TRANSPORTONS NOUS maintenant à l'extérieur du château ou de la commanderie
de Templestowe, vers l'heure à laquelle le sort, ou dé sanglant devait être
jeté, pour décider de la vie ou de la mort de Rébecca. Tout était en émoi,
tout était en mouvement. On eût dit que toutes les campagnes environnantes
étaient demeurées désertes, et que leurs habitans s'étaient rendus à
quelque fête de village, ou à quelque repas champêtre. Mais le plaisir
inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier à ces
siècles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les
duels, dans les tournois, on fût habitué au spectacle barbare de chevaliers
renversés les uns par les autres. De même, de nos jours, où la science des
moeurs est plus répandue et mieux comprise, l'exécution d'un criminel, un
assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemblée de réformateurs
radicaux, attire, non sans un extrême danger de leur part, une foule
immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans
l'événement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adoptée, et
si les héros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs
insurrections, des pierres à fusil ou des tas de fumier.
Les regards de cette immense multitude assemblée étaient dirigés sur la
porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la
procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les
alentours de la lice appartenant à l'établissement. Cet enclos avait été
fait sur un terrain adjacent à la commanderie, qu'on avait soigneusement
nivelé pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques
des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithéâtre, était
entouré de palissades: et comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir
des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des
galeries et des banquettes pour la commodité des spectateurs.
Dans la circonstance actuelle on avait placé à l'extrémité orientale un
trône destiné au grand-maître, avec des siéges à l'entour pour les
commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'étendard
sacré, appelé _le Baucéan_, qui était l'enseigne de l'ordre, comme son nom
était le cri de ralliement.
À l'autre extrémité de la lice s'élevait une pile de fagots, arrangés
autour du poteau, profondément enfoncé dans la terre, de manière à laisser
un espace pour que la victime destinée à être consumée pût entrer dans le
cercle fatal, et être attachée au poteau avec les chaînes qui y étaient
suspendues. À côté de cet appareil de mort se tenaient debout quatre
esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus
en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme
des esprits infernaux occupés à leurs exercices diaboliques. Ces quatre
hommes restaient immobiles, excepté que de temps en temps celui qui
paraissait être leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de déplacer
ce qui devait servir d'aliment à la flamme du bûcher. Ils ne regardaient
point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent
des spectateurs, et ne penser à autre chose qu'à s'acquitter de leur
devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient
leurs grosses lèvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils
souriaient déjà à l'idée de la tragédie qui allait avoir lieu, les paysans
épouvantés pouvaient à peine s'empêcher de penser qu'ils étaient les
esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui,
attendu que le temps de la société était expiré, se tenaient prêts à
assister à son châtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et
se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de
trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de
lui donner plus que son dû.
«N'avez-vous pas entendu dire, père Dennet, dit un paysan à un vieillard,
que le diable a emporté le corps du thane saxon Athelstane de
Coningsburgh?»--«Oui, répondit le vieillard, mais aussi il a été obligé de
le rapporter, grâce à Dieu et à saint Dunstan.»
«Comment cela?» dit un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert, brodé en or,
et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe et qui
indiquait sa profession. Ce ménestrel paraissait être d'un rang au dessus
du vulgaire; car, outre son vêtement brodé, il avait à son cou une chaîne
d'argent, à laquelle était suspendu le _wrest_, ou la clef dont il se
servait pour accorder sa harpe. À son bras droit était une plaque d'argent,
sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille à laquelle il
était attaché, on lisait simplement le mot _Sherwood_ qui y était gravé.
«Que voulez-vous dire?» demanda-t-il en se mêlant à la conversation des
paysans; «je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charmé
d'en trouver deux.»
«C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la
mort d'Athelstane de Coningsburgh....»--«Cela est impossible, dit le
ménestrel, car je l'ai vu bien en vie, à l'assaut d'armes d'Ashby de la
Zouche.»--«Mort cependant il était, dit le jeune paysan, et même on en a
fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter
pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un
superbe banquet d'obsèques, et fêtes de funérailles au château de
Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...»
«Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand
malheur, car l'antique sang saxon...»--«Mais votre histoire, mes amis,
votre histoire?» dit le ménestrel d'un air d'impatience.
«Oui, oui, raconte-nous cette histoire,» dit un gros moine, appuyé sur une
perche qui tenait le milieu entre un bourdon de pèlerin et un gros bâton,
et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; «votre histoire,
dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps à
perdre.»
«Eh bien donc, plaise à votre révérence, dit Dennet; un ivrogne de prêtre
vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...»--«Il ne plaît pas à ma
révérence, répondit l'homme d'église, qu'il existe un animal tel qu'un
prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laïque se permette d'en
parler. Sois honnête, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé
dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes
chancelantes, comme si l'estomac était surchargé de vin nouveau; je l'ai
éprouvé moi-même.»
«Eh bien donc, reprit le père Dennet, un saint homme vint rendre visite au
sacristain de Saint-Edmond; une espèce de prêtre braconnier, qui tue la
moitié des daims qui sont volés dans la forêt, qui aime mieux le glouglou
de la bouteille que le tintin de la cloche de l'office, et qui préfère une
tranche de jambon à dix feuillets de son bréviaire; du reste un bon vivant,
un joyeux convive, qui manie un bâton, tend un arc, et danse une ronde
aussi bien que qui que ce soit dans l'Yorkshire.»
«Cette dernière phrase, Dennet, dit le ménestrel, t'a sauvé une côte ou
deux.»--«Oh! je ne crains rien, dit Dennet; je suis vieux et un peu raide;
mais, quand j'ai combattu à Doncaster pour le bélier et sa clochette...»
«Mais l'histoire, ton histoire, mon ami,» répéta le ménestrel.--«Eh bien!
l'histoire, la voici, dit Dennet; c'est tout simplement qu'Athelstane de
Coningsburgh a été enterré à Saint-Edmond.»--«C'est un mensonge, et un gros
mensonge, dit le moine, car je l'ai vu porter à son château de
Coningsburgh.»
«Eh bien! racontez donc l'histoire vous-même, dit Dennet, en se tournant
d'un air de mauvaise humeur de se voir ainsi contrarié; et ce ne fut
qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le ménestrel parvinrent à lui
faire reprendre le fil de son histoire. Ces deux frères sobres, puisque le
révérend père veut absolument qu'ils le fussent, dit-il, avaient passé une
bonne partie de la journée à boire de l'eau, du vin, que sais-je? quand
tout à coup ils entendirent un profond gémissement, un grand bruit de
chaînes, et le spectre d'Athelstane dans l'appartement en disant: Ô vous,
bergers infidèles...»
«C'est faux, dit le moine en l'interrompant, il n'a rien dit.»--«Oh, oh!
frère Truck, dit le ménestrel en tirant le moine à part, vous venez de
lancer un autre lièvre, à ce que je vois.»--«Je dis, Allan-a-dale, reprit
l'ermite, que j'ai vu Athelstane de Coningsburgh aussi distinctement que
les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Il était couvert de son
linceul, et exhalait une odeur de sépulcre. Un tonneau de vin des Canaries
ne l'effacerait pas de ma mémoire.»
«Bah! dit le ménestrel, c'est pour te moquer de moi que tu me dis
cela.»--«Dis que je suis un menteur, répliqua le moine, s'il n'est pas
vrai que je lui ai porté un coup avec mon bâton, qui aurait suffi pour
terrasser un boeuf, et que le bâton a passé à travers son corps comme si
c'eût été une colonne de fumée.»--«Par saint Hubert! dit le ménestrel,
voilà une histoire bien étonnante, et bien propre à être mise en ballade
sur l'air ancien de: _Quel chagrin pour un vieux moine!_»
«Riez, si vous voulez, dit frère Truck; mais si jamais tu m'attrapes à
chanter une pareille ballade, je consens qu'un nouveau spectre ou le diable
m'emporte avec lui, tête première. Non, non, je pris tout de suite la
résolution d'assister à quelque bonne oeuvre, comme de voir brûler une
sorcière, ou un combat de jugement de Dieu, ou quelque autre acte
méritoire.
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'église de
Saint-Michel de Templestowe, vénérable édifice, situé dans un hameau, à
quelque distance de la commanderie, vint mettre fin à leurs discours. Ces
sons lugubres parvenaient successivement à l'oreille, ne laissant qu'un
intervalle suffisant pour que celui que l'on venait d'entendre se perdît
dans le lointain, avant qu'il fût remplacé par un autre. Ce signal
solennel, qui annonçait l'approche de la cérémonie, répandit la terreur
dans toute l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la commanderie,
s'attendant à voir paraître le grand-maître, le champion et la criminelle.
Enfin le pont-levis se baissa, les portes s'ouvrirent, et un chevalier,
portant le grand étendard de l'ordre, sortit du château, précédé de six
trompettes, et suivi des chevaliers commandeurs, marchant deux à deux.
Venait ensuite le grand-maître, monté sur un superbe cheval, dont le
harnais était de la plus grande simplicité. Derrière lui était Brian de
Bois-Guilbert, armé de pied en cap, mais néanmoins sans lance, bouclier, ni
épée, que portaient deux écuyers qui le suivaient. Son visage, quoique
ombragé en partie par une longue plume qui flottait sur son casque,
annonçait un coeur violemment agité de diverses passions, parmi lesquelles
on pouvait distinguer l'orgueil qui combattait contre l'irrésolution. Il
était empreint d'une pâleur extraordinaire comme un homme qui n'a pas dormi
de plusieurs nuits. Néanmoins il conduisait son coursier avec l'aisance et
la grâce ordinaire qui convenait à la meilleure lance de l'ordre du Temple.
Dans son ensemble il avait l'air imposant; mais, en l'examinant avec
attention, on lisait sur ses traits farouches quelque chose qui faisait
involontairement détourner les yeux.
À ses côtés étaient Conrad de Mont-Fichet et Albert de Malvoisin, qui
faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils étaient en costume de
paix, portant les vêtemens blancs de l'ordre. Après eux venaient les autres
chevaliers compagnons du Temple, avec une longue suite d'écuyers et de
pages, vêtus de noir, et qui aspiraient à l'honneur de devenir un jour
chevaliers de l'ordre. Enfin ces néophytes étaient suivis d'une troupe de
gardes portant la même livrée, et armés de pertuisanes, au milieu
desquelles on apercevait la malheureuse accusée, pâle, et marchant
lentement, mais avec fermeté, vers le lieu où devait se décider son destin.
On l'avait dépouillée de tous ses ornemens, de peur qu'il ne s'y trouvât
quelqu'une de ces amulettes que l'on supposait que Satan donnait à ses
victimes, pour les priver du pouvoir de faire des aveux, même dans les
douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une étoffe grossière, avait été
substituée à ses vêtemens orientaux; mais il y avait dans tout son air un
mélange si exquis de courage et de résignation, que, même sous cet
habillement, et sans autre parure que ses longues tresses de cheveux noirs,
chaque oeil qui la regardait se remplissait de larmes, et que le bigot le
plus endurci déplorait le sort qui avait changé une créature aussi
intéressante en un vase de perdition, un objet de courroux et un esclave du
démon.
Une foule de personnages appartenant à la commanderie suivaient la victime,
tous marchant dans le plus grand ordre, les bras croisés sur la poitrine et
les yeux fixés sur la terre. Cette procession s'avança lentement vers
l'éminence au sommet de laquelle était le champ clos, et étant entrée dans
la lice, en fit le tour, de droite à gauche, et après avoir complété le
cercle, s'arrêta. Il s'éleva un tumulte momentané, pendant que le
grand-maître descendait de cheval, ainsi que toute sa suite, à l'exception
du champion et de ses parrains. Les chevaux furent emmenés hors de la lice
par les écuyers qui étaient là pour cet objet.
L'infortunée Rébecca fut conduite au siége noir qui était placé près du
bûcher. Au premier regard qu'elle jeta sur le lieu où se faisaient les
apprêts effrayans d'une mort aussi épouvantable pour l'ame que douloureuse
pour le corps, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute
intérieurement, car elle remuait les lèvres, quoiqu'on n'entendît aucune
parole. Au bout d'une minute elle ouvrit les yeux, les fixa sur le bûcher,
comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible, et ensuite
tourna lentement la tête, naturellement et sans effort.
Pendant ce temps-là le grand-maître s'était assis sur son trône; et lorsque
les chevaliers de l'ordre se furent placés à ses cotés et derrière lui,
chacun selon son rang, le son fort et prolongé des trompettes annonça que
la séance était ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du champion,
s'avança et déposa aux pieds du grand-maître le gant de la juive, qui était
le gage du combat.
«Valeureux seigneur, éminentissime père, dit-il, voici le brave chevalier
Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre du Temple, qui, en acceptant
le gage du combat que je dépose maintenant aux pieds de votre révérence, a
pris l'engagement de faire son devoir au combat, ce jour, afin de soutenir
que cette fille juive, nommée Rébecca, a justement mérité la sentence
prononcée contre elle, en chapitre du très saint ordre du Temple de Sion,
qui la condamne à mourir comme sorcière; le voici, dis-je, prêt à combattre
honorablement, et en vrai chevalier, si tel est le plaisir de votre noble
révérence.»
«A-t-il fait serment, demanda le grand-maître, que la querelle est juste et
honorable? Faites apporter le crucifix et le _te igitur_.»--«Éminentissime
père, répondit promptement Malvoisin, notre frère ici présent a déjà
affirmé la vérité de son accusation entre les mains du brave chevalier
Conrad de Mont-Fichet, et il ne doit pas être autrement assermenté, attendu
que son adversaire est une infidèle, et que son serment ne saurait être
admis.
Le grand maître se contenta de cette explication, à la grande satisfaction
d'Albert; car le rusé chevalier avait prévu la grande difficulté, ou plutôt
l'impossibilité d'amener Brian de Bois-Guilbert à prêter un pareil serment
devant cette assemblée, et avait inventé cette excuse pour lui en éviter le
devoir. Le grand-maître, après avoir admis l'excuse d'Albert Malvoisin,
commanda au héros de s'avancer et de se mettre en action. Les trompettes
sonnèrent de nouveau, et un héraut s'étant avancé fit à haute voix la
proclamation suivante: Oyez! oyez! oyez! voici le brave chevalier Brian de
Bois-Guilbert prêt à combattre tout chevalier de noble sang qui voudra
soutenir la cause de la juive Rébecca, et se charger du privilége à elle
accordé de combattre par champion en légitime essoine de son corps; et à
tel champion le révérend et valeureux grand-maître ici présent assure le
champ impartial, et égal partage de soleil et de vent, et tout ce qui
autrement appartient à juste combat.»
Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un profond silence régna pendant
quelques minutes. «Aucun champion ne se présente pour l'appelante, dit le
grand-maître. Héraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour
combattre à sa place dans cette cause.»
Le héraut s'approcha de la sellette sur laquelle Rébecca était assise, et
Bois-Guilbert tourna subitement la tête de son cheval vers cette partie de
la lice, malgré les observations de Malvoisin et de Mont-Fichet, et se
trouva à côté de la juive Rébecca en même temps que le héraut «Ceci est-il
régulier et conforme aux lois du combat?» demanda Malvoisin au
grand-maître.--«Oui, Albert de Malvoisin, répondit Beaumanoir, parce que
dans l'appel au jugement de Dieu, nous ne devons pas empêcher les parties
d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre à la
manifestation de la vérité.»
Cependant le héraut s'adressant à Rébecca, lui dit: «Jeune fille,
l'honorable et éminentissime grand-maître demande si tu es préparée à
fournir un champion qui veuille combattre en ce moment pour ta défense, ou
si tu te reconnais justement condamnée au sort que tu as mérité.»--«Dis au
grand-maître, répondit Rébecca, que je maintiens mon innocence et que je ne
me reconnais point justement condamnée, ne voulant pas me rendre moi-même
coupable de ma mort. Dis-lui que je réclame le délai que les lois lui
permettent de m'accorder, pour voir si Dieu, qui accorde à l'homme son
secours à la dernière extrémité, me suscitera un libérateur; et lorsque le
plus long délai sera passé, que sa volonté soit accomplie.» Le héraut se
retira pour porter cette réponse au grand-maître.
«À Dieu ne plaise, dit Lucas de Beaumanoir, que juif ou païen puisse nous
accuser d'injustice. Jusqu'à ce que les ombres passent de l'occident à
l'orient, nous attendrons pour voir s'il se présente un champion à cette
femme infortunée. Lorsque le jour sera arrivé à ce point, qu'elle se
prépare à la mort.» Le héraut communiqua les paroles du grand-maître à
Rébecca, qui baissa la tête d'un air de soumission, croisa les bras sur sa
poitrine, et levant les yeux au ciel, parut attendre d'en haut le secours
qu'elle ne pouvait guère se promettre de la part des hommes. Pendant cette
pause solennelle, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille; ce
n'était qu'un murmure, et cependant il la fit tressaillir plus que n'avait
paru le faire ce que le héraut lui avait dit.
«Rébecca, dit le templier, m'entends-tu?»--«Je n'ai rien de commun avec
toi, homme dur et cruel, répondit l'infortunée.»--«Oui, mais tu comprends
mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'épouvante moi-même.
Je sais à peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a
amenés ici. Cette lice, cette chaise, ce bûcher! Oui, je sais à quel
dessein, et cependant cela me paraît comme une chose qui n'est pas réelle;
une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantômes hideux, et ne
peut convaincre ma raison.»
«Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, répondit Rébecca, et
me disent également que ce bûcher est destiné à consumer mon corps
terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde
meilleur.»--«Songes, Rébecca, songes frivoles! répliqua le templier,
vaines visions, que vos sadducéens, plus sages, rejettent eux-mêmes.
Écoute-moi, Rébecca, continua-t-il d'un ton animé; tu as une chance de
sauver ta vie et ta liberté dont ces coquins et ce vieux scélérat ne se
doutent nullement. Monte derrière moi sur mon coursier, sur Zamor, cet
excellent cheval qui n'a jamais bronché sous son cavalier. Je l'ai gagné
en combat singulier contre le sultan de Trébisonde. Monte, te dis-je,
derrière moi. En moins d'une heure nous serons à l'abri de toute
poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une
nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence
que je méprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de
leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches
qu'ils oseront faire sur mon écusson.»
«Tentateur, dit Rébecca, retire-toi! Quoiqu'à ma dernière heure, tu ne
pourrais me faire bouger de l'épaisseur d'un cheveu de ce siége fatal.
Entourée comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et
le plus féroce. Retire-toi, au nom de Dieu!» Albert Malvoisin, impatient et
alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha alors pour
l'interrompre.
«L'accusée a-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou
est-elle résolue à le nier?»--«Elle est véritablement résolue, répondit
Bois-Guilbert.»--«En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frère, que
tu reprennes ta place pour attendre le résultat. Les ombres tournent sur le
cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre,
et bientôt son chef.»
En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main à la bride du
cheval du templier comme pour le ramener à son poste. «Vilain scélérat,
s'écria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur
les rênes de mon cheval?» Forçant son compagnon à lâcher prise, il retourna
à l'autre extrémité de la lice.
«Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin à part à Mont-Fichet, si
elle était bien dirigée; mais c'est comme le feu grégeois qui brûle tout ce
qu'il touche.» Les juges étaient depuis deux heures dans l'attente, mais en
vain, qu'un champion se présentât.
«Et on a raison, dit le frère Truck, considérant que c'est une juive. Et
néanmoins, par mon ordre! il est dur de voir périr une aussi jeune et aussi
belle créature sans qu'il y ait un seul coup de donné pour sa défense.
Fût-elle dix fois sorcière, si elle était un peu chrétienne, mon bâton
sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce féroce templier là-bas
avant qu'il remportât ainsi la victoire.»
Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait se
présenter pour une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, excités
par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il était temps de
déclarer que le gage de Rébecca n'avait pas été relevé. En ce moment, on
vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval
et s'avançant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un
champion! et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il
fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un
second coup d'oeil néanmoins parut détruire l'espoir que son heureuse
arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course vive et rapide
de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier,
bien qu'il se présentât avec avidité dans l'arène, soit faiblesse, soit
fatigue, semblait à peine avoir la force de se maintenir sur la selle.
À la demande que lui fit le héraut de son nom, de son rang et du but de son
voyage, l'étranger répondit promptement et hardiment: «Je suis bon
chevalier et noble, et je viens soutenir, à la lance et à l'épée, la juste
cause de Rébecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence
prononcée contre elle est fausse et dénuée de vérité, et défier le sire
Brian de Bois-Guilbert comme traître, meurtrier et menteur; et je le
prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de
Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.»
«L'étranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon
chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas à ses champions de
combattre contre des hommes sans nom.»--«Malvoisin, dit le chevalier levant
la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que
le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.»--«Je ne combattrai point contre toi,
s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes
blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-être daignerai-je
consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un
jeune homme.»
«Quoi donc! orgueilleux templier, as-tu oublié que deux fois tu as été
renversé par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre; souviens-toi de
la passe d'armes à Ashby; souviens-toi du défi que tu me portas dans le
château de Rotherwood, et du gage de ta chaîne d'or contre mon reliquaire
que tu combattrais avec Wilfrid d'Ivanhoe, afin de recouvrer l'honneur que
tu avais perdu. C'est par ce reliquaire et par la sainte relique qu'il
contient, que je te proclamerai comme un lâche dans toutes les cours de
l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si sans plus de
délai tu ne combats contre moi.»
Bois-Guilbert se tourna avec un air d'irrésolution vers Rébecca, puis
lançant à Ivanhoe un regard farouche: «Chien de Saxon, s'écria-t-il, prends
ta lance, et prépare-toi à recevoir la mort que tu t'es attirée.»--«Le
grand-maître m'octroie-t-il le combat, demanda Ivanhoe.»--«Je ne puis
refuser ce que vous avez réclamé, dit le grand-maître, pourvu que la jeune
fille vous accepte pour son champion. Néanmoins je désirerais bien que vous
fussiez plus en état de combattre. Tu as toujours été ennemi de notre
ordre, cependant je voudrais en agir honorablement avec toi.»
«Comme cela, comme je suis, et non autrement, dit Ivanhoe; c'est le
jugement de Dieu; je mets en lui ma confiance. Rébecca, dit-il en
s'approchant de la sellette fatale, m'acceptes-tu pour ton
champion?»--«Oui, je t'accepte; oui, répondit-elle avec une émotion que
la crainte de la mort n'avait pu produire en elle; je t'accepte comme le
champion que Dieu m'a envoyé. Et cependant non, non; tes blessures ne
sont pas guéries; ne combats point contre cet orgueilleux. Pourquoi
voudrais-tu périr aussi?»
Mais Ivanhoe était déjà à son poste, avait baissé la visière de son casque
et pris sa lance; Bois-Guilbert en fit autant; mais son écuyer remarqua, en
fermant sa visière, que son visage qui, malgré les diverses émotions qui
l'avaient agité, avait été pendant toute la journée extrêmement pâle,
s'était subitement couvert d'une rougeur très foncée.
Alors le héraut, voyant chacun des champions à sa place, éleva la voix, et
répéta trois fois: _Faites votre devoir, preux chevaliers!_ Après le
troisième cri, il se retira de côté, et proclama de nouveau qu'il était
défendu à qui que ce pût être, sous peine d'être mis à mort à l'instant
même, d'oser, par un mot, par un cri, ou par un geste, apporter aucune
sorte d'interruption ou de trouble dans ce champ impartial de bataille. Le
grand-maître, qui tenait dans sa main le gage du combat, le gant de
Rébecca, le jeta dans la lice, et donna le fatal signal en disant: _Laissez
aller_.
Les trompettes se firent entendre, et les chevaliers s'élancèrent l'un
contre l'autre au grand galop. Le cheval fatigué d'Ivanhoe, et son cavalier
non moins épuisé, ne purent, ainsi que tout le monde s'y était attendu,
résister au choc de la lance bien dirigée et au vigoureux coursier de
Bois-Guilbert. Mais quoique la lance d'Ivanhoe ne fît, en comparaison, que
toucher le bouclier de Bois-Guilbert, ce fier champion, au grand étonnement
de tout les spectateurs, chancela, vida les étriers et tomba sur l'arène.
Ivanhoe, se dégageant de son cheval, fut bientôt relevé, et se hâta de
chercher à réparer cet accident au moyen de son épée: mais Bois-Guilbert ne
se releva point. Wilfrid, lui posant un pied sur la poitrine et la pointe
de son épée sur la gorge, lui commanda de s'avouer vaincu s'il ne voulait
recevoir le coup de la mort. Bois-Guilbert ne répondit point--«Ne le tuez
pas, sire chevalier, s'écria le grand-maître, sans confession ni
absolution; ne tuez point l'ame et le corps: nous le reconnaissons vaincu.»
Il descendit dans l'arène, et ordonna qu'on détachât le casque du champion
vaincu. Ses yeux étaient fermés; son visage était encore fortement coloré.
Tandis qu'on le regardait avec étonnement, ses yeux se rouvrirent, mais ils
étaient fixes et ternes. La couleur disparut, et fit place à la pâleur de
la mort. Ce n'était point la lance de son ennemi qui avait causé son
trépas: il périt victime de ses passions.--«C'est véritablement le jugement
de Dieu, dit le grand-maître en levant les yeux au ciel: _Fiat voluntas
tua!_