28 août.

Alors, c’est chose maintenant entendue. A l’automne, nous serons mariés.

Encore deux mois d’attente! S’il n’y avait pas tant d’occupations qui

nous absorbent, cette attente nous paraîtrait interminable.

Quand je pense qu’il y a eu un temps où je considérais le mariage tel

une espèce de confrérie solennelle où, tout de même, il me semblait

devoir être un peu effrayant de pénétrer... Et maintenant, je l’aperçois

comme l’éden vers lequel tout mon cœur s’élance... Car j’y entre avec un

compagnon si cher que nulle crainte ne pourra m’assaillir quand, pour y

avancer, je sentirai ma main blottie dans la sienne, ferme et tendre...

Maman me saupoudre de bons conseils. J’écoute. J’ai l’air d’écouter,

devrais-je dire pour être bien vraie; et je garde, enfermée en moi, la

joie brûlante et grave qui m’illumine le cœur. Ses paroles bourdonnent à

mes oreilles et n’arrivent pas à ma pensée où résonne une musique de

fête dont la chanson me grise.

* * * * *

Mireille s’arrêta de lire... En cette veillée de deuil, c’était vraiment

trop cruel de revoir les pages qui célébraient son jeune bonheur.

Et, comme elle se fût enfuie, elle tourna les feuillets... Puis d’autres

encore... Mais, instinctivement, au passage, elle s’arrêtait à des notes

brèves qu’elle avait griffonnées en cette période de sa vie où elle ne

s’appartenait plus, vivant pour un seul être qui l’enivrait.

Oh! ces années de mariage, quand maintenant elle les regardait--quand

elle avait le courage de les regarder!...--il lui semblait revoir un

horizon splendidement lumineux, devant lequel Max et elle se mouvaient

ainsi que jouent des enfants; avec le besoin de jouir de leur jeunesse

jusqu’à en être grisés.

C’était le temps de leurs fugues d’amoureux, en voyage, à Paris; des

incessantes parties carrées avec d’autres jeunes couples, leurs

contemporains; des fantaisistes soirées dans les cabarets, les

théâtricules de Montmartre; des continuelles sorties du soir, dans le

monde, dont lui, bien plus qu’elle, avait l’insatiable goût.

Pendant ces quatre années, conduite, entraînée par son mari, elle

s’était vue emportée dans une sorte d’étourdissante farandole où elle

perdait la notion de la vie intérieure qui lui avait été si précieuse.

Le mariage que lui révélait son jeune époux, avait éveillé en elle une

ardente amoureuse, doublée d’une mondaine coquette.

Elle aussi, autant que ses amies, autant que sa mère, en était venue à

prendre un très vif intérêt aux chiffons de toilette qui devaient, le

mieux, mettre en valeur sa fine beauté que le bonheur faisait radieuse.

Alors, il lui plaisait, non pas seulement pour son mari, mais aussi pour

elle-même, d’être flatteusement remarquée partout où elle paraissait;

frôlée par la flamme des convoitises dont elle s’amusait; d’être sacrée

l’une des plus jolies femmes du Tout-Paris mondain.

Comment, de si peu, avait-elle pu faire sa richesse?... Comment lui

avait-il suffi, cet amour de Max, capiteux et léger comme la mousse du

Champagne,--jusqu’à l’heure où la guerre l’avait sacré et soudain

élevé... Cet amour qui vivait, dans leurs deux cœurs, pêle-mêle avec

tant de puérils soucis...

Lui, elle en avait l’intuition, ne le désirait pas autre. Il avait un

tel besoin de plaisir et de mouvement!

Aussi, elle, avec la clairvoyance de son cœur plus profond, savait

nécessaire de se montrer, pour lui, la femme qui ne pouvait lui en

laisser souhaiter aucune autre.

Il le fallait... Il était si terriblement _flirt_! De-ci, de-là, elle

retrouvait dans son journal, l’écho d’une impression jetée en elle par

son attitude auprès de femmes qui, pour une raison ou une autre,

retenaient son attention. Bien vite, elle avait vu qu’elle eût été aussi

impuissante pour empêcher cela que pour arrêter le souffle qui dilatait

sa poitrine d’homme de vingt ans.

Et, en elle, cette conviction avait sourdement insinué une déception

qu’à peine, peut-être, elle s’était avouée... Pas plus que la sensation

de vide qui, parfois, s’abattait sur elle dans le tourbillon de

plaisirs où elle devait se mouvoir... Pas plus que son obscur regret que

leur bonheur ne fût pas plus intime, moins différent de celui qu’elle

avait rêvé dans la ferveur de ses dix-huit ans.

Une page portait la trace de cette préoccupation. Par hasard, elle

venait sous ses yeux, datée du printemps de 1914.

Au début de mai, elle avait écrit:

Le Feu sous la Cendre · 第 9 / 59 题