XXX.

La Police correctionnelle de Paris.

(Voir t. I, p. 83 et t. III, p. 171.)

Les causes qui défraient la première partie de l'audience sont celles

des vagabonds, des mendiants, des repris de justice en état de rupture

de ban.

Les enfants figurent en grand nombre sur le banc de la police

correctionnelle; nous retrouvons parmi eux ces pauvres petits ramoneurs,

joueurs de vielle, montreurs de singes ou de cochons de lait que nous

avons rencontrés dans les rues, sur les boulevards de Paris, dans notre

revue des petites industries. Arrêtés par les sergents de ville, en état

de vagabondage, ou se livrant à la mendicité, ils comparaissent devant

lu justice, débarbouillés, décrottés, et dans le costume de la maison de

correction.

Ce costume se compose, en hiver, d'une veste et d'un pantalon de gros

drap gris et d'une paire du sabots; en été, la veste et le pantalon sont

en toile écrue, et les sabots sont remplacés par des souliers. Les

pauvres enfants font la plus triste figure du monde dans ces disgracieux

vêtements, que, par précaution, on a taillés sur le modèle le plus

ample; leurs petites mains se perdent dans des manches interminables; le

pantalon trop large et trop long, retenu à la ceinture par une lisière

de drap, dépasserait de beaucoup les sabots, s'il n'était retroussé à la

hauteur de la cheville, et s'il ne dépensait dans d'innombrables plis sa

longueur démesurée.

Le banc de la police correctionnelle est chaque jour encombré par une

foule de petits mauvais sujets que leurs parents surveillent mal, ou ne

surveillent pas du tout.

Le matin, le père va à sa journée, la mère sort pour faire des ménages,

les enfants abandonnés à eux-mêmes courent les rues, jouent sur les

boulevards, mendient et volent pour acheter des friandises, et se font

arrêter par les agents; puis, les voilà en casaques grises devant le

tribunal. Les parents sont appelés: ils rencontre parmi ceux-ci des

pères adonnés à l'ivrognerie, des mères fainéantes et dénaturées qui

sont bien aises de se décharger sur la justice des soins et des dépenses

que leur coûtent leurs enfants. Ils refusent de les réclamer, et disent

aux juges: «Faites-en ce que vous voudrez; quant à nous, nous n'en

pouvons rien faire; envoyez-les en correction.» C'est en vain que

l'enfant pleure et promet d'être plus sage à l'avenir, c'est en vain que

le président s'efforce de rappeler ces mauvais parents aux sentiments de

la nature et du devoir. Leur résolution est bien prise: elle est

inébranlable, et le tribunal se voit forcé d'envoyer le petit prévenu

dans une maison de correction, à moins qu'il ne se trouve dans

l'auditoire, parmi les témoins ou les curieux, quelque personne

charitable qui déclare réclamer l'enfant et se charger de lui faire

apprendre un état.--Ces exemptes de charité se présentent fréquemment

aux audiences de la police correctionnelle, et forment une compensation

consolante aux tristes spectacles qu'on y rencontre trop souvent.

Après l'enfance, la vieillesse a son tour. Le banc se couvre de

malheureux en guenilles que les agents ont surpris se livrant à la

mendicité, pour quelques-uns, la misère, le grand âge, les infirmités,

sont des moyens d'excuse que les juges comprennent et admettent; pour

d'autres, la mendicité n'est que le résultat de la paresse, de

l'ivrognerie, de l'inconduite; ce n'est point un délit accidentel, c'est

une profession avec ses roueries. Celui-ci joue l'aveugle, et se fait

guider par un chien, qu'il guide lui-même dans une rue détournée à

l'approche des sergents de ville; cet autre feint d'être paralytique, il

se traîne péniblement sur deux béquilles, qu'il jette, en cas d'alerte,

dans les jambes des agents pour se sauver sur les siennes, qui sont

excellentes, quand elles ne sont pas par trop avinées.

Notre système pénal, si vicieux sur tant de points, si peu efficace pour

protéger la société et pour corriger les malfaiteurs, ramène devant les

tribunaux un grand nombre de condamnés frappés de la peine de

surveillance. Certains voleurs incorrigibles, certains hommes dangereux,

des vagabonds même, pauvres diables inoffensifs, et coupables seulement

d'une grande misère, sont soumis à la surveillance de la police à leur

sortie de prison. Le séjour des grandes villes leur est interdit, ils

doivent choisir pour lieu de résidence une ville de second ordre, et

n'en pas sortir sans permission durant un certain nombre d'années. C'est

là mi triste cadeau que Paris fait à la province. Mais Paris pense à lui

avant tout. Or, qu'arrive-t-il? c'est que la plupart de ces malheureux

sont repoussés de tous les ateliers, dans les villes où ils doivent

séjourner, et qu'ils sont rejetés par le besoin, autant que par leurs

mauvais instincts dans le vol et dans le crime. Ils s échappent donc de

lien de leur résidence et reviennent à Paris: c'est là qu'ils retrouvent

leurs amis, leurs complices, leurs camarades de prison, et souvent aussi

leurs sergents de ville, qui les reconnaissent, les arrêtent et les

réintègrent à la Force, à la Conciergerie, aux Madelonnettes, leurs

domiciles habituels.

Et bientôt on les revoit sur le banc de la police correctionnelle,

prévenus d'avoir fait infraction à leur ban de surveillance. Le tribunal

les condamne, ils subissent leur peine, sont du nouveau renvoyés en

province, reviennent encore à Paris, et sont de nouveau condamnés. Il en

est un grand nombre qui passent ainsi leur vie dans une continuelle

alternative de captivité et de liberté. Dernièrement, un de ces hommes

comparaissait devant le tribunal avec une effrayante escorte de dix-sept

condamnations antérieures. Il était âgé de quarante-deux ans; il avait

passé vingt-cinq ans en prison, et le tribunal l'y renvoya pour cinq

autres années. Voilà un exemple des corrections qu'opère la police

correctionnelle.

Quant aux vagabonds, leur nombre est grand aussi, surtout aux approches

de l'hiver. Un vagabond est un individu qui n'a ni feu ni lieu, ni

moyens d'existence; le vagabondage est une sorte de délit préventif, et

nos institutions pénales, qui le répriment par mesure de sûreté,

l'engendrent plus souvent encore. Dans certaines prisons, à la Force,

par exemple, le travail, qui permettait aux détenus d'économiser une

masse pour le jour de leur libération, a été supprimé. L'individu qui

vient de subir sa peine, et devant qui s'ouvrent les portes de la

prison, se trouve donc en état de vagabondage dès le premier pas qu'il

fait sur le pavé libre de la rue. Il n'a ni le moyen de payer un gîte,

ni celui de se procurer légalement le pain nécessaire à la vie. Sa

triste qualité de libéré lui ferme tous les ateliers. Le voilà donc

livré aux tentations de la misère, et s'il échappe comme vagabond aux

agents de la police, ceux-ci ne tarderont pas à l'arrêter comme voleur

récidiviste.

[Illustration: Le vagabond.]

Il y a des maisons de dépôt pour les mendiants condamnés; il n'y en a

pas pour l'ouvrier qu'une maladie ou que le manque d'ouvrage laisse sans

ressources, et place en état de vagabondage. La misère honnête n'est

point un titre suffisant pour obtenir un lit et un morceau de pain dans

une maison d'asile: cette faveur ne s'accorde qu'aux prévenus qui ont

mendié: c'est une prime réservée au délit de mendicité.

Mais une nouvelle catégorie de prévenus vient s'asseoir sur la fatale

sellette. Ce sont les voleurs, race nombreuse d'industriels vivant aux

dépens du prochain, et qui, dans ce siècle de classifications et de

spécialités, se subdivise en mille espèces variées.

Un statisticien prétend qu'à Paris il y a chaque matin vingt mille

individus qui se lèvent sans savoir comment ils feront pour dîner. Or,

le soir arrive, et ces vingt mille individus ont dîné. Ce qui établit

une balance de vingt mille vols par jour et d'autant de dupes. Vous

m'objecterez peut-être que les agents n'arrêtent pas vingt mille voleurs

par vingt-quatre heures: non, certes; ils en arrêtent tout au plus dix

ou douze. S'ils les prenaient tous en un jour, où les mettrait-on?

[Illustration: Costume du Jeune détenu.]

[Illustration: Le Ban rompu.]

Et puis, le lendemain de cette immense capture, qu'auraient donc à faire

ces estimables protecteurs de la sûreté publique? ils se croiseraient

les bras et verraient leur brigade éclaircie faute d'occupation. Au lieu

qu'en ménageant économiquement les arrestations, ils se maintiennent

dans un état d'utilité permanente, et fournissent aux prisons et aux

tribunaux le contingent nécessaire. Il y a bien, au résultat, quelques

vols de plus, mais cela ne fait de mal à personne, excepté aux personnes

volées. Après tout, il faut que tout le monde vive.

[Illustration: Le Faux Paralytique.]

Mais n'oublions pas que nous sommes à la sixième chambre, que les

voleurs arrêtés sont assis sur le banc. Tâchons de nous instruire de

leurs divers moyens d'opération, afin de pouvoir protéger nos poches

contre leurs habiles tentatives.

Faisons d'abord connaissance avec le voleur à la tire, ainsi nommé dans

l'argot de la rue Jérusalem, parce que son industrie consiste à tirer

des foulards, des montres, des bourses, des portefeuilles, des

lorgnettes de la poche des passants pressés dans une foule. Il exerce

habituellement à l'entrée et à la sortie des spectacles, dans les

attroupements de curieux qui se forment devant un magasin, autour d'un

accident; il est assidu dans les églises les jours de solennité; les

fêtes publiques qui attirent et rassemblent la population sur un point

quelconque de la ville, les expositions du Louvre, celles de

l'Industrie, sont d'excellentes aubaines pour lui.

[Illustration: Le faux Baron.]

Un M. Gadiffet, gros et honnête provincial venu à Paris pour affaires,

se plaignait la semaine dernière, devant la sixième chambre, contre un

voleur à la tire qui lui avait volé sa montre, sa chaîne et ses

breloques. Ce n'était pas tant la perte de son bijou qui indignait M.

Gadiffet, bien que ce fût un vénérable joyau de famille, que la ruse

audacieuse et perfide au moyen de laquelle le voleur l'avait ainsi

dépouillé.

«Messieurs, disait-il aux juges, je traversais tranquillement la cour du

Louvre, me rendant à l'exposition du Musée, lorsqu'un individu, qui

marchait en sens inverse de mon chemin, me saute brusquement au cou, me

presse dans ses bras, en s'écriant: «Ce cher ami! quelle heureuse

rencontre! que je suis ravi de le revoir!» Je réponds machinalement à

son étreinte, ne pouvant d'ailleurs voir son visage, car il m'embrassait

frénétiquement sur les favoris. Quand cet accès de tendresse fut passé

et que mon homme se recula un peu, je reconnus que je ne le connaissais

pas du tout, et lui-même, se confondant en excuses, «Ah! monsieur,

dit-il, mille pardons; je vous ai pris pour un de mes amis à qui vous

ressemblez horriblement.» Ce qu'il m'avait pris, messieurs, ajoutait M.

Gadiffet, c'était ma montre et tous ses accessoires. Je m'en aperçus

quand il était déjà loin. Je dis que c'est profaner le sentiment sacré

de l'amitié que de l'appliquer à de pareilles manoeuvres. Aussi

m'empressai-je de faire ma déclaration, et M. mon _ami fut arrêté le

lendemain, au moment où il cherchait à vendre ma montre à un brocanteur.

Je demande pour lui le maximum de la peine.»

Le tribunal a fait droit aux réquisitions de M. Gadiffet.

Le voleur au bonjour procède d'une manière moins perfide. Il monte le

matin dans un hôtel garni, ouvre la première porte dont la clef est sur

la serrure, entre à pas discrets dans l'appartement, prend l'argent, les

bijoux posés sur les meubles par le voyageur, qui dort paisiblement dans

le demi-jour de l'alcôve. Si quelque bruit éveille le dormeur, et s'il

demande: «Qui est là?» le voleur répond le plus poliment du monde;

«Bonjour, monsieur; excusez-moi de troubler votre sommeil: c'est moi, le

tailleur que vous avez fait demander.

--Ce n'est pas ici... Je n'ai pas fait demander de tailleur...

Allez au diable!» Le visiteur salue et sort. Le tour est fait.

Le vol à l'américaine est une petite comédie à trois personnages, deux

compères et une dupe. Cette sorte de manoeuvre est d'autant plus

ingénieuse, d'autant plus infaillible, qu'elle s'adresse à la cupidité

de la victime, et qu'elle tient jusqu'au bout celle-ci dans la ferme

persuasion que c'est elle qui trompe le naïf étranger à qui elle a

affaire. Hier encore un vol de cette espèce amenait un filou en présence

du tribunal.

[Illustration: Vol au bonjour.]

[Illustration: Vol à l'Américaine.]

Un naïf Auvergnat, vitrier de profession, était venu à Paris dans

l'espoir d'y faire fortune; mais, au bout de quelques mois, il s'aperçut

que le nombre de ceux qui courent le même lièvre était beaucoup trop

grand dans la capitale pour qu'il lui fût seulement possible de gagner

son pain quotidien. Notre homme pensa sagement qu'il ferait mieux de

retourner au pays avant d'avoir mangé jusqu'à son dernier sou. Il arrête

sa place aux messageries royales, et comme il devait partir le soir

même, il se disposa à se promener dans Paris jusqu'à l'heure du départ.

Notez qu'il était porteur de toute sa fortune, consistant en une montre,

un parapluie et une somme de 150 francs. En sortant des bureaux des

messageries, il est accosté dans la rue Notre-Dame-des-Victoires par une

espèce d'Anglais qui lui demande le chemin de l'obélisque, et lui promet

cinq francs s'il veut l'accompagner. Un Auvergnat ferait cent lieues

pour cent sous. Le nôtre trouva l'aubaine bonne, et accepta. On marche,

on chemine; ou rencontre bientôt un monsieur qui entre en conversation

avec les deux flâneurs. L'Anglais parle de ses richesses; il montre des

rouleaux d'or. En traversant le jardin des Tuileries, il exprime le

désir d'être conduit à l'exposition du Musée; mais il craint d'être volé

dans la foule; il voudrait cacher son or quelque part. L'Auvergnat est

prié de creuser un trou au pied d'un arbre; l'Anglais feint d'y enfouir

son trésor; puis on s'éloigne, on entre dans un café. Ici, nouvelle

crainte de l'Anglais. «Si on m'avait vu enterrer mes rouleaux! dit-il;

si quelqu'un allait les exhumer!...» L'Auvergnat offre d'aller bien vite

les chercher. «Oui, mais qui me répond de votre fidélité? Laissez-moi du

moins quelque garantie.» L'Auvergnat remet aussitôt entre les mains de

l'Anglais ses 150 francs, sa montre, son parapluie et sa blouse. Il

court aux Tuileries; pas de trésor, le trou est vide.

Il revient au café; pas plus d'Anglais que de trésor.--Penaud, confus,

miné, désespéré, l'Auvergnat montait, le soir, sur l'impériale de la

diligence, maudissant Paris, où il avait si mal fait fortune.

La voiture part; elle traverse la place des Victoires. Tout à coup notre

enfant de l'Auvergne pousse un cri, il fait arrêter, il saute à terre,

court après un passant et s'écrie: «C'est mon voleur! c'est mon filou!»

Un sergent de ville s'empare du faux Anglais; il était encore nanti de

la montre de sa victime style judiciaire. Le complice n'a pas été

retrouvé; mais notre Américain, qui était tout simplement un repris de

justice natif de Saint-Omer, a été condamné à cinq années de prison et à

cinq années de surveillance.

La fièvre des commandites, qu'il ne faut pas confondre avec les _fièvres

de l'âme de madame Gatti de Gaumont, a amené des filous plus élégants

et plus habiles sur les bancs de la police correctionnelle. On se

rappelle le scandaleux procès des mines de Saint-Bérain et vingt autres

de même espèce; il s'agissait là, non point de 150 misérables francs et

de la montre d'un Auvergnat, mais de millions dévorés par d'audacieux

escrocs, mais de la ruine complète de cent familles. La banqueroute du

notaire Lehon a présenté ces effroyables résultats, et pourtant le

notaire Lehon et le voleur à l'américaine ont été condamnés à la même

peine; je crois même que le dernier a de plus à subir, comme supplément

de peine, la mesure de la surveillance... mesure qu'on n'a pas jugé à

propos d'appliquer au notaire félon, comme étant moins coupable ou moins

dangereux sans doute.

La police correctionnelle a vu naguère, sur son banc, un chevalier

d'industrie d'une audacieuse espèce. Jeune, assez beau garçon, intrépide

viveur, ami des plaisirs, de la table, du luxe, mais sans fortune

aucune, notre chevalier s'était décoré, de son chef, du titre de comte

ou de baron; il affichait des airs de grand seigneur, parlait bien haut

de ses châteaux et de ses terres, et inspirait ainsi à de crédules

fournisseurs une confiance illimitée. Il habitait un appartement garni

dans une maison de la rue d'Argenteuil, mais il avait exigé qu'on

enlevât du dehors les écriteaux désignant une maison meublée; par ce

moyeu, il faisait croire aux marchands qu'il était dans ses meubles; de

plus, il leur montrait de vieilles peintures qui ornaient les murs,

disant qu'elles représentaient les portraits de ses nobles ancêtres. La

soir, l'appartement était illuminé avec une profusion de bougies

extraordinaire: le garçon épicier, le commis du marchand de vin, éblouis

par ce faste seigneurial, laissaient leurs fournitures sans méfiance et

n'osaient déranger M. le baron pour exiger de lui le montant de leurs

factures; or, pendant ce temps, M. le baron sablait le champagne et

savourait les mets les plus exquis dans le salon voisin, en tête-à-tête

avec de joyeux amis et de jeunes et jolies femmes, qui fort souvent

l'aidaient dans ses manoeuvres, et qui plus lard figuraient avec lui sur

le banc de la prévention.

[Illustration: Vol à la tire.]

Bulletin bibliographique.

_Les Caractères ou les Moeurs de ce Siècle; par La Bruyère. Nouvelle

édition collationnée sur celle de 1696.--Paris. 1 vol. in-8. _Lefevre.

«C'est un sujet continuel de scandale et de chagrin pour ceux qui aiment

les bons livres et les livres bien faits, que de voir avec quelle

négligence les auteurs classiques se réimpriment journellement.» Ainsi

débute l'avertissement dont M. Auger a fait précéder plusieurs éditions,

néanmoins fort négligées, des _Caractères de La Bruyère. M. Lefevre,

qui les avait publiées, a pensé qu'il était possible de mieux faire que

n'avait fait son éditeur. Il l'a tenté et il y a facilement réussi. Il a

suivi très-évidemment la neuvième et dernière édition, publiée par

l'auteur en 1696; il a eu le soin de reproduire avec fidélité toutes les

dispositions typographiques auxquelles l'auteur avait eu recours pour

rendre sa pensée plus claire, et même de faire regraver en ancien signe

typographique qui n'existait plus depuis longtemps dans les casses

d'imprimerie, appelé _la patte de mouche, signe qui indique que

l'auteur passe à une autre idée, et que, sans néanmoins entamer un

chapitre nouveau, il veut séparer ce qu'il va dire de ce qu'il vient de

terminer plus nettement que par un simple alinéa.

Toute cette partie matérielle est irréprochable. Mais l'éditeur nous

paraît avoir reculé devant les soins que demandait une amélioration bien

autrement importante, Quand La Bruyère publia, en 1688, la première

édition de son livre, il l'intitula les _Caractères de Théophraste,

parce qu'en effet la traduction du moraliste grec formait la plus grande

et la première partie du volume, et il ajouta _avec les Caractères ou

les Moeurs de ce Siècle, parce, qu'à la suite de sa traduction, qui

occupait la plus belle et la plus large place, il glissa timidement une

addition peu en vue, où, auteur inconnu et homme du monde encore peu

répandu, il esquissait quelques-uns des rares caractères qu'il avait pu

étudiée jusque-là. Mais bientôt un plus grand nombre d'originaux

passèrent sous ses yeux; bientôt surtout les attaques dont il devint

l'objet échauffèrent sa verve, et, d'édition en édition, de la seconde à

la neuvième, on peut établir la progression du ses observations et de la

vivacité de ses traits. Voilà ce qu'il eût été curieux pour le lecteur

de lui montrer; voilà ce qu'il aurait fallu le mettre à même de suivre,

en indiquant par des notes au bas des pages, ou par un chiffre gravé sur

le fond noir de la patte de mouche, le numéro de l'édition dans laquelle

parurent les additions successives.

Elles devinrent bientôt assez nombreuses et assez importantes pour que

le moraliste français n'eût plus besoin d'introducteur auprès du

lecteur, et pour que Théophraste se trouvât relégué au second plan.

S'il reste encore à se livrer à ce travail pour donner une édition

complètement satisfaisante de La Bruyère, celui qui voudrait en publier

une définitive aurait à entreprendre de bien autres recherches pour

recueillir des détails biographiques sur l'auteur. Ce ne serait pas les

dictionnaires historiques qu'il lui faudrait feuilleter; car, à

commencer par la _Biographie universelle, ils ne consacrent à La

Bruyère que quelques lignes dont chacune renferme au moins une erreur.

L'auteur de la plus ingénieuse notice sur lui, M. Sainte-Beuve, a dit:

«On ne sait rien ou presque rien sur La Bruyère... S'il n'y a pas une

seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la

publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en

revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le

rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage

de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.» Pour

entreprendre des recherches avec quelques chances de résultat, il

faudrait donc compter plus sur les documents manuscrits que sur les

livres imprimés; mais rien ne serait à négliger, car une erreur dont ou

arrive à trouver l'explication vous met la voie de la vérité. La notice

qui est en tête du nouveau volume ne renferme absolument rien de

nouveau, et se tait sur des circonstances que nous ont fait connaître

des recherches que nous n'avons cependant pas poussées très-loin.

La _Revue rétrospective avait signalé une lettre non recueillie de La

Bruyère au comte de Bussy, imprimée dans la correspondance de celui-ci,

à la date du 9 décembre 1691; le nouvel éditeur ne l'a point omise cette

fois, mais il a négligé de faire ressortir les points biographiques et

d'histoire littéraire qu'elle peut servir à mettre en lumière. La

Bruyère y remercie le comte de Bussy des efforts obligeants, mais vains

néanmoins, qu'il a tentés pour le faire entrer à l'Académie française.

«Les altesses à qui je suis, dit le pensionnaire de l'hôtel de Condé,

seront informées de tout ce que vous avez fait pour moi, monsieur. Les

sept voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles sont

gratuites; mais il y a quelque chose à la vôtre qui me flatte plus

sensiblement que les autres.» En se reportant à la chronologie

historique de l'Académie française, on voit que cette compagnie perdit

Benserade le 19 octobre, 1691; c'était donc lui qu'il s'agissait de

remplacer, et un passage de l'éloge de Pavillon, son successeur, par

l'abbé Tallement, nous fait connaître comment Pavillon l'emporta sur ses

concurrents qu'il ne nomme pas. «Je n'oublierai pas ici la manière

extraordinaire et nouvelle dont il fut mis à l'Académie française. Je

lui avais souvent dit qu'une place dans cette célèbre compagnie lui

convenait extrêmement, surtout puisqu'il n'était guère occupé. Mais sa

modestie le retenait, et les sollicitations qu'il croyait nécessaires

l'en avaient toujours détourné. L'Académie se trouva balancée entre deux

personnes qui partageaient les voix, et formaient deux partis qu'on ne

pouvait accorder. Je ne sais par quel instinct il me vint dans l'esprit

de parler de M. Pavillon; mais, des que je l'eus nommé, il se fit un

applaudissement général. On abandonna les deux partis auxquels on

paraissait si attaché, et tout se réunit en un moment en faveur d'un

mérite qui parut supérieur à tout autre. Cette élection peu usitée

étonna tout le monde, et M. Pavillon, à qui j'en portai la nouvelle, en

fut lui-même dans une, surprise qui n'est pas croyable; mais, vaincu par

la manière obligeante d'un tel choix, il fut très-sensible à l'honneur

qu'il en recevait, et son remerciement fit connaître avec éclat et la

grandeur de sa reconnaissance et la justice d'une si singulière

élection.» Pavillon fut reçu le 17 décembre 1694 En rapprochant cette

date de celle de la lettre de La Bruyère, on voit que cette

qualification de _singulière est bien la plus honnête que cette

nomination puisse recevoir, et que c'est, sans doute aucun, l'auteur des

_Caractères qui fut un des deux candidats auxquels Pavillon fut préféré

tout d'une voix, comme d'un mérite _supérieur à tout autre.

En poursuivant ces rapprochements, on pourrait montrer plus tard La

Bruyère tirant vengeance, non pas de cette préférence injuste, mais de

mauvais procédés qui en furent comme le complément. Ce ne fut que deux

ans après qu'il fut admis à prendre seance à l'Académie. De nombreuses

cabales avaient fait différer jusque-là cet acte de justice, et elles

seraient parvenues à en obtenir encore l'ajournement, si son concurrent,

Pelisson, n'eût eu la délicatesse de se retirer devant lui au moment

même de l'election. Le discours de réception du nouvel élu fut l'objet

des plus violentes attaques, et La Bruyère, en les repoussant dans la

préface de ce morceau avec le mépris qu'elles lui inspiraient si

légitimement, dit qu'elles étaient dirigées en secret par des

académiciens. «Il faut les nommer, dit-il: ce sont des poètes. Mais

quels poètes!... Des faiseurs de stances et d'élégies amoureuses; de ces

beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour,

qui tout une épigramme sur une belle gorge, un madrigal sur une

jouissance.» Ne faut-il pas voir là une désignation assez claire de ces

mêmes Pavillon et Tallement, qui vous traçaient le _Portrait du pur

Amour, et vous rédigeaient une _Gazette galante, datée _De l'Ile des

Passions, ce 1er du Mois d'Inclination.

Il existe dans la collection d'autographes de M. Moumerque une lettre

adressée à l'abbé Bossuet, neveu de l'évêque de Meaux, à la date du 21

mai 1696, dans laquelle se trouvent des détails sur la mort de La

Bruyère, dont on ignorait jusqu'à la date certaine, et sur laquelle

l'abbé d'Olivet n'avait recueilli et n'a donné que des renseignements

fort peu exacts.

«... Je viens à regret à la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyère

que nous perdîmes le jeudi 10 de ce mois, par une apoplexie, en deux ou

trois heures, à Versailles. J'avais soupé avec lui le mardi; il était

gai et ne s'était jamais mieux porté. Le mercredi et le jeudi même,

jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites; il soupa avec

appétit, et, tout d'un coup, il perdit la parole; sa bouche se tourna,

M. Fagon, M. Foelix et tous les médecins de la cour vinrent à son

secours. Il montrait sa tête comme le siège de son mal; il eut quelque

connaissance. Saignée, émétiques, lavement de tabac, rien n'y fit; il

fut assisté jusqu'à la fin de M. Gaïon, que M. Fagon y laissa, et d'un

aumônier de M. le prince. Il m'avait fait boire à votre santé deux jours

auparavant; il m'avait lu des _Dialogues qu'il avait faits _sur le

Quiétisme, non pas à l'imitation des _Lettres provinciales, car il

était toujours original, mais des dialogues de sa façon. Il disait que

vous seriez bien étonné quand vous le verriez à Rome; enfin il parlait

toujours de coeur. C'est une perte pour nous tous: nous le regrettons

sensiblement.»

L'auteur de cette lettre eût été plus exact en donnant la date du 11 à

la mort de La Bruyère, qui en effet fut frappé le 10 au soir, mais ne

mourut qu'après minuit, ainsi que le prouve son acte de décès, sur la

trace duquel ces renseignements précis mettaient naturellement. Le

voici: «_Extrait du registre des actes de décès de la paroisse

Notre-Dame de Versailles. Ce douzième de mai mil six cent

quatre-vingt-seize, Jean La Bruyère, écuyer, gentilhomme de monseigneur

le duc, âgé de cinquante ans ou environ, est décédé à l'hôtel de Condé,

le onzième du mois et auque dessus, et inhumé le lendemain dans la

vieille église de la paroisse, par moi soussigné, prêtre de la mission,

faisant les fonctions curiales, en présence de Robert-Pierre de La

Bruyère, son frère, et de M Charles Laboreys de Bosbèze, aumônier de son

altesse la Duchesse, qui ont signé, et de M. Huguet, concierge de

l'hôtel de Condé, qui ont signe.»

Ce dernier document prouve que jusqu'ici les biographes de La Bruyère,

qui ont tant varié sur la date de sa naissance, et qui se sont trouvés

d'accord sur la date assignée par eux à sa mort, n'ont pas plus

rencontré la vérité dans leurs contradictions que dans leur unanimité,

mais il est évident surtout, par les résultats auxquels nous ont fait

arriver des recherches qui n'ont été ni bien nombreuses ni bien

persévérantes, que si un éditeur de La Bruyère avait à coeur de remplir

complètement sa mission, il parviendrait, avec un peu de suite dans ses

efforts, à nous tracer la vie ignorée de l'auteur des _Caractères.

L'Illustration, No. 0067, 8 Juin 1844 · 第 9 / 12 题