Je pars; et maintenant, c’est avec l’espoir qui m’est une force, d’avoir
fait deux heureux...
Le hasard...--autrefois mon âme confiante eût dit la Providence!--le
hasard donc m’a largement aidée.
Christiane était venue, pour la dernière fois, prendre le thé dans notre
cher jardin, devant la mer, et elle m’avait apporté, sur ma demande, une
photo d’elle en infirmière, faite par une de ses compagnes, où elle est
exquise. Si vraiment _elle_!
Je regardais l’image qui me plaît tant, je la comparais à l’original,
quand la cloche de la grille a tinté et j’ai vu apparaître Bernard qui
s’est écrié joyeusement, nous apercevant toutes deux, assises dans le
jardin, devant la table à thé:
--Et moi qui venais, tout juste, te demander un dernier goûter!
Mireille! J’arrive bien.
--Tout à fait à point, mon cher grand.
Il avait baisé la main de Christiane et lui demandait, s’avançant un
fauteuil devant elle:
--Mademoiselle, vous avez la théière à côté de vous... Est-ce que je
puis vous demander de m’octroyer un peu de son contenu?
--Vous pouvez... Voici le thé désiré. Il est encore bien chaud, n’est-ce
pas, Mireille?
Elle le servait avec une grâce alerte, soigneuse de ses goûts qu’elle
connaît bien maintenant. Lui, la regardait presque avidement... Mais
prenant la tasse qu’elle lui offrait, après l’avoir remerciée, il a dit
seulement:
--Oh! Mireille, qu’on était bien dans ton jardin! Et quel souvenir je
vais garder de ce dernier thé que j’y prends!... Pourquoi faut-il que la
destinée ait la cruauté de nous disperser?... Nous nous entendions si
bien tous les trois, ne trouvez-vous pas?
Il parlait d’un ton de badinage. Mais moi, avec qui il a été très
confiant, je savais à quel point il lui est dur de quitter Christiane,
sans un aveu que, par délicatesse, il se refuse, étant données les
circonstances... Tout à coup, il me semblait que moi, j’aurais dû
parler à Christiane, lui demander ce qu’elle pense... Certes, nous
sommes devenues de vraies amies. Nous avons beaucoup causé. Mais jamais,
ni l’une, ni l’autre, nous n’avons eu une allusion même à l’avenir de
Bernard.
Elle lui avait répondu, de son accent de sincérité:
--Oui, cela me semblera bien triste ici, quand vous allez être tous
partis! Mais je n’y suis plus pour longtemps. J’espère pouvoir aller
bientôt retrouver mes blessés.
--Et ils nous feront aisément oublier!
Elle a répliqué, très simple:
--C’est qu’alors, je serai bien changée... Jamais encore, je n’ai oublié
de vrais amis...
--Et puis, peut-être, j’aurai la chance d’aller me faire soigner par
vous, a lancé Bernard, mi-plaisant, mi-sérieux.
Elle a fait un geste vif pour l’arrêter, comme si de telles paroles
pouvaient lui porter malheur:
--Ne dites pas de pareilles choses, c’est mal!
--D’ailleurs, Bernard, si tu veux voir comment elle est en infirmière,
regarde...
Je lui ai tendu le portrait. Il a jeté une exclamation ravie:
--Oh! que c’est vous!... bien vous!...
Les yeux charmés, il contemplait la photo, puis l’original qui, ce
jour-là, sans sa blouse, sans son voile, n’était qu’une délicieuse fille
du monde, dans sa robe de linon, rayée de bleu tendre, dont le fichu
dégageait la nuque, moirée d’or, où la brise faisait mousser des cheveux
légers, comme autour du front, des tempes. Car elle était nu-tête, sa
_charlotte_ de crêpe jetée à terre, près d’elle.
Devant l’attention dont l’enveloppait Bernard, elle était devenue toute
rose, et son pied, chaussé de blanc, battait le sable. Mais en riant,
elle disait:
--Vous doutez-vous que vous êtes, tous deux, très intimidants à
m’examiner ainsi?
--Et vous, mademoiselle Christiane, vous doutez-vous que, si je n’étais
un homme très honnête et un monsieur non moins bien élevé, je
confisquerais, à mon profit, ce portrait... en souvenir de notre bon
temps à Carantec!
Elle a riposté:
--Mais vous êtes un homme très honnête et un monsieur très bien
élevé!... Donc vous ne vous appropriez pas le bien d’autrui... Pour vous
dédommager, je vous avouerai que si je n’étais, moi, une demoiselle non
moins bien élevée, de très bon cœur je vous abandonnerais mon image
d’infirmière, en souvenir de notre halte charmante à Carantec, puisque
nous sommes... un brin... frères d’armes!
Entre haut et bas, il a marmotté, pour lui-même:
--Ce serait mieux que rien... Mais c’est bien plus encore que je
voudrais recevoir!
L’avait-elle entendu?... En tout cas, elle n’a pas relevé l’exclamation
discrète; et les yeux vers la mer, elle s’est prise à remuer, d’un geste
distrait, sa cuiller dans son thé. Il y a eu, entre nous, un
imperceptible silence, animé aussitôt par la voix de Jean qui appelait:
--Maman, maman! Kate demande que vous veniez une minute pour les malles.
Voulez-vous, tout de suite, s’il vous plaît?
Il accourait, ravi de son rôle de messager. Depuis le matin, le désarroi
de la maison l’enchante; et nous le trouvons partout, prêt à trottiner
pour «faire les courses»...
Je m’étais levée, vaguement indécise sur ce que je devais faire. J’avais
l’intuition qu’au cœur de Bernard la tentation de l’aveu grondait...
Après tout, c’était peut-être la sagesse qu’il y succombât...
En hâte, j’ai demandé:
--Christiane, voulez-vous m’excuser quelques minutes? Kate a besoin d’un
renseignement. Je reviens tout de suite.
Elle a incliné la tête sans cesser de contempler le bel horizon qu’elle
aime autant que moi. Mais le voyait-elle, en ce moment?...
J’ai donné les indications réclamées. Puis, au lieu de redescendre dans
le jardin, je me suis rapprochée de la fenêtre et j’ai regardé vers la
table à thé.
Bernard parlait, les yeux fixés sur Christiane qui écoutait, la tête un
peu penchée, les mains jointes dans les plis de sa robe, l’attitude
ardemment attentive.
Était-ce enfin l’aveu qui échappait à Bernard parce qu’il lui avait paru
insensé de continuer à se taire, par un vain scrupule, en cette heure si
proche de celle qui va les séparer?
Alors j’ai compris que je devais attendre pour les aller retrouver... Et
afin de les laisser vraiment seuls, je suis rentrée à l’intérieur de la
chambre, j’ai passé dans celle des enfants, m’appliquant à m’occuper de
mes bagages.
Les minutes fuyaient. Je suis revenue à la fenêtre. Cette fois, la main
de Christiane était dans celle de Bernard, debout devant elle... Je
pouvais redescendre près d’eux.
Il a fallu, pour qu’ils s’aperçoivent de mon retour, que ma voix
prononce:
--Je vous ai abandonnés bien longtemps...
--Si longtemps?...
Tous deux avaient eu la même exclamation, tellement expressive, qu’ils
se sont mis à rire, en me regardant, mi-confus, mi-radieux.
Ah! cette expression rayonnante des yeux de Bernard... Subitement, elle
a fait jaillir, dans mon souvenir, l’image de Max qui me contemplait
ainsi, les prunelles éblouies, quand, enfin! père et maman venaient de
me promettre à lui... Et l’angoisse trop connue maintenant m’a déchiré
le cœur, malgré ma joie d’entendre Bernard s’exclamer, avec allégresse,
tout en m’embrassant:
--Quelle admirable idée, chérie, tu as eue de nous laisser!... Et quel
beau jouet, je dois à Jean pour être venu te chercher!... Mireille, toi
qui m’as toujours donné espoir, c’est toi qui sauras la première... Ce
n’est pas seulement le portrait... mais l’original que je recevrai... Ce
don sans prix m’est accordé!...
Et il s’est courbé sur la main qui tremblait un peu; cette main qui a
tant soulagé de souffrances...
Les grands yeux se sont attachés aux miens, voilés d’une buée de larmes,
tandis qu’elle m’attirait:
--Mireille, comme, malgré toute notre tendresse, nous sommes en ce
moment cruels pour vous!
J’ai pu murmurer--et j’étais sincère--dans mon infini détachement:
--Non, ne croyez pas cela!... Je suis si heureuse que tout soit ainsi
que je le désirais... J’aime la joie des autres, surtout de ceux qui me
sont chers... Elle me console un peu...
Et puis j’ai caché ma figure sur l’épaule de Christiane, car je sentais
des larmes brûler mes paupières. Mais, en même temps, avec un soudain
réveil de ma ferveur d’autrefois, je pensais, de toute mon âme:
--O Dieu, donnez-leur toute la part de bonheur que vous m’avez prise!