne doute point, MONSEIGNEUR, que vous ne regardiez favorablement
des inventions si utiles et tout ensemble si agréables: car que
peut-on souhaiter davantage que ces deux points? Ce sont eux qui
ont introduit les sciences parmi les hommes. Ésope a trouvé un art
singulier de les joindre l'un avec l'autre: la lecture de son ouvrage
répand insensiblement dans une âme les semences de la vertu, et lui
apprend à se connoître sans qu'elle s'aperçoive de cette étude, et
tandis qu'elle croit faire toute autre chose. C'est une adresse dont
s'est servi très-heureusement celui sur lequel Sa Majesté a jeté les
yeux pour vous donner des instructions. Il fait en sorte que vous
appreniez sans peine, ou pour mieux parler, avec plaisir, tout ce
qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de
cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous
espérons infiniment davantage: ce sont, MONSEIGNEUR, les qualités que
notre invincible monarque vous a données avec la naissance; c'est
l'exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former
de si grands desseins; quand vous le considérez qui regarde sans
s'étonner l'agitation de l'Europe et les machines qu'elle remue pour le
détourner de son entreprise; quand il pénètre dès sa première démarche
jusque dans le cœur d'une province où l'on trouve à chaque pas des
barrières insurmontables, et qu'il en subjugue une autre en huit jours,
pendant la saison la plus ennemie de la guerre, lorsque le repos et
les plaisirs règnent dans les cours des autres princes; quand, non
content de dompter les hommes, il veut aussi triompher des éléments; et
quand, au retour de cette expédition où il a vaincu comme un Alexandre,
vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste: avouez le vrai.
MONSEIGNEUR, vous soupirez pour la gloire aussi bien que lui, malgré
l'impuissance de vos années: vous attendez avec impatience le temps
où vous pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine
maîtresse. Vous ne l'attendez pas, MONSEIGNEUR, vous le prévenez. Je
n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité,
cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage et de grandeur d'âme,
que vous faites paroître à tous les moments. Certainement c'est une
joie bien sensible à notre monarque; mais c'est un spectacle bien
agréable pour l'univers, que de voir ainsi croître une jeune plante qui
couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrois m'étendre sur ce sujet: mais, comme le dessein que j'ai de
vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous
louer, je me hâte de venir aux fables, et n'ajouterai aux vérités que
je vous ai dites que celle-ci: c'est, MONSEIGNEUR, que je suis, avec un
zèle respectueux,
Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
DE LA FONTAINE.
[Illustration]
PRÉFACE
L'INDULGENCE que l'on a eue pour quelques-unes de mes fables me donne
lieu d'espérer la même grâce pour ce recueil. Ce n'est pas qu'un des
maîtres de notre éloquence n'ait désapprouvé le dessein de les mettre
en vers: il a cru que leur principal ornement est de n'en avoir aucun,
que d'ailleurs la contrainte de la poésie, jointe à la sévérité de
notre langue, m'embarrasseroient en beaucoup d'endroits, et banniroient
de la plupart de ces récits la brèveté, qu'on peut fort bien appeler
l'âme du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il
languisse. Cette opinion ne sauroit partir que d'un homme d'excellent
goût; je demanderois seulement qu'il en relâchât quelque peu, et qu'il
crût que les Grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies
des Muses françoises, que l'on ne puisse souvent les faire marcher de
compagnie.
Après tout, je n'ai entrepris la chose que sur l'exemple, je ne veux
pas dire des anciens, qui ne tire point à conséquence pour moi, mais
sur celui des modernes. C'est de tout temps, et chez tous les peuples
qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son
apanage. A peine les fables que l'on attribue à Ésope virent le jour,
que Socrate trouva à propos de les habiller des livrées des Muses.
Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m'empêcher
d'en faire un des ornements de cette préface. Il dit que Socrate étant
condamné au dernier supplice, l'on remit l'exécution de l'arrêt à cause
de certaines fêtes. Cébès l'alla voir le jour de sa mort. Socrate lui
dit que les dieux l'avoient averti plusieurs fois, pendant son sommeil,
qu'il devoit s'appliquer à la musique avant qu'il mourût. Il n'avoit
pas entendu d'abord ce que ce songe signifioit; car, comme la musique
ne rend pas l'homme meilleur, à quoi bon s'y attacher? Il falloit
qu'il y eût du mystère là-dessous, d'autant plus que les dieux ne se
lassoient point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui étoit
encore venue une de ces fêtes. Si bien qu'en songeant aux choses que
le ciel pouvoit exiger de lui, il s'étoit avisé que la musique et la
poésie ont tant de rapport, que possible étoit-ce de la dernière qu'il
s'agissoit. Il n'y a point de bonne poésie sans harmonie: mais il n'y
en a point non plus sans fictions; et Socrate ne savoit que dire la
vérité. Enfin il avoit trouvé un tempérament: c'étoit de choisir des
fables qui continssent quelque chose de véritable, telles que sont
celles d'Ésope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers
moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme sœurs la poésie
et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il étoit de ce sentiment; et par
l'excellence de son ouvrage, nous pouvons juger de celui du prince des
philosophes. Après Phèdre, Avienus a traité le même sujet. Enfin les
modernes les ont suivis: nous en avons des exemples non-seulement chez
les étrangers, mais chez nous. Il est vrai que, lorsque nos gens y ont
travaillé, la langue étoit si différente de ce qu'elle est, qu'on ne
les doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de
mon entreprise; au contraire, je me suis flatté de l'espérance que, si
je ne courois dans cette carrière avec succès, on me donneroit au moins
la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes
l'envie de porter la chose plus loin. Tant s'en faut que cette matière
soit épuisée, qu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que
je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire
celles qui m'ont semblé telles: mais outre que je puis m'être trompé
dans mon choix, il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour
à celles-là même que j'ai choisies; et si ce tour est moins long, il
sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il en arrive, on m'aura toujours
obligation, soit que ma témérité ait été heureuse, et que je ne me
sois point trop écarté du chemin qu'il falloit tenir, soit que j'aie
seulement excité les autres à mieux faire.
Je pense avoir justifié suffisamment mon dessein: quant à l'exécution,
le public en sera juge. On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême
brèveté qui rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus
de ma portée. Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela, j'ai
cru qu'il falloit en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.
Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes: la langue
latine n'en demandoit pas davantage; et, si l'on y veut prendre garde
on reconnoîtra dans cet auteur le vrai caractère et le vrai génie
de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes: moi
qui n'ai pas les perfections du langage comme ils les ont eues, je
ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser
d'ailleurs: c'est ce que j'ai fait avec d'autant plus de hardiesse,
que Quintilien dit qu'on ne sauroit trop égayer les narrations. Il ne
s'agit pas ici d'en apporter une raison: c'est assez que Quintilien
l'ait dit. J'ai pourtant considéré que, ces fables étant sues de tout
le monde, je ne ferois rien si je ne les rendois nouvelles par quelques
traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui:
on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce
qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut
donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la forme que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on
en doit mesurer le prix, que par son utilité et par sa matière: car
qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit, qui ne
se rencontre dans l'apologue? C'est quelque chose de si divin, que
plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie
de ces fables à Socrate, choisissant pour leur servir de père celui des
mortels qui avoit le plus de communications avec les dieux. Je ne sais
comme ils n'ont point fait descendre du ciel ces mêmes fables, et comme
ils ne leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction, ainsi
qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout à fait
sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons
de plus sacré parmi les erreurs du paganisme, nous voyons que la Vérité
a parlé aux hommes par paraboles, et la parabole est-elle autre chose
que l'apologue, c'est-à-dire un exemple fabuleux, et qui s'insinue
avec d'autant plus de facilité et d'effet, qu'il est plus commun et
plus familier? Qui ne nous proposeroit à imiter que les maîtres de la
sagesse nous fourniroit un sujet d'excuse: il n'y en a point quand des
abeilles et des fourmis sont capables de cela même qu'on nous demande.
C'est pour ces raisons que Platon ayant banni Homère de sa république,
y a donné à Ésope une place très-honorable. Il souhaite que les enfants
sucent ces fables avec le lait; il recommande aux nourrices de les
leur apprendre: car on ne sauroit s'accoutumer de trop bonne heure à
la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos
habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles
sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or quelle méthode y
peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant
que Crassus, allant contre les Parthes, s'engagea dans leur pays
sans considérer comment il en sortiroit; que cela le fit périr lui
et son armée, quelque effort qu'il fît pour se retirer. Dites au
même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d'un puits
pour y éteindre leur soif; que le renard en sortit, s'étant servi
des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle; au
contraire, le bouc y demeura pour n'avoir pas eu tant de prévoyance;
et par conséquent il faut considérer en toute chose la fin. Je
demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet
enfant. Ne s'arrêtera-t-il pas au dernier, comme plus conforme et
moins disproportionné que l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne
faut pas m'alléguer que les pensées de l'enfance sont d'elles-mêmes
assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces
badineries ne sont telles qu'en apparence, car dans le fond elles
portent un sens très-solide. Et comme par la définition du point, de la
ligne, de la surface, et par d'autres principes très-familiers, nous
parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le ciel et la terre;
de même aussi, par les raisonnements et conséquences que l'on peut
tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend
capable de grandes choses.
Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres
connoissances: les propriétés des animaux et leurs divers caractères
y sont exprimés; par conséquent les nôtres aussi, puisque nous sommes
l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures
irraisonnables. Quand Prométhée voulut former l'homme, il prit la
qualité dominante de chaque bête: de ces pièces si différentes, il
composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit-Monde.
Ainsi ces fables sont un tableau où chacun de nous se trouve dépeint.
Ce qu'elles nous représentent confirme les personnages d'âge avancé
dans les connoissances que l'usage leur a données, et apprend aux
enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont
nouveau-venus dans le monde, ils n'en connoissent pas encore les
habitants; ils ne se connoissent pas eux-mêmes: on ne les doit laisser
dans cette ignorance que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre
ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pourquoi l'on
compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les
fables travaillent: les premières notions de ces choses proviennent
d'elles.
J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces; cependant je n'ai
pas encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.
L'apologue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le
corps, l'autre l'âme. Le corps est la fable; l'âme est la moralité.
Aristote n'admet dans la fable que les animaux; il en exclut les hommes
et les plantes. Cette règle est moins de nécessité que de bienséance,
puisque ni Ésope, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes, ne l'a gardée;
tout au contraire de la moralité, dont aucun ne se dispense. Que s'il
m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a
pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On
ne considère en France que ce qui plaît: c'est la grande règle, et,
pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cru que ce fût un crime de
passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvois les
mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable étoit
contée simplement; la moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre est
venu, qui ne s'est pas assujetti à cet ordre; il embellit la narration,
et transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement. Quand
il seroit nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte
que pour en observer un qui n'est pas moins important: c'est Horace qui
nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniâtre contre
l'incapacité de son esprit, ni contre celle de sa matière. Jamais, à
ce qu'il prétend, un homme qui veut réussir n'en vient jusque-là; il
abandonne les choses dont il voit qu'il ne sauroit rien faire de bon:
Et quæ
Desperat tractata nitescere posse relinquit.
C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès
desquelles je n'ai pas bien espéré.
Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Ésope. Je ne vois presque
personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée.
On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère
et des aventures qui répondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord
spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique.
Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Ésope: on
y trouve trop de niaiseries. Eh! qui est le sage à qui de pareilles
choses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse.
Ce qui me confirme en mon sentiment, c'est que le caractère que Planude
donne à Ésope est semblable à celui que Plutarque lui a donné dans
son Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'un homme subtil, et qui
ne laisse rien passer. On me dira que le Banquet des sept Sages est
aussi une invention. Il est aisé de douter de tout: quant à moi, je ne
vois pas bien pourquoi Plutarque auroit voulu imposer à la postérité
dans ce traité-là, lui qui fait profession d'être véritable partout
ailleurs, et de conserver à chacun son caractère. Quand cela seroit,
je ne saurois que mentir sur la foi d'autrui: me croira-t-on moins
que si je m'arrête à la mienne? Car ce que je puis est de composer un
tissu de mes conjectures, lequel j'intitulerai: Vie d'Ésope. Quelque
vraisemblable que je le rende, on ne s'y assurera pas; et, fable pour
fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la mienne.
[Illustration]
[Illustration]
LA VIE D'ÉSOPE
LE PHRYGIEN
NOUS n'avons rien d'assuré touchant la naissance d'Homère et d'Ésope;
à peine même sait-on ce qu'il leur est arrivé de plus remarquable.
C'est de quoi il y a lieu de s'étonner, vu que l'histoire ne rejette
pas des choses moins agréables et moins nécessaires que celles-là.
Tant de destructeurs de nations, tant de princes sans mérite, ont
trouvé des gens qui nous ont appris jusqu'aux moindres particularités
de leur vie; et nous ignorons les plus importantes de celles d'Ésope
et d'Homère, c'est-à-dire des deux personnages qui ont le mieux mérité
des siècles suivants. Car Homère n'est pas seulement le père des dieux,
c'est aussi celui des bons poëtes. Quant à Ésope, il me semble qu'on
le devoit mettre au nombre des sages dont la Grèce s'est tant vantée,
lui qui enseignoit la véritable sagesse, et qui l'enseignoit avec bien
plus d'art que ceux qui en donnent des définitions et des règles.
On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes;
mais la plupart des savants les tiennent toutes deux fabuleuses,
particulièrement celle que Planude a écrite. Pour moi, je n'ai pas
voulu m'engager dans cette critique. Comme Planude vivoit dans un
siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être
encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.
Dans cette croyance, je l'ai suivi, sans retrancher de ce qu'il a dit
d'Ésope que ce qui m'a semblé trop puéril, ou qui s'écartoit en quelque
façon de la bienséance.
Ésope étoit Phrygien, d'un bourg appelé _Amorium_. Il naquit vers la
cinquante-septième olympiade, quelque deux cents ans après la fondation
de Rome. On ne sauroit dire s'il eut sujet de remercier la nature, ou
bien de se plaindre d'elle: car, en le douant d'un très-bel esprit,
elle le fit naître difforme et laid de visage, ayant à peine figure
d'homme, jusqu'à lui refuser presque entièrement l'usage de la parole.
A ces défauts, quand il n'auroit pas été de condition à être esclave,
il ne pouvoit manquer de le devenir. Au reste, son âme se maintint
toujours libre et indépendante de la fortune.
Le premier maître qu'il eut l'envoya aux champs labourer la terre,
soit qu'il le jugeât incapable de toute autre chose, soit pour s'ôter
de devant les yeux un objet si désagréable. Or il arriva que ce maître
étant allé voir sa maison des champs, un paysan lui donna des figues:
il les trouva belles, et les fit serrer fort soigneusement, donnant
ordre à son sommelier, appelé Agathopus, de les lui apporter au sortir
du bain. Le hasard voulut qu'Ésope eût affaire dans le logis. Aussitôt
qu'il y fut entré, Agathopus se servit de l'occasion, et mangea les
figues avec quelques-uns de ses camarades: puis ils rejetèrent cette
friponnerie sur Ésope, ne croyant pas qu'il se pût jamais justifier,
tant il étoit bègue et paroissoit idiot! Les châtiments dont les
anciens usoient envers leurs esclaves étoient fort cruels, et cette
faute très-punissable. Le pauvre Ésope se jeta aux pieds de son maître;
et, se faisant entendre du mieux qu'il put, il témoigna qu'il demandoit
pour toute grâce qu'on sursît de quelques moments sa punition. Cette
grâce lui ayant été accordée, il alla quérir de l'eau tiède, la but
en présence de son seigneur, se mit les doigts dans la bouche, et
ce qui s'ensuit, sans rendre autre chose que cette eau seule. Après
s'être ainsi justifié, il fit signe qu'on obligeât les autres d'en
faire autant. Chacun demeura surpris: on n'auroit pas cru qu'une telle
invention pût partir d'Ésope. Agathopus et ses camarades ne parurent
point étonnés. Ils burent de l'eau comme le Phrygien avoit fait, et
se mirent les doigts dans la bouche; mais ils se gardèrent bien de
les enfoncer trop avant. L'eau ne laissa pas d'agir, et de mettre en
évidence les figues toutes crues encore et toutes vermeilles. Par ce
moyen, Ésope se garantit; ses accusateurs furent punis doublement,
pour leur gourmandise et pour leur méchanceté. Le lendemain, après que
leur maître fut parti, et le Phrygien étant à son travail ordinaire,
quelques voyageurs égarés (aucuns disent que c'étoient des prêtres de
Diane) le prièrent, au nom de Jupiter hospitalier, qu'il leur enseignât
le chemin qui conduisoit à la ville. Ésope les obligea premièrement de
se reposer à l'ombre; puis leur ayant présenté une légère collation,
il voulut être leur guide, et ne les quitta qu'après qu'il les eut
remis dans leur chemin. Les bonnes gens levèrent les mains au ciel,
et prièrent Jupiter de ne pas laisser cette action charitable sans
récompense. A peine Ésope les eut quittés, que le chaud et la lassitude
le contraignirent de s'endormir. Pendant son sommeil, il s'imagina que
la Fortune étoit debout devant lui, qui lui délioit la langue, et par
le même moyen lui faisoit présent de cet art dont on peut dire qu'il
est l'auteur. Réjoui de cette aventure, il se réveilla en sursaut,
et en s'éveillant: Qu'est ceci? dit-il, ma voix est devenue libre;
je prononce bien un râteau, une charrue, tout ce que je veux. Cette
merveille fut cause qu'il changea de maître. Car, comme un certain
Zénas, qui étoit là en qualité d'économe et qui avoit l'œil sur les
esclaves, en eut battu un outrageusement pour une faute qui ne le
méritoit pas, Ésope ne put s'empêcher de le reprendre, et le menaça que
ses mauvais traitements seroient sus. Zénas, pour le prévenir et pour
se venger de lui, alla dire au maître qu'il étoit arrivé un prodige
dans sa maison, que le Phrygien avoit recouvré la parole; mais que le
méchant ne s'en servoit qu'à blasphémer et à médire de leur seigneur.
Le maître le crut, et passa bien plus avant: car il lui donna Ésope,
avec liberté d'en faire ce qu'il voudroit. Zénas de retour aux champs,
un marchand l'alla trouver, et lui demanda si pour de l'argent il le
vouloit accommoder de quelque bête de somme. Non pas cela, dit Zénas,
je n'en ai pas le pouvoir: mais je te vendrai, si tu veux, un de nos
esclaves. Là-dessus ayant fait venir Ésope, le marchand dit: Est-ce
afin de te moquer que tu me proposes l'achat de ce personnage? on le
prendroit pour une outre. Dès que le marchand eut ainsi parlé, il prit
congé d'eux, partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Ésope le
rappela et lui dit: Achète-moi hardiment, je ne te serai pas inutile.
Si tu as des enfants qui crient et qui soient méchants, ma mine les
fera taire: on les menacera de moi comme de la bête. Cette raillerie
plut au marchand. Il acheta notre Phrygien trois oboles, et dit en
riant: Les dieux soient loués, je n'ai pas fait grande acquisition, à
la vérité; aussi n'ai-je pas déboursé grand argent.
Entre autres denrées, ce marchand trafiquoit d'esclaves, si bien
qu'allant à Éphèse pour se défaire de ceux qu'il avoit, ce que chacun
d'eux devoit porter pour la commodité du voyage fut départi selon
leur emploi et selon leurs forces. Ésope pria que l'on eût égard à
sa taille; qu'il étoit nouveau-venu, et devoit être traité doucement.
Tu ne porteras rien, si tu veux, lui repartirent ses camarades. Ésope
se piqua d'honneur, et voulut avoir sa charge comme les autres. On le
laissa donc choisir. Il prit le panier au pain: c'étoit le fardeau le
plus pesant. Chacun crut qu'il l'avoit fait par bêtise: mais dès la
dînée, le panier fut entamé, et le Phrygien déchargé d'autant; ainsi
le soir, et de même le lendemain: de façon qu'au bout de deux jours il
marchoit à vide. Le bon sens et le raisonnement du personnage furent
admirés.
Quant au marchand, il se défit de tous ses esclaves, à la réserve d'un
grammairien, d'un chantre, et d'Ésope, lesquels il alla exposer en
vente à Samos. Avant que de les mener sur la place, il fit habiller
les deux premiers le plus proprement qu'il put, comme chacun farde
sa marchandise: Ésope, au contraire, ne fut vêtu que d'un sac, et
placé entre ses deux compagnons, afin de leur donner lustre. Quelques
acheteurs se présentèrent, entre autres un philosophe appelé Xantus.
Il demanda au grammairien et au chantre ce qu'ils savoient faire.
Tout, reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien: on peut s'imaginer
de quel air. Planude rapporte qu'il s'en fallut peu qu'on ne prît
la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le marchand fit son
chantre mille oboles, son grammairien trois mille; et, en cas que l'on
achetât l'un des deux, il devoit donner Ésope par-dessus le marché.
La cherté du grammairien et du chantre dégoûta Xantus. Mais, pour ne
pas retourner chez soi sans avoir fait quelque emplette, ses disciples
lui conseillèrent d'acheter ce petit bout d'homme qui avoit ri de si
bonne grâce: on en feroit un épouvantail; il divertiroit les gens par
sa mine. Xantus se laissa persuader, et fit prix d'Ésope à soixante
oboles. Il lui demanda, devant que de l'acheter, à quoi il lui seroit
propre, comme il l'avoit demandé à ses camarades. Ésope répondit: A
rien, puisque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les commis
de la douane remirent généreusement à Xantus le sou pour livre, et lui
en donnèrent quittance sans rien payer.
Xantus avoit une femme de goût assez délicat, et à qui toutes sortes de
gens ne plaisoient pas; si bien que de lui aller présenter sérieusement
son nouvel esclave, il n'y avoit pas d'apparence, à moins qu'il ne
la voulût mettre en colère et se faire moquer de lui. Il jugea plus
à propos d'en faire un sujet de plaisanterie, et alla dire au logis
qu'il venoit d'acheter un jeune esclave, le plus beau du monde et le
mieux fait. Sur cette nouvelle, les filles qui servoient sa femme
se pensèrent battre à qui l'auroit pour son serviteur; mais elles
furent bien étonnées quand le personnage parut. L'une se mit la main
devant les yeux; l'autre s'enfuit; l'autre fit un cri. La maîtresse
du logis dit que c'étoit pour la chasser qu'on lui amenoit un tel
monstre; qu'il y avoit longtemps que le philosophe se lassoit d'elle.
De parole en parole, le différend s'échauffa jusques à tel point que
la femme demanda son bien, et voulut se retirer chez ses parents.
Xantus fit tant par sa patience, et Ésope par son esprit, que les
choses s'accommodèrent. On ne parla plus de s'en aller; et peut-être
que l'accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel
esclave.
Je laisserai beaucoup de petites choses où il fit paroître la vivacité
de son esprit; car, quoiqu'on puisse juger par là de son caractère,
elles sont de trop peu de conséquence pour en informer la postérité.
Voici seulement un échantillon de son bon sens, et de l'ignorance de
son maître. Celui-ci alla chez un jardinier se choisir lui-même une
salade; les herbes cueillies, le jardinier le pria de lui satisfaire
l'esprit sur une difficulté qui regardoit la philosophie aussi bien que
le jardinage: c'est que les herbes qu'il plantoit et qu'il cultivoit
avec un grand soin ne profitoient point, tout au contraire de celles
que la terre produisoit d'elle-même sans culture ni amendement. Xantus
rapporta le tout à la Providence, comme on a coutume de faire quand on
est court. Ésope se mit à rire; et ayant tiré son maître à part, il
lui conseilla de dire à ce jardinier qu'il lui avoit fait une réponse
ainsi générale, parce que la question n'étoit pas digne de lui: il le
laissoit donc avec son garçon, qui assurément le satisferoit. Xantus
s'étant allé promener d'un autre côté du jardin, Ésope compara la terre
à une femme qui, ayant des enfants d'un premier mari, en épouseroit
un second qui auroit aussi des enfants d'une autre femme: sa nouvelle
épouse ne manqueroit pas de concevoir de l'aversion pour ceux-ci, et
leur ôteroit la nourriture, afin que les siens en profitassent. Il en
étoit ainsi de la terre, qui n'adoptoit qu'avec peine les productions
du travail et de la culture, et qui réservoit toute sa tendresse et
tous ses bienfaits pour les siennes seules: elle étoit marâtre des
unes, et mère passionnée des autres. Le jardinier parut si content de
cette raison, qu'il offrit à Ésope tout ce qui étoit dans son jardin.
Il arriva quelque temps après un grand différend entre le philosophe
et sa femme. Le philosophe, étant de festin, mit à part quelques
friandises, et dit à Ésope: Va porter ceci à ma bonne amie. Ésope
l'alla donner à une petite chienne, qui étoit les délices de son
maître. Xantus, de retour, ne manqua pas de demander des nouvelles
de son présent, et si on l'avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit
rien à ce langage: on fit venir Ésope pour l'éclaircir. Xantus, qui ne
cherchoit qu'un prétexte pour le faire battre, lui demanda s'il ne lui
avoit pas dit expressément: Va-t'en porter de ma part ces friandises
à ma bonne amie. Ésope répondit là-dessus que la bonne amie n'étoit
pas la femme, qui pour la moindre parole menaçoit de faire un divorce:
c'étoit la chienne qui endurait tout, et qui revenoit faire caresses
après qu'on l'avoit battue. Le philosophe demeura court; mais sa femme
entra dans une telle colère, qu'elle se retira d'avec lui. Il n'y eut
ni parent ni ami par qui Xantus ne lui fit parler, sans que les raisons
ni les prières y gagnassent rien. Ésope s'avisa d'un stratagème. Il
acheta force gibier, comme pour une noce considérable, et fit tant
qu'il fut rencontré par un des domestiques de sa maîtresse. Celui-ci
lui demanda pourquoi tant d'apprêts. Ésope lui dit que son maître,
ne pouvant obliger sa femme de revenir, en alloit épouser une autre.
Aussitôt que la dame sut cette nouvelle, elle retourna chez son mari
par esprit de contradiction ou par jalousie. Ce ne fut pas sans la
garder bonne à Ésope, qui tous les jours faisoit de nouvelles pièces à
son maître, et tous les jours se sauvoit du châtiment par quelque trait
de subtilité. Il n'étoit pas possible au philosophe de le confondre.
Un certain jour de marché, Xantus, qui avoit dessein de régaler
quelques-uns de ses amis, lui commanda d'acheter ce qu'il y avoit
de meilleur, et rien autre chose. Je t'apprendrai dit en soi-même
le Phrygien, à spécifier ce que tu souhaites, sans t'en remettre
à la discrétion d'un esclave. Il n'acheta donc que des langues,
lesquelles il fit accommoder à toutes les sauces: l'entrée, le second,
l'entremets, tout ne fut que langues. Les conviés louèrent d'abord
le choix de ce mets; à la fin, ils s'en dégoûtèrent. Ne t'ai-je pas
commandé, dit Xantus, d'acheter ce qu'il y avoit de meilleur? Eh!
qu'y a-t-il de meilleur que la langue, reprit Ésope. C'est le lien de
la vie civile, la clef des sciences, l'organe de la vérité et de la
raison: par elle on bâtit les villes et on les police; on instruit,
on persuade, on règne dans les assemblées, on s'acquitte du premier
de tous les devoirs, qui est de louer les dieux. Eh bien! dit Xantus
(qui prétendoit l'attraper), achète-moi demain ce qui est de pire: ces
mêmes personnes viendront chez moi; et je veux diversifier.
Le lendemain, Ésope ne fit encore servir que le même mets, disant que
la langue est la pire chose qui soit au monde: c'est la mère de tous
les débats, la nourrice des procès, la source des divisions et des
guerres. Si on dit qu'elle est l'organe de la vérité, c'est aussi celui
de l'erreur, et, qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les
villes, on persuade les méchantes choses. Si, d'un côté, elle loue les
dieux, de l'autre elle profère les blasphèmes contre leur puissance.
Quelqu'un de la compagnie dit à Xantus que véritablement ce valet lui
étoit fort nécessaire, car il savoit le mieux du monde exercer la
patience d'un philosophe. De quoi vous mettez-vous en peine? reprit
Ésope. Eh! trouve-moi, dit Xantus, un homme qui ne se mette en peine de
rien.
Ésope alla le lendemain sur la place; et voyant un paysan qui regardoit
toutes choses avec la froideur et l'indifférence d'une statue, il amena
ce paysan au logis. Voilà, dit-il à Xantus, l'homme sans souci que vous
demandez. Xantus commanda à sa femme de faire chauffer de l'eau, de la
mettre dans un bassin, puis de laver elle-même les pieds de son nouvel
hôte. Le paysan la laissa faire, quoiqu'il sût fort bien qu'il ne
méritoit pas cet honneur; mais il disoit en lui-même: C'est peut-être,
la coutume d'en user ainsi. On le fit asseoir au haut bout; il prit sa
place sans cérémonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que
blâmer son cuisinier; rien ne lui plaisoit: ce qui étoit doux, il le
trouvoit trop salé; ce qui étoit trop salé, il le trouvoit trop doux.
L'homme sans souci le laissoit dire et mangeoit de toutes ses dents. Au
dessert, on mit sur la table un gâteau que la femme du philosophe avoit
fait: Xantus le trouva mauvais, quoiqu'il fût très-bon. Voilà, dit-il,
la pâtisserie la plus méchante que j'aie jamais mangée; il faut brûler
l'ouvrière, car elle ne fera de sa vie rien qui vaille: qu'on apporte
des fagots. Attendez, dit le paysan, je m'en vais quérir ma femme: on
ne fera qu'un bûcher pour toutes les deux. Ce dernier trait désarçonna
le philosophe, et lui ôta l'espérance de jamais attraper le Phrygien.
Or ce n'étoit pas seulement avec son maître qu'Ésope trouvoit occasion
de rire et de dire de bons mots. Xantus l'avoit envoyé en certain
endroit: il rencontra en chemin le magistrat, qui lui demanda où il
alloit. Soit qu'Ésope fût distrait, ou pour une autre raison, il
répondit qu'il n'en savoit rien. Le magistrat, tenant à mépris et
irrévérence cette réponse, le fit mener en prison. Comme les huissiers
le conduisoient: Ne voyez-vous pas, dit-il, que j'ai très-bien répondu?
Savois-je qu'on me feroit aller où je vas? Le magistrat le fit
relâcher, et trouva Xantus heureux d'avoir un esclave si plein d'esprit.
Xantus, de sa part, voyoit par là de quelle importance il lui étoit de
ne point affranchir Ésope, et combien la possession d'un tel esclave
lui faisoit d'honneur. Même un jour, faisant la débauche avec ses
disciples, Ésope, qui les servoit, vit que les fumées leur échauffaient
déjà la cervelle, aussi bien aux maîtres qu'aux écoliers. La débauche
du vin, leur dit-il, a trois degrés: le premier, de volupté; le second,
d'ivrognerie; le troisième, de fureur. On se moqua de son observation,
et on continua de vider les pots. Xantus s'en donna jusqu'à perdre
la raison, et à se vanter qu'il boiroit la mer. Cela fit rire la
compagnie. Xantus soutint ce qu'il avoit dit, gagea sa maison qu'il
boiroit la mer tout entière; et pour assurance de la gageure, il déposa
l'anneau qu'il avoit au doigt.
Le jour suivant, que les vapeurs de Bacchus furent dissipées, Xantus
fut extrêmement surpris de ne plus retrouver son anneau, lequel il
tenoit fort cher. Ésope lui dit qu'il étoit perdu, et que sa maison
l'étoit aussi, par la gageure qu'il avoit faite. Voilà le philosophe
bien alarmé: il pria Ésope de lui enseigner une défaite. Ésope s'avisa
de celle-ci.
Quand le jour que l'on avoit pris pour l'exécution de la gageure fut
arrivé, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer pour être
témoin de la honte du philosophe. Celui de ses disciples qui avoit
gagé contre lui triomphoit déjà. Xantus dit à l'assemblée: Messieurs,
j'ai gagé véritablement que je boirois toute la mer, mais non pas les
fleuves qui entrent dedans; c'est pourquoi, que celui qui a gagé contre
moi détourne leur cours, et puis je ferai ce que je me suis vanté de
faire. Chacun admira l'expédient que Xantus avoit trouvé pour sortir
à son honneur d'un si mauvais pas. Le disciple confessa qu'il étoit
vaincu, et demanda pardon à son maître. Xantus fut reconduit jusqu'en
son logis avec acclamations.
Pour récompense, Ésope lui demanda la liberté. Xantus la lui refusa, et
dit que le temps de l'affranchir n'étoit pas encore venu; si toutefois
les dieux l'ordonnoient ainsi, il y consentoit: partant qu'il prît
garde au premier présage qu'il auroit, étant sorti du logis; s'il
étoit heureux, et que, par exemple, deux corneilles se présentassent à
sa vue, la liberté lui seroit donnée; s'il n'en voyoit qu'une, qu'il
ne se lassât point d'être esclave. Ésope sortit aussitôt. Son maître
étoit logé à l'écart, et apparemment vers un lieu couvert de grands
arbres. A peine notre Phrygien fut hors, qu'il aperçut deux corneilles
qui s'abattirent sur le plus haut. Il en alla avertir son maître,
qui voulut voir lui-même s'il disoit vrai. Tandis que Xantus venoit,
l'une des corneilles s'envola. Me tromperas-tu toujours? dit-il à
Ésope: qu'on lui donne les étrivières. L'ordre fut exécuté. Pendant
le supplice du pauvre Ésope, on vint inviter Xantus à un repas: il
promit qu'il s'y trouveroit. Hélas! s'écria Ésope, les présages sont
bien menteurs! moi, qui ai vu deux corneilles, je suis battu; mon
maître, qui n'en a vu qu'une, est prié de noce. Ce mot plut tellement à
Xantus, qu'il commanda qu'on cessât de fouetter Ésope; mais, quant à la
liberté, il ne pouvoit se résoudre à la lui donner, encore qu'il la lui
promît en diverses occasions.
Un jour ils se promenoient tous deux parmi de vieux monuments,
considérant avec beaucoup de plaisir les inscriptions qu'on y avoit
mises. Xantus en aperçut une qu'il ne put entendre, quoiqu'il demeurât
longtemps à en chercher l'explication. Elle étoit composée de premières
lettres de certains mots. Le philosophe avoua ingénument que cela
passoit son esprit. Si je vous fais trouver un trésor par le moyen de
ces lettres, lui dit Ésope, quelle récompense aurai-je? Xantus lui
promit la liberté et la moitié du trésor. Elles signifient, poursuivit
Ésope, qu'à quatre pas de cette colonne nous en rencontrerons un. En
effet, ils le trouvèrent après avoir creusé quelque peu dans la terre.
Le philosophe fut sommé de tenir parole; mais il reculoit toujours.
Les dieux me gardent de t'affranchir, dit-il à Ésope, que tu ne m'aies
donné avant cela l'intelligence de ces lettres! ce me sera un autre
trésor plus précieux que celui que nous avons trouvé. On les a ici
gravées, poursuivit Ésope, comme étant les premières lettres de ces
mots: Ἀπόϐας βήματα, etc.; c'est-à-dire: «Si vous reculez de quatre
pas et que vous creusiez, vous trouverez un trésor.» Puisque tu es si
subtil, repartit Xantus, j'aurois tort de me défaire de toi: n'espère
donc pas que je t'affranchisse. Et moi, répliqua Ésope, je vous
dénoncerai au roi Denys; car c'est à lui que le trésor appartient,
et ces mêmes lettres commencent d'autres mots qui le signifient. Le
philosophe intimidé dit au Phrygien qu'il prît sa part de l'argent,
et qu'il n'en dît mot; de quoi Ésope déclara ne lui avoir aucune
obligation, ces lettres ayant été choisies de telle manière qu'elles
enfermoient un triple sens, et signifioient encore: «En vous en
allant, vous partagerez le trésor que vous aurez rencontré.» Dès
qu'ils furent de retour, Xantus commanda qu'on enfermât le Phrygien,
et qu'on lui mît les fers aux pieds, de crainte qu'il n'allât publier
cette aventure. Hélas! s'écria Ésope, est-ce ainsi que les philosophes
s'acquittent de leurs promesses? Mais faites ce que vous voudrez, il
faudra que vous m'affranchissiez malgré vous.
Sa prédiction se trouva vraie. Il arriva un prodige qui mit fort en
peine les Samiens. Un aigle enleva l'anneau public (c'étoit apparemment
quelque sceau que l'on apposoit aux délibérations du conseil), et
le fit tomber au sein d'un esclave. Le philosophe fut consulté
là-dessus, et comme étant philosophe, et comme étant un des premiers
de la république. Il demanda du temps, et eut recours à son oracle
ordinaire: c'étoit Ésope. Celui-ci conseilla de le produire en public,
parce que, s'il rencontroit bien, l'honneur en seroit toujours à son
maître; sinon, il n'y auroit que l'esclave de blâmé. Xantus approuva
la chose, et le fit monter à la tribune aux harangues. Dès qu'on le
vit, chacun s'éclata de rire: personne ne s'imagina qu'il pût rien
partir de raisonnable d'un homme fait de cette manière. Ésope leur dit
qu'il ne falloit pas considérer la forme du vase, mais la liqueur qui y
étoit renfermée. Les Samiens lui crièrent qu'il dît donc sans crainte
ce qu'il jugeoit de ce prodige. Ésope s'en excusa sur ce qu'il n'osoit
le faire. La Fortune, disoit-il, avoit mis un débat de gloire entre le
maître et l'esclave: si l'esclave disoit mal, il seroit battu; s'il
disoit mieux que le maître il seroit battu encore. Aussitôt on pressa
Xantus de l'affranchir. Le philosophe résista longtemps. A la fin le
prévôt de ville le menaça de le faire de son office, et en vertu du
pouvoir qu'il en avoit comme magistrat; de façon que le philosophe
fut obligé de donner les mains. Cela fait, Ésope dit que les Samiens
étoient menacés de servitude par ce prodige, et que l'aigle enlevant
leur sceau ne signifioit autre chose qu'un roi puissant qui vouloit les
assujettir.
Peu de temps après, Crésus roi des Lydiens, fit dénoncer à ceux de
Samos qu'ils eussent à se rendre ses tributaires; sinon qu'il les y
forceroit par les armes. La plupart étoit d'avis qu'on lui obéît.
Ésope leur dit que la Fortune présentoit deux chemins aux hommes:
l'un de liberté, rude et épineux au commencement, mais dans la suite
très-agréable; l'autre d'esclavage, dont les commencements étoient
plus aisés, mais la suite laborieuse. C'étoit conseiller assez
intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyèrent
l'ambassadeur de Crésus avec peu de satisfaction.
Crésus se mit en état de les attaquer. L'ambassadeur lui dit que, tant
qu'ils auroient Ésope avec eux, il auroit peine à les réduire à ses
volontés, vu la confiance qu'ils avoient au bon sens du personnage.
Crésus le leur envoya demander, avec la promesse de leur laisser la
liberté s'ils le lui livroient. Les principaux de la ville trouvèrent
ces conditions avantageuses, et ne crurent pas que leur repos leur
coûtât trop cher, quand ils l'achèteraient aux dépens d'Ésope. Le
Phrygien leur fit changer de sentiment en leur contant que les loups
et les brebis ayant fait un traité de paix, celles-ci donnèrent leurs
chiens pour otages. Quand elles n'eurent plus de défenseurs, les loups
les étranglèrent avec moins de peine qu'ils ne faisoient. Cet apologue
fit son effet: les Samiens prirent une délibération toute contraire à
celle qu'ils avoient prise. Ésope voulut toutefois aller vers Crésus,
et dit qu'il les serviroit plus utilement étant près du roi que s'il
demeuroit à Samos.
Quand Crésus le vit, il s'étonna qu'une si chétive créature lui eût
été un si grand obstacle. Quoi! voilà celui qui fait qu'on s'oppose à
mes volontés! s'écria-t-il. Ésope se prosterna à ses pieds. Un homme
prenoit des sauterelles, dit-il; une cigale lui tomba aussi sous la
main. Il s'en alloit la tuer, comme il avoit fait des sauterelles. Que
vous ai-je fait? dit-elle à cet homme: je ne ronge point vos blés, je
ne vous procure aucun dommage; vous ne trouverez en moi que la voix,
dont je me sers fort innocemment. Grand roi, je ressemble à cette
cigale; je n'ai que la voix, je ne m'en suis point servi pour vous
offenser. Crésus, touché d'admiration et de pitié, non-seulement lui
pardonna, mais il laissa en repos les Samiens à sa considération.
En ce temps-là le Phrygien composa ses fables, lesquelles il laissa au
roi de Lydie, et fut envoyé par lui vers les Samiens, qui décernèrent
à Ésope de grands honneurs. Il lui prit aussi envie de voyager, et
d'aller par le monde, s'entretenant de diverses choses avec ceux que
l'on appeloit philosophes. Enfin, il se mit en grand crédit près
de Lycérus, roi de Babylone. Les rois d'alors s'envoyoient les uns
aux autres des problèmes à soudre sur toutes sortes de matières, à
condition de se payer une espèce de tribut ou d'amende, selon qu'ils
répondroient bien ou mal aux questions proposées; en quoi Lycérus,
assisté d'Ésope, avoit toujours l'avantage, et se rendoit illustre
parmi les autres, soit à résoudre, soit à proposer.
Cependant notre Phrygien se maria, et, ne pouvant avoir d'enfants, il
adopta un jeune homme d'extraction noble, appelé Ennus. Celui-ci le
paya d'ingratitude, et fut si méchant que d'oser souiller le lit de son
bienfaiteur. Cela étant venu à la connoissance d'Ésope, il le chassa.
L'autre, afin de s'en venger, contrefit des lettres par lesquelles il
sembloit qu'Ésope eût intelligence avec les rois qui étoient émules
de Lycérus. Lycérus, persuadé par le cachet et par la signature de
ces lettres, commanda à un de ses officiers nommé Hermippus que, sans
chercher de plus grandes preuves, il fit mourir promptement le traître
Ésope. Cet Hermippus, étant ami du Phrygien, lui sauva la vie, et à
l'insu de tout le monde le nourrit longtemps dans un sépulcre, jusqu'à
ce que Necténabo, roi d'Égypte, sur le bruit de la mort d'Ésope, crut
à l'avenir rendre Lycérus son tributaire. Il osa le provoquer, et le
défia de lui envoyer des architectes qui sussent bâtir une tour en
l'air, et par le même moyen, un homme prêt à répondre à toutes sortes
de questions. Lycérus ayant lu les lettres, et les ayant communiquées
aux plus habiles de son État, chacun d'eux demeura court; ce qui fit
que le roi regretta Ésope, quand Hermippus lui dit qu'il n'étoit pas
mort, et le fit venir. Le Phrygien fut très-bien reçu, se justifia,
et pardonna à Ennus. Quant à la lettre du roi d'Égype, il n'en fit
que rire, et manda qu'il enverroit au printemps les architectes et
le répondant à toutes sortes de questions. Lycérus remit Ésope en
possession de tous ses biens, et lui fit livrer Ennus pour en faire ce
qu'il voudroit. Ésope le reçut comme son enfant; et pour toute punition
lui recommanda d'honorer les dieux et son prince; se rendre terrible
à ses ennemis, facile et commode aux autres; bien traiter sa femme,
sans pourtant lui confier son secret; parler peu, et chasser de chez
soi les babillards; ne se point laisser abattre au malheur; avoir soin
du lendemain, car il vaut mieux enrichir ses ennemis par sa mort que
d'être importun à ses amis pendant son vivant; surtout n'être point
envieux du bonheur ni de la vertu d'autrui, d'autant que c'est se faire
du mal à soi-même. Ennus, touché de ces avertissements et de la bonté
d'Ésope, comme d'un trait qui lui auroit pénétré le cœur, mourut peu de
temps après.