LA ROBE BLANCHE

_A Louis Denise._

Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à

des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls,

les pommiers penchés et les dolentes masures,--sous la brume nocturne,

le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des

sueurs et des pleurs!

Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister

mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de

pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets

jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs

deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire

habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait

pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard

résigné.

Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le

trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les

clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune.

Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une

maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le

souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée.

Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.

Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et

au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la

triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte

illuminées.

C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j'eus

l'impudence de regarder:

Au milieu d'un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient

une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'âme

des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de

Laneuil et une jeune fille,--dont le profil me remémorait des amours

enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous

donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les

avoir approchées, avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées, du

saint-sacrement de leurs lèvres!

Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être

dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les

merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort

de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n'en avait

retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner

à ce choix de l'inutile approbation du monde.

Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée, et celle que je voyais,

blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée

elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus

tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me

remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'était

Elphège,--sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège...

Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains

ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le

double rayonnement d'un double cortège, aux pieds du prêtre quatre

coussins rangés, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans

la patène:--pourquoi tant d'anneaux d'or?

C'était Elphège,--sans aucun doute Elphège, et je l'aimais d'une telle

convoitise que je crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant les

années de mon exode.

Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s'affinant

en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et

j'écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs

d'orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie

des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents réveils, quand les

merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers.

Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges...

Je frappai à la vitre.

Les trois soeurs tressaillirent.

Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger

rideau, en se faisant des oeillères avec les mains: «Qui est là?»

L'ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la

jeune fille souriait, Elphège,--sans aucun doute Elphège! J'étais le

bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé.

La porte se débarricada, j'entrai, reçu par ma vieille amie qui

m'examinait, le flambeau levé comme une torche pour s'assurer que

c'était bien moi, non pas un habile voleur.

«Comme vous êtes pâle!»

Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.

Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exerçaient en cette

nuit spéciale les blancheurs lunaires.

«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant

son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous... Tout

le monde, notamment _lui_, s'est retiré de bonne heure, Elphège est

souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la

soeur se marie... Je voulais qu'il fût permis à Edith, avant de reposer

seule pour la dernière fois, de s'envelopper, comme d'un manteau béni,

d'une longue et virginale prière... Nous allions monter à ma chambre,

lorsque la robe nous est revenue de Paris... la robe blanche!... Une

retouche au corsage... Rosa avait épinglé... Rien!... Ils la renvoient

telle... Et c'est trop large de ça!»

Deux doigts.

«De ça!... Nous sommes consternées!... Et voici le sortilège, nous

discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne

n'ose découdre,--et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions

la nuit...»

D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me

contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture:

«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu, bien involontairement, l'une

de vos filles, et je l'avais prise pour Elphège,--sans aucun doute

Elphège...

--«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux

jadis!... Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid...»

Elle répéta:

«Venez!»

Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith,

d'un regard froid et dur, m'interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil,

consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à

cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa,

avec des rires, ce qu'elle appelait _son idée_...

Et moi je songeais que c'était bien Edith,--sans aucun doute Edith!

C'était bien la pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la

violence d'une désolante insanité! Seul avec elle, j'aurais en vérité

subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rosée

de sang répandue sur ces lèvres muettes...

Mme de Laneuil exposait, avec des rires, _son idée_...

Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu, à une familière

crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait

encore, me regardait toujours:--sans aucun doute, Edith me regardait.

Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un

vertigineux changement de décor, j'avais, par les plus impérieuses

flammes du désir, remplacé l'indifférence:--Elle accepta, et, après une

infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se

relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volonté...

Mme de Laneuil s'adressait à moi:

«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!»

Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère

idéal, si bien qu'elle s'aperçut d'une transformation dans mon attitude:

«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est

jamais triste!»

Edith souriait tristement.

«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant

ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la

robe...

--«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!»

Avec mes mains pour oeillères, comme Rosa, je regardais par la

fenêtre... La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la

projection écrasée de la lourde maison seigneuriale... Une autre vision

m'ôta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de

l'étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la

métamorphose qui s'oeuvrait derrière moi, et, comme j'entendais, je

voyais,--par une instantanée transposition des sons en images,--je

voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant

l'épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves

aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la

pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels

syringas!... La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon

rêve...

Edith souriait tristement.

Ce furent des conciliabules de couturières.

Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de

quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux,

de l'estime.

Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre,

je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu'impose l'accord tacite

de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les

miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds

marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le

tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets

et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire,

cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il

faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs

s'exhalent, et cela console.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'Apparition: un murmure l'annonça. Edith fit son entrée dans le grand

salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux

n'avaient pas pleuré, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait

autour de leurs pâles saphyrs.

Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique cuirassait étroitement la

Vierge sous le grand voile blanc.

S'écartant du choeur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les

regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui

s'appuyait à la cheminée,--et, en passant près de moi, sans à peine

remuer les lèvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux

baissés sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit

entendre ces seuls mots:

«Il est trop tard!»

Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des

occultes compromissions.

Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses

épaules, elle lui souriait.

Edith souriait tristement.

Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le

front de la fiancée.

J'étais près d'eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le

vent d'une fenêtre ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un souffle

de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi,

vers le paradis des amants parjures.

Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux

assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,--à

jamais!

L'ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte.

Elle fut mariée.

Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à

l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains

sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment

sacré des deux époux.

Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en

tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode

imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits

mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de

l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,--et

cela seul.

«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies,

après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la

possession,--en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre

mutuelle volonté, et cela suffit--cela seul.»

Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit

uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce

illégitime le lit nuptial...»

Je partis, tel qu'un voleur.

Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et

les cruels syringas dormaient enfin,--fanés, aussi fanés que les

souvenirs des jeunes concupiscences...

Histoires magiques · 第 24 / 47 题