«Cela finit donc comme un conte de vieille
femme?»
WEBSTER.
Quand le premier moment de surprise fut passé, Wilfrid Ivanhoe demanda au
grand-maître, comme juge du champ-clos, s'il avait agi avec justice et
honneur dans le combat.--«Tout a été fait avec honneur et justice, répondit
le grand-maître. Je déclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et
le corps du chevalier qui a perdu la vie sont au vainqueur.»--«Je ne veux
pas le dépouiller de son armure, dit le chevalier d'Ivanhoe, ni livrer ses
restes à l'infamie; il a combattu pour la chrétienté; c'est le bras de Dieu
et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussière:
seulement, que ses obsèques ne soient que celles d'un homme qui est mort
pour une injuste cause. Quant à cette jeune fille.....» Il fut interrompu
par le bruit occasionné par des pieds de chevaux dont le nombre et la
rapidité faisaient trembler la terre devant eux, et à la tête desquels le
chevalier noir entra dans la lice: une troupe d'hommes d'armes le suivait,
et chaque cavalier était armé de pied en cap.--«Je viens trop tard, dit-il,
promenant ses regards autour de lui: ce Bois-Guilbert m'appartenait.
Était-ce à toi, Ivanhoe, de te charger de cette aventure; à toi, qui te
tiens à peine sur tes arçons? Le ciel, ô mon souverain! répliqua Ivanhoe, a
frappé ce superbe; il eût été trop honoré de mourir de votre main.»--«Que
la paix soit avec lui! dit Richard en regardant le corps gisant sur le
sable; c'était un courtois chevalier, et comme un chevalier il est mort
dans son armure. Mais le temps presse: Bohun, fais ton devoir!» Un des
chevaliers qui composait la suite du roi s'avança, et, mettant la main sur
l'épaule de Malvoisin: «Je t'arrête, dit-il; tu es accusé de
haute-trahison.»
Le grand-maître jusqu'alors était resté immobile d'étonnement à l'aspect
de cette troupe de guerriers; il se remit, et la parole lui revint: «Qui
a l'audace de porter la main sur un chevalier du Temple de Sion, dans
l'enceinte même de sa propre commanderie, et en présence du
grand-maître? De quelle autorité se permet-on un pareil outrage?»--«Par
la mienne, répliqua le chevalier; c'est moi qui l'arrête, moi Henri
Bohun, comte d'Essex, lord haut constable d'Angleterre.»--«Et il arrête
Malvoisin, dit le roi levant sa visière, par l'ordre de Richard
Plantagenet, ici présent. Conrad Mont-Fichet, il est heureux pour toi de
n'être point né mon sujet; pour toi, Malvoisin, attends-toi de mourir
avec ton frère Philippe avant que le monde soit plus vieux d'une
semaine[26].»--«Je résisterai à ta sentence, dit le
grand-maître.»--«Orgueilleux templier, dit le roi, tu ne le peux; lève
les yeux et regarde le royal étendard qui flotte sur les tours au lieu
de la bannière de ton ordre. De la prudence, Beaumanoir; ne fais point
une vaine résistance. Ta main est dans la gueule du lion.»--«J'en
appellerai à Rome, dit le grand-maître, contre cette usurpation des
immunités et des priviléges de notre ordre.»--«Soit, répondit le roi;
mais, pour l'amour de toi, je te conseille de ne me plus parler
d'usurpation. Dissous ton chapitre; va-t'en avec tes compagnons, et
cherche quelque commanderie, si c'est possible d'en trouver une qui ne
soit pas un réceptacle de traîtres et de conspirateurs contre le roi
d'Angleterre, à moins que tu ne préfères rester pour jouir de notre
hospitalité et admirer notre justice.»--«Être un hôte dans une maison où
je devrais commander, répliqua le templier, jamais! Chapelains, entonnez
le psaume: _Quare fremuerunt gentes!_... Chevaliers, écuyers, milice du
Temple saint, tenez-vous prêts à suivre la bannière du Baucéan!»
Note 26: Il me semble que M. Defauconpret n'a pas bien rendu cette
phrase si caractéristique, en lui substituant l'expression commune
«avant que huit jours soient écoulés.» A. M.
Le grand-maître prononça ces mots avec autant de dignité qu'en eût mis le
roi d'Angleterre lui-même, et inspira du courage à ses compagnons étonnés
et stupéfaits. Ils se pressèrent autour de lui comme des moutons autour du
chien qui les garde, lorsqu'ils entendent hurler un loup; mais ils étaient
loin d'en avoir la timidité: leurs sourcils froncés marquaient
l'indignation, et au défaut de leur langue qu'ils enchaînaient, leurs yeux
lançaient la menace: ils sortirent tous ensemble de la lice et formèrent un
front terrible hérissé de lances. Les manteaux blancs des chevaliers s'y
faisaient remarquer parmi leurs partisans vêtus d'habits d'une sombre
couleur, comme la frange colorée et brillante d'un nuage obscur[27]. La
multitude qui avait poussé des clameurs de réprobation, devint calme et
silencieuse à l'aspect de ce corps formidable et vaillant, et se retira à
une certaine distance en arrière devant leur ligne imposante.
Note 27: Cette belle comparaison est omise dans la traduction de M.
Defauconpret. A. M.
Dès que le comte d'Essex vit leur contenance et leur phalange serrée, il
piqua son cheval de bataille, et courut à toute bride se mettre à la tête
de sa troupe pour faire front à cette masse formidable. Richard, comme s'il
était fier du danger que provoquait sa présence, s'avança seul, et galopant
sur la ligne des templiers, il criait à voix haute: «Sires chevaliers,
parmi tant de braves que vous êtes, s'en trouve-t-il un qui veuille rompre
une lance avec Richard? Milice du Temple saint, vos dames ont le teint bien
hâlé, s'il n'en est point une seule qui soit digne d'une lance brisée en
son honneur.»
«Les frères du Temple saint, dit le grand-maître poussant son cheval en
avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane; Richard
d'Angleterre ne trouvera pas un templier qui, en ma présence, croisera sa
lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront les juges
de notre querelle, et c'est à eux seuls que nous nous en remettrons, pour
savoir si un prince chrétien a bien agi en s'attachant à la cause que tu
viens d'embrasser. Ne nous attaque point, et nous sommes prêts à nous
retirer sans vous attaquer. Nous laissons à ton honneur le soin des armes
et des biens de notre ordre, que nous abandonnons, et à ta conscience le
scandale et l'injure dont la chrétienté t'est redevable aujourd'hui.» À ces
mots, et sans attendre de réponse, le grand-maître donna le signal du
départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d'un caractère
sauvage, dont se servaient ordinairement les templiers en campagne. Ils
rompirent la ligne, puis se formèrent en colonne; ils partirent à pas lents
et serrés, autant qu'il était possible aux chevaux, comme pour montrer que,
s'ils se retiraient, c'était pour obéir à l'ordre de leur grand-maître, et
non par crainte. «Par l'éclat du front de Notre-Dame! dit le roi Richard,
c'est dommage que ces templiers ne soient pas si sûrs qu'ils sont vaillans
et disciplinés.» La foule, comme un roquet timide qui attend pour aboyer
que l'objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les
templiers qui s'éloignaient.
Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rébecca ne vit et
n'entendit rien, dans les bras de son vieux père qui la serrait contre son
sein, privée de ses sens, égarée, et n'étant point encore sûre du
changement de scène qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'Isaac la rendit
bientôt à elle.
«Allons, dit-il, ma chère fille, trésor que je viens de recouvrer,
allons nous jeter aux pieds du bon jeune homme.»--«Non, repartit
Rébecca, non, non, non; je n'oserais lui parler en ce moment. Hélas! je
lui dirais peut-être plus que... Non, mon père, fuyons sur l'heure ce
lieu dangereux.»--«Quoi! ma fille, dit Isaac, quitter si brusquement
celui qui, la lance à la main, et le bouclier au bras, a volé comme le
brave des braves à ta délivrance, ne faisant nul cas de la vie, toi la
fille d'un peuple étranger! C'est un service digne d'une reconnaissance
éternelle.»
«C'est, c'est... une reconnaissance éternelle... sans bornes, une
reconnaissance.... Il recevra mes remerciemens au delà... mais pas à
présent... Par l'amour de ta bien-aimée[28] Rachel, mon père, rends-toi
à ma prière... pas à présent.»--«Mais, dit Isaac en insistant, on dira
que des chiens sont plus reconnaissans que nous.»--«Ne voyez-vous donc
pas, mon bien-aimé père, qu'il est à cette heure avec le roi Richard, et
que...»--«Cela est vrai, bonne et prudente Rébecca, partons d'ici!
partons d'ici!... Il manquera d'argent, car il arrive de Palestine, et
même, comme on le dit, de prison, et il ne manquera pas de prétexte pour
m'en arracher, ne serait-ce que mon simple trafic avec son frère Jean.
Allons-nous-en, ma fille, allons-nous-en.»
Note 28: Image charmante et biblique omise par M. Defauconpret.
L'aimable Rachel jetée dans le fond de ce tableau y produit le plus
doux effet. Rachel en hébreu signifie, si je ne me trompe, _brebis de
Dieu_. D'où vient que ce traducteur trouble pour ainsi dire la paix
de cette tendre prière de Rébecca par cette phrase parasite, un
anathème: _Que le dieu de Jacob me punisse s'il ne la possède pas
tout entière!_ A. M.
Et à son tour, pressant sa fille de sortir, il s'en alla avec elle; et
comme il l'avait déjà prévu, il la conduisit dans la maison du rabbin
Nathan. Les événemens de la journée, dont la juive n'avait point rempli la
moindre partie, avaient à peine attiré l'attention de la populace, qui ne
s'aperçut point de son départ, tout occupée qu'elle était du chevalier
noir. La foule remplissait les airs de ces cris: «Vive Richard
Coeur-de-Lion! Mort aux templiers usurpateurs!» «Malgré toute cette
apparence de loyauté, dit Ivanhoe au comte d'Essex, le roi a fort bien fait
de prendre ses précautions en gardant auprès de lui ta personne, et en
s'entourant de tes fidèles compagnons.» Le comte sourit et secoua la tête.
«Brave Ivanhoe, toi qui connais si bien notre maître, dit-il, penses-tu que
ce soit lui qui ait pris cette précaution? Je marchais sur York, ayant eu
connaissance que le prince Jean y avait rassemblé le gros de ses partisans,
lorsque je rencontrai le roi Richard qui, de même qu'un véritable chevalier
errant, arrivait au galop pour terminer l'aventure du templier et de la
juive, et cela par la seule force de son bras; et je l'accompagnai avec ma
troupe, bien qu'il ne le voulût pas.»
«Et qu'y a-t-il de nouveau à York, brave comte? dit Ivanhoe. Les rebelles
s'attendent-ils à nous y voir?»--«Pas plus que la neige de décembre
n'attend le soleil de juillet, dit le comte; ils sont dispersés; et qui
pensez-vous qui nous apporta cette nouvelle? ce fut Jean lui-même.»--«Le
traître! l'ingrat! l'insolent traître! dit Ivanhoe; Richard n'a-t-il pas
donné des ordres pour qu'on l'arrête?»--«Il l'a reçu, répondit le comte,
comme s'il l'eût rencontré après une partie de chasse; mais remarquant les
regards d'indignation que nous attachions sur le prince: «Tu vois, mon
frère, dit-il, que j'ai avec moi des hommes exaspérés. Tu feras bien
d'aller trouver notre mère, de lui porter les témoignages de ma
respectueuse affection, et de rester auprès d'elle jusqu'à ce que les
esprits soient un peu pacifiés.»--«Et c'est là tout ce qu'il a dit?
répliqua Ivanhoe. Ne dirait-on pas que ce prince appelle la trahison par sa
clémence?»
«Oui, sans doute, dit le comte, comme celui-là appelle la mort, qui se
présente au combat avec une blessure qui n'est pas encore guérie.»--«Fort
bien répliqué, dit Ivanhoe; rappelez-vous cependant que ce n'est que ma vie
que je hasardais, au lieu que Richard compromettait le bien-être de ses
sujets.»
«Ceux qui se montrent aussi insoucians à l'égard de leurs propres intérêts,
répondit d'Essex, font rarement attention à ceux des autres. Mais
hâtons-nous de nous rendre au château, car Richard se propose de punir
quelques uns des agens subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait
pardonné à celui qui en était le chef.»
D'après les procédures qui eurent lieu à cette occasion, et qui sont
rapportées tout au long dans le manuscrit de Wardour, il paraît que Maurice
de Bracy passa la mer, et entra au service de Philippe de France. Quant à
Philippe de Malvoisin, et à son frère Albert, ils furent exécutés, tandis
que Waldemar Fitzurse, qui avait été l'ame de la conspiration, n'encourut
d'autre peine que celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur
de qui elle avait été organisée, ne reçut même pas de reproches de la part
de son frère. Au reste, personne ne plaignit les deux Malvoisin, qui
subirent une mort qu'ils n'avaient que trop justement méritée par plusieurs
actes de fausseté, de cruauté et d'oppression.
Peu de temps après le combat judiciaire, le Saxon Cedric fut mandé à la
cour de Richard, qui la tenait alors à York, dans la vue de rétablir
l'ordre au sein des comtés où il avait été troublé par l'ambition de son
frère. Cedric pesta et tempêta plus d'une fois en recevant ce message;
néanmoins il ne refusa pas de se rendre. Au fait, le retour de Richard
avait mis fin à toutes les espérances qu'il avait conçues de rétablir la
dynastie saxonne sur le trône d'Angleterre; car quelque force qu'ils
eussent pu parvenir à organiser, en supposant qu'une guerre civile eût
éclaté, il était évident qu'il n'y avait aucun heureux résultat à espérer
dans un moment où la couronne ne pouvait être disputée à Richard, jouissant
de la plus grande popularité, tant par ses qualités personnelles que par
ses exploits militaires, quoique les rênes de son gouvernement fussent
tenues avec une insouciance et une légèreté qui se rapprochaient tantôt
d'un excès d'indulgence, tantôt d'un odieux despotisme.
D'ailleurs il n'avait pu échapper à l'observation de Cedric, quelque
révoltante qu'elle lui parût, que son projet d'une union complète et
absolue entre les individus qui composaient la nation saxonne, par le
mariage de Rowena et d'Athelstane, était maintenant devenue impossible à
cause du renoncement des deux parties intéressées. D'ailleurs, c'était là
un événement que, dans son zèle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni
prévu ni pu prévoir; et même lorsque l'espèce d'éloignement de l'un pour
l'autre se fut manifesté d'une manière aussi claire, et pour ainsi dire
aussi publique, il pouvait à peine se figurer qu'il fût possible que deux
personnes saxonnes de nation pussent ne pas sacrifier leurs sentimens
personnels, et ne pas former une alliance aussi nécessaire au bien général
de la nation. Mais le fait n'en était pas moins certain. Rowena avait
toujours témoigné une sorte d'aversion pour Athelstane, et maintenant
celui-ci ne s'était pas expliqué moins positivement en déclarant qu'il ne
donnerait plus de suite à la demande qu'il avait formée de la main de
Rowena. Ainsi l'obstination naturelle de Cedric céda à de pareils
obstacles, et recula devant l'idée d'avoir à conduire à l'autel, tenant
l'un et l'autre de chaque main, deux êtres qui ne se laissaient traîner
qu'avec la plus grande répugnance. Il fit néanmoins une dernière et
vigoureuse attaque contre Athelstane; mais il trouva ce rejeton ressuscité
de la royauté saxonne occupé, comme le sont de nos jours certains
gentilshommes campagnards, à une guerre furieuse et opiniâtre avec le
clergé.
Il paraît qu'après toutes les menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond,
l'esprit de vengeance d'Athelstane, cédant partie à son arrogance
naturelle, partie aux prières de sa mère Édith, attachée comme beaucoup
d'autres dames de cette époque à l'ordre du clergé, avait borné son
ressentiment en faisant enfermer l'abbé et ses moines dans le château de
Coningsburgh[29], pour y être soumis à une diète rigoureuse pendant trois
jours. L'abbé, qu'une telle atrocité avait mis en fureur, menaça le noble
Athelstane d'une excommunication, et il dressa une liste horrible des
souffrances d'entrailles ou d'estomac qu'il avait endurées lui et ses
moines, par suite de l'emprisonnement tyrannique et injuste qu'ils avaient
subi. Athelstane avait la tête si remplie des moyens de résister à la
persécution monacale, que Cedric reconnut ne plus y trouver de place pour
aucune autre idée. Lorsque le nom de Rowena fut prononcé, l'ami de Cedric
le pria de lui laisser vider une pleine coupe de vin à la santé de la belle
Saxonne et à celle de celui qui devait être bientôt son époux, c'est-à-dire
Ivanhoe. C'était donc un cas désespéré, il n'y avait plus rien à faire
d'Athelstane; ou, pour parler comme Wamba, en employant sa phrase saxonne
arrivée jusqu'à nous, c'était un coq qui ne voulait plus se battre.
Note 29: Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer à ceux de nos
lecteurs qui ne le sauraient point, que le mot saxon _Coningsburgh_
veut dire _château du roi_: ce qui rappelle le nom de Koenisberg, une
des villes ou résidences royales de Prusse. _Templestowe_ signifie
également _demeure du Temple_. A. M.
Il ne restait plus, entre Cedric et la détermination que les deux amans
avaient prise, qu'à lever deux obstacles: d'abord, l'obstination du tuteur
de la belle, et puis son inimitié contre la race normande. Le premier
sentiment s'affaiblissait par degrés au moyen des caresses de sa pupille,
et en songeant à l'orgueil qu'il pouvait tirer de la renommée de son fils;
d'ailleurs, il n'était pas insensible à l'honneur d'allier son sang à celui
d'Alfred, lorsque la race d'Édouard le confesseur abjurait pour jamais la
couronne. L'aversion de Cedric contre la dynastie des rois normands
diminuait aussi; d'abord en considérant l'impossibilité d'en délivrer
l'Angleterre, sentiment qui donnait de la loyauté au sujet; ensuite par les
égards personnels du roi Richard, qui, suivant le manuscrit de Wardour,
flatta si bien l'humeur sauvage de Cedric, qu'avant que celui-ci eût passé
une semaine à sa cour, il avait donné son consentement au mariage de sa
pupille Rowena avec son fils Wilfrid d'Ivanhoe.
L'union de notre héros, ainsi approuvée par son père, fut célébrée dans le
plus auguste des temples, la noble cathédrale d'York. Le roi lui-même y
assista, et la bienveillance qu'il témoigna en cette occasion, ainsi que
dans plusieurs autres, à ses sujets saxons, jusqu'ici opprimés, leur donna
plus d'espoir d'être traités moins sévèrement et de voir leurs droits enfin
respectés, sans être de nouveau exposés aux chances d'une guerre civile. Le
clergé romain déploya toutes ses pompes en cette mémorable solennité.
Gurth demeura attaché en qualité d'écuyer à son jeune maître, qu'il avait
servi avec tant de fidélité; et le courageux Wamba, paré d'un nouveau
bonnet de fou et d'une plus ample garniture de sonnettes d'argent, passa de
même au service d'Ivanhoe, avec le consentement du père de ce dernier. Le
gardeur de pourceaux et le jovial bouffon, ayant tous deux partagé les
périls et l'adversité de Wilfrid, demeurèrent près de lui pour aussi
partager les avantages de sa prospérité.
Outre cette faveur accordée aux gens de Cedric, on invita les Normands et
les Saxons de haut parage à la célébration de cette brillante alliance; et,
depuis cette époque, les deux races se sont tellement mêlées et
identifiées, qu'il ne serait plus possible de les distinguer. Cedric vécut
assez long-temps pour voir cette fusion accomplie; car, à mesure que les
deux peuples se mirent davantage en rapport et formèrent des liens de
parenté, les Normands affaiblirent leur orgueil et les Saxons devinrent
plus civilisés. Ce ne fut néanmoins que cent ans après, c'est-à-dire sous
le règne d'Édouard III, que la nouvelle langue, nommée anglaise, fut parlée
à la cour de Londres, et que toute distinction hostile de Normand et de
Saxon disparut entièrement.
Le surlendemain de cet heureux hyménée, lady Rowena fut informée par sa
suivante Elgitha, qu'une damoiselle demandait à être admise en sa présence,
et désirait lui parler sans témoin. Rowena étonnée, balança d'abord; mais
ensuite, emportée par la curiosité, elle finit par ordonner que l'étrangère
fût introduite, et que toutes les suivantes demeurassent à l'écart un
moment.
La jeune personne entra: sa figure était noble et imposante; un long
voile blanc la couvrait sans la cacher, et relevait l'élégance de sa
parure, ainsi que la majesté de son maintien. Elle se présenta d'un air
mêlé de respect et d'une assurance réservée, sans paraître chercher à
gagner la faveur de celle à qui elle venait parler. Rowena, toujours
disposée à accueillir les réclamations et à écouter les voeux des
autres, se leva, et eût conduit la belle étrangère à un siége voisin, si
un coup d'oeil jeté sur Elgitha, seule témoin jusqu'alors de la
conférence, n'eût invité celle-ci, à avancer le siége, et puis à se
retirer; ce qui eut lieu sur-le-champ, bien qu'un peu à regret. Ce fut
alors que l'inconnue, à la grande surprise de lady Rowena, fléchit un
genou devant elle, baissa le front et le pressa de ses mains; puis,
malgré la résistance de la pupille de Cedric, lui baisa le pan de sa
tunique éblouissante.
«Que signifie cela, dit la nouvelle épouse, et pourquoi me rendez-vous
l'objet d'un respect si étrange?»--«Parce que c'est à vous, digne compagne
d'Ivanhoe, dit Rébecca en se relevant, et reprenant la dignité tranquille
de ses manières; parce que c'est à vous que je puis, légalement et sans
crainte de reproches, offrir le tribut de reconnaissance que je dois à
votre digne époux. Je suis... oubliez la hardiesse avec laquelle je suis
venue vous présenter l'hommage de mon pays... je suis une juive infortunée
pour qui le nouveau compagnon de votre destinée a exposé sa vie en champ
clos, à Templestowe.»
«Damoiselle, repartit Rowena, Wilfrid, en ce jour de glorieuse mémoire, n'a
fait que payer à demi la dette que vos soins charitables l'avaient induit à
contracter lorsqu'il était blessé et malheureux. Parlez, y a-t-il quelque
chose en quoi lui et moi nous puissions vous servir?»--«Rien, dit Rébecca
dans un calme enchanteur; à moins qu'il ne vous plaise de lui transmettre
mon adieu plein de reconnaissance.»--«Vous quittez donc l'Angleterre,» dit
Rowena revenue à peine de la surprise que lui avait causée cette visite
inattendue.--«Oui, noble dame, et avant que la lune change: mon père a un
frère puissant auprès de Mahomet-Boaldi, roi de Grenade; nous allons le
retrouver, certains de vivre en paix et protégés, en payant le tribut que
les Moslems exigent du peuple hébreux.»
«Ne trouveriez-vous pas le même appui en Angleterre? dit Rowena. Mon
époux possède la faveur du roi, et le roi lui-même est juste et
généreux.»--«Je n'en doute point, noble dame, dit Rébecca, mais le
peuple en Angleterre est orgueilleux, querelleur, ami des troubles, et
toujours prêt à plonger le glaive dans le coeur de son voisin. Ce n'est
pas un lieu sûr pour les enfans d'Abraham. Ephraïm est une colombe
timide; Issachar, un serviteur trop accablé de travaux et de peines. Ce
n'est point dans un pays de guerre et de sang, environné d'ennemis et
déchiré par les factions intérieures, qu'Israël peut espérer le repos,
après avoir été errant et dispersé depuis tant de siècles.»--«Mais vous,
jeune fille, dit Rowena, vous ne pouvez rien craindre. Celle qui a
nourri le lit malade d'Ivanhoe[30], continua la princesse avec
enthousiasme, n'a rien à redouter en Angleterre, où les Saxons et les
Normands se disputeront le privilége de l'honorer.»
Note 30: _She who nursed the sick bed of Ivanhoe_, est une si
heureuse, quoique hardie, métaphore, que nous croyons devoir la
hasarder dans notre langue. Nous ne pensons pas que M. Defauconpret
l'ait rendue par cet équivalent: «Celle qui donna des soins si
touchans à Ivanhoe.» A. M.
«Ce discours est beau, noble dame, et votre proposition plus belle
encore. Mais je ne puis l'accepter; il existe entre nous un abîme que
nous ne saurions franchir: notre éducation, notre foi, tout s'oppose à
ce qu'il soit comblé. Adieu, mais avant que je vous quitte accordez-moi
une grace; levez ce voile, qui me dérobe vos traits dont la renommée
parle si haut.»--«Ils ne méritent point d'arrêter les regards, dit
Rowena; mais espérant la même faveur de celle qui me visite, je me
découvrirai pour elle.»
Elle souleva effectivement son voile, et, soit par timidité, soit par le
sentiment intime de sa beauté, la jeune princesse rougit, et cette rougeur
se manifesta à la fois sur ses joues, son front, son cou et son sein
virginal. Rébecca rougit également, mais ce ne fut qu'un instant; et
maîtrisée par de plus fortes émotions, cette sensation s'évanouit comme le
nuage pourpré qui change de couleur quand le soleil descend sous l'horizon.
«Noble dame, dit-elle à lady Rowena, les traits que vous avez daigné me
montrer vont demeurer long-temps dans ma mémoire. La douceur et la bonté y
règnent; et si une teinte de la fierté ou des vanités mondaines peut
s'allier avec une expression si aimable, comment pourrions-nous regretter
que ce qui est de terre[31] conserve quelques traces de son origine?
Long-temps, long-temps je me rappellerai vos traits, et je bénis le ciel de
laisser mon digne libérateur uni à....» Elle s'arrêta court, et ici ses
yeux se remplirent de larmes: elle les essuya vite, et répondit à la
touchante question de Rowena qui lui demandait si elle se trouvait mal:
«Non, je me trouve bien, mais mon coeur se gonfle lorsque je songe à
Torquilstone, et au champ clos de Templestowe. Adieu; cependant il me reste
une dernière prière à vous faire: acceptez cette cassette, et ne dédaignez
pas ce qu'elle contient.» La princesse ouvrit alors le petit coffre
d'ivoire enrichi d'ornemens, et y trouva un collier et des boucles
d'oreilles en diamans qui étaient d'une valeur inexprimable.
Note 31: Le premier interprète met ici un «vase de terre,» au lieu de
la forme terrestre de la femme. Nous croyons que c'est affaiblir
l'idée de l'original. A. M.
«Il est impossible, dit Rowena en voulant rendre la cassette, que j'accepte
un présent d'un si grand prix.»--«Conservez-le, noble dame, répondit
Rébecca; vous possédez le pouvoir, la grace, le crédit, l'influence; nous
n'avons pour nous que la richesse, source de notre force et de notre
faiblesse. La valeur de ces bagatelles multipliée dix fois n'aurait pas le
même empire que le moindre de vos souhaits. Le présent est donc peu de
chose pour vous et moins encore pour moi qui m'en vais. Permettez-moi de
penser que vous ne partagez point les injustes préjugés de votre nation à
l'égard de mes coreligionnaires. Croyez-vous que je prise ces pierres
brillantes plus que ma liberté, ou que mon père les estime plus que la vie
et l'honneur de sa fille? Acceptez-les, noble dame; elles n'ont aucune
valeur pour moi, qui ne porterai plus de semblables joyaux.»
«Vous êtes donc malheureuse, dit Rowena frappée du ton avec lequel Rébecca
venait de prononcer ces dernières paroles. Oh! demeurez avec nous, les avis
d'hommes pieux vous tireront de votre croyance et vous feront renoncer à
votre loi si funeste: alors je deviendrai une soeur pour vous.»--«Non, dit
Rébecca avec cette mélancolie tranquille et douce qui régnait dans ses
accens et sur ses traits angéliques: je ne saurais quitter la foi de mes
pères, comme un vêtement non approprié au climat où je veux habiter;
cependant je ne serai pas malheureuse; celui à qui je consacre désormais ma
vie deviendra mon consolateur, si je remplis sa volonté.»--«Votre nation
a-t-elle donc des couvens, et vous proposez-vous de vous y retirer?» lui
demanda Rowena.--«Non, certes, noble dame, reprit la juive; mais parmi
nous, depuis le temps d'Abraham jusqu'à nos jours, nous avons eu de saintes
femmes qui ont élevé toutes leurs pensées vers le ciel, et se sont dévouées
au soulagement de l'humanité en soignant les malades, secourant les
nécessiteux et consolant les affligés. Rébecca ira se mêler parmi elles;
dites-le à votre noble époux, s'il lui arrive de s'enquérir du sort de
celle qui lui sauva la vie.»
On remarqua un tremblement involontaire dans la voix de Rébecca, et une
expression de tendresse qui en disait peut-être plus qu'elle ne voulait en
faire entendre. Elle se hâta de prendre congé de la princesse. «Adieu,
dit-elle: puisse le père commun des juifs et des chrétiens répandre sur
vous ses plus saintes bénédictions: le navire qui nous attend lèvera
l'ancre avant que nous puissions gagner le port.»
Elle sortit de l'appartement, laissant la belle Saxonne étonnée, comme si
elle avait eu quelque vision, comme si une ombre avait passé devant ses
yeux. Rowena fit part de ce singulier entretien à son époux, qui en garda
une vive impression. Il vécut long-temps heureux avec sa digne compagne,
car ils étaient unis l'un à l'autre par une tendre affection, qui
s'augmenta encore avec leurs années, et prit une nouvelle force par le
souvenir des obstacles qu'ils avaient eus à surmonter. Cependant ce serait
porter trop loin la curiosité, que de demander si le souvenir de la beauté
et des généreux soins de Rébecca s'offrit plus fréquemment à la pensée
d'Ivanhoe que la noble descendante d'Alfred ne l'aurait désiré.
Wilfrid se distingua au service de Richard, et fut comblé des faveurs du
monarque. Il se serait probablement encore élevé plus haut sans la mort
prématurée de l'héroïque monarque devant le château de Chaluz près de
Limoges. Avec ce prince généreux, mais téméraire et romanesque,
s'évanouirent tous les projets que son ambition avait conçus; et on peut
lui appliquer, avec un léger changement, ce que Johnson a dit de
Charles XII: Son sort fut d'aller se faire tuer par une main vulgaire au
pied d'une petite forteresse en pays étranger; il laissa un nom qui fit
trembler le monde, pour ne servir qu'à donner une haute leçon de morale, ou
bien à figurer dans un roman.