VIII

Mireille avait cédé aux événements et à l’insistance de sa famille.

Devant les bombardements de la semaine sainte, elle n’avait plus osé se

refuser à quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.

Elle était à la _Commanderie_ depuis le lundi de Pâques. Elle y était

arrivée sans que Christiane eût encore pu lui apporter de nouvelles sur

le sort de Guisane.

Alors, dans cette ignorance dont elle avait l’affreuse impression que

rien ne la tirerait, elle vivait à la _Commanderie_, dévorée par

l’inquiétude qu’elle portait silencieusement mais qui ne la quittait

point; lui rappelant d’autres heures semblables, où la dernière lui

avait apportée la terrible révélation. Était-ce cela aussi que

Christiane allait lui apprendre?...

La semaine finissait. Comme le samedi, elle rentrait d’une course avec

Jean, faite pour tromper un peu la fièvre de l’attente, devenue une

souffrance de toutes les minutes, elle croisa, dans le vestibule, la

femme de chambre qui, tranquillement, annonça:

--Il y a une dépêche pour Madame, dans sa chambre.

--Arrivée depuis longtemps?

--Un peu après que Madame venait de sortir.

Un frisson avait secoué Mireille, si violemment, qu’il lui sembla que

toute force l’abandonnait. Mais ce ne fut qu’une seconde, le temps

d’écouter la brève explication de la femme de chambre. Déjà, elle

montait l’escalier. Allait-elle savoir enfin?... Et quoi?... Ah! que

tout ensemble elle avait peur et soif d’apprendre!

Sa main tremblante tourna le bouton de la porte, et la grande chambre

claire apparut, paisible, ouverte sur la campagne d’avril, où le

couchant rosait les arbres en fleurs. Sur la table, près d’une coupe de

primevères, elle aperçut le papier clos. Elle le saisit.

Mais un instant, elle le considéra, n’osant l’ouvrir... Tout à coup, le

doute qui la suppliciait depuis tant de jours lui semblait une grâce

qu’elle avait méconnue, puisqu’il lui permettait encore l’espoir. Cette

enveloppe ouverte allait lui donner la certitude...

D’un geste inconscient, elle déchira le papier fermé et ses yeux lurent

la signature: «Christiane.» Alors, sans plus hésiter, comme elle se fût

jetée dans un gouffre, elle lut les lignes: «Blessé, mais sauvé

maintenant. Va être ramené à Paris. Si possible, irai demain te donner

détails. Tendresses.»

Sauvé!... Ses lèvres décolorées répétèrent le mot béni, tandis que,

épuisée, elle s’appuyait au cadre de la fenêtre, aspirant à pleines

lèvres la brise qui sentait le printemps...

Ce fut seulement tout à la fin de la matinée, le lendemain, qu’elle

entendit le grondement d’une auto s’arrêter devant la grille.

Sûrement, c’était Christiane qui arrivait, fidèle à sa promesse. Elle

eut la sensation d’un choc en plein cœur qui la faisait haletante, la

rendant incapable d’un mouvement... Un coup de cloche. Une forme svelte

dans la grande allée; et sans qu’elle sût comment elle avait retrouvé le

pouvoir de marcher, elle fut devant la jeune femme qu’elle attirait sur

la terrasse solitaire, pour savoir tout de suite. Machinalement, elle

lui avançait un fauteuil tandis qu’elle interrogeait:

--Christiane, repose-toi et dis-moi ce qui est... Enfin... enfin... tu

as pu apprendre...

--Oui... enfin!... Ç’a été long!... Comme je le pensais, tous les

services sont bouleversés par les événements...

Christiane parlait un peu lentement comme si elle voulait mesurer ses

mots. Les prunelles dilatées, Mireille la regardait.

--Il a été blessé?

--Oui... Il y a six semaines... En conduisant une attaque de ses hommes,

sous un feu... effroyable...

--Grièvement blessé? interrogea Mireille, d’une voix sans timbre.

Christiane inclina la tête.

--Mais tu dis qu’il est sauvé?

--Sa vie est hors de danger.

--Sa vie!... Oh! Christiane, qu’est-ce que tu vas m’apprendre?... Il

a... il a un membre emporté?...

--Il a été atteint à l’épaule... au bras...

--Quel bras? demanda Mireille, les dents serrées.

Du même accent où il y avait une tragique hésitation, Christiane

articula:

--Le bras droit...

--Christiane... on ne le lui a pas coupé?...

--Non... non... Maintenant, on espère le lui conserver.

--Alors... Mais alors, tout est bien... Christiane, pourquoi as-tu cet

air?... Il y a encore un autre malheur que tu ne me dis pas!...

De nouveau, la jeune femme inclina silencieusement la tête, tandis que

sa main attirait celle de Mireille, droite devant elle.

--Quoi?... Dis-moi, vite... Cette incertitude, c’est une torture que je

ne puis plus supporter!

--Il a aussi été blessé à la tête...

Mireille jeta un cri:

--Ses yeux?...

Les lèvres de Christiane frémissaient. La voix assourdie, elle continua:

--Ses yeux ont subi le contre-coup du choc, qui a été terrible...

Une terreur désespérée étreignait Mireille.

--Tu ne vas pas me dire, Christiane, que... que sa crainte était un

pressentiment et s’est réalisée?

Avec toute sa tendresse, Christiane enveloppa de son bras les épaules de

la jeune femme; et doucement, elle dit, d’une voix que l’émotion fêlait:

--Ceux qui le soignent... et il a autour de lui les meilleurs

spécialistes que nous puissions souhaiter... affirment que le nerf

optique n’est pas détruit et que la vue reviendra. C’est l’épanchement

sanguin et la commotion qui ont provoqué... une paralysie passagère, si

j’ai bien compris, laquelle se dissipera avec les soins et le temps...

--Qui se dissipera... sûrement?... Réponds la vérité, Christiane!

--On me l’a affirmé. Ma pauvre petite sœur, je ne puis que te répéter ce

que j’ai appris.

--Cette certitude que sa vue reviendra, il la connaît?

--Certainement!

--Alors... alors, l’espoir doit le soutenir un peu... Christiane, oh!

Christiane, que c’est horrible!... Où est-il?... Tu l’as vu?

--Il n’était pas encore à Paris. Il fallait qu’il fût assez bien pour

supporter le voyage... Je pense que, cette semaine, il sera ramené au

Val-de-Grâce.

--Tu me préviendras dès qu’il y sera? Il faut que j’aille le voir! Je

suis sûre qu’il a besoin de moi... Oh! qu’il doit souffrir...

Moralement, bien plus encore que physiquement!

Toute l’angoisse qu’elle devinait en lui était aussi dans son âme, à

elle.

--Te rappelles-tu?... il nous disait: «La couleur, les lignes, la forme,

pour moi, c’est l’ivresse!» Et il est seul avec des étrangers pour

supporter la pire épreuve qui pouvait l’atteindre... Oh! Dieu!... Et

dire que je ne puis lui donner ma vue!

Christiane appuya sur sa poitrine le visage décomposé de la jeune femme.

--Mireille, je t’assure que tous autour de lui ont... la conviction...

que la vue n’est pas irrémédiablement atteinte... Pour qu’elle

revienne, c’est une question de temps...

--Christiane, je veux la vérité!

--Je te répète, strictement, ce qui m’a été dit, je te le promets. De

même qu’il m’a été assuré que son bras pourrait lui être conservé...

Cette fois, Mireille ne demanda plus rien, Christiane l’entendit

murmurer:

--Mon Dieu, ayez pitié!...

Et elle cacha son visage dans ses mains. Il y eut un silence.

Délicatement, Mᵐᵉ Dabrovine baisait les cheveux que soulevait la brise

tiède, et elle répétait comme une berceuse apaisante:

--Chérie, ne désespère pas, puisque la guérison viendra.

Mireille redressa la tête. Et, autour d’elle, sous le clair soleil, elle

aperçut le large ciel d’un bleu laiteux où vibraient les cloches

dominicales; les arbres fleuris dont la brise emportait des pétales

roses, des pétales blancs; le fleuve au ton de jade qui descendait vers

la mer, moiré de lumières et d’ombres entre ses rives veloutées par la

jeune verdure... Et devant ce paysage de paix, son cerveau bouleversé

eut, une seconde, l’impression qu’elle avait rêvé un épouvantable

cauchemar...

Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Christiane pleins de larmes, et la

conscience du nouveau malheur la broya. Elle eut un cri de détresse

infinie:

--Oh! Christiane!... Voici que je souffre pour _lui_ comme j’ai souffert

pour Max!... Quelle femme suis-je donc?... Ah! je ne soupçonnais pas que

je l’aimais ainsi!...

Le Feu sous la Cendre · 第 57 / 59 题