Mère veut absolument quitter Paris et ne prétend pas me laisser derrière
elle, seule avec Jean.
Et moi, je n’ai qu’un désir, demeurer dans mon foyer dévasté où,
partout, je retrouve l’image de Max. Ainsi, je suis moins séparée de
lui. Là, il me semble que les chères nouvelles doivent m’arriver plus
vite. Ah! cette attente des lettres, d’une dépêche qui ne vient pas...
Du matin au soir, j’espère follement,--stupidement!--même contre toute
possibilité.
Est-ce que jamais je redeviendrai, je _pourrai_ redevenir la femme que
j’ai été jusqu’à ce terrible 1ᵉʳ août? Quelque chose est mort en mon
âme. Ma foi au bonheur... La confiance que je n’avais qu’à marcher dans
la vie, tout droit devant moi, dans le beau chemin qui s’offrait,
blottie contre Max et regardant grandir mon tout petit.
J’existe aujourd’hui avec l’impression que, soudain, mon cœur a été
brutalement précipité dans un gouffre où il gît, blessé à ce point, que
ses battements me sont une torture.
Ah! je les connais maintenant, le déchirement de la séparation, le
supplice de l’incertitude!
* * * * *
Mireille tourna des pages et encore des pages. Ce n’était pas sa propre
peine qu’elle voulait retrouver. C’était Max qu’elle prétendait évoquer
un instant pour tromper la soif de sa présence.
Au passage, elle lut, sans s’arrêter, une ligne:
«Nous voici à Pau.»
Pau... Ce nom réveillait la vision de la belle ville riante, où sa mère
s’était vite créé une existence telle que d’ordinaire, durant les
villégiatures d’été; réunissant autour d’elle le cercle de ses relations
transplantées aussi à Pau, par la tempête.
Elle, devenue farouche sous l’étreinte de son tourment, vivait à part,
repliée sur elle-même; moralement étrangère à sa mère qui, malgré
l’inquiétude pour Bernard, pouvait recevoir, offrir des thés sous
couleur de travail pour les blessés, assister à des concerts de charité
au profit des soldats. Ce semblant de vie mondaine la révoltait; et,
avec passion, elle se donnait à sa mission d’infirmière qui, seule,
l’aidait à supporter les heures de terrible anxiété.
Et puis, les froids de l’hiver passés, Mᵐᵉ Dabrovine avait voulu revenir
à Paris; et, comme d’ordinaire, son mari avait cédé à son désir,
manifesté avec la bonne grâce dont elle était coutumière, mais aussi sa
tenace volonté de femme toujours gâtée.
Mireille, indifférente à tout ce qui n’était pas la lutte épouvantable,
avait suivi, passive. A peine elle était de retour, une dépêche lui
arrivait. Max avait été blessé; légèrement, disait-il. Il était évacué
sur son Dépôt de Bretagne, et lui demandait de venir.
Instinctivement, elle chercha les pages où elle avait noté cette
première étape vers le calvaire gravi un peu plus tard.