SHAKSPEARE. _Richard II._

TRANSPORTONS NOUS maintenant à l'extérieur du château ou de la commanderie

de Templestowe, vers l'heure à laquelle le sort, ou dé sanglant devait être

jeté, pour décider de la vie ou de la mort de Rébecca. Tout était en émoi,

tout était en mouvement. On eût dit que toutes les campagnes environnantes

étaient demeurées désertes, et que leurs habitans s'étaient rendus à

quelque fête de village, ou à quelque repas champêtre. Mais le plaisir

inhumain de contempler le sang et la mort n'est nullement particulier à ces

siècles d'ignorance, bien que dans les combats de gladiateurs, dans les

duels, dans les tournois, on fût habitué au spectacle barbare de chevaliers

renversés les uns par les autres. De même, de nos jours, où la science des

moeurs est plus répandue et mieux comprise, l'exécution d'un criminel, un

assaut entre deux boxeurs, un tumulte, une assemblée de réformateurs

radicaux, attire, non sans un extrême danger de leur part, une foule

immense de spectateurs qui n'ont absolument d'autre intérêt dans

l'événement que celui de savoir quelle est la marche que l'on a adoptée, et

si les héros du jour seront, comme le disent les tailleurs dans leurs

insurrections, des pierres à fusil ou des tas de fumier.

Les regards de cette immense multitude assemblée étaient dirigés sur la

porte de la commanderie de Templestowe, afin d'en voir sortir la

procession, tandis qu'une foule encore plus nombreuse remplissait déjà les

alentours de la lice appartenant à l'établissement. Cet enclos avait été

fait sur un terrain adjacent à la commanderie, qu'on avait soigneusement

nivelé pour servir aux exercices militaires et aux combats chevaleresques

des templiers. Le terrain, qui formait une sorte d'amphithéâtre, était

entouré de palissades: et comme les chevaliers étaient bien aises d'avoir

des spectateurs de leurs faits d'armes, ils y avaient fait construire des

galeries et des banquettes pour la commodité des spectateurs.

Dans la circonstance actuelle on avait placé à l'extrémité orientale un

trône destiné au grand-maître, avec des siéges à l'entour pour les

commandeurs et les chevaliers de l'ordre. Au dessus flottait l'étendard

sacré, appelé _le Baucéan_, qui était l'enseigne de l'ordre, comme son nom

était le cri de ralliement.

À l'autre extrémité de la lice s'élevait une pile de fagots, arrangés

autour du poteau, profondément enfoncé dans la terre, de manière à laisser

un espace pour que la victime destinée à être consumée pût entrer dans le

cercle fatal, et être attachée au poteau avec les chaînes qui y étaient

suspendues. À côté de cet appareil de mort se tenaient debout quatre

esclaves noirs, dont la couleur et les traits africains, alors peu connus

en Angleterre, frappaient de terreur la populace, qui les regardait comme

des esprits infernaux occupés à leurs exercices diaboliques. Ces quatre

hommes restaient immobiles, excepté que de temps en temps celui qui

paraissait être leur chef leur donnait l'ordre de changer, ou de déplacer

ce qui devait servir d'aliment à la flamme du bûcher. Ils ne regardaient

point la multitude, et, dans le fait, ils semblaient ignorer qu'ils eussent

des spectateurs, et ne penser à autre chose qu'à s'acquitter de leur

devoir; et lorsqu'ils se parlaient les uns aux autres, et qu'ils ouvraient

leurs grosses lèvres, faisant voir leurs dents blanches, comme s'ils

souriaient déjà à l'idée de la tragédie qui allait avoir lieu, les paysans

épouvantés pouvaient à peine s'empêcher de penser qu'ils étaient les

esprits familiers avec lesquels la sorcière avait été en commerce, et qui,

attendu que le temps de la société était expiré, se tenaient prêts à

assister à son châtiment. Ils se parlaient tout bas les uns aux autres, et

se racontaient les prouesses que Satan avait faites dans ces temps de

trouble et d'agitation, sans manquer, comme on peut bien se l'imaginer, de

lui donner plus que son dû.

«N'avez-vous pas entendu dire, père Dennet, dit un paysan à un vieillard,

que le diable a emporté le corps du thane saxon Athelstane de

Coningsburgh?»--«Oui, répondit le vieillard, mais aussi il a été obligé de

le rapporter, grâce à Dieu et à saint Dunstan.»

«Comment cela?» dit un jeune éveillé vêtu d'un pourpoint vert, brodé en or,

et ayant derrière lui un garçon robuste qui portait sa harpe et qui

indiquait sa profession. Ce ménestrel paraissait être d'un rang au dessus

du vulgaire; car, outre son vêtement brodé, il avait à son cou une chaîne

d'argent, à laquelle était suspendu le _wrest_, ou la clef dont il se

servait pour accorder sa harpe. À son bras droit était une plaque d'argent,

sur laquelle, au lieu des armes ou de la devise de la famille à laquelle il

était attaché, on lisait simplement le mot _Sherwood_ qui y était gravé.

«Que voulez-vous dire?» demanda-t-il en se mêlant à la conversation des

paysans; «je suis venu chercher ici un sujet de ballade, je serai charmé

d'en trouver deux.»

«C'est un fait bien avéré, dit le vieillard, que quatre semaines après la

mort d'Athelstane de Coningsburgh....»--«Cela est impossible, dit le

ménestrel, car je l'ai vu bien en vie, à l'assaut d'armes d'Ashby de la

Zouche.»--«Mort cependant il était, dit le jeune paysan, et même on en a

fait la translation, car j'ai entendu les moines de Saint-Edmond chanter

pour lui l'office des morts; et, en outre, il y a eu, comme de raison, un

superbe banquet d'obsèques, et fêtes de funérailles au château de

Coningsburgh, et je m'y serais rendu, sans Mabel Parkins, qui...»

«Hélas! oui, dit le vieillard, Athelstane est mort, et c'est un grand

malheur, car l'antique sang saxon...»--«Mais votre histoire, mes amis,

votre histoire?» dit le ménestrel d'un air d'impatience.

«Oui, oui, raconte-nous cette histoire,» dit un gros moine, appuyé sur une

perche qui tenait le milieu entre un bourdon de pèlerin et un gros bâton,

et servait probablement, dans l'occasion, aux deux fins; «votre histoire,

dit le moine joufflu, ne lambinez point; nous n'avons pas de temps à

perdre.»

«Eh bien donc, plaise à votre révérence, dit Dennet; un ivrogne de prêtre

vint rendre visite au sacristain de Saint-Edmond...»--«Il ne plaît pas à ma

révérence, répondit l'homme d'église, qu'il existe un animal tel qu'un

prêtre ivrogne, ou que, s'il en existait, un laïque se permette d'en

parler. Sois honnête, mon ami, et suppose que le saint homme était absorbé

dans ses méditations, ce qui rend la tête lourde et les jambes

chancelantes, comme si l'estomac était surchargé de vin nouveau; je l'ai

éprouvé moi-même.»

«Eh bien donc, reprit le père Dennet, un saint homme vint rendre visite au

sacristain de Saint-Edmond; une espèce de prêtre braconnier, qui tue la

moitié des daims qui sont volés dans la forêt, qui aime mieux le glouglou

de la bouteille que le tintin de la cloche de l'office, et qui préfère une

tranche de jambon à dix feuillets de son bréviaire; du reste un bon vivant,

un joyeux convive, qui manie un bâton, tend un arc, et danse une ronde

aussi bien que qui que ce soit dans l'Yorkshire.»

«Cette dernière phrase, Dennet, dit le ménestrel, t'a sauvé une côte ou

deux.»--«Oh! je ne crains rien, dit Dennet; je suis vieux et un peu raide;

mais, quand j'ai combattu à Doncaster pour le bélier et sa clochette...»

«Mais l'histoire, ton histoire, mon ami,» répéta le ménestrel.--«Eh bien!

l'histoire, la voici, dit Dennet; c'est tout simplement qu'Athelstane de

Coningsburgh a été enterré à Saint-Edmond.»--«C'est un mensonge, et un gros

mensonge, dit le moine, car je l'ai vu porter à son château de

Coningsburgh.»

«Eh bien! racontez donc l'histoire vous-même, dit Dennet, en se tournant

d'un air de mauvaise humeur de se voir ainsi contrarié; et ce ne fut

qu'avec beaucoup de peine que son camarade et le ménestrel parvinrent à lui

faire reprendre le fil de son histoire. Ces deux frères sobres, puisque le

révérend père veut absolument qu'ils le fussent, dit-il, avaient passé une

bonne partie de la journée à boire de l'eau, du vin, que sais-je? quand

tout à coup ils entendirent un profond gémissement, un grand bruit de

chaînes, et le spectre d'Athelstane dans l'appartement en disant: Ô vous,

bergers infidèles...»

«C'est faux, dit le moine en l'interrompant, il n'a rien dit.»--«Oh, oh!

frère Truck, dit le ménestrel en tirant le moine à part, vous venez de

lancer un autre lièvre, à ce que je vois.»--«Je dis, Allan-a-dale, reprit

l'ermite, que j'ai vu Athelstane de Coningsburgh aussi distinctement que

les yeux d'un mortel peuvent voir un homme vivant. Il était couvert de son

linceul, et exhalait une odeur de sépulcre. Un tonneau de vin des Canaries

ne l'effacerait pas de ma mémoire.»

«Bah! dit le ménestrel, c'est pour te moquer de moi que tu me dis

cela.»--«Dis que je suis un menteur, répliqua le moine, s'il n'est pas

vrai que je lui ai porté un coup avec mon bâton, qui aurait suffi pour

terrasser un boeuf, et que le bâton a passé à travers son corps comme si

c'eût été une colonne de fumée.»--«Par saint Hubert! dit le ménestrel,

voilà une histoire bien étonnante, et bien propre à être mise en ballade

sur l'air ancien de: _Quel chagrin pour un vieux moine!_»

«Riez, si vous voulez, dit frère Truck; mais si jamais tu m'attrapes à

chanter une pareille ballade, je consens qu'un nouveau spectre ou le diable

m'emporte avec lui, tête première. Non, non, je pris tout de suite la

résolution d'assister à quelque bonne oeuvre, comme de voir brûler une

sorcière, ou un combat de jugement de Dieu, ou quelque autre acte

méritoire.

Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi, la grosse cloche de l'église de

Saint-Michel de Templestowe, vénérable édifice, situé dans un hameau, à

quelque distance de la commanderie, vint mettre fin à leurs discours. Ces

sons lugubres parvenaient successivement à l'oreille, ne laissant qu'un

intervalle suffisant pour que celui que l'on venait d'entendre se perdît

dans le lointain, avant qu'il fût remplacé par un autre. Ce signal

solennel, qui annonçait l'approche de la cérémonie, répandit la terreur

dans toute l'assemblée, et tous les yeux se tournèrent vers la commanderie,

s'attendant à voir paraître le grand-maître, le champion et la criminelle.

Enfin le pont-levis se baissa, les portes s'ouvrirent, et un chevalier,

portant le grand étendard de l'ordre, sortit du château, précédé de six

trompettes, et suivi des chevaliers commandeurs, marchant deux à deux.

Venait ensuite le grand-maître, monté sur un superbe cheval, dont le

harnais était de la plus grande simplicité. Derrière lui était Brian de

Bois-Guilbert, armé de pied en cap, mais néanmoins sans lance, bouclier, ni

épée, que portaient deux écuyers qui le suivaient. Son visage, quoique

ombragé en partie par une longue plume qui flottait sur son casque,

annonçait un coeur violemment agité de diverses passions, parmi lesquelles

on pouvait distinguer l'orgueil qui combattait contre l'irrésolution. Il

était empreint d'une pâleur extraordinaire comme un homme qui n'a pas dormi

de plusieurs nuits. Néanmoins il conduisait son coursier avec l'aisance et

la grâce ordinaire qui convenait à la meilleure lance de l'ordre du Temple.

Dans son ensemble il avait l'air imposant; mais, en l'examinant avec

attention, on lisait sur ses traits farouches quelque chose qui faisait

involontairement détourner les yeux.

À ses côtés étaient Conrad de Mont-Fichet et Albert de Malvoisin, qui

faisaient les fonctions de parrains du champion. Ils étaient en costume de

paix, portant les vêtemens blancs de l'ordre. Après eux venaient les autres

chevaliers compagnons du Temple, avec une longue suite d'écuyers et de

pages, vêtus de noir, et qui aspiraient à l'honneur de devenir un jour

chevaliers de l'ordre. Enfin ces néophytes étaient suivis d'une troupe de

gardes portant la même livrée, et armés de pertuisanes, au milieu

desquelles on apercevait la malheureuse accusée, pâle, et marchant

lentement, mais avec fermeté, vers le lieu où devait se décider son destin.

On l'avait dépouillée de tous ses ornemens, de peur qu'il ne s'y trouvât

quelqu'une de ces amulettes que l'on supposait que Satan donnait à ses

victimes, pour les priver du pouvoir de faire des aveux, même dans les

douleurs de la torture. Une robe blanche, d'une étoffe grossière, avait été

substituée à ses vêtemens orientaux; mais il y avait dans tout son air un

mélange si exquis de courage et de résignation, que, même sous cet

habillement, et sans autre parure que ses longues tresses de cheveux noirs,

chaque oeil qui la regardait se remplissait de larmes, et que le bigot le

plus endurci déplorait le sort qui avait changé une créature aussi

intéressante en un vase de perdition, un objet de courroux et un esclave du

démon.

Une foule de personnages appartenant à la commanderie suivaient la victime,

tous marchant dans le plus grand ordre, les bras croisés sur la poitrine et

les yeux fixés sur la terre. Cette procession s'avança lentement vers

l'éminence au sommet de laquelle était le champ clos, et étant entrée dans

la lice, en fit le tour, de droite à gauche, et après avoir complété le

cercle, s'arrêta. Il s'éleva un tumulte momentané, pendant que le

grand-maître descendait de cheval, ainsi que toute sa suite, à l'exception

du champion et de ses parrains. Les chevaux furent emmenés hors de la lice

par les écuyers qui étaient là pour cet objet.

L'infortunée Rébecca fut conduite au siége noir qui était placé près du

bûcher. Au premier regard qu'elle jeta sur le lieu où se faisaient les

apprêts effrayans d'une mort aussi épouvantable pour l'ame que douloureuse

pour le corps, on la vit tressaillir et fermer les yeux, priant sans doute

intérieurement, car elle remuait les lèvres, quoiqu'on n'entendît aucune

parole. Au bout d'une minute elle ouvrit les yeux, les fixa sur le bûcher,

comme pour familiariser son esprit avec cet objet terrible, et ensuite

tourna lentement la tête, naturellement et sans effort.

Pendant ce temps-là le grand-maître s'était assis sur son trône; et lorsque

les chevaliers de l'ordre se furent placés à ses cotés et derrière lui,

chacun selon son rang, le son fort et prolongé des trompettes annonça que

la séance était ouverte. Alors Malvoisin, comme parrain du champion,

s'avança et déposa aux pieds du grand-maître le gant de la juive, qui était

le gage du combat.

«Valeureux seigneur, éminentissime père, dit-il, voici le brave chevalier

Brian de Bois-Guilbert, commandeur de l'ordre du Temple, qui, en acceptant

le gage du combat que je dépose maintenant aux pieds de votre révérence, a

pris l'engagement de faire son devoir au combat, ce jour, afin de soutenir

que cette fille juive, nommée Rébecca, a justement mérité la sentence

prononcée contre elle, en chapitre du très saint ordre du Temple de Sion,

qui la condamne à mourir comme sorcière; le voici, dis-je, prêt à combattre

honorablement, et en vrai chevalier, si tel est le plaisir de votre noble

révérence.»

«A-t-il fait serment, demanda le grand-maître, que la querelle est juste et

honorable? Faites apporter le crucifix et le _te igitur_.»--«Éminentissime

père, répondit promptement Malvoisin, notre frère ici présent a déjà

affirmé la vérité de son accusation entre les mains du brave chevalier

Conrad de Mont-Fichet, et il ne doit pas être autrement assermenté, attendu

que son adversaire est une infidèle, et que son serment ne saurait être

admis.

Le grand maître se contenta de cette explication, à la grande satisfaction

d'Albert; car le rusé chevalier avait prévu la grande difficulté, ou plutôt

l'impossibilité d'amener Brian de Bois-Guilbert à prêter un pareil serment

devant cette assemblée, et avait inventé cette excuse pour lui en éviter le

devoir. Le grand-maître, après avoir admis l'excuse d'Albert Malvoisin,

commanda au héros de s'avancer et de se mettre en action. Les trompettes

sonnèrent de nouveau, et un héraut s'étant avancé fit à haute voix la

proclamation suivante: Oyez! oyez! oyez! voici le brave chevalier Brian de

Bois-Guilbert prêt à combattre tout chevalier de noble sang qui voudra

soutenir la cause de la juive Rébecca, et se charger du privilége à elle

accordé de combattre par champion en légitime essoine de son corps; et à

tel champion le révérend et valeureux grand-maître ici présent assure le

champ impartial, et égal partage de soleil et de vent, et tout ce qui

autrement appartient à juste combat.»

Les trompettes sonnèrent de nouveau, et un profond silence régna pendant

quelques minutes. «Aucun champion ne se présente pour l'appelante, dit le

grand-maître. Héraut, va lui demander si elle attend quelqu'un pour

combattre à sa place dans cette cause.»

Le héraut s'approcha de la sellette sur laquelle Rébecca était assise, et

Bois-Guilbert tourna subitement la tête de son cheval vers cette partie de

la lice, malgré les observations de Malvoisin et de Mont-Fichet, et se

trouva à côté de la juive Rébecca en même temps que le héraut «Ceci est-il

régulier et conforme aux lois du combat?» demanda Malvoisin au

grand-maître.--«Oui, Albert de Malvoisin, répondit Beaumanoir, parce que

dans l'appel au jugement de Dieu, nous ne devons pas empêcher les parties

d'avoir entre elles des communications qui peuvent tendre à la

manifestation de la vérité.»

Cependant le héraut s'adressant à Rébecca, lui dit: «Jeune fille,

l'honorable et éminentissime grand-maître demande si tu es préparée à

fournir un champion qui veuille combattre en ce moment pour ta défense, ou

si tu te reconnais justement condamnée au sort que tu as mérité.»--«Dis au

grand-maître, répondit Rébecca, que je maintiens mon innocence et que je ne

me reconnais point justement condamnée, ne voulant pas me rendre moi-même

coupable de ma mort. Dis-lui que je réclame le délai que les lois lui

permettent de m'accorder, pour voir si Dieu, qui accorde à l'homme son

secours à la dernière extrémité, me suscitera un libérateur; et lorsque le

plus long délai sera passé, que sa volonté soit accomplie.» Le héraut se

retira pour porter cette réponse au grand-maître.

«À Dieu ne plaise, dit Lucas de Beaumanoir, que juif ou païen puisse nous

accuser d'injustice. Jusqu'à ce que les ombres passent de l'occident à

l'orient, nous attendrons pour voir s'il se présente un champion à cette

femme infortunée. Lorsque le jour sera arrivé à ce point, qu'elle se

prépare à la mort.» Le héraut communiqua les paroles du grand-maître à

Rébecca, qui baissa la tête d'un air de soumission, croisa les bras sur sa

poitrine, et levant les yeux au ciel, parut attendre d'en haut le secours

qu'elle ne pouvait guère se promettre de la part des hommes. Pendant cette

pause solennelle, la voix de Bois-Guilbert vint frapper son oreille; ce

n'était qu'un murmure, et cependant il la fit tressaillir plus que n'avait

paru le faire ce que le héraut lui avait dit.

«Rébecca, dit le templier, m'entends-tu?»--«Je n'ai rien de commun avec

toi, homme dur et cruel, répondit l'infortunée.»--«Oui, mais tu comprends

mes paroles, dit le templier, car le son de ma voix m'épouvante moi-même.

Je sais à peine sur quel terrain nous sommes et dans quel but on nous a

amenés ici. Cette lice, cette chaise, ce bûcher! Oui, je sais à quel

dessein, et cependant cela me paraît comme une chose qui n'est pas réelle;

une vision effrayante qui abuse mes sens par des fantômes hideux, et ne

peut convaincre ma raison.»

«Mon esprit et mes sens sont parfaitement libres, répondit Rébecca, et

me disent également que ce bûcher est destiné à consumer mon corps

terrestre et à m'ouvrir un douloureux mais court passage dans un monde

meilleur.»--«Songes, Rébecca, songes frivoles! répliqua le templier,

vaines visions, que vos sadducéens, plus sages, rejettent eux-mêmes.

Écoute-moi, Rébecca, continua-t-il d'un ton animé; tu as une chance de

sauver ta vie et ta liberté dont ces coquins et ce vieux scélérat ne se

doutent nullement. Monte derrière moi sur mon coursier, sur Zamor, cet

excellent cheval qui n'a jamais bronché sous son cavalier. Je l'ai gagné

en combat singulier contre le sultan de Trébisonde. Monte, te dis-je,

derrière moi. En moins d'une heure nous serons à l'abri de toute

poursuite; un nouveau monde de plaisirs s'ouvre pour toi, pour moi une

nouvelle carrière de gloire. Qu'ils prononcent contre moi une sentence

que je méprise, qu'ils effacent le nom de Bois-Guilbert de la liste de

leurs esclaves monastiques, je laverai avec leur sang toutes les taches

qu'ils oseront faire sur mon écusson.»

«Tentateur, dit Rébecca, retire-toi! Quoiqu'à ma dernière heure, tu ne

pourrais me faire bouger de l'épaisseur d'un cheveu de ce siége fatal.

Entourée comme je le suis d'ennemis, je te regarde comme le plus cruel et

le plus féroce. Retire-toi, au nom de Dieu!» Albert Malvoisin, impatient et

alarmé de la durée de cette conférence, s'approcha alors pour

l'interrompre.

«L'accusée a-t-elle avoué son crime? demanda-t-il à Bois-Guilbert, ou

est-elle résolue à le nier?»--«Elle est véritablement résolue, répondit

Bois-Guilbert.»--«En ce cas, dit Malvoisin, il faut, mon noble frère, que

tu reprennes ta place pour attendre le résultat. Les ombres tournent sur le

cercle du cadran. Viens, brave Bois-Guilbert, viens, espoir de notre ordre,

et bientôt son chef.»

En parlant ainsi d'un ton doux et flatteur, il porta la main à la bride du

cheval du templier comme pour le ramener à son poste. «Vilain scélérat,

s'écria Bois-Guilbert d'un ton furieux, comment oses-tu porter la main sur

les rênes de mon cheval?» Forçant son compagnon à lâcher prise, il retourna

à l'autre extrémité de la lice.

«Il y a encore de la chaleur en lui, dit Malvoisin à part à Mont-Fichet, si

elle était bien dirigée; mais c'est comme le feu grégeois qui brûle tout ce

qu'il touche.» Les juges étaient depuis deux heures dans l'attente, mais en

vain, qu'un champion se présentât.

«Et on a raison, dit le frère Truck, considérant que c'est une juive. Et

néanmoins, par mon ordre! il est dur de voir périr une aussi jeune et aussi

belle créature sans qu'il y ait un seul coup de donné pour sa défense.

Fût-elle dix fois sorcière, si elle était un peu chrétienne, mon bâton

sonnerait douze heures sur le casque d'acier de ce féroce templier là-bas

avant qu'il remportât ainsi la victoire.»

Cependant l'opinion générale était que personne ne pouvait ou ne voulait se

présenter pour une juive accusée de sorcellerie, et les chevaliers, excités

par Malvoisin, se disaient tout bas les uns aux autres qu'il était temps de

déclarer que le gage de Rébecca n'avait pas été relevé. En ce moment, on

vit dans la plaine un chevalier accourant de toute la vitesse de son cheval

et s'avançant vers la lice. L'air retentit des cris: Un champion! un

champion! et, en dépit des préventions et des préjugés de la multitude, il

fut accueilli par les acclamations unanimes en entrant dans la lice. Un

second coup d'oeil néanmoins parut détruire l'espoir que son heureuse

arrivée avait fait naître. Son cheval, épuisé par une course vive et rapide

de plusieurs milles, paraissait ne pouvoir se soutenir, et le cavalier,

bien qu'il se présentât avec avidité dans l'arène, soit faiblesse, soit

fatigue, semblait à peine avoir la force de se maintenir sur la selle.

À la demande que lui fit le héraut de son nom, de son rang et du but de son

voyage, l'étranger répondit promptement et hardiment: «Je suis bon

chevalier et noble, et je viens soutenir, à la lance et à l'épée, la juste

cause de Rébecca, fille d'Isaac d'York; je viens maintenir que la sentence

prononcée contre elle est fausse et dénuée de vérité, et défier le sire

Brian de Bois-Guilbert comme traître, meurtrier et menteur; et je le

prouverai dans ce champ clos, avec mon corps contre le sien, avec l'aide de

Dieu, de Notre-Dame et de monseigneur saint Georges le bon chevalier.»

«L'étranger doit, avant tout, prouver, dit Malvoisin, qu'il est bon

chevalier et de noble lignage. Le Temple ne permet pas à ses champions de

combattre contre des hommes sans nom.»--«Malvoisin, dit le chevalier levant

la visière de son casque, mon nom est plus connu, mon lignage plus pur que

le tien. Je suis Wilfrid d'Ivanhoe.»--«Je ne combattrai point contre toi,

s'écria Bois-Guilbert d'une voix sourde et altérée. Fais guérir tes

blessures, procure-toi un meilleur cheval, alors peut-être daignerai-je

consentir à te châtier et à rabaisser ce ton de bravade déplacé dans un

jeune homme.»

«Quoi donc! orgueilleux templier, as-tu oublié que deux fois tu as été

renversé par cette lance? Souviens-toi du tournoi d'Acre; souviens-toi de

la passe d'armes à Ashby; souviens-toi du défi que tu me portas dans le

château de Rotherwood, et du gage de ta chaîne d'or contre mon reliquaire

que tu combattrais avec Wilfrid d'Ivanhoe, afin de recouvrer l'honneur que

tu avais perdu. C'est par ce reliquaire et par la sainte relique qu'il

contient, que je te proclamerai comme un lâche dans toutes les cours de

l'Europe et dans toutes les commanderies de ton ordre, si sans plus de

délai tu ne combats contre moi.»

Bois-Guilbert se tourna avec un air d'irrésolution vers Rébecca, puis

lançant à Ivanhoe un regard farouche: «Chien de Saxon, s'écria-t-il, prends

ta lance, et prépare-toi à recevoir la mort que tu t'es attirée.»--«Le

grand-maître m'octroie-t-il le combat, demanda Ivanhoe.»--«Je ne puis

refuser ce que vous avez réclamé, dit le grand-maître, pourvu que la jeune

fille vous accepte pour son champion. Néanmoins je désirerais bien que vous

fussiez plus en état de combattre. Tu as toujours été ennemi de notre

ordre, cependant je voudrais en agir honorablement avec toi.»

«Comme cela, comme je suis, et non autrement, dit Ivanhoe; c'est le

jugement de Dieu; je mets en lui ma confiance. Rébecca, dit-il en

s'approchant de la sellette fatale, m'acceptes-tu pour ton

champion?»--«Oui, je t'accepte; oui, répondit-elle avec une émotion que

la crainte de la mort n'avait pu produire en elle; je t'accepte comme le

champion que Dieu m'a envoyé. Et cependant non, non; tes blessures ne

sont pas guéries; ne combats point contre cet orgueilleux. Pourquoi

voudrais-tu périr aussi?»

Mais Ivanhoe était déjà à son poste, avait baissé la visière de son casque

et pris sa lance; Bois-Guilbert en fit autant; mais son écuyer remarqua, en

fermant sa visière, que son visage qui, malgré les diverses émotions qui

l'avaient agité, avait été pendant toute la journée extrêmement pâle,

s'était subitement couvert d'une rougeur très foncée.

Alors le héraut, voyant chacun des champions à sa place, éleva la voix, et

répéta trois fois: _Faites votre devoir, preux chevaliers!_ Après le

troisième cri, il se retira de côté, et proclama de nouveau qu'il était

défendu à qui que ce pût être, sous peine d'être mis à mort à l'instant

même, d'oser, par un mot, par un cri, ou par un geste, apporter aucune

sorte d'interruption ou de trouble dans ce champ impartial de bataille. Le

grand-maître, qui tenait dans sa main le gage du combat, le gant de

Rébecca, le jeta dans la lice, et donna le fatal signal en disant: _Laissez

aller_.

Les trompettes se firent entendre, et les chevaliers s'élancèrent l'un

contre l'autre au grand galop. Le cheval fatigué d'Ivanhoe, et son cavalier

non moins épuisé, ne purent, ainsi que tout le monde s'y était attendu,

résister au choc de la lance bien dirigée et au vigoureux coursier de

Bois-Guilbert. Mais quoique la lance d'Ivanhoe ne fît, en comparaison, que

toucher le bouclier de Bois-Guilbert, ce fier champion, au grand étonnement

de tout les spectateurs, chancela, vida les étriers et tomba sur l'arène.

Ivanhoe, se dégageant de son cheval, fut bientôt relevé, et se hâta de

chercher à réparer cet accident au moyen de son épée: mais Bois-Guilbert ne

se releva point. Wilfrid, lui posant un pied sur la poitrine et la pointe

de son épée sur la gorge, lui commanda de s'avouer vaincu s'il ne voulait

recevoir le coup de la mort. Bois-Guilbert ne répondit point--«Ne le tuez

pas, sire chevalier, s'écria le grand-maître, sans confession ni

absolution; ne tuez point l'ame et le corps: nous le reconnaissons vaincu.»

Il descendit dans l'arène, et ordonna qu'on détachât le casque du champion

vaincu. Ses yeux étaient fermés; son visage était encore fortement coloré.

Tandis qu'on le regardait avec étonnement, ses yeux se rouvrirent, mais ils

étaient fixes et ternes. La couleur disparut, et fit place à la pâleur de

la mort. Ce n'était point la lance de son ennemi qui avait causé son

trépas: il périt victime de ses passions.--«C'est véritablement le jugement

de Dieu, dit le grand-maître en levant les yeux au ciel: _Fiat voluntas

tua!_

Ivanhoe (4/4) Le retour du croisé · 第 26 / 28 题