CONVERSATION DU SOIR

L'une était jeune fille et l'autre jeune femme, et lui, venait dans la

maison faire la cour à la jeune fille, mais il aimait bien aussi la

jeune femme.

Ida avait épousé un gentilhomme qui s'occupait à dresser des chevaux

pour les courses; il revêtait un habit rouge, sonnait de la trompe mieux

qu'un piqueur et goûtait la conversation des palefreniers, parce qu'elle

est instructive. Sa femme lui servait peu, si ce n'est de décor et de

parfum: parfois, il l'entourait de regards attendris, la flattait ainsi

qu'une pouliche et lui donnait à manger dans le creux de sa main un

diamant ou un rang de perles; parfois aussi, il la respirait en fermant

les yeux, après l'avoir vaporisée de foin nouvellement coupé, qu'il

appelait dans sa langue «new mown hay». De tout cela, Ida était fort

satisfaite, car il ne lui manquait rien, aucun plaisir essentiel. Les

plaisirs essentiels, pour Ida, étaient: se lever à midi, mettre de

belles robes, faire de la musique et, le soir, aux lumières, parer son

torse pur de plus de joyaux que n'en portait Aline, reine de Golconde.

Elle savait qu'il est des êtres nommés «amants» et qui ont pour les

femmes le goût que son mari avait pour les chevaux, mais elle n'eut

jamais envie d'en attacher un à sa personne: ces grands scarabées, à son

avis, n'étaient agréables qu'en troupe, quand ils évoluaient avec

discrétion dans un salon bien tenu; et lorsqu'on lui disait que de tels

insectes inspirent souvent, à des femmes, des passions folles, elle

riait si fort que ses diamants émus faisaient le bruit d'une rivière qui

se brise sur des pierres.

Pourtant, le scarabée qui courtisait sa soeur Mora n'était pas trop bête

ni trop laid, même seul et vu de près, et il ne déplaisait ni à Mora, ni

à Ida. Mora voulait bien l'épouser et Ida voulait bien être aimable et

ne pas décourager le plaisir de ces enfants, le plaisir de se marier, de

faire comme tout le monde. Il s'appelait Donald et sa voix un peu

chantante était douce, de celles qu'on entend le soir dans les gorges

pâmées des montagnes. Son geste enveloppant suggérait l'abandon; ne le

craignant pas, rassurées par le bleu pâle de ses yeux et le rose doux de

ses joues, les femmes allaient à lui comme à une soeur, et s'il disait

son adresse à manier la rame, elles s'affligeaient d'un si rude exercice

pour une grâce si adolescente.

Assises côte à côte au piano, Ida et Mora déliraient de joie; ceintes

d'un multicolore réseau d'harmonie qui les séparait du reste du monde,

elles s'enivraient sans honte, troublées mais insatisfaites, cherchant

l'extase, n'arrivant qu'à un délicieux énervement, à cause sans doute du

discord de leurs désirs: Mora jouait pour le plaisir des bruits

agréables, pour l'excès de vibration que la musique importe dans les

cellules cérébrales, pour l'intensité et l'activité que le rythme donne

aux battements du coeur et à la circulation du sang; Ida jouait pour

broder un accompagnement à ses rêves et, pendant que la musique se

dessinait en vives arabesques devant ses yeux éblouis, elle perdait

quasiment la conscience de son être; allégée et simplifiée, elle sortait

d'elle-même, elle montait, mais pour redescendre bientôt, surprise et un

peu suffoquée. Cette illusion était plus sûre encore lorsque, au lieu de

jouer elle-même, elle écoutait sa soeur qui avait le génie des

interprétations rythmiques.

Donald entra. Sans l'avoir vu ni entendu, elles eurent la divination

qu'il était là et, charmantes en la spontanéité de leur résignation,

elles se levèrent, laissant une phrase inachevée, et s'avancèrent pour

l'accueillir.

Donald baisa la main d'Ida et le front de Mora.

Il apportait toujours des fleurs, non pas certes des bouquets, mais de

vraies fleurs libres sur leur tige intacte; il en apportait trois

seulement, choisies entre les plus parfaites et les plus pures,

d'immaculées roses blanches, couleur de neige qui tombe, de fragiles et

somptueux magnolias, empreints de sang, d'une seule marque de sang au

centre même de leur beauté et qui semblaient des sacrés-coeurs ou, comme

disait Mora, de fières et blanches dominicaines qui ont taché d'amour et

de pourpre leur sein vierge, en buvant au calice de la Passion. Il

savait trouver de simples violettes d'un azur si profond et si délicat

que les chimères se réjouiraient d'élever de tels yeux vers l'infini, et

des cyclamens d'un rose si charnel et si vivant que leur sourire

impressionnait comme un baiser.

Ce jour-là, il avait à la main trois divines pâquerettes, trois astres

de rêve, trois symboliques soleils d'or étoilés d'argent lunaire, fleurs

de résurrection; Mora et Ida en mirent une, chacune, à leur corsage et,

comme toujours, la troisième fut déposée, dans un verre de Venise irisé

d'espoir, aux pieds de l'Inconnue, aux pieds de celle qui allait

devenir, aux pieds de la Femme que l'Amour était en train de créer et de

modeler dans l'ombre.

On causa de choses futiles, exprès, pour ne livrer que peu à peu, avec

modération et avec pudeur, le nu de son âme à l'amoureuse curiosité de

l'âme inquiète et attentive. Ensuite Ida s'informa si les émeraudes

étaient seyantes à son teint, si on pouvait les mêler aux perles et aux

diamants, si leur vert, un peu de prairie, n'effarait pas, par son

absolu, la blancheur des épaules: on décida qu'une peau très candide et

veinée de bleu s'accommodait mal des émeraudes, mais elles pouvaient

agréer aux chairs un peu dorées.

«Je suis contente que vous permettiez cela, Donald; je pourrai donc

mettre mon collier d'émeraudes, car je suis dorée comme une idole»,--et

Ida, relevant sa manche, fit miroiter sur sa peau de brune, les joyaux

smaragdins, dernier présent de son mari. Ensuite, Mora s'informa de

l'accord imposé par une robe violette: il fallait évidemment des

doublures et des retroussis soufre et, comme bijoux, peut-être des

opales, peut-être des perles teintées. Mora compara cet accord à

«celui-ci, tenez»,--et elle trouvait sur le piano un accord clairement

soufre et violet, mais d'un soufre un peu vif et d'un violet un peu

sombre. «Il faudrait la harpe», dit-elle, mais elle chercha encore et

bientôt ce fut une étrange improvisation en rythme brisé où passaient,

éclatantes ou mourantes, apaisées ou exaltées, toutes les nuances du

violet, et, brodées en arabesque, toutes les nuances du jaune.

Elle joua longtemps, peut-être une heure, sans s'arrêter, sans prendre

garde à la tombante nuit, ni au trouble divin qui s'épandait, par ses

doigts, dans l'air.

Ida et Donald étaient assis sur le divan. D'abord, n'écoutant que d'une

oreille la fantaisie de Mora, ils avaient continué leur causerie, mais

les paroles s'en allèrent. Sans voix, ils songeaient et ils frémissaient

comme l'air lui-même empli de captieuses sonorités et de vibrantes

ondes. Un espace très étroit les séparait; un sursaut le combla, Donald,

excité, s'étant incliné à droite, Ida, oppressée, s'étant inclinée à

gauche. Leurs épaules d'abord, puis leurs genoux se touchèrent, puis

leurs mains se trouvèrent et un double courant de fluides charnels les

pénétrait, les amollissait et, alternativement, activait leur

inconsciente vie. Les fleurs, les émeraudes, les épaules, le bras nu

montré, le corsage soufre et violet emprisonnant en rêve le beau buste

de Mora, tout cela et les conseils de la musique, et la tombante nuit

avait dirigé vers le paysage sensuel la promenade de leurs rêves,--si

bien que, sans le savoir, se croyant toujours dans le monde du désir,

ignorants de leurs tangibles réalités, plongés dans l'incertitude du

songe, insoupçonneux de la véracité de leurs actes, ils se baisèrent

doucement sur la bouche. Le prélude fut impératif: Ida se renversa, les

yeux clos, comme couchée sur un lit de nuages et elle reçut Donald dans

ses bras, avec une grâce toute nuptiale.

Quand ils revinrent à eux, ils n'eurent pas à rougir; ils ne savaient

pas ce qu'ils avaient fait et ils ne le surent jamais: le souvenir leur

resta seulement de minutes exquises, d'un voyage dans le ciel, d'un

plaisir à la fois aigu et doux, infiniment pur et infiniment surhumain.

Pourtant, quand Ida rajusta instinctivement sa toilette, elle s'aperçut

que la pâquerette penchait à son corsage, tout écrasée, sa tête d'or

étoilée d'argent: alors, elle alla prendre celle qui avait été déposée

aux pieds de l'Inconnue, et elle la piqua sur son sein, sur le sein de

la Femme qui était devenue, de la femme que l'Amour venait de créer et

de modeler dans l'ombre.

A ce moment, Mora, qui jouait toujours, sentit un terrible frisson

passer dans ses moelles.

Histoires magiques · 第 45 / 47 题