Elles sortirent de leur maison d'orphelines, Arabelle, la belle, et
Bibiane, la vieille, les deux soeurs: Arabelle, belle de jeunesse, et
Bibiane, vieille de laideur,--Arabelle, l'enfant, et Bibiane, la mère.
Elles sortirent de leur triste maison et s'arrêtèrent sous le magnolia,
l'arbre magique que nul n'avait planté et qui fleurissait si
somptueusement dans la cour de la maison triste. Il fleurissait deux
fois par an, comme tous les magnolias: d'abord, au printemps, avant la
poussée des lances vertes; puis, vers l'automne, avant la proche
décoloration des lourdes feuilles:--et, au printemps, de même qu'à
l'automne, c'étaient, en la noble girandole que formait l'arbre magique,
des floraisons larges un peu comme des épanouissements sacrés de lotus,
et la vie était signifiée dans la neige des corolles charnues par une
goutte de sang.
Appuyée au bras maternel de la bonne Bibiane, clémente à tous les
caprices, Arabelle se tenait sous le magnolia et songeait:
--Il va mourir avec les secondes fleurs du magnolia, celui qui devait
aviver d'une goutte de sang la fleur que je suis. Oh! comme je vais
rester pâle éternellement!
--Il y en a encore une, dit Bibiane.
C'était une fleur inaccomplie, un bouton qui dressait, parmi les
feuilles complaisantes à sa grâce, l'ove intégral de la virginité.
--La dernière! dit Arabelle. Elle sera ma parure de noces. La dernière?
Non. Regarde, Bibiane, il y en a une autre, toute fanée et presque
morte! Nous deux! nous deux! Oh! j'ai peur et je tremble en nous voyant
là, nous deux, si clairement symbolisées par ces fleurs! Je me cueille,
Bibiane, me voilà cueillie, regarde! Si j'allais mourir aussi?
Muette, Bibiane enveloppa d'amour sa tremblante soeur, et, peureuse
aussi, l'entraîna hors de la cour triste, loin du magnolia dépouillé de
sa gloire dernière.
* * * * *
Elles entrèrent dans la maison des joies vaines et des deuils
prématurés.
--Comment va-t-il? demanda Bibiane en enlevant aux épaules d'Arabelle le
manteau qui voilait la blanche Fiancée.
Et pendant qu'Arabelle, assise enfant timide, contemplait la fleur
inaccomplie qu'elle s'étonnait de voir entre ses doigts, la mère du
moribond répondit:
--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
réalise. Viens, mon Arabelle, ma fille et la fiancée des derniers
soupirs, beauté qui va fleurir d'amour le chapelet des dernières
prières. La mort t'attend, mon Arabelle, hélas! hélas! hélas! et c'est
un baiser d'outre-tombe qui sacrera ton front de mariée nouvelle, et le
sourire funéraire des invincibles ténèbres répondra, comme un écho dans
la nuit, aux exquises radiances, qui sont l'Orient de tes beaux yeux,
mon Arabelle! Le fils qui me restait va mourir; il est mort, et c'est
mort que je te le donne, hélas! hélas! hélas! à toi si joliment la vie,
et la putréfaction de la tombe, à toi, née pour un lit d'odorantes
floraisons, hélas! hélas! hélas!
Elles pleurèrent toutes durant qu'arrivaient des hommes venus pour
témoigner des droits absolus de la mort à épouser la vie, et arrivait
aussi le Prêtre, on ne savait si pour bénir d'indestructibles anneaux ou
crucifier de chrême le front, le coeur, les pieds et les mains du fils
moribond.
Tous montèrent en silence, comme quand on monte et que des pas lourds
martèlent les pavés de la cour et qu'un fardeau de mort dort au bout des
bras des six coopérateurs: on pouvait aussi bien, disaient les hommes,
le rencontrer dans son coffre que dans son lit--paré pour le sépulcre
que paré pour la noce.
Ils montaient timorés, mais la mère les encouragea, répétant:
--Hâtons-nous, car il va mourir et il faut que son suprême désir se
réalise.
* * * * *
Dans la chambre, quand le monde fut à genoux, Arabelle, debout près du
lit nuptial, sembla vêtue d'un suaire et quand elle s'agenouilla à son
tour, le front posé au bord de l'oreiller, il y eut en tous les coeurs
présents une agitation d'angoisse,--comme si la charmante tête allait
rester là et mourir aussi: la main droite de la fiancée s'abandonnait à
une main étroite et osseuse qui sortait des couvertures et la gauche
pressait à ses lèvres la fleur inaccomplie du magnolia, ove intégral de
virginité.
Le sacrement s'élabora par la vertu des paroles: tous regardaient le
fils que sa mère soutenait. Il avait la face sinistre et tourmentée des
mourants désespérés et sataniques,--une face stigmatisée jusqu'à l'âme
par l'envie de la vie qui s'en va, par la jalousie de l'amour qui reste:
la fraîche beauté d'Arabelle exaspérait jusqu'à la haine le phosphore
impuissant de ses yeux creux,--et tout le monde songeait: Comme il
souffre!
Il se dressa encore plus et de sa bouche violette, pâlie par les neiges
de l'au-delà, il dit,--pendant que les hommes souriaient de la
divagation finale et que les femmes apeurées sanglotaient comme des
pleureuses:
--Adieu, Arabelle, toi qui m'appartiens! Je m'en vais, mais tu viendras.
Je serai là. Je t'attendrai tous les soirs sous le magnolia, car tu ne
dois connaître nul autre amour que mon amour, Arabelle, nul autre! Ah!
comme je te le prouverai, mon amour! Quelle preuve! Quelle preuve! Tu es
bien l'âme qu'il me faut.
Et avec un sourire qui déplaça diaboliquement les ombres de sa face
maigre, il répéta--sa voix luttant déjà contre le râle,--ces paroles,
peut-être dénuées de sens, peut-être mystérieusement calculées ainsi
qu'une savante perfidie d'outre-tombe:
--Sous le magnolia, Arabelle, sous le magnolia!
* * * * *
Toutes ses journées, toutes ses nuits presque, Arabelle les veillait,
l'esprit troublé, le coeur douloureux, et, le soir, quand le vent
faisait bruire les feuilles de l'arbre défleuri et quand, la lune
montée, il se dressait magique dans le clair d'un rayon échappé aux rets
des nuages d'octobre,--Arabelle tremblait et se blottissait vers
Bibiane, criant:
--Il est là!
Il était là, sous le magnolia, dans les basses feuilles, ombre
obéissante au roulis du vent.
Un soir, elle dit à Bibiane:
--Nous nous aimions, pourquoi me ferait-il du mal! Il est là.--j'y vais!
--Il faut obéir aux morts, répondit Bibiane. Va, et n'aie pas peur. Je
laisserai la porte ouverte et je viendrai si tu m'appelles. Va, il est
là.
Il était là, vraiment, dans les basses feuilles, obéissant au roulis du
vent, et quand Arabelle fut arrivée sous le magnolia, l'ombre étendit
les bras, des bras fluides et serpentins, puis les laissa tomber, telles
deux vipères d'enfer, sur les épaules, où elles se tordirent en
sifflant.
Bibiane entendit un cri étouffé. Elle courut. Arabelle gisait, et,
ramenée à la maison, elle avait au cou deux marques, comme d'étroites et
osseuses mains.
Ses beaux yeux inanimés resplendissaient d'horreur et entre ses doigts
crispés et joints, Bibiane vit la fleur fanée du matin des noces, la
fleur triste et inutile laissée à l'arbre par leur pitié,--la fleur qui
était l'Autre, la vraie fleur d'outre-tombe.