Mireille avait cédé aux événements et à l’insistance de sa famille.
Devant les bombardements de la semaine sainte, elle n’avait plus osé se
refuser à quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.
Elle était à la _Commanderie_ depuis le lundi de Pâques. Elle y était
arrivée sans que Christiane eût encore pu lui apporter de nouvelles sur
le sort de Guisane.
Alors, dans cette ignorance dont elle avait l’affreuse impression que
rien ne la tirerait, elle vivait à la _Commanderie_, dévorée par
l’inquiétude qu’elle portait silencieusement mais qui ne la quittait
point; lui rappelant d’autres heures semblables, où la dernière lui
avait apportée la terrible révélation. Était-ce cela aussi que
Christiane allait lui apprendre?...
La semaine finissait. Comme le samedi, elle rentrait d’une course avec
Jean, faite pour tromper un peu la fièvre de l’attente, devenue une
souffrance de toutes les minutes, elle croisa, dans le vestibule, la
femme de chambre qui, tranquillement, annonça:
--Il y a une dépêche pour Madame, dans sa chambre.
--Arrivée depuis longtemps?
--Un peu après que Madame venait de sortir.
Un frisson avait secoué Mireille, si violemment, qu’il lui sembla que
toute force l’abandonnait. Mais ce ne fut qu’une seconde, le temps
d’écouter la brève explication de la femme de chambre. Déjà, elle
montait l’escalier. Allait-elle savoir enfin?... Et quoi?... Ah! que
tout ensemble elle avait peur et soif d’apprendre!
Sa main tremblante tourna le bouton de la porte, et la grande chambre
claire apparut, paisible, ouverte sur la campagne d’avril, où le
couchant rosait les arbres en fleurs. Sur la table, près d’une coupe de
primevères, elle aperçut le papier clos. Elle le saisit.
Mais un instant, elle le considéra, n’osant l’ouvrir... Tout à coup, le
doute qui la suppliciait depuis tant de jours lui semblait une grâce
qu’elle avait méconnue, puisqu’il lui permettait encore l’espoir. Cette
enveloppe ouverte allait lui donner la certitude...
D’un geste inconscient, elle déchira le papier fermé et ses yeux lurent
la signature: «Christiane.» Alors, sans plus hésiter, comme elle se fût
jetée dans un gouffre, elle lut les lignes: «Blessé, mais sauvé
maintenant. Va être ramené à Paris. Si possible, irai demain te donner
détails. Tendresses.»
Sauvé!... Ses lèvres décolorées répétèrent le mot béni, tandis que,
épuisée, elle s’appuyait au cadre de la fenêtre, aspirant à pleines
lèvres la brise qui sentait le printemps...
Ce fut seulement tout à la fin de la matinée, le lendemain, qu’elle
entendit le grondement d’une auto s’arrêter devant la grille.
Sûrement, c’était Christiane qui arrivait, fidèle à sa promesse. Elle
eut la sensation d’un choc en plein cœur qui la faisait haletante, la
rendant incapable d’un mouvement... Un coup de cloche. Une forme svelte
dans la grande allée; et sans qu’elle sût comment elle avait retrouvé le
pouvoir de marcher, elle fut devant la jeune femme qu’elle attirait sur
la terrasse solitaire, pour savoir tout de suite. Machinalement, elle
lui avançait un fauteuil tandis qu’elle interrogeait:
--Christiane, repose-toi et dis-moi ce qui est... Enfin... enfin... tu
as pu apprendre...
--Oui... enfin!... Ç’a été long!... Comme je le pensais, tous les
services sont bouleversés par les événements...
Christiane parlait un peu lentement comme si elle voulait mesurer ses
mots. Les prunelles dilatées, Mireille la regardait.
--Il a été blessé?
--Oui... Il y a six semaines... En conduisant une attaque de ses hommes,
sous un feu... effroyable...
--Grièvement blessé? interrogea Mireille, d’une voix sans timbre.
Christiane inclina la tête.
--Mais tu dis qu’il est sauvé?
--Sa vie est hors de danger.
--Sa vie!... Oh! Christiane, qu’est-ce que tu vas m’apprendre?... Il
a... il a un membre emporté?...
--Il a été atteint à l’épaule... au bras...
--Quel bras? demanda Mireille, les dents serrées.
Du même accent où il y avait une tragique hésitation, Christiane
articula:
--Le bras droit...
--Christiane... on ne le lui a pas coupé?...
--Non... non... Maintenant, on espère le lui conserver.
--Alors... Mais alors, tout est bien... Christiane, pourquoi as-tu cet
air?... Il y a encore un autre malheur que tu ne me dis pas!...
De nouveau, la jeune femme inclina silencieusement la tête, tandis que
sa main attirait celle de Mireille, droite devant elle.
--Quoi?... Dis-moi, vite... Cette incertitude, c’est une torture que je
ne puis plus supporter!
--Il a aussi été blessé à la tête...
Mireille jeta un cri:
--Ses yeux?...
Les lèvres de Christiane frémissaient. La voix assourdie, elle continua:
--Ses yeux ont subi le contre-coup du choc, qui a été terrible...
Une terreur désespérée étreignait Mireille.
--Tu ne vas pas me dire, Christiane, que... que sa crainte était un
pressentiment et s’est réalisée?
Avec toute sa tendresse, Christiane enveloppa de son bras les épaules de
la jeune femme; et doucement, elle dit, d’une voix que l’émotion fêlait:
--Ceux qui le soignent... et il a autour de lui les meilleurs
spécialistes que nous puissions souhaiter... affirment que le nerf
optique n’est pas détruit et que la vue reviendra. C’est l’épanchement
sanguin et la commotion qui ont provoqué... une paralysie passagère, si
j’ai bien compris, laquelle se dissipera avec les soins et le temps...
--Qui se dissipera... sûrement?... Réponds la vérité, Christiane!
--On me l’a affirmé. Ma pauvre petite sœur, je ne puis que te répéter ce
que j’ai appris.
--Cette certitude que sa vue reviendra, il la connaît?
--Certainement!
--Alors... alors, l’espoir doit le soutenir un peu... Christiane, oh!
Christiane, que c’est horrible!... Où est-il?... Tu l’as vu?
--Il n’était pas encore à Paris. Il fallait qu’il fût assez bien pour
supporter le voyage... Je pense que, cette semaine, il sera ramené au
Val-de-Grâce.
--Tu me préviendras dès qu’il y sera? Il faut que j’aille le voir! Je
suis sûre qu’il a besoin de moi... Oh! qu’il doit souffrir...
Moralement, bien plus encore que physiquement!
Toute l’angoisse qu’elle devinait en lui était aussi dans son âme, à
elle.
--Te rappelles-tu?... il nous disait: «La couleur, les lignes, la forme,
pour moi, c’est l’ivresse!» Et il est seul avec des étrangers pour
supporter la pire épreuve qui pouvait l’atteindre... Oh! Dieu!... Et
dire que je ne puis lui donner ma vue!
Christiane appuya sur sa poitrine le visage décomposé de la jeune femme.
--Mireille, je t’assure que tous autour de lui ont... la conviction...
que la vue n’est pas irrémédiablement atteinte... Pour qu’elle
revienne, c’est une question de temps...
--Christiane, je veux la vérité!
--Je te répète, strictement, ce qui m’a été dit, je te le promets. De
même qu’il m’a été assuré que son bras pourrait lui être conservé...
Cette fois, Mireille ne demanda plus rien, Christiane l’entendit
murmurer:
--Mon Dieu, ayez pitié!...
Et elle cacha son visage dans ses mains. Il y eut un silence.
Délicatement, Mᵐᵉ Dabrovine baisait les cheveux que soulevait la brise
tiède, et elle répétait comme une berceuse apaisante:
--Chérie, ne désespère pas, puisque la guérison viendra.
Mireille redressa la tête. Et, autour d’elle, sous le clair soleil, elle
aperçut le large ciel d’un bleu laiteux où vibraient les cloches
dominicales; les arbres fleuris dont la brise emportait des pétales
roses, des pétales blancs; le fleuve au ton de jade qui descendait vers
la mer, moiré de lumières et d’ombres entre ses rives veloutées par la
jeune verdure... Et devant ce paysage de paix, son cerveau bouleversé
eut, une seconde, l’impression qu’elle avait rêvé un épouvantable
cauchemar...
Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Christiane pleins de larmes, et la
conscience du nouveau malheur la broya. Elle eut un cri de détresse
infinie:
--Oh! Christiane!... Voici que je souffre pour _lui_ comme j’ai souffert
pour Max!... Quelle femme suis-je donc?... Ah! je ne soupçonnais pas que
je l’aimais ainsi!...