VII--Sciences médicales. (Suite et fin.)

M. Léon Dufour a répété ses dissections d'abeilles pour s'assurer de

nouveau si les organes sécréteurs de la cire, décrits par Huber,

existaient réellement. L'opinion de M. Milne Edwards, qui se rapprochait

de celle d'Huber, est le motif qui a déterminé M. Dufour à faire de

nouvelles recherches. Cette fois-ci comme la première, il n'a trouvé ni

glandes intérieures pour sécréter la cire, ni poches extérieures pour la

recevoir élaborée, ni communication d'aucune espèce entre la cavité de

l'abdomen où la cire est ingurgitée, et les intervalles des anneaux où

on la trouve en lamelles. En conséquence il croit devoir s'en tenir à

l'opinion de Réaumur, que l'abeille avale la cire brute, la vomit après

qu'elle s'est épurée dans ses organes digestifs, et la place entre les

anneaux de son abdomen, où elle se moule en lamelles pour être ensuite

employée à la construction des alvéoles.

M. Milne Edwards, qui n'est point convaincu par les observations

anatomiques de M. Dufour, donnera bientôt sans doute le résultat des

recherches et les dessins qu'il a promis d'exécuter dès que les beaux

jours seraient venus.

On doit à MM. Baudrimont et Martin-Saint-Ange un mémoire, fruit de

longues et patientes recherches, sur les phénomènes de l'incubation des

oeufs des gallinacés. Il résulté du travail de ces observateurs que

l'oxygène est indispensable à l'évolution organique de l'embryon; que

les oeufs, pendant l'incubation, perdent une partie de leur eau et

brûlent du carbone et de l'hydrogène. C'est une sorte de respiration qui

s'opère. Les auteurs s'occupent en ce moment d'étudier le rôle que peut

jouer l'azote pendant l'incubation.

Une note de MM. Gruby et Delafond contient des détails fort curieux sur

le développement d'animalcules nombreux dans l'estomac et l'intestin des

animaux herbivores et carnivores pendant la digestion. C'est surtout

chez les herbivores que ces animalcules se développent en grand nombre.

M. Roger a fait sur la température des enfants, à l'état physiologique

et pathologique, des recherches expérimentales, il a trouvé dans la

marche du thermomètre des indications pour le diagnostic de certaines

maladies, et principalement pour l'oedème des nouveau-nés.

M. Persoz a fait, sur l'engrais des oies par le maïs, des expériences

d'où il résulte que:

1° L'oie, en s'engraissant, ne s'assimile pas seulement la graisse

contenue dans le mais, mais qu'elle en forme elle-même une certaine

quantité aux dépens de l'amidon et du sucre de maïs, et peut-être aussi

à l'aide de sa propre substance, puisque la quantité de graisse formée

en elle est ordinairement plus du double de celle qui se trouvait dans

le maïs;

2º qu'après avoir été engraissée, une oie contient une quantité de

graisse supérieure à l'augmentation de poids qu'elle a subie;

3º Que, durant l'engrais, le sang des oies change de composition, qu'il

devient riche en graisse, et que l'albumine en disparaît ou s'y modifie;

4º Qu'enfin il semble exister une certaine relation entre le

développement du foie et la quantité de graisse produite.

Nous rendrons compte du rapport de la commission nommée pour l'examen de

ce mémoire.

L'Académie a reçu de M. Vrolik un extrait du rapport de la première

classe de l'Institut royal des Pays-Bas sur les qualités nutritives de

la gélatine. Il résulte des expériences faites par les savants

hollandais que la gélatine ne nourrit pas, et que, donnée isolément

comme aliment, elle fait naître un dégoût insurmontable.

M. d'Arcet, dans la séance suivante, a protesté contre les conclusions

de ce rapport, et, sans entrer dans la discussion des faits

d'observation, il s'est appuyé sur l'opinion du professeur Bergsma, dont

l'autorité aurait été invoquée à tort contre la gélatine; M. Bergsma est

un zélé défenseur de cette substance, qu'il croit alimentaire.

L'espace ne nous permet pas d'analyser un mémoire de MM. Prévost et

Lebert intitulé: _De la formation des organes et de la circulation du

sang dans les vertébrés; et un autre mémoire de M. Hébert sur la

tuberculisation.

_Médecine.--M. Pariset a fait un rapport des plus favorables sur un

mémoire relatif à une méthode d'éducation appropriée aux jeunes idiots,

par M. Séguin, instituteur des idiots à Bicêtre. Nous parlerons des

résultats admirables auxquels est arrivé M. Séguin, dans une notice sur

les aliénés, que _l'Illustration publiera incessamment.

M. Flourens, en présentant, au nom de MM. Baillarger, Cerise et Longet,

les deux premiers volumes des _Annales médico-psychologiques, donne des

détails sur le but de ce journal, rédigé par des hommes dont le nom est

une garantie, et qui est destiné à solliciter les travaux et à

recueillir les documents relatifs à la science théorique et pratique des

rapports du physique et du moral, et en particulier à la pathologie

mentale.

_Médecine légale.--MM. Flandin et Danger, poursuivant leurs travaux de

toxicologie, ont présenté à l'Académie un mémoire sur l'empoisonnement

par le plomb, suivi de quelques considérations sur l'absorption et la

localisation des poisons.

_Chirurgie._--M. Scoutetten a lu un mémoire sur la trachéotomie dans la

période extrême du croup. Le travail a pour base une observation

personnelle à l'auteur et qu'il a recueillie dans sa famille. Sa fille,

âgée de cinq semaines, avait été atteinte du croup, et toutes les

ressources de la médecine étaient épuisées, sauf une; l'ouverture de la

trachée-artère. Des confrères de l'auteur, appelés en consultation par

lui, déclarèrent même cette opération inutile, et s'avouèrent d'ailleurs

inhabiles à la pratiquer. Alors, placé dans l'alternative d'agir

lui-même ou de voir périr son enfant sous ses yeux, le père s'arma

courageusement du bistouri. Après bien des accidents redoutables qui

vinrent entraver l'opération, la trachée fut ouverte, et l'asphyxie

arrêtée dans sa marche. Les premiers jours après l'opération furent

difficiles à passer, cependant le dixième jour on put enlever

définitivement la canule; la plaie marcha rapidement vers la

cicatrisation, et l'enfant, âgée maintenant de quatre ans et demi, jouit

d'une santé parfaite.

Cette observation intéressante serait une nouvelle preuve, s'il en était

besoin, que c'est à un état spasmodique de la glotte, et non à

l'occlusion par les fausses membranes, qu'est due l'asphyxie dans le

croup. En effet, si les fausses membranes suffisaient pour amener

l'asphyxie, ce dénouement funeste ne pourrait être prévenu par une

ouverture pratiquée au-dessous du larynx, dans un point où les fausses

membranes se produisent comme dans le larynx même.

M. Magne, dans un mémoire présenté à l'Académie, a développé et confirmé

une idée ingénieuse de feu le professeur Samson sur le moyen de

diagnostiquer entre elles, dès leur début, certaines maladies de

l'organe de la vue, d'après l'absence d'une ou de plusieurs des trois

images qui se peignent dans l'oeil quand on présente devant la pupille

une bougie allumée.

M. Sédillot, professeur à Strasbourg, envoie une note sur un nouveau

procédé opératoire employé par lui pour l'ablation d'un cancer de la

base de la langue. Dans le but d'éviter les inconvénients graves qui

résultent des deux méthodes en usage, en opérant par la bouche ou par

l'intervalle maxillohyoidien, M. Sédillot a séparé par un trait de sure

les deux moitiés de la mâchoire intérieure vers la ligne médiane, et,

par leur écartement, il s'est ménage un espace de 10 centimètres de

large, sans intéresser aucun organe important. L'opération a été

prompte, bien supportée, et neuf jours après la malade allait fort bien.

M. Feldmann, de Munich, a envoyé un nouveau mémoire sur la

kératoplastie, c'est-à-dire le remplacement de la cornée devenue opaque

par une cornée prise sur un autre individu.

Ses opérations, faites sur des lapins et sur des chats, ont fort bien

réussi; espérons qu'on pourra quelque jour en faire l'application à

l'homme.

M. Leroy d'Étiolles a lu un mémoire sur l'évacuation artificielle des

débris de calculs urinaires sur leur pulvérisation; c'est au moyen

d'instruments nouveaux et de son invention qu'il obtient ces résultats.

Dans la séance du 26 février, l'Académie a décerné les prix de médecine

et de chirurgie pour l'année 1842 à MM. Stromeyer, Dieffenbach, Bourgery

et Jacob, Thibert, Longet, Valleix, Amussat, Serrurier et Rousseau,

Philippe Boyer.

Enfin, dans la séance du 18 mars, l'Académie a nommé membre

correspondant pour la section de médecine et de chirurgie M. Brodie, en

remplacement d'Ashley Cooper, et dans la section d'anatomie et de

zoologie, M. Ch. Buonaparte, prince de Cunino, en remplacement de

Jacobson.

La Fête-Dieu, à Aix, et le roi René d'Anjou.

L'institution de la fête du Saint-Sacrement ou la Fête-Dieu ne remonte

qu'au treizième siècle. Ce fut une jeune fille, la bienheureuse

Julienne, religieuse hospitalière du Mont-Cornillon, près de Liège, qui

en eut la première idée. Un jour, ravie en extase, elle vit un croissant

splendide dont la courbure avait une brèche, et il lui sembla que cette

vision s'expliquait clairement ainsi; le croissant, c'était l'Église, et

la brèche signifiait qu'il manquait une fête au calendrier, la fête du

Saint-Sacrement. La jeune religieuse ne déclara cependant qu'après de

longues hésitations l'avis qu'elle avait reçu du ciel. On trouve dans

les _Hollandistes le récit des tribulations qu'elle éprouva lorsque,

devenue supérieure du Mont-Cornillon, elle entreprit d'accomplir sa

mission, et qu'elle fit célébrer dans son monastère l'office qu'elle

avait composé pour la fête du Saint-Sacrement. Soutenue par l'évêque de

Liège et par quelques autres prélats contre les membres du clergé qui

n'approuvaient pas les innovations en matière de culte, elle passa sa

vie entière à lutter contre la persécution, et mourut âgée de plus de

soixante ans sans avoir eu la satisfaction d'achever son oeuvre. Une

autre fille dévote, son amie et sa confidente, soeur Ève, recluse de

Saint-Martin de Liège, jouit de ce triomphe; elle obtint du pape Urbain

IV que la Fête-Dieu serait célébrée non-seulement dans les monastères

des Pays-Bas, mais encore dans toute la chrétienté, le jeudi après

l'octave de la Pentecôte.

Deux cents ans plus tard, René d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire

de Sicile, de Naples et de Jérusalem, composa pour cette solennité le

spectacle original qu'on appelle les jeux de la Fête-Dieu. René d'Anjou

était un prince assez semblable à ce bon roi d'Yvelot, qui dormait fort

bien sans gloire, sous un simple bonnet de coton; bien qu'il fût d'un

grand coeur et d'un grand courage, il n'eut pas de bonheur à la guerre;

le roi d'Aragon, qui avait déjà son royaume de Sicile, lui prit encore

son royaume de Naples, et les infidèles n'eurent garde de lui rendre son

royaume de Jérusalem. Il se résigna philosophiquement à son rôle de roi

_in partibus et vint tenir sa cour à Aix, l'ancienne cité romaine, la

ville capitale de son comté de Provence. Ce beau pays de Provence était

à peu près tout ce qu'il lui restait de ses États, et il pouvait se

considérer comme le plus pauvre souverain de la chrétienté. Pourtant il

protégea magnifiquement les lettres et tint une cour plus brillante que

son beau-frère le roi Charles VII, que son neveu le roi Louis XI et que

son gendre le roi d'Angleterre, Henri de Lancastre.

Après la mort de sa première femme, Isabelle de Lorraine, il épousa la

belle Jeanne de Laval, de laquelle, disent les historiens, il était

depuis longtemps et en tout honneur secrètement épris. René d'Anjou

avait alors près de cinquante ans, et, d'après les portraits

authentiques qui sont restés de lui, il n'était pas beau de visage.

Pourtant sa nouvelle reine l'aima si tendrement, qu'elle mettait en

action avec lui les galantes pastorales dont les poètes espagnols et

provençaux ont donné les premiers modèles. Souvent le royal couple

prenait de rustiques habits, et le bon roi René, la houlette à la main,

conduisait ses petits montons dans les prairies riantes qu'arrose l'Arc.

Un poète de l'époque, Georges Chatelain, a consacré ce fait dans sa

chronique en vers:

J'ai le roi de Sicile

Vu devenir forger,

Et sa femme gentille

De ce propre métier,

Portant la panetière,

La houlette et chapeau,

Longeant sur la bruyère

Auprès de leur troupeau.

Ce fut au milieu de ces délassements bucoliques que René d'Anjou imagina

les jeux de la Fête-Dieu. Peintre, musicien et poète, il inventa toutes

les scènes de son drame, dessina les costumes des personnages, et

composa les airs naïfs qu'on joue encore aujourd'hui dans cette

solennité. Cette pièce, tout à la fois profane et religieuse, n'avait

pas moins de vingt-quatre actes qui se jouaient simultanément à tous les

carrefours de la ville. A la vérité les acteurs étaient muets, et leur

rôle se réduisait à une pantomime expressive. Ce gigantesque spectacle,

qui dut paraître au monde élégant de cette époque une composition

sublime, une oeuvre magnifique, n'est plus aujourd'hui qu'un curieux

spécimen des divertissements de la société du quinzième siècle. Du

reste, la pièce du roi René a fourni une aussi longue carrière que les

chefs-d'oeuvre de la scène française. Jouée pour la première fois en

1162 et reprise d'année en année jusqu'en 1790, elle a eu trois cent

vingt-huit représentations, sans compter quelques reprises données de

loin en loin sous l'empire et sous la restauration.

Voici le programme de cette fête, dont une tradition non interrompue a

conservé dans leur originalité tous les détails.

Trois personnages, choisis entre les plus considérables de la cité,

représentaient les trois ordres, et présidaient, chaque année, aux jeux

de la Fête-Dieu; c'étaient le prince d'Amour, pour la noblesse; l'abbé

de la Jeunesse, pour le clergé; et le roi de la Basoche, pour le

tiers-état. La veille de la fête, vers le soir, les bâtonniers du roi de

la Basoche et de l'abbé de la Jeunesse parcouraient la ville, précédés

des tambourins et des galoubets, qui jouaient l'air de la passade, et se

rendaient à l'hôtel de ville pour se joindre à la procession nocturne,

qu'on appelle _ou qué. Cette étrange cavalcade, où figurent tous les

dieux de l'antiquité païenne, met fort en relief l'érudition

mythologique du roi René; l'Olympe et les Enfers y sont au grand

complet. La Renommée ouvre la marche, vêtue d'une robe jaune, à travers

laquelle sortent deux grandes ailes d'oie; elle porte au cou une ample

fraise, et tient à la main sa classique trompette; un bonnet rouge, orné

de quatre petites ailes, complète le costume de la déesse aux cent voix,

laquelle, comme toutes les autres divinités, est représentée par quelque

jeune garçon au teint fauve, aux traits fins et hardis, à l'air grave et

malin.

[Illustration: La Passade.]

[Illustration: Marche de la Passade.]

[Illustration: Les lanciers du prince d'Amour.]

[Illustration: Marche du prince d'Amour.]

[Illustration: Les Lépreux.]

[Illustration: L'Abbé de la Jeunesse.]

[Illustration: Le Veau d'or.]

Après la Renommée marche en bel ordre la foule des poétiques divinités

que René a naïvement costumées suivant les traditions de l'antiquité et

la mode du quinzième siècle, Pluton a quelque chose des allures du

diable avec sa robe noire semée de flammes et sa collerette bordée de

rouge. La sombre Proserpine l'accompagne en robe de deuil, une torche à

la main. Neptune et sa jeune épouse sont couronnés de roseaux et portent

des habits du plus beau vert de mer. La troupe joyeuse des nymphes et

des satyres entoure le dieu Pan, lequel est vêtu d'une peau de bouc et

coiffé d'un petit chapeau à plumes de dessous lequel ressortent ses

cornes. Le costume des autres divinités est dans le même goût: Apollon

est charmant, surtout avec son rebec, dont il brandit glorieusement

l'archet, et sa couronne de lauriers entremêlés de rosettes en papier

rose. Le grand char qui ferme la marche porte le maître des dieux

couronné d'une tiare de fer-blanc; son altière moitié trône près de lui,

un bouquet de plumes de paon à la main, en guise de sceptre, ce qui nous

semble une économie d'attributs tout à fait ingénieuse; Vénus et son

fils sont sur le même char, environnés d'une foule de Jeux, de Ris et de

Plaisirs, lesquels sont représentés par les plus déterminés polissons de

la ville. La belle Aphrodise a pour sceptre un bouquet et minaude

derrière un grand éventail. Enfin, derrière le char, marchent les trois

livides soeurs; Ctotho tient une énorme quenouille, et Atropos, armée

d'une grande paire de ciseaux de tondeur, coupe à chaque instant la

ficelle que Lachésis lui tend avec un geste lugubre. Tous ces

personnages sont à cheval et accompagnés de lampadophores qui portent

des torches de résine dont les clartés fumeuses environnent les dieux

d'une espèce de nuage.

[Illustration: Le prince d'Amour.]

[Illustration: Le Bâtonnier du roi de la Basoche.]

[Illustration: La belle Étoile.]

[Illustration: Les Apôtres.]

Cette étrange cohorte parcourt les rues jusqu'à minuit; c'est le

triomphe des divinités païennes, la dernière de ces riantes fêtes, de

ces magnifiques théoxénies dont les Grecs avaient transmis le programme

aux habitants de Massilie; le paganisme régnait encore un moment dans

l'antique Provence; mais au premier rayon du jour ces fantômes

disparaissaient; le christianisme sortait radieux des ténèbres, et les

saints personnages évoqués par le roi René commençaient à représenter

les pieuses légendes de l'Ancien et du Nouveau Testament.

[Illustration: Les Centaures]

[Illustration: Marche des Centaures.]

[Illustration: Le roi Salomon et la reine de Saba.]

[Illustration: Marche de la reine de Saba.]

[Illustration: Saint Christophe.]

[Illustration: Capitaine des gardes du roi de la Basoche.]

_La reine Sabo, la reine de Saba, s'avance, entourée des dames de sa

cour; elle vient, dans les atours d'une dame du quinzième siècle,

visiter le roi Salomon et tâche de le séduire avec des révérences et des

minauderies un peu vives pour une personne de son éminente condition. Le

roi Salomon, sensible à ses grâces, danse devant elle au son du

tambourin et des grelots attachés à ses jarretières, et la salue en

baissant épée, laquelle est surmontée d'un petit château représentant

probablement le temple de Jérusalem.

_Leis chivaou frus les centaures, décorés du scapulaire de

Notre-Dame-du-Mont-Carmel, exécutent des manoeuvres et des évolutions,

et forment ainsi une espèce de contredanse, dont la mesure est marquée

par les tambourins et les galoubets.

[Illustration: Le massacre des innocents.]

_La bello estelo, la belle étoile. L'astre radieux, porté au bout d'un

bâton, guide les rois mages, lesquels ont des pantalons turcs de filasse

et des couronnes dorées. Ces grands potentats sont suivis chacun d'un

page, qui salue à chaque instant l'étoile par un mouvement des reins; ce

geste gracieux, qu'on appelle _lou réguigneau, charme d'autant plus les

assistants qu'il est très-difficile à exécuter; c'est une invention

chorégraphique du roi René dont la tradition est près de se perdre.

[Illustration: Le porteur de cierge.]

[Illustration: La Mort.]

[Illustration: Le grand jeu des Diables.]

[Illustration: La petite âme.]

_Lou juech d'oou cat, le veau d'or. Moïse s'avance; il tient d'une main

une baguette et de l'autre les tables de la loi; à ses côtés marche le

grand prêtre coiffé de la cédaris et portant le pectoral. Ces deux

vénérables personnages cherchent à ramener les Israélites infidèles;

mais ceux-ci se moquent d'eux et dansent autour du veau d'or, représenté

par un matou, lequel hissé sur une planchette, au bout d'un bâton,

miaule et roule des yeux effroyables à la grande satisfaction de ses

impies adorateurs.

_Leis tirassouns, le massacre des innocents. Hérode paraît la couronne

en tête et un soleil d'or sur la poitrine; il est suivi d'un tambour,

d'un porte-drapeau et d'un fusilier; une douzaine de marmots en chemise

fuient devant lui. Le barbare Hérode lève son sceptre, le drapeau

s'agite, le tambour bat, le coup de fusil part, et les ennemis tombent

les uns sur les autres comme des capucins de carte; ordinairement, ils

choisissent pour se laisser choir quelque endroit propice, un tas de

boue par exemple, ou le milieu d'un ruisseau, d'où ils se relèvent aux

applaudissements de la foule, crottés jusqu'à la nuque et barbouillés

jusqu'aux yeux.

_Leis apotros, les apôtres. Judas ouvre la marche; il tient la fatale

bourse, prix de sa trahison; saint Paul le suit, portant la grande épée,

instrument de son supplice; les autres apôtres viennent après avec leurs

attributs et vêtus d'une dalmatique ornée de rubans; tous ont à la main

un morceau de bois semblable à la batte d'Arlequin. Cette troupe de

saints personnages environne le traître Judas, et le frappe sans

miséricorde devant le Sauveur, qui les suit en traînant sa croix.

_Lou juech deis diables, le jeu des diables. Satan et sa cour viennent

en grand costume, les cornes à la tête, une fourche à la main, et des

grelots à la ceinture. Le diable est marié; sa femme, représentée par

quelque rustre d'une taille gigantesque et d'un affreux visage, est

vêtue d'après le journal des modes. Avant, la révolution, elle portait

la poudre et les paniers. On l'affubla, sous l'empire, d'une robe de

satin rose et d'un chapeau à la comète. Cette troupe maudite entoure le

roi Hérode et le harcèle avec ses fourches, pour venger sans doute le

meurtre des innocents; le roi tâche de les écarter avec son sceptre, et

fait en fuyant des bonds prodigieux. Quand il leur échappe enfin, il

saute encore et célèbre en dansant sa délivrance; mais le groupe

infernal ressaisit sa proie, et la diablesse cabriole alors pour marquer

sa satisfaction à son funèbre époux.

_L'armette, la petite âme. Un adolescent s'avance, vêtu de blanc et les

cheveux épars; il tient une grande croix et l'embrasse avec ferveur,

tandis qu'une légion de diables et son bon ange gardien se battent

derrière lui. Les démons tâchent de l'enlever avec leurs bâtons

fourchus; l'ange le défend, et reçoit sur son dos garni d'un épais

coussin les coups qu'on veut lui porter; enfin l'enfer est mis en fuite,

et le bon ange danse en agitant ses ailes dorées, tandis que la petite

âme prie au pied de la croix.

_Lei rascassetos, les lépreux. Tout le monde danse dans la pièce du roi

René; le lépreux immonde danse, tandis que d'autres lépreux peignent,

brossent et accommodent une grosse perruque posée sur la tête de l'un

d'entre eux. La tradition n'a pas conservé l'explication de cette scène,

qui fut peut-être, dans l'origine, une allégorie fine et hardie.

_Sun Christoou, saint Christophe, le géant du paradis, se mêle à ces

groupes, portant sur son bras le petit enfant Jésus. D'autres troupes

succèdent à celles dont nous venons de parler; ce sont les grands et les

petits danseurs, et enfin la Mort, qui passe seule et silencieuses,

balayant le sol de sa faux, et traînant sur les pas de la foule joyeuse

ses pieds décharnés.

L'ensemble de cette étrange représentation peint bien, ce me semble,

l'humeur pacifique, l'esprit tolérant et libéral de René d'Anjou. Rien

dans son drame ne rappelle les fêtes guerrières de cette époque. Après

la grande cavalcade où elles triomphent, les divinités païennes ne sont

point poursuivies à outrance et exterminées par les saintes légions du

vrai Dieu; elles disparaissent aux premières lueurs de la foi nouvelle,

devant l'aurore du christianisme. Aucune trace des moeurs féodales ne

paraît non plus dans cette fête; la noblesse n'y est point représentée

par quelque seigneur puissant accompagné de ses écuyers, de ses hommes

d'armes, et le prince d'Amour n'a d'autre suite que les officiers de sa

cour, troupe jeune et galante qui porte le pourpoint de soie en guise de

cuirasse, et un bouquet à la main au lieu de l'épée et de la lance.

Aussi le peuple a-t-il conservé la mémoire du débonnaire et pieux

souverain qui imagina les jeux de la Fête-Dieu, et l'appelle-t-on

encore, en Provence, le bon roi René.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Suite et fin.--Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186,

202 et 214.)

L'Illustration, No. 0067, 8 Juin 1844 · 第 4 / 12 题