DES POSTES EN FRANCE.

La décadence de la puissance romaine fit négliger une institution qui ne

reparaît qu’en France, sous Charlemagne, digne héritier des conquêtes de

cette nation célèbre. La domination de ce prince, qui s’étendait en

Allemagne, en Italie et en Espagne, lui rendait l’usage des postes d’une

grande nécessité; mais, si elles ne paraissent avoir servi d’abord

qu’aux affaires publiques, les Français, dit Mezeray, les employèrent

bientôt à satisfaire l’impatience curiosité qui leur était si naturelle.

César, qui l’avait observée comme un trait distinctif de leur caractère,

dit encore qu’ils aimaient si fort les nouvelles, qu’ils se tenaient sur

les grands chemins pour arrêter les passans et surtout les étrangers,

afin de savoir ce qu’il y avait de nouveau hors de leur pays.

On donnait aux courriers le nom de Veredarii, comme sous les empereurs

Romains. La même considération avait été conservée aux officiers commis

à la direction de cette importante branche administrative, toujours sous

la surveillance des premiers dignitaires ou des hommes les plus

recommandables de l’état.

Ce fut encore Charlemagne qui, le premier de nos rois, fit travailler

aux grands chemins. Il releva d’abord les voies militaires romaines; et,

à l’exemple d’Auguste, il employa à ce travail, et ses troupes et ses

sujets.

Louis-le-Débonnaire et quelques-uns de ses successeurs rendirent aussi

des ordonnances sur cette matière; mais les troubles des X.e et XI.e

siècles firent perdre de vue la police des grands chemins. On s’en tint

à quelques réparations de ponts, de chaussées et de cours d’eau, qui

pouvaient offrir des obstacles à l’entrée des villes.

Philippe-Auguste s’occupa aussi des grands chemins, et fut le premier

qui entreprit de paver la capitale. Il était très-jeune lorsqu’il fit

exécuter ce projet. L’odeur des boues qui encombraient les rues de

Paris, parvenant jusqu’à son palais, le déterminèrent à une opération

qui joignait l’agrément à la salubrité.

Un financier, nommé Gérard de Boissy, fit à cette occasion, une action

bien rare, et qui a prouvé l’amour qu’il portait à son pays. Ce citoyen,

en voyant que son roi n’épargnait ni soins, ni dépenses, pour embellir

Paris, contribua de la moitié de son bien, évaluée 11,000 marcs

d’argent[35], pour en faire paver les rues.

[35] Ce qui équivaut à peu près à 559,000 fr. de notre monnaie

actuelle.

Philippe-Auguste confia l’inspection des routes, comme du tems de

Charlemagne, à des commissaires-généraux appelés Missi: ils ne

dépendaient que du Roi. Henri II et Henri IV rendirent des édits à ce

sujet. Henri IV créa, en 1579, un office de grand-voyer, auquel il

attribua la surintendance des grands chemins. Louis XIII supprima cette

charge et en fit rentrer les attributions dans celles des trésoriers de

France. Il en reconnut bientôt l’importance, et la rétablit sous la

dénomination de direction générale des ponts-et-chaussées, à laquelle il

attacha des inspecteurs et des ingénieurs. Cette administration, à

quelques modifications près, est restée la même depuis cette époque[36].

[36] Ces courtes observations, quoique interrompant la suite des

faits, ne nous ont point semblé déplacées ici. Nous aurons encore

l’occasion de présenter diverses considérations qui se rattachent,

d’une manière plus ou moins directe, au sujet que nous traitons.

Nous croyons cette méthode plus convenable: elle a l’avantage de

réunir des faits, qui n’offriraient pas le même intérêt, isolés et

classés d’après l’ordre des dates que nous cherchons à suivre, avec

exactitude, dans cet ouvrage.

Nous n’entrerons pas dans les considérations qui ont retardé, pendant si

long-tems, l’établissement régulier des postes en France; mais nous

arriverons à cette heureuse époque après avoir cherché à saisir

quelques-unes des traces légères qu’elles ont laissées de loin en loin.

Charlemagne, dont le nom est attaché aux entreprises les plus

remarquables de la monarchie, acquit, en fondant l’Université, de

nouveaux droits à l’immortalité. Cette institution, destinée à conserver

le germe des sciences, ne pouvait se propager qu’à l’aide d’une autre

non moins importante; aussi les Postes, qui ne servaient qu’aux affaires

du Roi, prirent-elles un grand degré d’intérêt par la nouvelle direction

qu’elles reçurent. C’est donc avec raison qu’un des premiers génies du

siècle[37] a dit que les postes et messageries, perfectionnées par Louis

XI, furent d’abord établies par l’Université de Paris.

[37] M. le vicomte de Châteaubriand.

Ce fut, en effet, le moyen que le public employa pour la correspondance,

et le seul même dont il se servit, pendant long-tems. Les nombreux

élèves, que l’Université attirait des provinces pour les former à

l’étude des belles-lettres, multipliaient de plus en plus les relations

qu’elle y entretenait, en expédiant, à des époques indéterminées à la

vérité, pour les principales villes de France, des messagers qui

marchaient à ses frais.

C’est ainsi qu’à son exemple, sous le titre de messagers-royaux, des

courriers portèrent, plus tard, les dépêches, des principaux

fonctionnaires de l’état, relatives au service du Roi, dont les grands

courriers du royaume ne pouvaient être chargés.

Quoique les communications ne fussent pas encore très-fréquentes entre

les particuliers, parmi lesquels l’écriture était fort peu répandue et

dont les liaisons d’intérêt ou de famille, avec les diverses provinces,

ne devaient pas être multipliées, on profita des facilités qui se

présentaient de les entretenir ou de les étendre. Les messagers durent

les favoriser de tout leur pouvoir par les avantages qu’ils en

retiraient.

Mais combien cette ressource était insuffisante. D’abord il fallait

connaître l’époque de leur passage, toujours indéterminée; borner

ensuite sa correspondance aux lieux seuls qu’ils fréquentaient; enfin,

compter sur les lenteurs incalculables qu’entraînait ce mode de

relations. Ainsi, pour une lettre qu’on écrit aujourd’hui et dont on

reçoit une réponse en quatre jours, on mettait alors plus de deux mois.

Que de raisons, d’un autre côté, s’opposaient à ce que ces divers

services eussent un mouvement régulier, et à ce qu’ils prissent un

accroissement rapide. La France était divisée en petites souverainetés

dont les princes, souvent en opposition d’intérêt, ne devaient

multiplier les communications entr’elles que lorsque leur sûreté le

commandait. Il y avait, en général, peu de grandes routes dans toute

l’étendue du royaume, et la plupart encore mal entretenues. Les guerres

civiles, les invasions retenaient les citoyens dans les villes: les

relations commerciales étaient sans activité; elles se bornaient, le

plus ordinairement, aux localités: un voyage d’une province à une autre

présentait tant de difficultés, qu’il fallait des circonstances

impérieuses pour le réaliser. On remonterait très-loin dans les siècles

passés pour voir combien ces déplacemens offraient d’obstacles. Les

historiens rapportent qu’on faisait des vœux avant de les entreprendre,

et qu’on prenait les mêmes dispositions que pour les voyages

d’outre-mer.

Il est donc incontestable que l’Université avait acquis le droit

exclusif de transporter les lettres des particuliers; et qu’un service,

établi primitivement dans ses intérêts privés et indépendant de celui de

l’état, devint, presqu’en même tems, aussi avantageux pour la société.

Voilà, du moins le pensons-nous, les seuls élémens de correspondance que

présente une suite de plusieurs siècles. On se contentait d’un mode que

l’instruction bornée de ces tems-là ne forçait pas à perfectionner; mais

la découverte de l’imprimerie et les lumières que l’université avait

répandues peu à peu, en firent connaître l’insuffisance.

Nos rois, en maintenant les postes dans l’état où Charlemagne les avait

laissées, les négligeaient ou les rétablissaient sur le même pied, selon

que les circonstances l’exigeaient; mais ils conservaient toujours, près

de leur personne, un grand maître des postes, titre qu’on voit reproduit

sous tous les règnes, entr’autres sous celui de Louis VI.

Cependant, tout incomplets que sont ces documens, ils nous prouvent

non-seulement l’utilité des postes à toutes les époques, mais encore

l’importance qu’on y attachait, en les entourant d’une grande

considération.

Louis XI est regardé, à juste titre, comme le fondateur des postes en

France[38]: l’histoire est là pour appuyer un fait de cette importance.

Quant à la cause qui y donna lieu, il serait difficile de se rendre au

témoignage de quelques auteurs qui prétendent l’attribuer à la

sollicitude paternelle. Louis XI, disent-ils, inquiet de la maladie

grave du Dauphin, duquel il était éloigné, établit les postes afin de

connaître, presqu’à chaque instant, l’espoir ou la crainte que son état

pouvait inspirer. Cette assertion est d’un bien faible poids, lorsqu’il

s’agit d’un prince de ce caractère. Habitué à la dissimulation, Louis XI

fit naître ce bruit ou l’accrédita, afin de détourner l’attention du but

qu’il se proposait. Ce ne serait pas la première fois que le prétexte le

plus respectable eût servi à déguiser la vérité.

[38] Les postes, disent MM. Saur et Saint-Geniès, dans leur ouvrage

sur les aventures de Faust et sa descente aux enfers, la machine

pneumatique, d’autres inventions non moins importantes et dont la

première idée appartient à Faust, attestent la fécondité inépuisable

de son imagination: il a surtout consacré son nom à l’immortalité

par la découverte de l’imprimerie. Les mêmes auteurs prétendent

qu’un jeune Suisse, à qui il avait communiqué ses idées sur les

moyens de rétablir en France les postes telles qu’elles étaient du

tems des Romains, en fit part à Louis XI, qui les suivit et l’en

récompensa. Ils ajoutent que Faust, dans l’entretien qu’il eut avec

le monarque, auquel il fut présenté comme inventeur de l’imprimerie,

n’était pas moins frappé de la supériorité de son esprit, de

l’étendue de ses connaissances, que touché de son langage doux,

caressant et presque flatteur. Louis XI, en instituant les postes,

dut s’entourer de tous les moyens propres à faire réussir son

entreprise; et, parmi les nombreux projets qui sans doute lui furent

soumis, il est possible que celui de Faust ait eu l’avantage d’être

préféré.

Nous ne doutons point que les auteurs cités n’aient eu de fortes

raisons pour adopter ce sentiment, et pour attribuer également à

Faust des faits que les biographes modernes regardent comme devant

concerner deux individus, Faust et Fust.

La vie agitée de ce monarque; ses démêlés avec les grands vassaux de la

couronne, et particulièrement avec le duc de Bourgogne; ses intrigues

dans les principales cours de l’Europe; tout explique assez le besoin

qu’il avait d’un moyen qui pût satisfaire à la fois, et son esprit

ombrageux et rusé, et ses vues ambitieuses et perfides.

Mais écoutons les historiens sur l’origine de cette institution. _Le

Roi_, dit Commines[39], _qui avoit jà ordonné postes en ce royaume, et

par n’y en avoit jamais eu, fut bientôt adverty de cette déconfiture du

duc de Bourgogne, et à chaque heure en attendoit des nouvelles, pour les

advertissements qu’il avoit eu par avant de l’arrivée des Allemands, et

de toute autre choses qui en dépendoient; et y avait beaucoup de gens

qui avoient les oreilles bien ouvertes pour les ouïr le premier et les

luy aller dire; car il donnoit volontiers quelque chose à celuy qui le

premier luy apportoit quelques grandes nouvelles, sans oublier les

messagers; et si prenoit plaisir à en parler, avant qu’elles fussent

venues, disant: je donneray à celui qui m’apportera des nouvelles. M.

Dubouchage et moy eusmes (estant ensemble) le premier message de la

bataille de Morat, et ensemble le dismes au Roy, lequel nous donna à

chacun 200 marcs d’argent. Monseigneur du Lude, qui couchoit hors du

plessis, sceut le premier l’arrivée du chevaucheur qui apporta les

lettres de cette bataille de Nancy, dont j’ai parlé; il demanda au

chevaucheur qui apporta les lettres, qui ne lui osa refuser, pourquoi il

estoit en grande autorité avec le Roy. Ledit seigneur du Lude vint fort

matin (il estoit à grande peine jour) heurter à l’huis plus prochain du

Roy: on lui ouvrit; il bailla les dites lettres qu’envoyoit monseigneur

de Craon et autres; mais aucuns disoient qu’on l’avait veu fuir, et

qu’ils s’estoit sauvé._

[39] Dans ses Mémoires.

Varillas[40] ajoute: _Les intrigues du duc de Bretagne n’auraient pu

être découvertes à point nommé, si Louis XI ne se fut avisé d’une

invention qui dure encore, tant elle a été trouvée convenable à la

commodité du public. Comme il changeoit souvent les ordres qu’il avoit

donnés, et qu’il prétendoit qu’on les exécutât avec une extrême

promptitude, il se trouvoit sujet à des inconvéniens où ses

prédécesseurs n’avoient point été exposés. Il n’avoit point un assez

grand nombre de courriers, et ses courriers ne faisoient point assez de

diligence, et ils ne trouvoient point à propos les hôtelleries et les

choses propres à leur rafraîchissement. On n’y pouvoit remédier par les

voies ordinaires sans qu’il en coûtât beaucoup; et Louis entreprenait

tant d’affaires en même tems, que, s’il n’eût ménagé sa bourse, elle

n’aurait pas suffi pour toutes. Il lui vint en pensée d’établir des

postes dans son royaume, et les règlements qu’il fit là-dessus les

garantirent à l’avenir de la meilleure partie des frais qu’il faisait

auparavant, et lui attirèrent de plus un avantage qu’il n’avait pas

prévu, et qui consistait à ce que ses intriques s’acheminoient avec plus

de secret._

[40] Histoire de Louis XI.

_Son activité_, dit Lenguet[41], _alloit au-delà de tout ce qu’on peut

dire: on voit par ses lettres écrites de presque tous les endroits du

royaume, qu’il doit en avoir fait le tour deux ou trois fois. Il

vouloit, avance encore le même auteur, tout connoître par lui-même, et

il exigeoit souvent que les particuliers lui écrivissent; c’est le moyen

qu’il avoit trouvé pour éviter les tromperies que lui auroient pu faire

ses ministres. Malgré ses précautions, il ne laissoit pas d’être quelque

fois trompé_.

[41] Préface des Mémoires de Commines.

_Il employa_, suivant Varillas[42], _la plupart des quatre millions sept

cent mille livres qu’il exigeoit tous les ans de ses sujets, à acheter

des espions et des créatures dans les états voisins du sien, et dans les

cours de ses principaux feudataires_.

[42] Histoire citée.

_Le duc de Lorraine_, dit Hainaut[43], _accompagné des Suisses, vint au

secours de la place (Nancy), le 5 janvier, attaque et défait le duc

Charles qui y perdit la vie, ayant été trahi par Campobosso, Napolitain.

Il ne laissa d’autre héritier que Marie, sa fille unique. En lui finit

la deuxième maison de Bourgogne, qui avoit duré cent vingt ans sous

quatre princes. Le roi Louis XI qui, le premier, avoit établi l’usage

des postes, jusqu’alors inconnu en France, est bientôt informé de cet

événement, et en profite pour reprendre plusieurs villes en Picardie, en

Artois et en Bourgogne_.

[43] Histoire chronologique de France.

Ainsi que dans l’antiquité, la guerre, fruit si funeste de l’ambition de

quelques souverains, devint la cause d’une institution tellement utile

aux peuples, qu’ils n’ont pas cessé depuis de la faire tourner au profit

de la société.

Pour perpétuer le souvenir d’un événement si remarquable, on frappa une

médaille destinée à le rappeler[44]. Nous voyons, dans Mezeray, qu’elle

était en bronze. Cet établissement de la poste _Decursio_[45], dit-il,

_est désigné par deux courriers bien montés (dont l’un porte une malle

en croupe) avec cette legende: _qui pedibus volucres ante irent cursibus

auras_, afin que, pour ainsi dire, ils passent les oiseaux et les vents

à la course_.

[44] Ce n’est pas la seule fois qu’on ait consacré des médailles à

rappeler des événemens remarquables dans les postes. Nous voyons

entr’autres exemples, dans une histoire d’Ecosse, que lorsque

Wallace combattait pour conserver ses anciens souverains à son pays,

Bruce ayant reçu de lui un avis important apporté par un messager

fidèle, donna à l’envoyé une médaille où l’on voyait une colombe

avec cette légende, _fidèle comme ce premier messager_, faisant

allusion à la colombe envoyée par Noë hors de l’arche.

[45] Au bas de l’exergue.

Louis XI rendit cette institution authentique par son édit en date du 19

juin 1464[46].

[46] Nous le rapportons à la fin de cet essai.

C’est dans cette pièce importante que nous trouvons la preuve évidente

que les postes ont été établies pour servir à la politique de Louis XI,

et que leur usage, étendu presqu’en même tems aux besoins de la société,

n’en étant que la conséquence, n’a pas eu pour but d’accroître les

revenus de l’état en imposant la pensée, comme on semble le croire dans

ce siècle calculateur.

Ce prince était si loin d’en considérer la création comme une ressource

que, pour la consolider, il se vit dans l’impérieuse nécessité

d’augmenter les charges qui pesaient sur ses peuples, et d’accorder des

_gages_ et de grands priviléges aux maîtres de poste auxquels il

confiait ce service.

Il paraît que son édit fut mis de suite à exécution, puisqu’on comptait

déjà jusqu’à deux cent trente courriers à ses gages qui portaient ses

ordres sur tous les points du royaume, ainsi que les lettres des

particuliers, quoiqu’il n’en fut pas fait mention lors de la création

des postes.

Ces messagers couraient à cheval et changeaient de chevaux à chaque

relais, à l’instar des anciens, qui employaient aussi des courriers à

pied comme nous le pratiquons[47]. Ces derniers étaient appelés

hémérodromes par les Grecs, c’est-à-dire, courriers de jour.

[47] En France, partout où il n’y a pas de bureau de poste, il se

trouve des courriers sous diverses dénominations; les uns desservent

les communes dépendantes de chaque bureau de poste, les autres sont

employés à la correspondance réciproque des préfets et des maires.

Ces messagers font régulièrement deux courses par semaine dans leurs

arrondissemens respectifs. On peut évaluer le nombre de lieues

qu’ils parcourent ainsi pendant la durée de l’année à plus de 2500;

ce qui équivaut à une marche moyenne de 7 lieues par jour. Il est à

remarquer que ces individus résistent long-tems à un exercice aussi

soutenu, qui n’est interrompu ni par les obstacles qu’opposent les

localités, ni par l’intempérie des saisons.

On pourrait citer beaucoup d’exemples de courses extraordinaires. Il

est même certaines provinces du royaume dont les habitans se

distinguent par leur agilité à la marche.

La mode des coureurs était très en usage autrefois, surtout à Paris.

Ils précédaient ordinairement les coursiers de la voiture des

personnes de distinction. On a renoncé à ce luxe dangereux, en

employant à leur place des postillons à cheval.

Les coureurs, chez les anciens, faisaient 20, à 30 lieues par jour,

et même 40 dans le cirque pour remporter les prix. On lit dans

Pline, qu’Autiste et Félonide, coureurs d’Alexandre, parcoururent un

espace de 1200 stades, à peu près 44 lieues, en 24 heures. Il ajoute

qu’un jeune homme, nommé Mathias-Athas, fit 75 milles, 25 lieues, de

midi jusqu’à la nuit. Plutarque dit qu’un certain Anchide fit 1000

stades, 37 lieues de 2000 toises, en un jour.

On a vu, de nos jours, des courses aussi remarquables. En 1767, un

coureur de la duchesse de Weymar fit 76 lieues en 24 heures, et ne

se reposa que le tems nécessaire à la réponse des dépêches dont il

était porteur.

M.r Cochrane, capitaine de la marine anglaise, exécute une

entreprise des plus périlleuses et des plus étonnantes, celle de

traverser à pied toute l’Asie. Il se propose ensuite de parcourir

ainsi l’Amérique.

Un anglais, nommé Aberthemy, vient de faire tout récemment à pied,

malgré un tems constamment mauvais, 560 milles en 8 jours, ce qui

fait 37 lieues par jour.

Il existe en Irlande un homme âgé de 142 ans qui, après avoir voyagé

dans toutes les parties du monde, a continué de s’exercer à faire de

longues marches en parcourant régulièrement chaque jour un espace de

10 lieues.

Un autre individu, nommé Wert, a parcouru, en 4 jours et 4 heures,

pour un pari de 7200 fr., 320 milles, environ 150 lieues de France.

Le coureur Charles Quize vient de faire, en 7 quarts d’heure, le

trajet de Bruxelles à Volvurde, sans paraître fatigué ni même

échauffé. Il est maigre et de petite stature. Sa manière accoutumée

de courir est de tenir d’une main un mouchoir dont un des coins est

dans ses dents, et de l’autre il agite sans cesse un petit fouet.

Le nommé Rumel, âgé de 16 ans, est remarquable par sa force et son

agilité. Il a fait à pied le chemin de Francfort à Hanau et retour,

qui est de 8 lieues, en 2 heures 15 minutes: des cavaliers qui le

suivaient ne purent faire la même diligence et restèrent en arrière.

M.r Danwers paria dernièrement 5000 fr. de se rendre de Chettenham à

Bayswaters, 94 milles, en 22 heures. Il mit 10 minutes de moins que

le tems convenu, et fit sa course avec des souliers très-épais.

Aux courses de Montrose, qui ont eu lieu il y a peu de tems, après

que les chevaux eurent fourni leurs courses, il se présenta deux

coureurs à pied, l’un appartenant à lord Kennedey, et l’autre au

major Hay. L’espace à parcourir était d’un demi-mille. Le premier

atteignit le but en 2 minutes 5 secondes; l’autre en une minute de

plus. Un montagnard écossais, dans le costume de son pays, et

quoique revêtu de ses armes et de tout son équipage, arriva au terme

de la course en même tems que le vainqueur.

Nous bornerons là ces exemples, qu’il serait facile de multiplier.

Louis XI, disent les historiens, fit payer bien chèrement le bienfait

des postes, en augmentant considérablement les tailles.

La dépense était le moindre des obstacles[48] à surmonter dans une

entreprise de cette nature; mais on prévoit tout ce que pouvait la

volonté ferme d’un monarque qui avait _mis tous les rois hors de page_,

et _dont tout le conseil_, suivant Commines, _était dans sa tête_. Le

code qu’on lui doit sur l’institution des postes, montre assez combien

cette vaste conception avait été l’objet de ses profondes méditations,

par l’éclat dont elles brillèrent dès leur origine.

[48] Delandine rapporte qu’un prédicateur, nommé Maillard, ayant

avancé quelque chose de choquant contre Louis XI, ce monarque lui

fit dire qu’il le ferait jeter dans la rivière. Le roi est le

maître, reprit-il, mais dites-lui que je serai plutôt en paradis par

eau, qu’il n’y arrivera par ses chevaux de poste.

C’est de cette époque, ainsi que le porte l’édit déjà cité, que date la

création de la charge de conseiller, grand-maître des coureurs du Roi.

Elle fut donnée à l’un des conseillers de la cour. Il se tenait près de

la personne du monarque, comme investi de toute sa confiance. Les

officiers qui dépendaient de lui, étaient appelés chevaucheurs de

l’écurie du Roi: leur emploi était de surveiller ce service naissant.

Des agens, sous le titre de maîtres coureurs, furent établis de traite

en traite sur les grandes routes, désignées par les édits. Ils

conduisaient, ou faisaient conduire par leurs chevaux et leurs

postillons, les voyageurs et les dépêches du roi.

La distance d’une traite à l’autre, dénomination remplacée plus tard par

celle de relais ou poste, était de quatre lieues ou environ, suivant les

localités. Le prix de chaque cheval[49], fourni et entretenu par le

maître de la traite, ne s’élevait qu’à 10 sous, y compris le guide.

[49] Le nombre en était fixé; mais il ne pouvait pas être moindre de

quatre.

Les maîtres coureurs et les autres agens des postes jouissaient de

priviléges, dont nous parlerons plus tard.

Louis XI, pour donner à cette organisation plus de force et de

régularité, créa, en 1479, une charge de contrôleur des chevaucheurs,

cette mesure était devenue nécessaire par les abus qui s’introduisaient

dans ce service, et auxquels les chevaucheurs du Roi n’avaient pu

remédier autant par négligence que par ignorance de leurs attributions.

L’intermédiaire d’un agent spécial fut déjà reconnue indispensable entre

l’administration supérieure et les nombreux emplois qui en complétaient

le système: on l’a maintenue comme la seule mesure conservatrice de

toute bonne institution.

On s’occupa, pendant tout le règne de Louis XI, des moyens propres à

régulariser un établissement qui prospérait au-delà des espérances de

son fondateur.

Les bases en étaient jetées, il ne s’agissait plus que de les modifier

suivant les tems, les besoins et les lieux.

Charles VIII consolida l’ouvrage de son père. La correspondance

paraissait déjà si bien établie, que les lettres mêmes de l’étranger

parvenaient par la voie des Postes. Il est vrai de dire que l’édit

autorisait le Pape et les princes avec lesquels Louis XI était en bonne

intelligence d’expédier des courriers, à la condition de se servir des

chevaux de la poste. Mais, dans la crainte que quelques lettres ne

continssent des principes contraires à la pragmatique sanction, que

Charles VIII soutenait de tout son pouvoir, il fut défendu aux

courriers, pendant quelque tems, sous peine de la hart, de se charger

des missives que les particuliers leur confiaient sans doute, puisque

les postes n’avaient été créées originairement que pour le service d’un

Roi qui n’avait pas cru que l’état de la société en réclamât en même

tems les avantages.

Depuis cette époque et pendant près d’un demi-siècle les postes

n’offrent rien de remarquable. Louis XII, François I.er, Henri II et

François II les maintinrent telles que Louis XI les avait créées.

L’agitation qui se manifesta sous ces derniers règnes, fut un obstacle à

l’introduction de toute mesure utile; car nous ne considérerons pas

comme améliorations quelques arrêts rendus en faveur des maîtres de

poste, auxquels on contestait des droits si bien établis.

Charles IX, dès 1563, remit en vigueur l’édit de Louis XI, et défendit

surtout de fournir des chevaux pour les routes de traverse. Les

peines[50] les plus graves étaient portées contre les agens des postes

qui changeraient les directions des dépêches, lesquelles ne pourraient

être transportées que sur les routes où les postes étaient en activité.

[50] Entr’autres une amende de 100 livres tournois et la dépossession

des charges.

On sentait que, pour conserver à ce service toute sa prééminence et sa

sécurité, il fallait repousser, dès leur naissance, les mesures

arbitraires introduites sans doute par un zèle très-louable, mais que

l’expérience n’éclairait pas encore.

Les noms des conseillers grands-maîtres des courriers de France et des

contrôleurs généraux, depuis Robert Paon, qui le premier porta ce titre,

jusqu’à Jean Dumas, qui remplit cette charge en 1565, ont échappé à nos

recherches. Ces deux emplois, d’abord distincts, ne tardèrent pas à être

réunis en un seul. La dénomination de contrôleur général des Postes, qui

prévalut, varia bientôt après comme nous aurons occasion de le

remarquer.

La juridiction des contrôleurs généraux, quoique bien établie par les

édits, devenait l’objet de contestations sans cesse renaissantes: le Roi

rendit divers arrêts à ce sujet, qui tous maintenaient l’indépendance

des postes, dont les contrôleurs généraux plaidaient la cause avec

autant de force que de succès.

Les routes sur lesquelles les postes n’étaient pas établies se trouvant

privées des avantages de correspondre avec régularité, il fut décidé, en

1576, qu’on emploierait des messagers-royaux, à l’instar de ceux de

l’université. Le nombre en fut successivement étendu à toutes les villes

où il y avait un parlement. Ils faisaient le service des dépêches dont

les entrepreneurs des routes d’embranchement sont chargés aujourd’hui.

Hugues Dumas, qui succéda en 1585, à son frère, est confirmé dans les

mêmes prérogatives par Henri III. Il fut remplacé, en 1595, par

Guillaume Fouquet[51].

[51] Sieur de la Varenne, commissaire ordinaire des guerres et

capitaine de la ville et du château de la Flèche.

Henri IV, toujours guidé par l’amour du bien public, ordonna, en 1597,

l’établissement des chevaux de louage de traite en traite sur les grands

chemins, traverses et bords de rivières, comme un nouveau moyen

d’adoucissement à la misère de son peuple. _Considérant_, disait-il, _la

pauvreté et nécessité à laquelle tous nos sujets sont réduits à

l’accroissement des troubles passés, que la plupart d’iceux sont

destituez de chevaux, non-seulement pour le labourage, mais aussi pour

voyager et vacquer à leurs négoces accoutumez, n’ayant moyen d’en

achepter, ni de supporter la despense nécessaire pour la nourriture et

entretien d’iceux; pour raison de quoi, et pour la crainte que nos dits

sujets ont des courses et ravages de gens de guerre, comme aussi les

commerces accoustumez cessent et sont discontinuez en beaucoup

d’endroicts, et ne peuvent nos dits sujets librement vacquer à leurs

affaires, sinon en prenant la poste, qui leur vient en grande cherté et

excessive despense etc. A quoi désirant pourvoir, et donner moyen à nos

dits sujets de voyager, et commodément continuer le labourage, etc.,

avons ordonné et ordonnons que par toutes les villes, bourgs et

bourgades de ce dit royaume, et lieux qui seront jugez nécessaires

seront establis des maistres particuliers pour chacune traite et

journée. Déclarant_, ajoute ce prince, _n’avoir entendu préjudicier aux

droits, priviléges et immunitez des postes_.

Ce nouveau service donna lieu à la création de deux offices de généraux

des chevaux de relais et de louage.

La distance entre chaque relais fut calculée sur la journée commune de

15 à 16 lieues, et portée à 7 ou 8 lieues. Le prix de ferme fut basé sur

le nombre de chevaux de chaque relais et fixé à 10 francs par tête. On

arrêta celui de la journée de chaque cheval, tant pour l’aller que le

retour, à 20 sous tournois et 25 sous pour chaque bête d’amble, malliers

et chevaux de courbes, c’est-à-dire, employés au tirage des voitures par

eau.

Le Roi, pour soutenir cet établissement et prévenir tous les abus,

ordonna en outre que les chevaux des relais seraient considérés comme

lui appartenant et marqués à cet effet sur la cuisse droite d’un H

surmonté d’une fleur de lys; et sur la cuisse gauche, de la lettre

initiale du lieu où ils seraient entretenus.

Les voyageurs ne pouvaient faire galoper les chevaux sous peine de dix

écus d’amende; _Ains, était-il ordonné, d’en user et s’en servir ainsi

que l’on a accoustumé de faire des chevaux louez à la journée[52]._

[52] M. de la Varenne, dit Sully, ne voulait pas introduire de chevaux

de louage au préjudice des relais et des postes.

Telles sont à peu près les dispositions fondamentales d’un établissement

que Henri IV crut utile à ses sujets. Mais les postes ne tardèrent pas à

se ressentir des funestes effets que leur causait une semblable

concurrence. Menacées d’une destruction prochaine, elles n’échappèrent à

leur ruine totale que par une mesure qui concilia à la fois, et la

sollicitude paternelle du prince, et l’intérêt public.

Les relais furent réunis aux postes, et firent dès lors partie des

attributions du contrôleur général des postes. Le roi releva par là une

institution dont il aurait entraîné la perte par des vues de

bienfaisance, et satisfit aussi son cœur en conservant à son peuple une

plus grande facilité de voyager, quoique forcé, par un sentiment de

justice, de la restreindre. A cet effet, le contrôleur général des

postes fut tenu de fournir des chevaux de relais à ceux qui ne

voudraient pas courir la poste, en ne payant que demi-poste par chaque

cheval, et se conformant à ce qui avait été ordonné pour les relais,

entr’autres obligations, de ne mener les chevaux qu’au pas ou au trot.

Henri IV, en élevant les postes au rang des institutions les plus

notables de son royaume, crut y ajouter un nouvel éclat par le titre de

général qui remplaça, en 1603, celui de conseiller contrôleur général

des Postes. _Le soin_, dit ce Prince, _que nous avons voulu prendre

depuis un certain tems de savoir bien au vrai en quoy consiste la charge

de contrôleur des postes de nostre royaume, nous a fait entrer dans une

fort particulière connaissance du mérite d’icelle, et juger de quelle

façon elle importe au bien de nos affaires. Et aprez avoir mûrement

considéré jusqu’où elle s’estend, combien elle est honorable et avec

quelle authorité elle se peut dignement exercer par un homme qui s’en

acquittera fidellement, comme nous avons toute occasion de recevoir un

entier contentement de nostre ami féal sieur de la Varenne, conseiller

en nostre conseil d’estat, sans qu’au changement que nous n’apportions

autre prix qu’une marque d’honneur que nous entendons être faite à la

dite charge._

Sully dit _qu’il fut fait, en 1608, un règlement général, adressé aux

trésoriers de l’épargne des menus, des lignes suisses, de l’artillerie,

de l’extraordinaire des guerres, de l’extraordinaire de deçà les monts,

et autres, qui leur prescrivait une forme plus exacte pour leurs

comptes_.

Il ajoute _que, parmi d’autres règlemens généraux, il en avait proposé

un sur les postes, dans lequel étaient compris les maîtres et

contrôleurs des postes, les chevaucheurs d’écurie du Roi, les courtiers

et banquiers, et leurs commis, les coches, les messagers à pied et à

cheval, et tous chariots et voitures par eau et par terre. Lorsque je

lisais cet article au Roi, il me dit: je vous recommande à la Varenne et

à tous les chevaucheurs; je vous les enverrai tous_.

Ce ministre, toujours occupé du bien public, sous un Roi qui lui

accordait une confiance si entière, dit encore dans ses mémoires: _Je

médite sur la manière de rétablir et de recommencer les ouvrages publics

comme chemins[53], ponts, levées et autres bâtimens qui ne font pas

moins d’honneur au souverain que la magnificence de ses propres maisons,

et qui sont d’une utilité générale._

[53] Une somme de 4,855,000 y fut destinée.

Si tous les actes qui ont signalé le règne de Henri IV, sont empreints,

en quelque sorte, de l’amour que son peuple lui inspirait, on ne peut

s’empêcher d’y reconnaître aussi cet esprit de justice et cette sagacité

qui le portaient à élever ce qui était grand et à honorer tout ce qui

était digne d’être respecté. Nos rois ont toujours reconnu l’importance

des postes; mais il est un de ceux qui ont le plus contribué à les

affermir.

Le règne de Louis XIII apporta de nouvelles améliorations à cette

institution. La vigueur avec laquelle les prérogatives en furent encore

maintenues, et les heureux changemens qui s’y opérèrent, en rendirent

l’organisation plus fixe et plus régulière.

Pierre d’Alméras[54], nouveau général des postes, soutient la cause des

maîtres des courriers envers lesquels, dans ces tems de guerre civile et

de désordre, on avait exercé de grandes violences.

[54] Seigneur de St-Remy et de Saussaye, conseiller du Roi en ses

conseils.

C’est dans cette vue que divers arrêts sont rendus, en 1612, pour les

mettre à l’abri du retour de pareils excès, et que le prix de la ferme

des relais porté à 10 francs par cheval et par an, est réduit à 6

francs.

Nos Rois, en abandonnant au général des postes les produits de la taxe

des lettres pour le dédommager des frais qu’entraînait ce transport et

le droit exigé pour en exercer le privilége exclusif, n’avaient pris

aucune mesure propre à régler les bases sur lesquelles le port devait en

être perçu, en raison du poids et des distances à parcourir. Les

généraux eux-mêmes, trop occupés d’une organisation qui réclamait toute

leur surveillance, négligeaient de porter leur attention sur un point

qui touchait de si près à leurs intérêts. Les particuliers, profitant de

la facilité qu’on leur laissait, s’étaient attribués seuls le droit de

taxer leurs lettres. Il est à croire que, primitivement, un grand esprit

de justice présidait à cette opération, puisqu’on ne leur en avait pas

contesté la liberté. Mais ils le firent plus tard avec si peu de

réserve, que le général des postes s’en plaignit en _les engageant à le

faire plus libéralement et n’abusant pas d’une facilité qui les portoit

à ne mettre que demi-port de ce qu’ils souloient faire ci-devant_.

La plainte était d’autant plus juste, que les dépenses augmentaient en

raison de la régularité qui avait lieu dans le service des postes. Les

courriers arrivaient et partaient à des jours fixes de la semaine; et le

public comptait déjà assez sur l’exactitude de leur marche pour

entretenir des relations suivies, dont il faisait dépendre les intérêts

de sa fortune.

Afin de mettre un terme à des mesures arbitraires, tout-à-fait contraire

à la prospérité des postes, le général avait autorisé les commis à

surtaxer les lettres et paquets pour les remettre au taux originel.

Mais, craignant de faire naître d’injustes réclamations qui eussent

porté atteinte à l’honneur des officiers des postes, il établit un tarif

qui fut rendu public et qui servit de base à la taxe des lettres, _sauf

que le plus grand port y fut volontairement apposé par ceux qui les

enverraient, est-il dit à cette occasion_. Ce furent ces raisons de

délicatesse et de justice qui, en 1627, 163 ans après l’établissement

des postes, donnèrent lieu au premier tarif connu.

A cette époque où la police intérieure du royaume ne pouvait remédier à

tous les brigandages qu’enfantent toujours les dissentions intestines,

les routes étaient peu sûres. La poste, comme tenant au service du Roi,

semblait être à l’abri des tentatives les plus coupables. La sécurité

que le public trouvait à correspondre par cette voie, le porta à

l’étendre à l’envoi de l’argent, des bijoux, des pierreries et aux

autres objets précieux, en les insérant dans les lettres. Ces abus

éveillèrent l’attention du général des Postes: comme ils tendaient à

compromettre la sûreté des dépêches en servant d’appât aux malfaiteurs,

il fut fait défense expresse de rien introduire de semblable dans les

missives. L’argent monnoyé, par un sentiment de bienveillance, fut seul

excepté de cette mesure, soit pour en favoriser la circulation, soit

afin de soustraire le peuple à la dépendance d’individus qui se

chargeaient de ces transports à un taux usuraire. On permit de recevoir

l’argent ayant cours à _découvert_ jusqu’à la concurrence de cent

francs, moyennant un prix calculé sur les distances à parcourir. Le

montant de ces sommes était inscrit sur des livres tenus à cet effet

dans chaque bureau de poste.

Telle fut l’origine des articles d’argent déposés, connus encore

aujourd’hui sous ce titre.

L’expérience avait assez fait connaître la confiance que les postes

devaient inspirer, tant par la célérité que par la sécurité qu’elles

offraient. L’époque était venue de faire cesser les expéditions

extraordinaires de courriers que multipliaient les gouverneurs des

provinces ou autres personnages titrés, afin de correspondre d’une

manière plus éclatante avec la cour. Cet usage, non-seulement onéreux

pour la poste, par les frais qu’il occasionnait, pouvait nuire à la

sécurité qu’elle inspirait. Le général, pour remédier aux abus que ces

exceptions n’auraient pas manqué d’entraîner par la suite, obtint du

Roi, qu’à dater de 1629, tous les paquets adressés à sa majesté, au

chancelier et au surintendant des finances, ne parviendraient plus que

par son intermédiaire, et seraient remis aux officiers des postes qui

les enregistreraient sur des livres destinés à cet effet, en marquant

toujours sur l’enveloppe le jour et l’heure du départ des courriers,

afin d’établir leur responsabilité. Cette formalité reçut le nom de

chargement de lettres de service. On l’a étendue depuis aux

particuliers, mais à des conditions dont nous parlerons plus tard.

Ou reconnut cependant qu’il était des circonstances où la gravité des

affaires ne permettrait pas d’attendre le départ plus ou moins prochain

des courriers; dans ce cas seulement, les frais qu’occasionnait l’envoi

de ces dépêches tombaient à la charge des ministres auxquels elles

étaient destinées. Ces expéditions instantanées ont été appelées

estafettes. Elles conservent encore ce nom, et on y a souvent recours

dans le même but.

René d’Alméras, frère du précédent, occupe le dernier la charge

de général des postes, que Louis XIII supprima; celle de

surintendant-général des postes la remplaça en 1630. Nous voyons dans

cette nouvelle dénomination, sinon de plus grandes prérogatives

attachées aux postes, du moins une organisation particulière qui tendait

dès-lors à leur donner une forme plus régulière, et qui a servi de base

au système administratif adopté généralement de nos jours. En effet,

cette charge, exercée annuellement par chacun des trois conseillers[55]

nommés par le Roi, rentre absolument dans les attributions actuelles des

directeurs-généraux, dont les fonctions sont partagées par les

administrateurs qui forment leur conseil. Les modifications apportées

par la suite, dans le nom ou dans le nombre de ces emplois supérieurs,

sont subordonnées à des causes accidentelles qui n’ont rien changé au

principe.

[55] Il en était ainsi, dit Sully, des offices des finances possédés

par trois personnes, sous le titre d’ancien, d’alternatif et de

triennal.

On étendit l’utilité de cette mesure en établissant en même tems des

charges de conseillers, maîtres des courriers, contrôleurs provinciaux

des postes. L’activité et la surveillance directe et continue de ces

nouveaux agens, sur toutes les parties de ce service, devaient en hâter

l’amélioration. Elle fut rapide: leurs attributions étaient

très-étendues. Ils présentaient les sujets pour les places dont le

surintendant disposait seul, et dans lesquelles ils n’étaient confirmés

qu’après avoir prêté le serment de fidélité au roi. Ils indiquaient

aussi les changemens à opérer, soit dans le départ ou la marche des

courriers. Ainsi, ceux de Paris partirent plus régulièrement deux fois

la semaine; et il fut réglé qu’ils feraient nuit et jour, pendant les

sept mois de la belle saison, une poste par heure; et, pendant les cinq

mois d’hiver, il leur fut accordé une heure et demie, pour parcourir la

même distance.

Les contrôleurs provinciaux jouissaient encore du revenu de la taxe des

lettres. Tant d’avantages firent craindre que leur influence ne

détruisît en partie celle du surintendant-général, et ne les rendît

indépendans. Louis XIII mit des bornes à leur pouvoir en faisant rentrer

dans les attributions de celui-ci une partie des prérogatives qu’il

avait accordées aux premiers, sans diminuer l’heureuse impulsion qu’ils

avaient communiquée et qui devait produire les résultats les plus

satisfaisans. Les priviléges qu’avait déjà M. de Nouveau[56],

surintendant-général des postes, s’accrurent de tous les droits dont les

contrôleurs furent privés. «_Confirmons_, dit le roi, _aux

surintendans-généraux, tous les gages, les appointemens, plats et

ordinaires en notre cour et suite, logement près de notre personne,

extraordinaire gratification, récompenses, estrennes, revenus desdits

relais et chevaux de louage, avec pouvoir de changer, augmenter et

diminuer lesdites postes, contraindre les maistres d’icelle, d’observer

les édits, ordonnances et règlemens cy-devant faits, et ceux qui seront

ou pourront être à l’avenir; ensemble muleter lesdits maistres de poste

par retranchement de leur charge, etc.; disposer d’icelles et de toutes

les autres qui dépendent d’eux, desquelles choses ils ne seront

responsables qu’à notre personne_.»

[56] Conseiller, commandeur, grand trésorier des ordres, revêtu des

trois charges d’ancien, alternatif et triennal.

Certes, c’était une charge éminente que celle qui donnait de telles

prérogatives. Nouvelle preuve de l’importance que nos rois attachaient

aux postes, en élevant ceux auxquels ils en confiaient le soin au rang

de ministres de leur maison.

Les contrôleurs, rendus plus dépendans du surintendant-général, n’en

contribuèrent pas moins à la prospérité d’un établissement auquel ils

devaient apporter de si utiles et de si nombreuses améliorations.

Le public continuait d’introduire dans les missives, malgré toutes les

défenses faites à ce sujet, des objets étrangers à la correspondance. Le

surintendant-général représenta au Roi l’impossibilité de s’opposer aux

transports de ce genre. Il fut décidé, d’après cela, que les envois

auraient lieu suivant le mode établi pour l’argent monnoyé. Cette

nouvelle partie du service reçut la dénomination de _valeurs cotées_,

parce qu’on en percevait le port sur le prix que l’envoyeur était obligé

de déclarer aux officiers des postes, en leur présentant l’objet à

découvert, afin d’en justifier l’estimation.

Les particuliers trouvèrent dans cette mesure un moyen de faire

parvenir, sur tous les points de la France, les matières d’un grand prix

dont la circulation n’aurait pu s’étendre par le peu de relations

établies encore entre les provinces. Le commerce et l’industrie durent

en recevoir une nouvelle activité. Aujourd’hui, par les raisons

contraires, ce mode est loin d’être aussi productif pour les postes.

C’est une facilité dont le public n’use que rarement.

Les intérêts des maîtres des relais furent un instant compromis par la

concurrence des messagers royaux. Les avantages apparens qu’elle

semblait offrir aux particuliers pouvaient entraîner des résultats

funestes au bien de l’état. Dès 1634, les remontrances du

surintendant-général des postes furent accueillies, et les messagers

royaux furent forcés de s’en tenir à l’édit de leur création, qui les

obligeait à marquer leurs chevaux d’un signe particulier, à ne conduire

par leurs voitures les voyageurs d’une ville à l’autre du royaume

qu’avec les mêmes chevaux, et à n’employer, en cas d’insuffisance, que

ceux des maîtres de poste; il leur était interdit en outre de recevoir

les étrangers, ainsi que les personnes qui partaient de la cour, soit

pour voyager dans l’intérieur du royaume, soit même pour en sortir.

La politique de ces tems n’était pas parvenue au point de mettre

obstacle à la correspondance entre les individus, lorsque les grands

débats qui s’élevaient entre les puissances étaient reglés par les

chances de la guerre: le Roi ne voulut pas que les intérêts privés en

souffrissent, et que les relations fussent interrompues. En conséquence,

les courriers, pendant la guerre qui eut lieu en 1637 transportèrent les

lettres comme à l’ordinaire.

Ce principe généreux n’a pas été toujours reconnu; et nous verrons, dans

la suite, qu’on a souvent usé d’une grande rigueur à cet égard.

Le droit de franchise ou d’exemption de taxe, qui n’avait pas reçu

d’extension, et qu’on avait accordé par une faveur toute spéciale, aux

ambassadeurs, leur fut bientôt retiré. L’abus qui s’était introduit,

sans doute à leur insçu, de faire parvenir la correspondance des

particuliers sous leur couvert, avait causé une diminution considérable

sur la recette des lettres provenant de l’étranger. Il cessa en partie

par cette mesure; mais il paraît difficile de remédier à un pareil

inconvénient, qui s’est renouvelé tant de fois depuis.

Le service des postes prenant de plus en plus de l’accroissement, la

surveillance active des contrôleurs provinciaux ne pouvait s’exercer

avec le même succès sur tous les points. Les relais et les bureaux de

poste se multipliaient chaque jour; le nombre des fermiers et des

messagers, tant royaux que de l’université, augmentait en proportion; il

fallait aussi que celui des commis s’accrût pour le travail des lettres.

Les contrôleurs provinciaux jugèrent donc convenable d’établir un nouvel

agent, dont les attributions, en opposition avec celle des fermiers et

des employés, concourussent néanmoins à faciliter tant d’opérations,

avec la même régularité. Le roi créa, à cet effet, en 1643, des offices

de contrôleurs, _taxeurs_ et _peseurs_ de lettres et paquets. L’emploi

de ces contrôleurs était de taxer les lettres à l’arrivée des courriers,

en suivant les poids en usage dans les villes; de tenir des registres de

celles qu’ils expédiaient; de recevoir les plaintes relatives au

service; enfin de faire observer les réglemens. L’achat de ces charges

leur donnait aussi l’avantage de jouir du quart en sus de tous les ports

des lettres et paquets allant par la voie des postes.

Ces charges furent supprimées en 1655. On les remplaça par celles

d’intendans (au nombre de quatre), dont les attributions furent plus

étendues, et on leur adjoignit toutefois des commis pour remplir les

fonctions des contrôleurs.

Il est facile de voir que, si le gouvernement trouvait quelque profit

dans les fréquentes mutations des charges, il y était également porté

par l’accroissement que les postes prenaient chaque jour. La nécessité

de multiplier les moyens de surveillance entraînait la création de

nouveaux emplois, parmi lesquels la hiérarchie, observée déjà avec

rigueur, établissait les droits réels à l’avancement.

Les messagers de l’université, à l’exemple des messagers royaux, ayant

empiété sur les droits des postes, échouèrent également, en 1661, dans

leurs prétentions exagérées. Ils ne partirent plus que, comme par le

passé à certains jours, des villes où ils étaient établis, en ne

marchant qu’à journées réglées entre deux soleils, sans pouvoir aller en

poste, ni se servir de courriers pendant la nuit, ni même de chevaux de

relais de traite en traite sur les routes. La contravention à ces

défenses emportait la confiscation des chevaux, une amende de 1000 fr.,

et la prison à l’égard des courriers.

Les postes fixèrent l’attention de Louis XIV, qui devait leur

communiquer, comme à toutes les institutions de son règne, ce caractère

de grandeur et de stabilité qui l’a immortalisé.

Elles furent cependant encore menacées d’une ruine totale. Plusieurs

voyages de la cour, dans les provinces, causèrent la perte de plus d’un

quart des chevaux. La rareté qui s’en suivit, et, par conséquent, le

prix auquel on portait ces animaux, joints à la disette des fourrages,

laissait peu d’espoir de remonter cet établissement. Le découragement

était à son comble; et les maîtres de poste, dont les relais n’étaient

pas entièrement démontés, menaçaient de les abandonner.

Le roi, vivement touché de leur sort, s’empressa de remettre en vigueur

les arrêts qui leur accordaient les priviléges qu’on n’avait cessé de

leur contester, et qu’ils tenaient de Louis XI et de ses successeurs.

Ils consistaient dans l’exemption de la taille sur 60 arpens de terre

(non compris les héritages qui leur appartenaient); de milice pour

l’aîné de leurs enfans et le premier de leurs postillons; de logement de

gens de guerre; de contributions au guet, garde, subsistances et autres

impositions; des charges de ville, de tutelle, curatelle, établissemens

de séquestres et saisies réelles, etc.; enfin, de droits aussi onéreux

qu’assujettissans, dont on ne les déchargeait que pour les distinguer

plus spécialement, en raison de l’utilité et du genre de leur service.

Ils étaient, en outre, commensaux de la maison du roi, et jouissaient

des _gages_ attachés à leurs titres. Leurs brevets étaient signés par le

prince.

Louis XIV ne se contenta pas de cet acte de justice: il ordonna

qu’aucune charge du royaume ne serait acquittée avant celles dues pour

indemniser les maîtres de poste de leurs pertes, voulant réparer, par

une mesure prompte et préservatrice, un mal dont les suites pouvaient

devenir si funestes à l’état.

L’exemple de ces révolutions désastreuses dans les postes, tant chez les

anciens que chez les modernes, aurait dû mettre en garde contre de

pareils retours, si le flambeau de l’expérience servait de guide aux

novateurs.

La seule protection de nos rois a soutenu cet établissement contre leurs

mesures inconsidérées: elle est encore la cause de leur prospérité. Mais

n’est-il donc aucun moyen de consolider cette institution, en l’asseyant

sur des bases solides et à l’abri de tout ébranlement? L’agriculture,

sur laquelle les maîtres de poste devraient porter toutes leurs vues,

nous semble celui qui y conduirait le plus infailliblement, surtout s’il

était soutenu par les encouragemens qui font naître l’émulation, sans

laquelle tout languit. Ils serviraient doublement leurs intérêts et ceux

de l’état, en y rattachant leur industrie qui s’y lie si étroitement.

L’exploitation d’une grande ferme ferait la sécurité du gouvernement, et

la richesse du maître de poste. En effet, ce dernier redouterait-il le

ravage des épizooties, la disette des fourrages, la rareté des

chevaux[57], la cherté qui s’en suit, lorsque les siens, forts et

vigoureux, seraient entretenus avec soin, nourris sainement et exercés

avec discernement. En les élevant sur son domaine, il en améliorerait la

race et l’approprierait au besoin de son relais; leur nombre, toujours

en raison de l’importance de sa culture et de la nature des produits de

sa terre, ne serait pas limité à celui des réglemens. Verrait-il,

d’après cela, la cause de sa ruine dans un événement passager, la forme

d’une voiture, son poids, sa surcharge; des voyages multipliés; des

guerres, des invasions, où des circonstances imprévues ne pourraient

mettre sa prévoyance en défaut; et, toujours prêt à seconder les vues du

gouvernement auquel il devrait sa considération, il trouverait dans ses

propres ressources les moyens d’assurer, en tout tems, un service que

des sacrifices incalculables ne pourraient souvent préserver d’une

entière destruction.

[57] Les chevaux français sont très-estimés, surtout ceux que fournit

la Normandie, qui sont préférés pour l’attelage. On porte à

1,650,000 le nombre de ceux de toute espèce qu’on élève en France.

L’Angleterre en compte à peu près le même nombre.

C’est surtout par l’entretien des routes royales[58] que l’on

concourrait efficacement à soutenir les maîtres de poste. Celles qui

traversent la France, dans tous les sens, sont bien coupées et

parfaitement alignées. Les ponts, les chaussées et toutes les

constructions en ce genre, fixent, par leur perfection, l’attention des

étrangers. Sous le règne de Louis XV, un nombre considérable de routes

ont été ouvertes des portes de la capitale aux extrémités du royaume.

Quelques entreprises semblables ont eu lieu depuis; mais ce n’est pas

assez de créer, il faut entretenir. Tous les états de l’Europe sentent

aujourd’hui la nécessité de tracer des grands chemins ou de les réparer.

L’Angleterre nous en donne l’exemple en les multipliant au point d’en

compter trois fois plus qu’en France[59], et plusieurs autres nations

rivalisent d’émulation à cet égard. Il y aurait peu à faire si

l’attention du gouvernement se portait sur ce point. Déjà, quelques

heureux essais font pressentir le désir qu’il aurait d’améliorer une

partie si importante de l’administration intérieure de l’état. Des

compagnies entreprennent d’établir une route en fer, de Lyon à

Saint-Etienne, et proposent d’en exécuter une semblable de Paris au

Hâvre. Un pont suspendu à des chaînes de fer s’achève sur le Rhône. On

en construit un de ce genre, à Paris, entre l’esplanade des Invalides et

les Champs-Elysées; et bientôt, sans doute, tous les passages où l’on

n’avait pu vaincre, jusqu’à ce jour, les difficultés que la nature

oppose, deviendront praticables, ou cesseront d’être un objet continuel

de crainte pour les voyageurs qui traverseront, en tout tems et avec

sécurité, ces gorges profondes et ces fleuves rapides auxquels

l’obscurité des nuits et l’inclémence des saisons ajoutent de nouveaux

dangers.

[58] Quant aux routes départementales et vicinales, elles sont en

général fort dégradées.

[59] La longueur des routes en France n’excède pas 10,000 lieues

tandis que l’étendue des chemins de la Grande-Bretagne dépasse une

longueur de 30,000 lieues.

Nous n’aurions pas la moindre incertitude sur le sort des grandes

routes, en France, si on assignait sur les revenus des postes, un fonds

suffisant à leur entretien; car, tout en admirant les ouvrages des

anciens, nous nous condamnons à ne pas les imiter, en réprouvant les

moyens qu’ils employaient pour en assurer la durée. Charlemagne, à

l’exemple des Romains, faisait travailler ses troupes[60] et ses sujets

aux grandes entreprises de l’empire, parmi lesquelles la construction

des routes tenait un rang si important. Nous ne pensons pas qu’en

suivant le système actuel il y fût parvenu.

[60] Le roi de Suède a fait faire par ses troupes près des six

septièmes des grands travaux effectués en canaux et en routes.

Il n’est pas douteux que le mauvais état des routes n’ait été pendant

long-tems le motif du peu de perfection qu’on remarquait dans nos

voitures. C’étaient des chariots attelés de bœufs dont se servaient les

rois de la première race. On ne fait pas remonter l’invention des

voitures, qui est due aux Français, au-delà du règne de Charles VII.

_Malgré le luxe et l’extravagance de ces tems-là_, dit Millot, _on

ignoroit tellement las commodités de la vie, que, durant l’hiver

rigoureux de 1457, les seigneurs et les dames de qualité, n’osant monter

à cheval, se faisoient traîner dans des tonneaux en guise de carrosses_.

Le char[61] suspendu que Ladislas, roi de Bohême, envoya à la reine

mère, Marie d’Anjou, surpassa bientôt tous les essais en ce genre. _Il

estoit_, disent les chroniques, _branlant et moult riche_.

[61] 1475.

Avant cette époque les reines, comme toutes les dames de la cour,

allaient en litière ou à cheval. Sous François I.er, les princesses

parurent, à diverses cérémonies, montées sur des haquenées blanches.

Il n’y eut d’abord, en France, que le carrosse de la reine Eléonore,

celui de la duchesse d’Angoulême, mère de François I.er, et celui de

Diane, fille de Henri II. Ces voitures, rondes et petites, ne pouvaient

contenir que deux personnes. Elles furent agrandies, et devinrent si

incommodes, que le parlement pria Charles IX d’en défendre l’usage dans

Paris: il ne fut plus maintenu que pour les voyages. Le bon Henri

n’avait cependant qu’une seule voiture, et elle était de cette espèce.

_Je ne pourrai vous aller trouver d’aujourd’hui_, écrivait-il à Sully,

_ma femme m’ayant pris mon coche_. Le défaut de glaces à sa voiture,

disent les historiens, a peut-être été la cause de sa mort.

Les courtisans allaient au Louvre à cheval, et les dames montaient en

croupe ou en litière. Les conseillers se rendaient au palais sur des

mules.

Un seigneur de la cour, nommé Jean de Laval de Bois-Dauphin, paraît être

le premier qui se soit servi de voitures à l’exemple des princes. Sa

grosseur excessive, qui l’empêchait de marcher et de monter à cheval, en

devint le motif. On remarqua ensuite celle du président de Thou.

Bassompière, sous le règne de Louis XIII, essaya, le premier, de faire

placer des glaces à son carrosse. Ce ne fut qu’en 1515 qu’il parut des

voitures à Vienne, et en 1580 à Londres.

On conçoit, d’après cela, que cette invention, attribuée aux Français,

n’est point une assertion vague et dénuée de preuves. Mais il est juste

d’avouer aussi que les imitateurs les ont surpassés pendant long-tems

dans la construction élégante et commode des voitures.

Jusqu’en 1650, l’usage ne s’en était répandu que parmi les particuliers

très-riches. Elles se multiplièrent tellement depuis, que, vers la fin

du règne de Louis XV, on comptait plus de 15,000 voitures de toute

espèce à Paris seulement.

C’est à un nommé Sauvage qu’on doit, vers le milieu du XVII.e siècle,

l’établissement des voitures publiques. Messieurs de Villermé et de

Givry obtinrent le privilége exclusif de louer, à Paris, les carrosses,

les grandes et petites carrioles, dans lesquelles on ne payait que cinq

sous; d’où leur vient le nom de carrosses à cinq sous. Ceux à un prix

déterminé par heure ou par course leur succédèrent en 1662. Le carrabas

ou char-à-banc, et les voitures connues sous une dénomination si

triviale, allaient de Paris à Versailles. Le carrabas était d’osier,

d’une forme longue et propre à contenir vingt personnes; attelé de huit

chevaux, il mettait six heures pour faire quatre lieues et demie. Les

autres carrosses paraissaient moins incommodes quoique ouverts à tous

les vents.

Plus tard, en 1766, le nombre des coches avait beaucoup augmenté; il en

partait chaque jour 27 de Paris, contenant 270 personnes. Aujourd’hui,

il part habituellement de la capitale 300 voitures et 3000 voyageurs. A

la même époque on comptait 14 établissemens de roulage: ce nombre

s’élève à présent à 70.

Quant au nombre des voitures, il s’est considérablement accru, tant dans

les provinces qu’à Paris où on en remarque de toutes les formes. Celui

des fiacres[62] ou voitures de place est de 3000, et l’on porte à 2000

celui de cabriolets. Il serait inutile de détailler ici les facilités

offertes au public pour voyager sur tous les points du royaume. Paris

est le centre où viennent aboutir les entreprises multipliées qui

s’élèvent chaque jour dans toutes les villes des provinces. Les voitures

qu’on emploie à ces divers services, rivalisent entr’elles de goût et de

commodité: elles contiennent assez ordinairement 18 ou 20 voyageurs.

Quant à leur marche, elle acquiert chaque jour plus d’accélération. Les

prix varient en raison de la concurrence.

[62] Ce mot vient du nom d’un moine du couvent des Petits-Pères, qui

s’appelait Fiacre, mort en odeur de sainteté. La vénération qu’on

lui portait allait si loin, que chacun voulait avoir son effigie et

qu’on la peignait même sur les portières des carrosses de place,

d’où leur est venu le nom du fiacre.

Les malles-postes et les messageries[63] royales se distinguent

particulièrement entre toutes ces entreprises.

[63] On appelle aussi, dans la capitale, messagerie à cheval, les

chevaux qu’on fournit aux voyageurs, et que le messager en chef de

la cavalcade, suit dans un chariot chargé de leur bagage, en leur

indiquant les lieux de la dînée et de la couchée. On fait à peu près

16 ou 18 lieues par jour, en trouvant à chaque lieu de repos les

repas préparés. Cette manière de voyager est peu dispendieuse.

La première chaise de poste parut en 1664. On en attribue l’invention à

un nommé Grugère. Le privilége exclusif en fut accordé au marquis de

Crenan, dont le nom, pour cette raison, fut donné à ces sortes de

voitures. Elles ne furent pas long-tems en usage à cause de leur

pesanteur, et on les remplaça par celles construites sur le modèle des

chaises allemandes.

Jusqu’en 1663, la poste n’avait rapporté aucun revenu au roi, car on ne

pouvait considérer comme tel la vente des charges et du privilége

accordé depuis peu d’années aux officiers des postes, de percevoir les

ports de lettres à leur bénéfice. Cet avantage s’était considérablement

accru par les améliorations successives qu’on ne cessait d’introduire

dans un service si favorable aux intérêts des particuliers. Le marquis

de Louvois, ministre de la guerre dès 1654, venait d’être élevé[64] à la

charge de surintendant général des postes. Ce ministre jugea qu’il était

tems de faire tourner, au profit du Roi, les produits d’une institution

entretenue à ses dépens, sans, pour cela, en changer la nature. Et parce

que les postes augmenteraient les revenus du trésor royal, il n’entra

pas dans les vues d’un ministre de Louis XIV, appelé à les diriger, de

les considérer à l’avenir comme créées dans ce but.

[64] 1668.

Loin de subir les suites funestes d’un pareil systême, nous voyons les

postes au contraire s’élever davantage, s’il est possible, par le

caractère de stabilité et d’indépendance que leur imprime le marquis de

Louvois, sous la direction duquel tous les élémens qui les

constituaient, liés avec plus d’ordre, en ont formé cette administration

importante, l’objet encore de l’admiration de toute l’Europe.

Le nouveau mode introduit dans les postes s’opéra sans secousse par

l’esprit de justice qui en prépara la transition; et les intérêts des

titulaires furent réglés avec sagesse et discernement. Comme on ne

pouvait encore subir les chances d’une gestion compliquée, le marquis de

Louvois pensa que l’expérience était le seul moyen de s’éclairer dans

ces grandes mesures que le tems amène; et, pour y parvenir, il proposa

au Roi de mettre les postes en ferme[65]: ce projet ayant été approuvé,

Lazare Patin fut reconnu, par le premier bail de 11 ans montant à

1,200,000 fr., fermier général des postes de France.

[65] Le systême des fermes, tant décrié de nos jours, ne devait

cependant diminuer en rien la confiance dont les postes jouissaient.

Elles tenaient ce précieux avantage de l’esprit de paternité avec

lequel elles étaient constamment dirigées. Ce régime attachait

tellement les officiers des postes à leurs emplois, qu’ils

semblaient les regarder comme un héritage de famille. On en

trouverait encore qui pourraient puiser, dans de vieux souvenirs, de

nouveaux titres à l’estime générale. Certes, l’intérêt n’était pas

le seul mobile qui faisait tenir à ces places, la plupart peu

lucratives: la considération qui ne manque jamais d’être la

récompense d’une conduite honorable, explique assez le prix que

mettaient même des personnes de distinction à gérer un bureau de

poste qui rendait à peine trois cents francs, ou un relais de peu de

valeur.

_Les courriers n’étoient chargés_, dit Mezeray[66], _que des affaires du

Roi, aussi couroient-ils à ses dépends_. On ne prétendait, et cela est

positif, retirer d’autre avantage des postes que celui de correspondre

avec célérité, et de voyager rapidement.

[66] Histoire de France.

_Maintenant_, ajoute le même auteur, _les courriers portent aussi les

paquets des particuliers, si bien que, par l’impatience et la curiosité

des François, il s’en est fait un avantage encore plus grand pour les

coffres du prince que pour la commodité publique_.

Une telle conséquence, maigre l’erreur évidente qu’elle renferme, serait

encore loin de porter la moindre atteinte au principe qui régit les

postes! La société réclamait une institution; elle est établie et mise

en harmonie avec ses besoins. Tout s’anime par elle: les relations se

multiplient; le commerce est vivifié; les sciences et les arts sont

répandus; et bientôt l’agriculture, qui ne fructifierait que sur

quelques points favorisés par leur position géographique, porte, dans

les lieux destinés peut-être à n’en jouir que tardivement, les procédés

les plus utiles éprouvés par l’expérience.

Semblables à ces sources bienfaisantes qui donnent naissance aux fleuves

auxquels le sol doit sa fécondité, les postes sont ce germe précieux de

prospérité qui, en se développant, multiplie ses trésors avec une

étonnante profusion. Leur influence est telle qu’on ne pourrait la

comprimer sans danger. Elles existaient en entraînant de grandes

dépenses: elles existeraient encore indépendamment des produits qu’on en

retire, et que les bienfaits qu’elles répandent depuis leur existence

ont successivement accrus. On ne reconnaît point un impôt à ce

caractère; quoique créé, annulé ou modifié sous une dénomination

quelconque, son but est de produire: son action cesse dès que cette

seule condition n’est pas remplie; tandis que les postes, dont les

attributions n’ont d’analogie avec aucune autre institution, privées de

ce résultat, continuent d’imprimer le même mouvement au corps social. Il

est naturel de faire retourner à l’avantage du trésor l’excédant des

recettes qu’elles produisent, après avoir épuisé toutefois les moyens

d’améliorations directs ou indirects qui s’y rattachent: il était juste

même que le fisc fût à l’abri de toute malversation. Mais où est la

garantie de la société, en admettant comme possible la soustraction de

quelques missives? L’argent remplace l’argent; les marchandises et tous

les objets industriels en circulation dans le commerce, ont une valeur

appréciable! quelle compensation offrirait-on pour la perte de titres

importans, de pièces dont dépendent l’honneur et la fortune des

individus; pour la violation du secret des familles, de l’état même? Les

postes ont donc un caractère moral qui constitue leur indépendance.

Elles semblent être une exception dans l’ensemble du grand système

social. Ce principe reconnu par le prince qui les a instituées, et

consacré par nos rois qui les ont conservées sous leur protection, en

communiquant sans intermédiaire avec les hommes d’état auxquels ils en

confient spécialement la direction, a seul contribué à leur maintien et

les préservera de toute décadence.

A peine le fermier fut-il en jouissance de son privilége que le

transport frauduleux des lettres et paquets qui avait lieu par

l’entremise des personnes étrangères aux postes, le contraignit de

demander la résiliation de son bail ou la répression d’abus qui le

mettaient dans l’impossibilité de remplir les engagemens qu’il avait

contractés. On fit droit, en 1673, à une si juste réclamation dans les

termes suivans, qui rappelaient ceux de l’édit de 1630:

_Très expresses inhibitions et défenses à tous maistres et fermiers de

carrosses, cochers, muletiers, rouliers, voituriers, cocquetiers,

poullailliers, beurriers, piétons et autres, tant par eau que par terre,

de porter aucunes lettres de quelque sorte et nature que ce soit, à

l’exception seulement des lettres de voiture, des marchandises et hardes

dont ils seront chargés, malles non fermées, ni cachetées; et à tous

messagers d’avoir aucuns bureaux, tenir aucune boëte, recevoir, porter

aucunes lettres et paquets etc.; contre chacun des contrevenants de 1500

livres d’amende payables franc de port, en vertu du présent arrest, sans

qu’il en soit besoin d’autre, et confiscation des chevaux, mulets et

équipages, dépens, dommages et intérêts._

On apporte, en 1676, quelques modifications au tarif établi pour la taxe

des lettres.

Le 2.e bail[67] des postes est porté à 1,800,000 fr.

[67] 1683.

Le 3.e bail[68] des postes est porté à 1,400,000 fr.

[68] 1688.

L’ordre que le marquis de Louvois avait établi dans les postes, fit

réduire, à sa mort[69], l’office de la surintendance générale des Postes

à une simple commission.

[69] 1699.

Des postes en général, et particulièrement en France · 第 11 / 45 题