Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,--une
âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et
d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme
pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.
Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux
atténué par un peu d'ironie dans l'oeil et un peu de joie sur les
lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un
fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de
sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement
impatient,--comme pour dire: «Vous m'avez blessé le coeur; je ne puis
m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il
fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit
doigt.
Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce
soir»,--et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que
vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»
Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la
soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents,
toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,--et, ayant joui de
la soudaine amoureuse, il s'éloigna.
De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait,
ainsi qu'en des plis de velours blanc,--et, orné d'une telle âme, plus
triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de
Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes
jusqu'au nombre de mille et trois.
Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance
nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris
à leurs soeurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et,
lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade
vaincue déjà par l'approche du vainqueur.
Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus
soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir
aimé.
Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on
n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il
est irrésistible!»