STRATAGÈMES

_A Octave Mirbeau._

Amères flâneries parmi des femmes successives.

Lointaine et première souvenance. Elle vient à moi: gaucheries d'une

fille grandelette dans le sarrau d'école. Au sarrau, des taches d'encre;

au nez, des taches de son. Les yeux couleur de mûres; les dents comme

des noisettes:--mûres mangées ensemble, noisettes croquées le long des

haies, par les chemins creux, et dans les herbes, les rosées, les fleurs

fraîches.

Ensuite... Oh! celle-ci fut vraiment la vraie. Près d'elle, à lui

parler, à rire, à rougir, il y avait une joie toute neuve, une joie de

floraison. Les cheveux frisaient joliment sur le front.

Chloé chantait, lavandière à la rivière. Ah! fille de roi! Ah! vieil

Homère! Je crus que c'était Nausicaa.

Il mit la main dans mon estomac.

Je lui ai dit: mettez-la plus bas,

Je lui ai dit: mettez-la plus bas!

Chloé chantait, lavandière à la rivière.

Après?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est tout ce que j'en sais.

Après? Les stores baissés: passent les poteaux, les arbres, les

maisonnettes. Sur les plaques tournantes, les roues grondent. L'ombre

est violette. Le roulis roule le fugace enlacis... Par la portière,

adieu! Jamais plus? Jamais plus. Ton nom? Ta demeure? Les baisers ont

pris toutes les lèvres, les lèvres n'ont pas remué pour des paroles. Ah!

ce train qui va, qui va! Ah! ma vie qui va, qui va!

Après? Rencontres. Non. Non plus. Oui. Pourquoi ne pas revivre une

minute ceci: l'agréable rêveuse sur mon épaule pleurait son exil. Elle

avait peur, la nuit, dormant seule...

Petite bourgeoise du petit bourgeois, très avenante dans l'attifage

économique d'une femme d'ordre: «Pas de cadeaux, disait sa voix ferme et

discrète, une ligne nouvelle, plutôt, sur mon livret. Comme cela, mon

mari est content, il m'appelle sa fourmi. Quand le mille est complet,

cela fait de la rente, de la bonne rente, mon mimi.» Elle était

charmante, vraiment, dans ses silences.

A pas muets sur le parquet criant. La porte se pousse, à l'heure dite

déverrouillée. De l'imprudente lumière, mais le plaisir, en l'ombre,

s'alanguit trop. Pourtant, il y a des yeux au bout des doigts, des yeux

de chat faits pour les ténèbres... La lumière, parfois je la souffle.

J'aime mieux ton coeur que la couronne brodée sur ton coeur,--et tu

n'aimes pas les distractions. Les feuilles tombèrent. A Paris? Là, elle

avait ses habitudes et l'imprévu.

Je me souviens qu'elle n'aimait pas les distractions.

Vraiment, cela vaut-il la peine? La peine qu'on se donne?

Adieu, mon pucelage,

Ha! Tu vas me quitter!

Disait la petite pucelotte... Vraiment, cela vaut-il la peine?

La Suédoise m'aima et nous eûmes de jolies chevauchées frileuses vers le

bleu pâle des nuits polaires. Ah! comme elle pleura, un jour, et comme

je fus mauvais pour celle qui était si bonne!

Telle est la fin, et je n'ai trouvé rien depuis le bleu frileux des

chevauchées polaires...

... Mettre de l'esprit dans la saveur, de l'âme dans le parfum, du

sentiment dans le toucher...

Désirs, grenades pleines de rubis prisonniers dont un coup de dent fait

ruisseler l'éblouissance,--un coup de dent de femme.

Des femmes, au bon endroit, savent mordre. Elles ne doivent pas être

méprisées, ces conservatrices des traditions milésiennes,--mais c'est

bien monotone et les artistes sont rares.

... Faut-il reprendre l'amère flânerie parmi des femmes successives?...

Au Louvre, devant la _Mater Dolorosa_ dont les yeux sont deux gouttes de

sang,

(_O quam tristis et afflicta!_)

une femme en extase (je le crus,--mais elle s'ennuyait, tout

simplement), qui, du coup, m'intéressa, quand elle eut tourné la tête

vers l'indiscret accoudé, par la froideur éteinte de son regard,

l'ironie vague d'un sourire gelé... Le blond de la chevelure allait au

roux clair, sous le chapeau noir, que fermaient, vers les oreilles

perlées d'améthystes (assez équitablement assorties au violet mourant

des prunelles), des brides épinglées d'une argenterie ancienne.

Je me provoquai à des riens qu'elle répéta...

Quand elle marcha, m'ayant d'un cillement--presque doux--permis de

l'accompagner, la lenteur ondulée des mouvements décelait un corps

développé selon l'esthétique orientale, avec des os minces, une flexible

charpente, la chair tassée,--non sans une tendance à rompre un peu la

proportion.

Nous sortîmes par les Mantegna. De brèves paroles,--et devant les

symboles nous demeurions des instants, perplexes, de nous-mêmes... Elle

voulut bien, excitée par telles énigmes, et d'une voix pareille à

l'indolente procession de son allure, dévoiler un peu de sa

spiritualité: alors, je la vis inavouée et imprécise, appelée, sans

conscience de ses tendances secrètes, par celui qui dirait: «Voici ce

que tu veux.»

En descendant l'escalier vers Ariane, au milieu elle s'arrêta, remonta

quelques degrés, comme saluant d'un adieu la Victoire. Mais je compris

que c'était la moitié d'une ruse, car elle se retourna très brusquement:

elle voulait me voir sans prendre l'air de me regarder.

«A demain!» dis-je avec une certaine ferveur.

Elle daigne rire un peu, baissant sa voilette, mimant un peut-être pas

trop problématique,--puis s'en va.

* * * * *

Je la retrouve gravissant l'escalier. Nous laissons la robe de pourpre

frissonner aux vents glorieux de l'Archipel, et, d'un accord muet, nous

gagnons la porte,--amis déjà, à ce qu'il paraît.

Entendre les doléances nécessaires: nul homme, plus d'une seconde, n'a

séduit son désir... Elle eut le mari qui échoit pareillement à chacune,

initiateur de tous les à peu près... Il est mort... C'était un

personnage occupé à gravir avec élégance et décision les bâtons de

perroquet du perchoir social...

Je n'écoute pas. Que m'importe ce qu'elle est, fille ou marquise, ou les

deux? Et je songe: voici un compagnon pour le jeu des sensations

élémentaires, une chair malléable aux expériences du presque et une âme

qui s'ennuie assez pour accepter des navigations vers l'île où les

Chimères jouissent d'être chimères...

«--... Riche...»

A ce mot de conversation, j'interromps pour dire:

«--Le seul parfum d'un brin de réséda peut mener très loin, et toutes

les véracités de l'opulence sont dépassées par le simple froissis d'un

morceau de soie ancienne...»

La Seine franchie, nous atteignons les déserts de l'avenue de Breteuil

(où s'est réfugiée sa Solitude), pendant que, apprivoisée, elle me

questionne avec une désespérance qui flatte mon rôle choisi de

consolateur extravagant:

«--De combien un très perspicace esprit peut-il pénétrer en tel autre?

--De très peu.

--Qu'est-ce donc que l'intimité?

--Le troc des volontés.»

Je réponds cela.--et pourquoi pas?

Elle me congédie. Nous nous séparons, toujours inconnus. C'est

imprudent, mais quand j'y pense, il est trop tard. «Puis, que m'importe,

redis-je encore, le baptême de son essence,--et de moi, si je te fais

agréablement souffrir, quels comptes subsidiaires exigeras-tu, à moins

d'être insensée?»

* * * * *

Elle vient chez moi.

«--Un moine en scapulaire chante des antiphones à la Vierge, qui pleure

de terreur et d'amour...

--Où?

--Là, sur ce parchemin rayé de rouge et ponctué de noir, ne vois-tu

pas?--et cet autre qui, à la flamme d'une lampe de fer (plus tordue

qu'une viourne), amollit la cire-vierge des sceaux de l'Abbaye, ne le

vois-tu pas?--et cet autre qui arrose les flambes sacrés du jardin des

rêves, ne le vois-tu pas?...

--C'est toi!

--Elle commence à comprendre.»

* * * * *

«--Daphné! Vois comme le Laurier leurra l'Apollon nimbé d'or. Elle eut,

la méchante, l'ironie de s'investir d'écorce,--et les boutons de pourpre

de ses seins imbaisés fleurissent entre les cornes d'or de la Diane

jalouse. Nulle chèvre n'a brouté les lichens axillaires de ses branches

nues, et le Faune ivre a délaissé pour la fente des frênes pervers

l'hiatus impollué de son sexe gemmé d'ambres et de topazes... Apollon

t'aurait plu, à toi? Vois comme il est beau, et plus amoureux qu'un

thyrse turgescent, qu'un chaton cambré d'où pleurent des larmes de

pollen...

--Oui, mais ce nimbe?»

* * * * *

«Oh! je t'aimerai! je t'aimerai,--lorsque le Dragon vert aura perdu ses

cornes!»

«--Qui a parlé, chère, est-ce moi, ou toi?

--Oh! moi quand je parle, c'est pour dire des choses à la portée de tout

le monde.»

Pareil à cet Almindor que poudra Eisen, je m'étends un peu sur l'herbe

des coussins et je lui fais compliment de son teint très blanc.

Un coup d'éventail sur les doigts me répond:

«Sommes-nous pas embarqués pour Cythère?

--Nulle brise ne gonfle les voiles de soie mauve et nous n'avons point

de rameurs.

--Je vous l'affirme, je ramerai, charmante Acine,--et vous régirez le

gouvernail.

--Ho! Je suis si peureuse. Une distraction...

--N'en attendez pas de ma part!

--Ho! je ne m'y risquerai!»

* * * * *

Chez elle.

Pendant que me troublent les enchantements de la Sonate que le hasard de

mon doigt lui a désignée, je m'assieds, loin d'elle, sur le sofa, les

yeux fermés.

«--... Ah! Ce sont donc mes propres désirs qui t'ont déchiré? Voilà le

premier trait, le premier cri, le premier sourire, le premier pleur, le

premier doute... Elle fuit! Reviens, reviens! Reviens, la pourpre de ta

robe ensanglante mes yeux, je vois le néant rouge où ma vie va sombrer,

tout est rouge: ta bouche et ma chair dévorée! Ton sein fleuri de rouge

fut doux et douloureux... Joies! c'était l'âpre rêve où s'écorche le

coeur: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent!»

«--Où donc êtes-vous?»

A demi je la prends: sa bouche me parfume et ses cheveux m'effleurent...

«--Lisez-moi et j'éveillerai sur le clavecin de très mourants accords.

--Un soir dans la bruyère...

--Où lisez-vous?

--Je ne lis pas, je dis par coeur.

--Quel ton?

--Mineur, oh! mineur.

«Un soir dans la bruyère délaissée,

Avec l'amie souriante et lassée:

O soleil, fleur cueillie, ton lourd corymbe

Agonise et descend tout pâle vers les limbes,--

Ah! si j'étais avec l'amie lassée,

Un soir, dans la bruyère délaissée!

Les rainettes, parmi les reines des prés

Et les roseaux, criaient énamourées;

Les scarabées grimpent le long des prêles,

Les geais bleus font fléchir les branches frêles,

On entendait les cris énamourés

Des rainettes, parmi les reines des prés.

Un chien, au seuil d'une porte entr'ouverte.

Là-haut, pleure à la lune naissante et verte,

Qui rend un peu de joie au ciel aveugle;

La vache qu'on va traire s'agite et meugle,--

Un chien pleure à la lune naissante et verte,

Là-haut, au seuil d'une porte entr'ouverte.

Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée,

Nous gravissons la ravine argentée,

Pente mourante à la sente effacée,

Les genoux las et les coeurs délassés,--

En gravissant la ravine argentée

Nos pieds meurtrissent l'herbe diamantée.

Pendant que nous montons, l'âme inquiète

Et souriante, vers la courbe du faîte,

Le rêve, demeuré à mi-chemin,

S'assied pensif, la tête dans sa main,

Et nous montons vers la courbe du faîte,

Nous montons souriants, l'âme inquiète.»

Je suis parti, courageusement, à moitié dupe.

* * * * *

Passer près d'une femme des heures en une intimité qui va jusqu'aux

contacts et ne point tenter la pénétration décisive: je ne retrouve

plus, quand je la regarde, l'ironie vague du sourire,--ses yeux, plutôt,

expriment maintenant l'inquiétude... Voyons, le tacite accord qui nous

lie n'est-il pas exclusif de la joie dernière?...

... Comme il était entendu, tu es venu me prendre et le chemin de fer

nous emporte à travers des bois roussis et dorés par les flammes de

l'été. L'automne est joyeux et doux ainsi qu'une fin prématurée: les

hêtres sourient à la mort prochaine; échevelés, tels des bacchants, les

ormes s'endorment; les chênes, gladiateurs aux muscles tordus,

attendent, ironiques, l'aura suprême, et les pins, seuls, et les mélèzes

s'attristent d'être immortels.

Le train s'arrête, pionnier, en pleine forêt. Nulles maisons, nul chemin

visible, un sentier dans les broussailles: à l'aventure.

Autour de nous, des airs voilés de syringe, des odeurs bruissent: le

chèvre-feuille alangui, le sureau âcre comme un accord imparfait, les

mousses murmurantes, les criantes feuilles mortes; les autres notes

fondues en une indécise mélopée.

Quelques pas, et, sous la grisaille des aunes, de la menthe humide se

vaporise: sa fraîcheur poivrée nous grise.

Daphné (Daphné,--elle croit presque s'appeler ainsi) s'assied, s'étale

un peu, et, couché près d'elle, c'est elle que je respire. Parfums

inattendus: les cheveux orangés, qui, par illusion peut-être, fleuraient

des fois l'orange, à cette heure exhalent les odeurs composites des

foins fanés au soleil; la peau de la nuque évoque les feuilles du frêne,

et, sur le cou, vers la gorge, c'est un jonchis de mineures digitales...

«Arbuste charmant couché par un vent de désir, je ne veux m'intéresser

qu'à l'extrémité de tes branches, à ces mains qui sentent l'herbe où

elles trempent, à ces poignets empreints de l'odeur des pâquerettes,--à

ta tête, à cette bouche, source où coule l'humidité violente de la

menthe en fleur...»

D'un tour de jarret, la voici debout, puis:

«Partons, n'est-ce pas?»

La voix, très brève, s'énerve vers de la colère,--amusante colère

d'oiseau qui a cru boire un peu dans le creux d'une feuille, a renversé

son verre en se posant dessus.

Nos pas, côte à côte, s'allongent, et nous nous taisons, attentifs

seulement à l'émanation compliquée de la forêt qui, le soir, s'évapore

plus abondamment,--femme, lasse de la réserve du jour, libérant, aux

premières ombres, les prisonnières folies.

Le train nous attendait, car à peine fûmes-nous assis dans notre coin

qu'il siffla. Il nous attendait et il nous ramena, tels que nous étions

partis.

«C'était bien la peine», disaient les yeux de Daphné!

A la porte, avant d'ouvrir la voiture, je pris sa main et la baisai,--sa

main qui sentait encore l'herbe fraîche, où elle avait trempé.

Chez elle.

Je la trouve parmi des corbeilles de vieux chiffons de soie, l'air très

amusé, sérieuse, toute la sensation amassée dans les doigts qui

s'exacerbent aux chatoyantes caresses. Le pouce sur les trames se frotte

et voit le dessin des fleurs, les nuances d'après la forme du relief.

Elle ferme les yeux:

«Des roses, des roses avivées de quelque carmin, des églantines plutôt,

et au coeur, n'est-ce pas? il y a du blanc jauni pour les pistils

apparents. Un feuillage de deux verts les entoure un peu, s'épanouit

plus large, et roses et feuilles s'en vont le long de l'étoffe comme les

grains alternatifs d'un chapelet oriental, déroulées lentement sur le

fond d'un très pâle vert, pâle tel que le reflet dans l'eau du

retroussis des feuilles.»

Elle jette l'étoffe sans la regarder.

«--Oui, je vois mieux, certains jours, avec les doigts, et la perception

est plus fine, pénètre la chair comme des piqûres très douces... Combien

cela doit être absurde, dites, des piqûres très douces!»

Je ne souris qu'un peu, car me voici, à mon tour, à genoux dans les

soies, et la contagieuse névrose me gagne: c'est amollissant, bien plus

que l'herbe... Oh! voici un pourpre brûlé d'où s'émancipe une tiédeur

charnelle, Galathée (Elle croit presque s'appeler Galathée, maintenant),

charnelle comme de tes joues en fièvre, et ce velours cerise attire mes

lèvres comme tes lèvres...

«--Vous embrassez mes chiffons, maintenant!»

Elle rit, se renverse un peu, les reins sur les talons. Je me penche,

elle se redresse. Pour me rendre l'équilibre, ma main s'appuie au

hasard: c'est le talon nu de Galathée, nu, sortant de la sandale, et les

doigts s'amusent à une telle douceur, sentent la peau rosir vers la

cheville et frémir un peu aux articulations... Le talon m'a échappé:

elle s'est assise sur un coussin et la robe au rouge étrange, rouge

chiffonné de coquelicot, a été ramenée jusque par-dessus les sandales.

Nous recommençons à pétrir les amusantes soies. Les mystiques bleus

surgissent, pâlissant les rouges et faussant les verts. Adieu, les

herbes, les ombres virescentes promenant sur l'eau des reflets de

retroussis! Adieu les pourpres brûlés par le désir! Adieu, charnels

pourpres!... Les fenêtres ouvertes sont bleues, nous voici partis vers

des ciels pâles... Pourtant, je reprends pied: au contact de ce velours

bleu vert j'ai sauté de la nacelle et je te retrouve, Galathée, je baise

le bleu vert des veines qui se ramifient à tes poignets... Vert? De quel

vert? Non, bleu, décidément, ce poignet, par les bleus qui le ceignent

de leurs ombres bleues... O Sang! emporte-moi vers le coeur de Galathée,

ô galop chimérique des veines, emporte-moi! Et là, prends-moi, galop

chimérique des artères, prends-moi et promène-moi par les allées

secrètes et par l'intimité de sa chair... D'abord, je suivrai les

contours... Mais le rêve cède aux mains: Galathée s'abandonne aux mains

précises: voici les bras formés en leur vraie forme, avec la jointure

composite du coude, la saignée où des cordes tendues se rebellent, et,

en dessous, la double pointe arrondie, et, vers l'épaule, la courbe

adorable et fugitive du muscle de l'étreinte... Les épaules, le cou, la

nuque aux petits cheveux ébrélés, les oreilles ourlées, océaniens

coquillages, conques mythologiques où bruit un chuchotis d'amour... Le

dos, comme une onde, frissonne, et voilà que les flots se divisent en

deux vagues gémellées; croupe marine vouée à l'Aphrodite!... Hanches,

orgue féminin si compliqué!... Ceinture, je te dessine de mes mains

jointes, et de quel doigté délicat je vous modèle, mamelles de Galathée,

et toi, ventre, oreiller plus doux que l'oreiller de nuées où Phoebé

repose son front lunaire... La nuit est venue, sournoise: Adieu,

Galathée.

* * * * *

Chez moi.

Basse, comme pour des enfants, émergeant un peu de l'accumulation des

coussins, la petite table de citronnier porte le dragon de bronze, où

déjà médite le thé jaune, et les opalines coquilles d'oeuf pour le

boire; le steinberger en sa flûte bohême; de spéciales pâtisseries aux

épices; puis quelques confitures, tamarins, airelles et gingembre de

Chine.

A son entrée, ce capricieux préparatif l'inquiète. Cela sent le philtre:

de secrets aphrodisiaques sans doute se cachent savamment dosés et

dilués dans les pâtes, les fruits et les fluides... Comme elle s'entend

vraiment à pénétrer mes intentions, et qu'elle est singulière de ne plus

vouloir, alors qu'elle croit que je veux!

Mais je ne m'embarrasse pas d'une telle disposition, et souriant, lui

contant d'amusantes galanteries, je la dévêts de la voilette, du

chapeau, du manteau, des gants.

Tout d'un coup, elle reprend son manchon, jeté en arrivant sur un

fauteuil, et le lance en l'air jusqu'au plafond, le rattrape,

recommence, le manque. Je l'atteins, nous jouons à la raquette, elle

s'ébouriffe, court à la glace, tapote les ébrélures, s'assied: c'est

tout.

La défiance, dans le jeu, s'est évaporée: elle me dit sa journée; moi,

les minutes de l'attente, très douces quand on a foi en la promesse

donnée, avec pourtant le petit frisson de l'incertitude: enfin, le pas

connu qui piétine l'escalier des vertèbres,--le baiser de prise de

possession...

«--Bien faible prise, réplique Galathée, car on peut même se laisser

prendre... prendre, enfin... sans se déposséder soi-même.

--Du moins, c'est l'oiseau en cage et privé, jusqu'au bon vouloir du

geôlier, de sa liberté matérielle... Plus vraie, oui, doit être la joie

de l'oiseleur si c'était une âme qu'il eût captivée, mais le sait-on

jamais? Comment pénétrer les métempsycoses et s'assurer si la proie est

animée du souffle divin?

--Quel est le signe de l'âme?

--S'il en est un, je ne le connais pas. Telle bête a une intime

spiritualité, tel humain est comme un rameau de buis jeté en la fontaine

pétrifiante, matérialisé d'une imperméable couche qui s'oppose aux

transsudations mentales.

--Moi? demande Galathée.

--Ame chère à ma perversité, est-ce que je t'aimerais si je n'avais pas

senti en toi une âme?

--Pervers? oh!»

Evidemment, elle croit que la perversité c'est de faire chopper une

femme sur des combinaisons de coussins ou de tapis, et, là, violant les

mystères de la lingerie et du caramara, de lui faire bien aise, malgré

elle,--non sans impertinence.

«Ne suis-je pas, songe-t-elle, en plus d'une âme, douée de quelque

corporéité formulée selon une esthétique assez estimable?... Achève-la,

ta Galathée.»

Je n'ai pas l'air de comprendre et lui verse du thé. Au thé trop

parfumé, Galathée préfère l'énervant steinberger, et la voilà, très

excitée, qui me donne à manger dans sa cuillère de la confiture

d'airelles, à croquer le gâteau rompu par ses dents, à boire le vin dont

viennent de se mouiller ses lèvres... Moi, je baise les doigts qui ont

goût de gingembre et je me sens faim de chair vive, d'une peau plus

odorante que le thé jaune,--de tes cheveux épicés, Galathée, des

émanations fines de ta flore, fleur,--des violents piments de ta faune,

femme... Non, pas plus, seulement te boire et te manger...

... Ah! quelles saveurs j'ai trouvées, inédites et réconfortantes!...

... Non! Le reste, Daphné, éternisons-le par le désir: entre dans ton

écorce et rêve pendant que, nimbé d'or, je viendrai poser mes lèvres

attristées sur la chair arborescente de mes amours stérilisés...

Ici finit le jeu des sensations élémentaires.

Histoires magiques · 第 46 / 47 题