IX

--C’est ici, madame, dit l’infirmière qui, complaisamment, avait guidé

Mireille jusqu’à la chambre de Guisane, au Val-de-Grâce.

Et, après un léger coup, elle entr’ouvrit la porte, sur le consentement

du blessé.

Une seconde, au seuil de la pièce, Mireille demeura, haletante

d’émotion, regardant. Il était sur un fauteuil près de la

fenêtre,--ouverte sur le jardin,--dont il ne pouvait voir le jour; les

yeux voilés, son bras blessé en écharpe, sous les bandes. Que cet homme

abattu, le visage pâle et creusé, était donc loin du beau soldat, hardi

et fort, au regard pénétrant, qui lui avait dit adieu à Monaco, quelques

mois plus tôt...

Il demanda, avec une lenteur indifférente:

--C’est vous, madame Debrion?

Alors, Mireille, la porte refermée, s’approcha:

--Non, ce n’est pas Mᵐᵉ Debrion..., dit-elle presque bas, d’une voix qui

tremblait. C’est moi... Mireille...

Il eut une exclamation si frémissante, qu’elle en tressaillit toute.

--Mireille!... Toi!... Toi!... mon amour... Vous! Oh! madame, pardon!...

Je rêve...

Elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil, et, se penchant, mit

sa main sur celle qui, restée libre, se crispait au bois du meuble.

--Non, vous ne rêvez pas! mon cher, cher ami. Avec tout mon cœur, je

suis près de vous, enfin!... Enfin!!! Si longtemps, je ne savais pas où

vous étiez... Oh! quel supplice!... Dès que j’ai appris que vous étiez à

Paris, que je pouvais vous voir, je suis venue...

--Vous avez appris comment?... Quand?... J’ai dicté pour vous un mot, il

me semble qu’il y a un siècle... Désormais, les jours, les nuits sont

sans fin pour moi...

--Vous m’avez écrit?... Je n’ai rien reçu, c’est par Christiane que j’ai

pu enfin obtenir de vos nouvelles... Hier, à la _Commanderie_... où je

suis avec les petits, à cause du bombardement, une dépêche m’a appris

que je pouvais arriver jusqu’à vous. Je suis partie, ce matin, par le

premier train possible...

Il dit tout bas:

--Oh! chère bien-aimée!... Que c’est bon de vous avoir!...

Sa main valide étreignait celle de la jeune femme qu’il dévorait de

baisers. Elle l’entendit murmurer à lui-même:

--J’ai bien fait de vivre encore!... Cette minute est ma récompense...

Que voulait-il dire? Était-ce donc qu’il avait pensé à se tuer, se

sentant atteint dans cet avenir d’artiste, auquel, tout entier, il

appartenait?...

Et, suppliante, elle dit, se maîtrisant:

--Mon ami très cher, est-ce que vous oubliez que votre Mireille et ses

enfants ont besoin de vous?...

--Besoin d’un infirme!... Mon pauvre amour, à quoi, maintenant, à qui

pourrais-je être utile?

--Maintenant, oui, peut-être... vous ne pouvez pas encore beaucoup...

Mais dans quelque temps, ce sera tout autre chose!... Puisque je vous ai

retrouvé, je vous aiderai à attendre la guérison! Et vous verrez qu’elle

viendra vite!

--La guérison! Oh! Mireille, c’est atroce de ne pas vous voir.

Elle dit passionnément, avec un tel désir de lui apporter la conviction

qui lui serait un viatique, qu’un instant entra en lui la foi qu’elle

voulait lui donner:

--Vous me verrez bientôt, mon ami. Ayez patience!

--Ah! si j’étais certain de voir finir cette horrible nuit, quelle

patience j’aurais! Mais ne jamais plus vous voir, Mireille!... Ni la

lumière!... Ni la couleur... Ne plus peindre!... Vous souvenez-vous,

là-bas, au bord de la mer, je vous disais que c’était la seule épreuve

que je redoutais... Et justement, elle s’est abattue sur moi!

Avec le même accent de certitude, la jeune femme interrompit ardemment:

--Pour un moment, hélas oui! Mais ces mauvais jours vont passer. J’ai

causé avec le major qui m’a répété l’avis de tous les oculistes par

lesquels vous avez été traité. Tous estiment que votre vue va revenir

peu à peu. Lui m’a donné tant d’exemples de cas analogues au vôtre que,

maintenant, il me paraît impossible de douter de votre guérison!

--O enfant confiante, si je pouvais partager votre foi!... Et mon bras,

mon bras droit! va-t-on finir par me l’enlever? Il est encore dans un

tel état!

A l’entendre parler, en elle pénétrait l’anxiété torturante qu’elle

sentait en lui et que, tout à coup, il trahissait, parce qu’il savait

quel cœur l’écoutait...

--Mon ami, il faut espérer. Maintenant nous allons le faire ensemble...

Ce sera plus facile!

Il murmura encore:

--O chère aimée!... Allez-vous donc me retenir dans la vie? Car...

Écoutez que je vous confesse la vérité... Quand je me suis vu atteint...

le plus cruellement que je pouvais l’être! j’ai compris que je serais

incapable de supporter un éternel supplice, qu’il valait mieux en finir

tout de suite...

--Patrice! Oh! Patrice!

--Pourquoi vous étonnez-vous?... Pourtant, vous le savez bien, que ma

vue m’était plus précieuse que la vie... Plus que mon bras! Car

j’arriverais bien, s’il le fallait, à peindre de la main gauche... Avec

l’habitude! Mais ne plus voir! Pour moi, c’est un supplice de damné...

J’aime mieux la mort!... mille fois... sans hésitation...

--Et ainsi, perdre à jamais votre Mireille, à qui vous avez promis, pour

toujours, votre dévouement...

--Mireille, ce qui m’a retenu jusqu’ici dans la vie, c’est par-dessus

tout votre souvenir... la soif de vous revoir!

Le mot lui était venu naturellement. Mais aussitôt, lui comme elle, en

sentit la tragique ironie, et il corrigea:

--Vous revoir... vous sentir encore près de moi...

--Et je suis près de vous... de nouveau...

Sa main se posait sur les doigts amaigris, les frôlant d’un geste

caressant.

Tout bas, de cette voix contenue qui était étrangement émouvante, il

dit:

--Oui, c’est bon!... Si bon que je me demande si je suis bien éveillé,

sorti un peu de l’enfer... Depuis... depuis que j’ai été frappé, voilà

le premier instant où je puis l’oublier!

--Oh! cher... cher! répéta-t-elle, la gorge pleine de sanglots.

--Mireille, ôtez votre chapeau, que je touche vos cheveux, vos beaux

cheveux sombres et légers, tout brillants, avec leurs larges ondes... Je

les ai si souvent contemplés, cet été, à Carantec... Ah! cet humble

pays! il m’apparaît comme le paradis fermé... Chut! ne répondez rien,

chérie... Permettez-moi seulement de sentir vos cheveux! C’est ma façon

de voir maintenant!

D’un geste prompt, elle jeta son chapeau sur une chaise près d’elle, et

s’assit sur le sol, à ses pieds, à la hauteur de la pauvre main

incertaine qui, chercheuse, effleurait son cou, sa joue que l’émotion

glaçait, ses cheveux enfin, sur laquelle, doucement, elle se posait...

Comme le soir où il l’avait trouvée, désespérée, dans le jardin.

Et de sa voix assourdie, lentement, il reprit, lissant les cheveux:

--Vous êtes toujours coiffée de même. Je vous en prie, ne changez pas...

en ce moment du moins; que je puisse vous voir en mon cœur, telle que

vous êtes, l’exquise petite Tanagra, dont la forme me ravissait...; avec

vos grands yeux que tant de pensées éclairent... votre petite figure

fine... votre bouche délicieuse où les dents luisent si joliment... Dans

ma nuit, comme je le vois, votre visage que j’adore!... Mireille,

avez-vous une robe que je connais?

Des larmes lui vinrent aux yeux devant la puérilité tendre de ce souci.

Et elle articula, d’une voix que l’émotion brisait:

--Je suis habillée comme le jour où, tous, nous sommes allés à

Saint-Pol... Vous vous rappelez?...

--Si je me rappelle!... Quels jours d’enchantement étaient ceux-là!...

Trop bons!... Nous n’aurions pas dû en vivre de tels, alors que nos

frères luttaient et souffraient.

--Patrice, à cette heure encore, il y a des heureux... Et nous

souhaitons, malgré notre peine, que le bonheur ne leur soit pas enlevé.

Il dit, avec une conviction grave:

--Je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi le supplice que j’endure!...

Que les heureux gardent leur joie!... plus favorisés que moi. Oh!

Mireille, quelle bénédiction que vous ayez été fidèle au souvenir de

Max!... Je vous aurais entraînée dans mon malheur... Car je vous

connais, vous ne m’auriez pas abandonné!

Elle eut une aspiration profonde pour chercher l’air qui manquait à sa

poitrine. Tout à coup, en elle, une résolution, latente depuis qu’elle

le savait atteint, s’affirmait, si absolue, elle le comprit, qu’aucun

obstacle, matériel ou moral, ne pourrait en empêcher l’accomplissement,

voulu par elle. Il ne s’agissait plus, à cette heure, de chercher son

propre bonheur, mais de se dévouer, de devenir la force et la part de

joie d’un être qui souffrait et avait besoin d’elle...

Avec une infinie tendresse, elle remit ses deux mains dans la main

amaigrie--et c’était toute son âme qu’elle offrait:

--Je ne vous abandonnerai jamais, Patrice... Si vous le désirez encore,

mon ami chéri, je deviendrai _vôtre_, au jour où vous le souhaiterez...

et...

Il l’interrompit violemment:

--Mireille! Mireille!... Que dites-vous là!... Une parole insensée!

--Ce que je vous dis?... La simple vérité... Quand vous le voudrez, je

serai votre femme...

--Par pitié! Oh! cela, jamais! jamais!... Comment pouvez-vous, même une

seconde, imaginer que je serais capable d’accepter une pareille

aumône!... Pour quel homme me prenez-vous donc?...

--Non, Patrice, ce n’est pas par pitié que je vous demande de devenir...

_tout_ pour vous... Mais parce que... je vous aime... avec le meilleur,

le plus profond, le plus ardent aussi, de l’âme que la douleur m’a

donnée...

Les doigts de Guisane étreignaient les deux mains restées blotties dans

la sienne.

--Mireille, c’est impossible que je vous comprenne bien!... D’ailleurs,

ce serait abominable à moi de profiter de votre générosité! Que vous

soyez mon amie, tendre et bonne, ah! oui, cela je l’accepte!... Et avec

quelle reconnaissance! Mais vous lier à moi, comme ma femme, dans l’état

où je suis, où peut-être je demeurerai toujours! Je serais indigne d’y

consentir... Et je n’y consens pas... Je ne _peux_ pas y consentir!...

Plus tard, si la guérison vient, alors...

--Alors... peut-être, je penserai que vous n’avez plus besoin de moi...

C’est maintenant, Patrice, qu’il faut consentir...

Elle s’arrêta une seconde; puis, de sa douce voix, elle répéta

passionnément, de nouveau agenouillée près de lui:

--Je vous aime! Patrice... je vous aime!... Ne pensez à rien d’autre...

Pour ceux qu’on aime, vous le savez bien qu’il n’y a pas de

sacrifice!... Seulement, ne me méprisez pas, si je ne garde pas à Max le

souvenir rigoureusement fidèle que j’avais résolu de lui donner jusqu’à

ma mort...

--Ce sacrifice-là, aussi, vous voulez me le faire. Oh! bien-aimée, je...

Avec une autorité grave, elle l’arrêta:

--Patrice, je ne vous ferai là aucun sacrifice... Il faut que je vous

raconte...

Elle s’interrompit, tant l’aveu lui était cruel; mais, tout de suite,

elle se domina, devinant l’attente anxieuse de Guisane.

--Patrice, le hasard d’une lettre trouvée m’a appris ce que, tout bas,

j’avais toujours craint... de la part de Max... Ce que vous avez eu la

charité de me taire...

Il eut un cri:

--Mon pauvre cher amour... Moi qui espérais que vous ignoreriez

toujours!... Car _il_ regrettait si profondément sa faiblesse

passagère!... Une faiblesse d’homme très jeune; sans importance,

croyez-en mon expérience masculine... Une faiblesse qui n’empêchait pas

que vous ne fussiez l’Unique... sa femme, que, seul, il adorait... Je

l’ai bien compris le soir où, avant de partir en mission, il m’a parlé

de vous. Et... Mireille, apprenez ceci, que jusqu’ici je n’ai pas osé

vous dire... Et il vous a confiée à moi, au cas où... où il ne

reviendrait pas...

--C’est pour cela que vous m’avez offert votre vie!

Un sourire presque gai, ombre du brillant sourire de jadis, effleura la

bouche de Patrice.

--Est-ce que, vraiment, Mireille, vous croyez cela?

--Non... je ne le crois pas... Je serais bien ingrate si je le

croyais!...

--Mireille, _lui_ qui vous connaissait avait deviné que si les

circonstances nous rapprochaient, lui disparu, bien vite j’en arriverais

à souhaiter d’avoir le droit de vous envelopper de tendresse. Et,

généreusement, il désirait qu’il en fût ainsi... Oh! si j’étais sûr de

redevenir ce que j’étais, comme je vous dirais: «Sans scrupule, venez à

moi, mon amour. Je vous jure qu’ensemble nous garderons... pieusement...

le souvenir de Max... Moi, sans jalousie... Vous, pardonnant le mal

qu’il vous a fait, dans une heure d’entraînement... et qu’il a

racheté...» Mais vous dire cela aujourd’hui, c’est impossible!...

atteint comme je le suis!

--Patrice, tel que vous êtes, tel que vous serez dans l’avenir, je vous

appartiens et je ne me reprendrai jamais! Nous avons tant souffert l’un

et l’autre... dans la même épreuve... par la guerre!... que nos âmes

nouvelles créées par cette épreuve, sont _une_ maintenant... Ne le

sentez-vous pas, mon ami bien-aimé?... Et, n’est-ce pas, que vous voulez

bien de moi, afin que je retrouve près de vous le bonheur que je n’ai

pas osé accepter, vous vous souvenez? en octobre... et que, maintenant,

je ne fuis plus... Car c’est le vôtre aussi... Et vous l’avez si

cruellement gagné...

--Mireille... ô Mireille, vous allez me faire bénir ma blessure qui vous

donne à moi!

--Ah! enfin! vous consentez! jeta-t-elle, d’un accent de joie tel, qu’un

sourire radieux ressuscita un instant le Guisane de jadis.

Follement, il attirait la jeune femme contre sa poitrine:

--Mireille, je vous l’ai dit un jour, je ne suis pas un saint... mais un

homme qui vous adore... et je n’ai plus le courage de vous repousser...

Puisque vous m’avez vaincu, vos lèvres, pour le baiser de nos

fiançailles. Depuis tant de jours, j’en ai soif!...

Elle eut un tressaillement... Soudain, en son souvenir, montait la

vision lointaine des lumineuses fiançailles de ses dix-huit ans, après

l’aveu entendu un soir de bal... Aujourd’hui, dans une chambre

d’hôpital, à un homme broyé par l’effroyable tourmente, elle abandonnait

de nouveau sa vie, et son cœur si profondément creusé par la douleur...

Tout bas, elle dit, des larmes plein les yeux:

--Patrice, les voici, mes lèvres...

Elle souleva, vers le visage qui, dans la nuit, cherchait le sien, sa

bouche que nul baiser n’avait effleurée, depuis le dernier donné par

celui qui dormait là-bas, dans la terre lorraine...

Du feu qui vivait toujours sous la cendre, jaillissait l’éternelle et

merveilleuse flamme...

Le Feu sous la Cendre · 第 58 / 59 题