M. Léon Dufour a répété ses dissections d'abeilles pour s'assurer de
nouveau si les organes sécréteurs de la cire, décrits par Huber,
existaient réellement. L'opinion de M. Milne Edwards, qui se rapprochait
de celle d'Huber, est le motif qui a déterminé M. Dufour à faire de
nouvelles recherches. Cette fois-ci comme la première, il n'a trouvé ni
glandes intérieures pour sécréter la cire, ni poches extérieures pour la
recevoir élaborée, ni communication d'aucune espèce entre la cavité de
l'abdomen où la cire est ingurgitée, et les intervalles des anneaux où
on la trouve en lamelles. En conséquence il croit devoir s'en tenir à
l'opinion de Réaumur, que l'abeille avale la cire brute, la vomit après
qu'elle s'est épurée dans ses organes digestifs, et la place entre les
anneaux de son abdomen, où elle se moule en lamelles pour être ensuite
employée à la construction des alvéoles.
M. Milne Edwards, qui n'est point convaincu par les observations
anatomiques de M. Dufour, donnera bientôt sans doute le résultat des
recherches et les dessins qu'il a promis d'exécuter dès que les beaux
jours seraient venus.
On doit à MM. Baudrimont et Martin-Saint-Ange un mémoire, fruit de
longues et patientes recherches, sur les phénomènes de l'incubation des
oeufs des gallinacés. Il résulté du travail de ces observateurs que
l'oxygène est indispensable à l'évolution organique de l'embryon; que
les oeufs, pendant l'incubation, perdent une partie de leur eau et
brûlent du carbone et de l'hydrogène. C'est une sorte de respiration qui
s'opère. Les auteurs s'occupent en ce moment d'étudier le rôle que peut
jouer l'azote pendant l'incubation.
Une note de MM. Gruby et Delafond contient des détails fort curieux sur
le développement d'animalcules nombreux dans l'estomac et l'intestin des
animaux herbivores et carnivores pendant la digestion. C'est surtout
chez les herbivores que ces animalcules se développent en grand nombre.
M. Roger a fait sur la température des enfants, à l'état physiologique
et pathologique, des recherches expérimentales, il a trouvé dans la
marche du thermomètre des indications pour le diagnostic de certaines
maladies, et principalement pour l'oedème des nouveau-nés.
M. Persoz a fait, sur l'engrais des oies par le maïs, des expériences
d'où il résulte que:
1° L'oie, en s'engraissant, ne s'assimile pas seulement la graisse
contenue dans le mais, mais qu'elle en forme elle-même une certaine
quantité aux dépens de l'amidon et du sucre de maïs, et peut-être aussi
à l'aide de sa propre substance, puisque la quantité de graisse formée
en elle est ordinairement plus du double de celle qui se trouvait dans
le maïs;
2º qu'après avoir été engraissée, une oie contient une quantité de
graisse supérieure à l'augmentation de poids qu'elle a subie;
3º Que, durant l'engrais, le sang des oies change de composition, qu'il
devient riche en graisse, et que l'albumine en disparaît ou s'y modifie;
4º Qu'enfin il semble exister une certaine relation entre le
développement du foie et la quantité de graisse produite.
Nous rendrons compte du rapport de la commission nommée pour l'examen de
ce mémoire.
L'Académie a reçu de M. Vrolik un extrait du rapport de la première
classe de l'Institut royal des Pays-Bas sur les qualités nutritives de
la gélatine. Il résulte des expériences faites par les savants
hollandais que la gélatine ne nourrit pas, et que, donnée isolément
comme aliment, elle fait naître un dégoût insurmontable.
M. d'Arcet, dans la séance suivante, a protesté contre les conclusions
de ce rapport, et, sans entrer dans la discussion des faits
d'observation, il s'est appuyé sur l'opinion du professeur Bergsma, dont
l'autorité aurait été invoquée à tort contre la gélatine; M. Bergsma est
un zélé défenseur de cette substance, qu'il croit alimentaire.
L'espace ne nous permet pas d'analyser un mémoire de MM. Prévost et
Lebert intitulé: _De la formation des organes et de la circulation du
sang dans les vertébrés; et un autre mémoire de M. Hébert sur la
tuberculisation.
_Médecine.--M. Pariset a fait un rapport des plus favorables sur un
mémoire relatif à une méthode d'éducation appropriée aux jeunes idiots,
par M. Séguin, instituteur des idiots à Bicêtre. Nous parlerons des
résultats admirables auxquels est arrivé M. Séguin, dans une notice sur
les aliénés, que _l'Illustration publiera incessamment.
M. Flourens, en présentant, au nom de MM. Baillarger, Cerise et Longet,
les deux premiers volumes des _Annales médico-psychologiques, donne des
détails sur le but de ce journal, rédigé par des hommes dont le nom est
une garantie, et qui est destiné à solliciter les travaux et à
recueillir les documents relatifs à la science théorique et pratique des
rapports du physique et du moral, et en particulier à la pathologie
mentale.
_Médecine légale.--MM. Flandin et Danger, poursuivant leurs travaux de
toxicologie, ont présenté à l'Académie un mémoire sur l'empoisonnement
par le plomb, suivi de quelques considérations sur l'absorption et la
localisation des poisons.
_Chirurgie._--M. Scoutetten a lu un mémoire sur la trachéotomie dans la
période extrême du croup. Le travail a pour base une observation
personnelle à l'auteur et qu'il a recueillie dans sa famille. Sa fille,
âgée de cinq semaines, avait été atteinte du croup, et toutes les
ressources de la médecine étaient épuisées, sauf une; l'ouverture de la
trachée-artère. Des confrères de l'auteur, appelés en consultation par
lui, déclarèrent même cette opération inutile, et s'avouèrent d'ailleurs
inhabiles à la pratiquer. Alors, placé dans l'alternative d'agir
lui-même ou de voir périr son enfant sous ses yeux, le père s'arma
courageusement du bistouri. Après bien des accidents redoutables qui
vinrent entraver l'opération, la trachée fut ouverte, et l'asphyxie
arrêtée dans sa marche. Les premiers jours après l'opération furent
difficiles à passer, cependant le dixième jour on put enlever
définitivement la canule; la plaie marcha rapidement vers la
cicatrisation, et l'enfant, âgée maintenant de quatre ans et demi, jouit
d'une santé parfaite.
Cette observation intéressante serait une nouvelle preuve, s'il en était
besoin, que c'est à un état spasmodique de la glotte, et non à
l'occlusion par les fausses membranes, qu'est due l'asphyxie dans le
croup. En effet, si les fausses membranes suffisaient pour amener
l'asphyxie, ce dénouement funeste ne pourrait être prévenu par une
ouverture pratiquée au-dessous du larynx, dans un point où les fausses
membranes se produisent comme dans le larynx même.
M. Magne, dans un mémoire présenté à l'Académie, a développé et confirmé
une idée ingénieuse de feu le professeur Samson sur le moyen de
diagnostiquer entre elles, dès leur début, certaines maladies de
l'organe de la vue, d'après l'absence d'une ou de plusieurs des trois
images qui se peignent dans l'oeil quand on présente devant la pupille
une bougie allumée.
M. Sédillot, professeur à Strasbourg, envoie une note sur un nouveau
procédé opératoire employé par lui pour l'ablation d'un cancer de la
base de la langue. Dans le but d'éviter les inconvénients graves qui
résultent des deux méthodes en usage, en opérant par la bouche ou par
l'intervalle maxillohyoidien, M. Sédillot a séparé par un trait de sure
les deux moitiés de la mâchoire intérieure vers la ligne médiane, et,
par leur écartement, il s'est ménage un espace de 10 centimètres de
large, sans intéresser aucun organe important. L'opération a été
prompte, bien supportée, et neuf jours après la malade allait fort bien.
M. Feldmann, de Munich, a envoyé un nouveau mémoire sur la
kératoplastie, c'est-à-dire le remplacement de la cornée devenue opaque
par une cornée prise sur un autre individu.
Ses opérations, faites sur des lapins et sur des chats, ont fort bien
réussi; espérons qu'on pourra quelque jour en faire l'application à
l'homme.
M. Leroy d'Étiolles a lu un mémoire sur l'évacuation artificielle des
débris de calculs urinaires sur leur pulvérisation; c'est au moyen
d'instruments nouveaux et de son invention qu'il obtient ces résultats.
Dans la séance du 26 février, l'Académie a décerné les prix de médecine
et de chirurgie pour l'année 1842 à MM. Stromeyer, Dieffenbach, Bourgery
et Jacob, Thibert, Longet, Valleix, Amussat, Serrurier et Rousseau,
Philippe Boyer.
Enfin, dans la séance du 18 mars, l'Académie a nommé membre
correspondant pour la section de médecine et de chirurgie M. Brodie, en
remplacement d'Ashley Cooper, et dans la section d'anatomie et de
zoologie, M. Ch. Buonaparte, prince de Cunino, en remplacement de
Jacobson.
La Fête-Dieu, à Aix, et le roi René d'Anjou.
L'institution de la fête du Saint-Sacrement ou la Fête-Dieu ne remonte
qu'au treizième siècle. Ce fut une jeune fille, la bienheureuse
Julienne, religieuse hospitalière du Mont-Cornillon, près de Liège, qui
en eut la première idée. Un jour, ravie en extase, elle vit un croissant
splendide dont la courbure avait une brèche, et il lui sembla que cette
vision s'expliquait clairement ainsi; le croissant, c'était l'Église, et
la brèche signifiait qu'il manquait une fête au calendrier, la fête du
Saint-Sacrement. La jeune religieuse ne déclara cependant qu'après de
longues hésitations l'avis qu'elle avait reçu du ciel. On trouve dans
les _Hollandistes le récit des tribulations qu'elle éprouva lorsque,
devenue supérieure du Mont-Cornillon, elle entreprit d'accomplir sa
mission, et qu'elle fit célébrer dans son monastère l'office qu'elle
avait composé pour la fête du Saint-Sacrement. Soutenue par l'évêque de
Liège et par quelques autres prélats contre les membres du clergé qui
n'approuvaient pas les innovations en matière de culte, elle passa sa
vie entière à lutter contre la persécution, et mourut âgée de plus de
soixante ans sans avoir eu la satisfaction d'achever son oeuvre. Une
autre fille dévote, son amie et sa confidente, soeur Ève, recluse de
Saint-Martin de Liège, jouit de ce triomphe; elle obtint du pape Urbain
IV que la Fête-Dieu serait célébrée non-seulement dans les monastères
des Pays-Bas, mais encore dans toute la chrétienté, le jeudi après
l'octave de la Pentecôte.
Deux cents ans plus tard, René d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire
de Sicile, de Naples et de Jérusalem, composa pour cette solennité le
spectacle original qu'on appelle les jeux de la Fête-Dieu. René d'Anjou
était un prince assez semblable à ce bon roi d'Yvelot, qui dormait fort
bien sans gloire, sous un simple bonnet de coton; bien qu'il fût d'un
grand coeur et d'un grand courage, il n'eut pas de bonheur à la guerre;
le roi d'Aragon, qui avait déjà son royaume de Sicile, lui prit encore
son royaume de Naples, et les infidèles n'eurent garde de lui rendre son
royaume de Jérusalem. Il se résigna philosophiquement à son rôle de roi
_in partibus et vint tenir sa cour à Aix, l'ancienne cité romaine, la
ville capitale de son comté de Provence. Ce beau pays de Provence était
à peu près tout ce qu'il lui restait de ses États, et il pouvait se
considérer comme le plus pauvre souverain de la chrétienté. Pourtant il
protégea magnifiquement les lettres et tint une cour plus brillante que
son beau-frère le roi Charles VII, que son neveu le roi Louis XI et que
son gendre le roi d'Angleterre, Henri de Lancastre.
Après la mort de sa première femme, Isabelle de Lorraine, il épousa la
belle Jeanne de Laval, de laquelle, disent les historiens, il était
depuis longtemps et en tout honneur secrètement épris. René d'Anjou
avait alors près de cinquante ans, et, d'après les portraits
authentiques qui sont restés de lui, il n'était pas beau de visage.
Pourtant sa nouvelle reine l'aima si tendrement, qu'elle mettait en
action avec lui les galantes pastorales dont les poètes espagnols et
provençaux ont donné les premiers modèles. Souvent le royal couple
prenait de rustiques habits, et le bon roi René, la houlette à la main,
conduisait ses petits montons dans les prairies riantes qu'arrose l'Arc.
Un poète de l'époque, Georges Chatelain, a consacré ce fait dans sa
chronique en vers:
J'ai le roi de Sicile
Vu devenir forger,
Et sa femme gentille
De ce propre métier,
Portant la panetière,
La houlette et chapeau,
Longeant sur la bruyère
Auprès de leur troupeau.
Ce fut au milieu de ces délassements bucoliques que René d'Anjou imagina
les jeux de la Fête-Dieu. Peintre, musicien et poète, il inventa toutes
les scènes de son drame, dessina les costumes des personnages, et
composa les airs naïfs qu'on joue encore aujourd'hui dans cette
solennité. Cette pièce, tout à la fois profane et religieuse, n'avait
pas moins de vingt-quatre actes qui se jouaient simultanément à tous les
carrefours de la ville. A la vérité les acteurs étaient muets, et leur
rôle se réduisait à une pantomime expressive. Ce gigantesque spectacle,
qui dut paraître au monde élégant de cette époque une composition
sublime, une oeuvre magnifique, n'est plus aujourd'hui qu'un curieux
spécimen des divertissements de la société du quinzième siècle. Du
reste, la pièce du roi René a fourni une aussi longue carrière que les
chefs-d'oeuvre de la scène française. Jouée pour la première fois en
1162 et reprise d'année en année jusqu'en 1790, elle a eu trois cent
vingt-huit représentations, sans compter quelques reprises données de
loin en loin sous l'empire et sous la restauration.
Voici le programme de cette fête, dont une tradition non interrompue a
conservé dans leur originalité tous les détails.
Trois personnages, choisis entre les plus considérables de la cité,
représentaient les trois ordres, et présidaient, chaque année, aux jeux
de la Fête-Dieu; c'étaient le prince d'Amour, pour la noblesse; l'abbé
de la Jeunesse, pour le clergé; et le roi de la Basoche, pour le
tiers-état. La veille de la fête, vers le soir, les bâtonniers du roi de
la Basoche et de l'abbé de la Jeunesse parcouraient la ville, précédés
des tambourins et des galoubets, qui jouaient l'air de la passade, et se
rendaient à l'hôtel de ville pour se joindre à la procession nocturne,
qu'on appelle _ou qué. Cette étrange cavalcade, où figurent tous les
dieux de l'antiquité païenne, met fort en relief l'érudition
mythologique du roi René; l'Olympe et les Enfers y sont au grand
complet. La Renommée ouvre la marche, vêtue d'une robe jaune, à travers
laquelle sortent deux grandes ailes d'oie; elle porte au cou une ample
fraise, et tient à la main sa classique trompette; un bonnet rouge, orné
de quatre petites ailes, complète le costume de la déesse aux cent voix,
laquelle, comme toutes les autres divinités, est représentée par quelque
jeune garçon au teint fauve, aux traits fins et hardis, à l'air grave et
malin.
[Illustration: La Passade.]
[Illustration: Marche de la Passade.]
[Illustration: Les lanciers du prince d'Amour.]
[Illustration: Marche du prince d'Amour.]
[Illustration: Les Lépreux.]
[Illustration: L'Abbé de la Jeunesse.]
[Illustration: Le Veau d'or.]
Après la Renommée marche en bel ordre la foule des poétiques divinités
que René a naïvement costumées suivant les traditions de l'antiquité et
la mode du quinzième siècle, Pluton a quelque chose des allures du
diable avec sa robe noire semée de flammes et sa collerette bordée de
rouge. La sombre Proserpine l'accompagne en robe de deuil, une torche à
la main. Neptune et sa jeune épouse sont couronnés de roseaux et portent
des habits du plus beau vert de mer. La troupe joyeuse des nymphes et
des satyres entoure le dieu Pan, lequel est vêtu d'une peau de bouc et
coiffé d'un petit chapeau à plumes de dessous lequel ressortent ses
cornes. Le costume des autres divinités est dans le même goût: Apollon
est charmant, surtout avec son rebec, dont il brandit glorieusement
l'archet, et sa couronne de lauriers entremêlés de rosettes en papier
rose. Le grand char qui ferme la marche porte le maître des dieux
couronné d'une tiare de fer-blanc; son altière moitié trône près de lui,
un bouquet de plumes de paon à la main, en guise de sceptre, ce qui nous
semble une économie d'attributs tout à fait ingénieuse; Vénus et son
fils sont sur le même char, environnés d'une foule de Jeux, de Ris et de
Plaisirs, lesquels sont représentés par les plus déterminés polissons de
la ville. La belle Aphrodise a pour sceptre un bouquet et minaude
derrière un grand éventail. Enfin, derrière le char, marchent les trois
livides soeurs; Ctotho tient une énorme quenouille, et Atropos, armée
d'une grande paire de ciseaux de tondeur, coupe à chaque instant la
ficelle que Lachésis lui tend avec un geste lugubre. Tous ces
personnages sont à cheval et accompagnés de lampadophores qui portent
des torches de résine dont les clartés fumeuses environnent les dieux
d'une espèce de nuage.
[Illustration: Le prince d'Amour.]
[Illustration: Le Bâtonnier du roi de la Basoche.]
[Illustration: La belle Étoile.]
[Illustration: Les Apôtres.]
Cette étrange cohorte parcourt les rues jusqu'à minuit; c'est le
triomphe des divinités païennes, la dernière de ces riantes fêtes, de
ces magnifiques théoxénies dont les Grecs avaient transmis le programme
aux habitants de Massilie; le paganisme régnait encore un moment dans
l'antique Provence; mais au premier rayon du jour ces fantômes
disparaissaient; le christianisme sortait radieux des ténèbres, et les
saints personnages évoqués par le roi René commençaient à représenter
les pieuses légendes de l'Ancien et du Nouveau Testament.
[Illustration: Les Centaures]
[Illustration: Marche des Centaures.]
[Illustration: Le roi Salomon et la reine de Saba.]
[Illustration: Marche de la reine de Saba.]
[Illustration: Saint Christophe.]
[Illustration: Capitaine des gardes du roi de la Basoche.]
_La reine Sabo, la reine de Saba, s'avance, entourée des dames de sa
cour; elle vient, dans les atours d'une dame du quinzième siècle,
visiter le roi Salomon et tâche de le séduire avec des révérences et des
minauderies un peu vives pour une personne de son éminente condition. Le
roi Salomon, sensible à ses grâces, danse devant elle au son du
tambourin et des grelots attachés à ses jarretières, et la salue en
baissant épée, laquelle est surmontée d'un petit château représentant
probablement le temple de Jérusalem.
_Leis chivaou frus les centaures, décorés du scapulaire de
Notre-Dame-du-Mont-Carmel, exécutent des manoeuvres et des évolutions,
et forment ainsi une espèce de contredanse, dont la mesure est marquée
par les tambourins et les galoubets.
[Illustration: Le massacre des innocents.]
_La bello estelo, la belle étoile. L'astre radieux, porté au bout d'un
bâton, guide les rois mages, lesquels ont des pantalons turcs de filasse
et des couronnes dorées. Ces grands potentats sont suivis chacun d'un
page, qui salue à chaque instant l'étoile par un mouvement des reins; ce
geste gracieux, qu'on appelle _lou réguigneau, charme d'autant plus les
assistants qu'il est très-difficile à exécuter; c'est une invention
chorégraphique du roi René dont la tradition est près de se perdre.
[Illustration: Le porteur de cierge.]
[Illustration: La Mort.]
[Illustration: Le grand jeu des Diables.]
[Illustration: La petite âme.]
_Lou juech d'oou cat, le veau d'or. Moïse s'avance; il tient d'une main
une baguette et de l'autre les tables de la loi; à ses côtés marche le
grand prêtre coiffé de la cédaris et portant le pectoral. Ces deux
vénérables personnages cherchent à ramener les Israélites infidèles;
mais ceux-ci se moquent d'eux et dansent autour du veau d'or, représenté
par un matou, lequel hissé sur une planchette, au bout d'un bâton,
miaule et roule des yeux effroyables à la grande satisfaction de ses
impies adorateurs.
_Leis tirassouns, le massacre des innocents. Hérode paraît la couronne
en tête et un soleil d'or sur la poitrine; il est suivi d'un tambour,
d'un porte-drapeau et d'un fusilier; une douzaine de marmots en chemise
fuient devant lui. Le barbare Hérode lève son sceptre, le drapeau
s'agite, le tambour bat, le coup de fusil part, et les ennemis tombent
les uns sur les autres comme des capucins de carte; ordinairement, ils
choisissent pour se laisser choir quelque endroit propice, un tas de
boue par exemple, ou le milieu d'un ruisseau, d'où ils se relèvent aux
applaudissements de la foule, crottés jusqu'à la nuque et barbouillés
jusqu'aux yeux.
_Leis apotros, les apôtres. Judas ouvre la marche; il tient la fatale
bourse, prix de sa trahison; saint Paul le suit, portant la grande épée,
instrument de son supplice; les autres apôtres viennent après avec leurs
attributs et vêtus d'une dalmatique ornée de rubans; tous ont à la main
un morceau de bois semblable à la batte d'Arlequin. Cette troupe de
saints personnages environne le traître Judas, et le frappe sans
miséricorde devant le Sauveur, qui les suit en traînant sa croix.
_Lou juech deis diables, le jeu des diables. Satan et sa cour viennent
en grand costume, les cornes à la tête, une fourche à la main, et des
grelots à la ceinture. Le diable est marié; sa femme, représentée par
quelque rustre d'une taille gigantesque et d'un affreux visage, est
vêtue d'après le journal des modes. Avant, la révolution, elle portait
la poudre et les paniers. On l'affubla, sous l'empire, d'une robe de
satin rose et d'un chapeau à la comète. Cette troupe maudite entoure le
roi Hérode et le harcèle avec ses fourches, pour venger sans doute le
meurtre des innocents; le roi tâche de les écarter avec son sceptre, et
fait en fuyant des bonds prodigieux. Quand il leur échappe enfin, il
saute encore et célèbre en dansant sa délivrance; mais le groupe
infernal ressaisit sa proie, et la diablesse cabriole alors pour marquer
sa satisfaction à son funèbre époux.
_L'armette, la petite âme. Un adolescent s'avance, vêtu de blanc et les
cheveux épars; il tient une grande croix et l'embrasse avec ferveur,
tandis qu'une légion de diables et son bon ange gardien se battent
derrière lui. Les démons tâchent de l'enlever avec leurs bâtons
fourchus; l'ange le défend, et reçoit sur son dos garni d'un épais
coussin les coups qu'on veut lui porter; enfin l'enfer est mis en fuite,
et le bon ange danse en agitant ses ailes dorées, tandis que la petite
âme prie au pied de la croix.
_Lei rascassetos, les lépreux. Tout le monde danse dans la pièce du roi
René; le lépreux immonde danse, tandis que d'autres lépreux peignent,
brossent et accommodent une grosse perruque posée sur la tête de l'un
d'entre eux. La tradition n'a pas conservé l'explication de cette scène,
qui fut peut-être, dans l'origine, une allégorie fine et hardie.
_Sun Christoou, saint Christophe, le géant du paradis, se mêle à ces
groupes, portant sur son bras le petit enfant Jésus. D'autres troupes
succèdent à celles dont nous venons de parler; ce sont les grands et les
petits danseurs, et enfin la Mort, qui passe seule et silencieuses,
balayant le sol de sa faux, et traînant sur les pas de la foule joyeuse
ses pieds décharnés.
L'ensemble de cette étrange représentation peint bien, ce me semble,
l'humeur pacifique, l'esprit tolérant et libéral de René d'Anjou. Rien
dans son drame ne rappelle les fêtes guerrières de cette époque. Après
la grande cavalcade où elles triomphent, les divinités païennes ne sont
point poursuivies à outrance et exterminées par les saintes légions du
vrai Dieu; elles disparaissent aux premières lueurs de la foi nouvelle,
devant l'aurore du christianisme. Aucune trace des moeurs féodales ne
paraît non plus dans cette fête; la noblesse n'y est point représentée
par quelque seigneur puissant accompagné de ses écuyers, de ses hommes
d'armes, et le prince d'Amour n'a d'autre suite que les officiers de sa
cour, troupe jeune et galante qui porte le pourpoint de soie en guise de
cuirasse, et un bouquet à la main au lieu de l'épée et de la lance.
Aussi le peuple a-t-il conservé la mémoire du débonnaire et pieux
souverain qui imagina les jeux de la Fête-Dieu, et l'appelle-t-on
encore, en Provence, le bon roi René.
Le dernier des Commis Voyageurs.
(Suite et fin.--Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138, 150, 170, 186,
202 et 214.)