Histoire de la Semaine. _Portrait de S. M. Nicolas 1er, empereur
Russie.--Théâtres. Théâtre-Français: Le Mari à la campagne; Variétés;
le Chevalier de Grignon.--Courrier de Paris, _Mademoiselle Tagliani dans
la Sylphide.--Exposition des produits de l'Industrie. (6e article).
Éclairage; Produits divers. _Congélateur, glacière des familles;
Fragment d'un Lustre à Gaz par M. Lacarrière; Cadre et Bas-Relief en
chanvre imperméable, par M. Marcuzi de Aguirre; Garniture de cheminée en
bronze doré, par M. Rodel; Lampes par MM. Joanne et
Dehennault.--Académie des Sciences. Compte rendu. Sciences médicales.
(Suite et fin.)--La Fête-Dieu à Aix et le roi René d'Anjou. _Dix-huit
Gravures.--Le Dernier des Commis Voyageurs, roman par M. XXX. (Suite et
fin.)--La police correctionnelle de Paris. _Un vagabond; Costume du
jeune détenu; un Ban rompu; le faux Baron; le faux Paralytique; Vol à
l'Américaine; Vol ou Bonjour; Vol à la Tire.--Bulletin
bibliographique.--Modes. Voiture nouvelle. _Calèche à grandes
guides--Caricature par M. Lacoste. _Décidément, je ne suis pas dans une
belle position_.--Rébus.
Histoire de la Semaine.
L'empereur Nicolas a subitement quitté sa capitale le 21 mai. Avant que
Saint-Pétersbourg eût trouve l'explication de ce brusque départ et eût
connu le but véritable de ce voyage, avant même que nous pussions en
être directement informés à Paris, nous apprenions par les journaux de
la Hollande que le czar avait traversé Berlin et La Haye, et s'était
embarqué le 31 pour l'Angleterre. Le baron de Brunow est allé recevoir
son souverain à son débarquement à Woolwich. De grands préparatifs ont
été improvisés à Buckingham-Palace et à Windsor pour une réception dont
les feuilles anglaises célèbrent d'avance la magnificence et la
splendeur. Le roi de Saxe avait précédé à Londres l'empereur de Russie.
Il semblerait que Sa Majesté saxonne ignorât qu'elle dût se rencontrer
avec ce monarque, car un bal au profit des réfugiés polonais ayant été
organisé à Londres et fixé depuis un certain temps au 30 juin, le roi de
Saxe, auquel une grande fête devait être donnée ce même jour par le
comte de Wilton, s'est prêté à ce qu'elle fut remise pour ne nuire en
rien à la souscription des réfugiés. Quand l'arrivée du czar a été
annoncée, les dames patronnesses se sont réunies pour délibérer sur
l'ajournement du bal polonais à une époque ultérieure; mais il a été
décidé qu'il aurait lieu néanmoins le 10 juin, et que la cour et la
ville pourraient ainsi en même temps, et au besoin chacune de leur côté,
fêter le vainqueur et sympathiser avec les vaincus. Du reste, la visite
de l'empereur Nicolas n'occupe pas seulement la fashion et les curieux
de Londres. Les diplomates trouvent à ce fait toutes les proportions
d'un événement. Sans doute d'autres têtes couronnées se sont mises en
route dans ce même mois de mai; mais le roi des Belges, le roi de Saxe,
le roi de Bavière, ont le privilège de pouvoir quitter leurs sujets et
leurs États sans que l'Europe s'en émeuve beaucoup. Les démarchés de
l'empereur de Russie donnent plus à penser, et les chancelleries,
parodiant le mot de Vestris, se disent: «Que de choses dans une visite!»
[Illustration: Nicolas 1er, empereur de Russie.]
Si celle-ci est de nature à faire songer nos gouvernants, elle ne doit
pas du moins détourner notre attention de ce qui s'est passé chez nous
cette semaine. Notre dernier bulletin a laissé M. le ministre des
affaires étrangères occupant vendredi dernier la tribune de la chambre
des députés, et cherchant à détruire l'effet que M. Thiers avait produit
dans la séance précédente. M. Guizot a été éloquent et habile. Il s'est
attaché à prouver que la conduite qu'il a tenue lui était toute tracée,
lui était imposée par le traité avec Rosas, signé par l'ordre du
président du cabinet du 1er mars. Les termes, en effet, un peu ambigus
de l'article 4 de ce traité, commentés d'une certaine façon, pouvaient
se prêter à faire croire qu'en l'écrivant on n'avait rien voulu dire, et
que l'indépendance de la république de l'Uruguay, quoique stipulée,
était laissée à la merci d'une guerre qu'il était loisible au président
de Buenos-Ayres, non pas même de reprendre plus tard, mais de continuer
immédiatement. M. Thiers est remonté à la tribune; et, muni de documents
officiels, armé notamment du procès-verbal de conférences dressé par le
signataire du traité, M. l'amiral Mackau, aujourd'hui ministre de la
marine, il a déterminé le véritable sens de cet article 4, et prouvé
toute la portée qu'il avait. Il a montré qu'alors qu'on faisait entendre
la menace au président Rosas, et qu'on l'amenait à une satisfaction, la
France n'avait à faire valoir contre Buenos-Ayres que pour deux millions
de réclamations; que, depuis cette époque, et au mépris du traité, le
chiffre de celles que nous aurions exercer se monte à dix millions. Nos
intérêts et notre dignité nous font donc, à ses yeux, une loi de mettre
un terme aux exactions de Rosas, comme l'humanité nous impose le devoir
d'entendre la voix de nos compatriotes de Montévidéo. M. Thiers avait
été rarement plus pathétique en même temps que plus énergique. Nous
dirions qu'il a entraîné la Chambre entière, s'il n'avait rencontré
quelques interrupteurs, dont les contradictions lui ont fourni plusieurs
beaux mouvements d'éloquence. Il a vu et il a dit que le sentiment
manifeste de la Chambre devait le rassurer et lui suffire; que le
ministère ne s'y méprendrait pas; qu'il comprendrait dans cette
occasion, comme dans celle du droit de visite, qu'il y avait un parti
meilleur à prendre que celui qu'il avait précédemment adopté. M. Guizot
a cru ne pas devoir contredire ces paroles; il s'est engagé à prendre
toutes les mesures nécessaires pour assurer les personnes, les
propriétés et les droits des Français établis à Montévidéo. Nous ne
saurions donc croire à la nouvelle que le _Times donnait pendant que
cet engagement se prenait à notre tribune; «L'amiral français Lainé est
arrivé, dit cette feuille, le 25 février, à Montévidéo. On annonçait que
ses instructions étaient d'insister sur _le désarmement des Français.»
La discussion des crédits supplémentaires, à laquelle cette mémorable
lutte oratoire avait servi d'ouverture, a ensuite paisiblement et
solitairement suivi son cours. Après des émotions aussi vives, une
attention aussi soutenue, les chiffres amènent promptement la fatigue,
et on les vote par ennui et pour en finir. Cependant un débat et une
lutte se sont engagés à l'occasion d'une somme demandée par le ministre
des finances pour être employée par lui en subventions et indemnités aux
maîtres de postes dont l'établissement des chemins de fer a pu rendre la
position difficile. On a fait observer d'un côté que l'État, après
s'être imposé d'aussi grands sacrifices que ceux que met à sa charge la
loi de 1812, et après avoir établi le réseau de fer, doit se regarder
comme dispensé d'en consentir de nouveaux pour le maintien des relais de
poste; que les voies nouvelles de communication seraient présumées bien
insuffisantes et deviendraient doublement ruineuses, si l'on se croyait
forcé d'entretenir toujours, comme _en cas, des relais de poste à côté
d'elles, et de le faire aux dépens de l'État; que les conseils
municipaux des villes qui avaient adopté l'éclairage au gaz n'avaient
pas cru devoir pousser la précaution jusqu'à continuer à entretenir les
réverbères. D'autres opposants à la mesure ont fait observer que le
gouvernement devait, s'il entrait dans un pareil système, le mettre
franchement aux voix et demander, sauf à se la voir refuser, la somme
nécessaire pour l'entretien de tous les relais; mais que s'engager et
engager la Chambre dans une dépense insignifiante d'abord et volée à
titre de secours individuels, c'était ou trancher la question sans la
mettre en délibération, ou, si l'on n'avait pas d'arrière-pensée,
prendre une mesure évidemment insuffisante et qui ne donnerait lieu qu'à
des actes de favoritisme impropres à assurer le bien du service.
L'allocation a été rejetée malgré l'insistance de M. le ministre des
finances.--La discussion s'est ouverte ensuite sur les crédits demandés
pour l'Algérie. La solidité qu'a prise depuis deux ans notre
établissement en Afrique a ramené au maintien de l'occupation beaucoup
de députés qui jusque-là s'y étaient montrés opposés; aussi la
commission proposait-elle sans conteste l'adoption de toutes les
demandes. Elle s'était bornée à proposer une seule réduction de 10,000
f. sur les travaux du génie; c'était une sorte de critique du parti que
le gouverneur général avait adopté de faire établir cinq postes
fortifiés sur la limite qui sépare le Tell du Sahara algérien. Cette
extension de notre domination, cette occupation de l'intégralité de la
régence, avait effrayé quelques esprits. Mais la considération que c'est
là la terre nourrice de toute cette partie de l'Afrique, que c'est là
que les tribus du sud sont forcées, pour vivre, de venir chercher leurs
céréales, et que, par conséquent, le dominateur du Tell est maître du
Sahara algérien, en a touché beaucoup d'autres. Toutefois il a été
évident que la guerre pour la guerre n'était, dans la Chambre, approuvée
par personne, et que l'expédition faite récemment, sans aucune bonne
raison, contre les Kabyles, était désapprouvée par la majorité et
compromettait seule le maintien des cinq postes mis en cause, bien qu'il
n'y eût nulle connexité entre les deux questions. Cette disposition a
été plus manifeste encore quand M. le ministre de la guerre, qui croyait
par là déterminer la Chambre à ne pas compter, est venu lui annoncer que
nous étions menacés d'une prise d'armes par les tribus fanatiques du
Maroc, voisines de nos frontières. On n'a vu là que des hostilités
maladroitement provoquées, et l'on craint d'encourager par un vote des
expéditions et des provocations nouvelles. Ainsi s'est trouvée
confirmée, par M. le président du conseil lui-même, le bruit qui
circulait depuis plusieurs jours que l'empereur du Maroc avait prêché
contre nous la guerre sainte. Abd-el-Kader a soulevé, sur le territoire
de l'empire, des tribus assez indépendantes. Ce mouvement a intimidé
l'empereur, qui a cru devoir s'y associer et se mettre à sa tête. Une
partie de notre escadre d'évolution, qui se trouvait aux îles d'Hyères,
a reçu l'ordre de se rendre en vue des côtes du Maroc. Cette
démonstration plaira fort à l'Espagne qui a à tirer vengeance de la mort
de son consul; elle sourit moins, dit-on, à l'Angleterre, qui craint
toujours de voir, par suite d'une conquête, s'élever sur la côte
d'Afrique un pendant à Gibraltar, et qui a ordonné à son ambassadeur
d'échanger à ce sujet, une note avec notre ministre des affaires
étrangères.--Une autre bien triste nouvelle nous est également,
parvenue. La citadelle de Biskara a été surprise par le kalifah
d'Abd-el-Kader. Voici les détails de ce crue! événement. Pendant notre
séjour à Biskara, il avait été décidé que le bataillon turc garderait
provisoirement cette nouvelle conquête: le commandant Thomas avait été
chargé, d'y organiser une troupe de 300 indigènes. Il termina cette
affaire en un mois, et repartit avec son bataillon. Biskara avait alors
une garnison ainsi composée: un lieutenant du bataillon turc, M.
Petigaud, commandant supérieur; un sous-lieutenant, M. Crochard; un
chirurgien sous-aide-major, M. Arcelin; le sergent-major Pelisse, le
fourrier Fischer, un brigadier d'artillerie et deux artilleurs; enfin,
deux soldats d'administration. Avec ces dix Français se trouvait une
jeune fille de dix-neuf ans, Marianne Morati, dont le père est sergent
au 2e de ligne. Le nombre des soldats indigènes était d'environ 300,
dont une quarantaine seulement appartenaient au bataillon turc des
tirailleurs de Constantine, et étaient d'anciens soldats. Les autres
étaient des hommes recrutés dans le pays même, et la plupart, d'entre
eux avaient déserté le bataillon régulier du kalifah d'Abd-el-Kader,
après la journée de Mehounech; quelques autres étaient des gens de
Sidi-Okbah. Le kalifah d'Abd-el-Kader, dans la famille duquel la charge
de cheik de Sidi-Okbah est héréditaire, noua sans peine des intrigues
avec des hommes qui lui avaient longtemps obéi et dont plusieurs lui
étaient particulièrement attachés. Une nuit que les principaux postes de
la Casbah étaient occupés par ses adhérents, il se présenta avec un
petit nombre d'hommes (c'était dans la nuit du 12 au 13, à deux heures
du matin), et il fut introduit aussitôt, ainsi que cela avait été
arrangé depuis plusieurs jours. Le premier acte des traîtres fut de se
porter sur les officiers français; tous trois furent assassinés au
milieu du sommeil. Le sergent-major Pelisse, grâce au tumulte qui alors
eut lieu, parvint à s'échapper. Les trois artilleurs furent épargnés, de
même que la jeune Marianne Morati. Les autres Français et quelques
indigènes restés fidèles et qui se défendirent, succombèrent dans une
lutte trop inégale. On a su qu'après cette boucherie, la jeune fille
avait, à force de larmes et de prières, obtenu de faire enterrer les
trois officiers. Elle-même les entoura du linceul, et les artilleurs
creusèrent les fosses. Le sergent-major Polisse s'était sauvé à
Tonalgha, peuplade dévouée au cheik El-Arab, où il demeura en sûreté. De
là, il fit savoir l'affreuse nouvelle à Belna. M. le duc d'Aumale
prévenu se mit en marche, et quand il est entré à Biskara, il a trouvé
le brave Pelisse maître de la Casbah, qu'il avait occupée avec quelques
hommes qu'il avait fait rentrer dans le devoir. On a retrouvé une grande
partie des approvisionnements en vivres, mais tout le matériel, 350
fusils, 70.000 cartouches, 10 fusils de rempart, deux mortiers avec
leurs approvisionnements, tout le magasin d'habillements et 78.000 fr.,
avaient été enlevés par l'ennemi. Les trois artilleurs ont été emmenés
pour servir les mortiers. La jeune fille, Marianne Morati, a été
également forcée de suivre. Le prince a rétabli l'ordre dans la ville.
La justice militaire va prononcer sur le sort des rebelles saisis.
La Chambre, comme nous l'avions annoncé, s'est vue appelée jeudi à
prononcer sur la validité de l'élection de M. Charles Laffitte par le
collège électoral de Louvier. Le bureau chargé de la vérification avait,
par l'organe de son rapporteur, conclu à l'annulation. M. Charles
Laffitte a demandé la parole, et il est venu lire, en son nom et au nom
des électeurs qui l'ont jugé digne de les représenter, un factum dans
lequel se trouvaient plusieurs passages dont celui-ci peut faire
apprécier la convenance et la dignité:
«Attendu, y est-il dit, que te collège de Louviers ne peut être, plus
que les autres collèges de France, privé du droit de choisir son
représentant, quand même il serait prouvé qu'il a manqué à ses devoirs
en trafiquant de son vote.» La Chambre a trouvé que le cynisme était
poussé un peu loin, et, sur des réclamations parties de tous les bancs,
M. Laffitte a été rappelé à l'ordre par le président. Après cette
incroyable allocution, la Chambre a voté sur l'élection, et les
conclusions du rapporteur ont été adoptées à une très-grande majorité.
La cour de Dublin a rendu son jugement contre O'Connell et ses
coaccusés. La condamnation, pour être prévue, n'en a pas causé une
moindre impression. Le juge Norton, en prononçant l'arrêt, n'a pu
dissimuler son émotion, qui lui vaut d'être amèrement tourné en ridicule
par le _Times. Tout autre cependant qu'un organe du ministère de sir
Robert Peel doit comprendre qu'il puisse en coûter à un magistrat de
prononcer une peine d'une année d'emprisonnement contre un vieillard
considéré et considérable, de lui voir infliger une amende de 50,000
francs, et l'obligation de fournir caution, jusqu'à concurrence de
250,000 autres francs, de ses dispositions pacifiques pendant sept ans,
ce qui est, comme on l'a fait observer, un équivalent honnête de la
surveillance de la haute police. Lorsqu'on songe que ce procès n'a été
qu'un procès de tendance, et qu'on n'a trouvé à reprocher aux accusés
aucun acte incriminable en particulier, mais qu'on leur a fait un crime
d'un ensemble d'actes et de paroles innocentes isolément; quand on se
rappelle que les catholiques se sont trouvés exclus du jury, qui est
devenu par là une commission et a cessé d'être la justice du pays; quand
on vient d'entendre déclarer que le pourvoi ne serait pas suspensif, et
que la sentence, bien que pouvant être cassée, serait immédiatement
exécutée, il est bien permis à un honnête homme s'être ému; nous disons
plus: il a dû l'être. Aussi, quand O'Connell a protesté, en déclarant
que justice ne lui avait pas été rendue, les juges ont baissé la tête,
et la salle des séances a retenti des applaudissements du barreau et du
peuple. O'Connell et les autres accusés, condamnés tous à neuf mois, et
à des amendes et cautions beaucoup moins fortes que celles du principal
et illustre condamné, ont été immédiatement conduits, par le haut
shériff, dans la prison de South-Circular-Road. Avant de passer le seuil
du pénitencier, O'Connell avait signé une proclamation au peuple
d'Irlande. Le ton de ce manifeste témoigne de l'autorité qu'il se sent
et qu'il exerce sur la nation, autorité que ne fera qu'accroître le
jugement odieux dont il est victime. «La sentence est rendue, dit
O'Connell à ses concitoyens, mais j'ai interjeté appel. L'appel est
devant la chambre des lords, et il y a tout espoir de succès. Ainsi,
paix et tranquillité; qu'il n'y ait ni bruit, ni tumulte, ni violence.
Voilà la crise où le peuple montrera s'il m'obéit ou non. Toute personne
qui violerait la loi, porterait atteinte à la sûreté des personnes ou
des propriétés, enfreindrait mon ordre et serait mon ennemi ainsi que
l'ennemi le plus redoutable de l'Irlande. Les Irlandais modérés,
honnêtes, religieux, ont, jusqu'à ce jour, obéi à ces ordres, et se sont
tenus tranquilles. Que chacun reste chez soi, que les femmes et les
enfants restent chez eux, n'encombrent pas les rues, et que personne
surtout ne s'approche de l'enceinte du palais. Maintenant, peuple de
Dublin et d'Irlande, je saurai, et le monde saura si vous m'aimez et me
respectez. Témoignez-moi votre amour et votre estime par votre
obéissance à la loi, votre conduite paisible, et en vous abstenant de
toute violence. Paix, ordre, tranquillité; restez en paix, et la cause
du rappel triomphera!» Voilà, certes, un bien fier langage; mais le
ministère anglais, par ses persécutions, a donné à O'Connell assez de
puissance pour le tenir, et au peuple irlandais assez de fanatisme pour
l'entendre, et, nous l'espérons, pour y obéir.--Nous avons annoncé qu'un
renfort considérable de troupes anglaises avait été envoyé dans l'île de
Guernesey. On ignorait jusqu'ici la cause de ce débarquement de forces.
A en croire le _Guernesey-Star, le cabinet anglais aurait été tout
simplement l'objet d'une mystification. «Un ministre protestant, M.
Dobrée, dit cette feuille, avait reçu chez lui un nommé Moulin, qui
mourut subitement le 15 mai. M. Dobrée eut des soupçons
d'empoisonnement, et il alla communiquer au gouverneur que M. Moulin lui
avait révélé que lui et cinq ou six autres individus avaient formé un
complot pour tirer un coup de feu sur le gouverneur à la première revue
des troupes, et qu'il était probable que, devenu suspect aux autres
conspirateurs, M. Moulin avait été empoisonné. Le gouverneur Napier crut
tout ce que lui dit le révérend M. Dobrée, et il demanda aussitôt dans
une dépêche au ministre l'ordre d'examiner le cadavre. Sans doute qu'il
ajouta aussi quelques détails sur la révélation du complot; car on sait
la précipitation avec laquelle le gouvernement expédia 600 hommes dans
l'île. La crédulité du général Napier est déplorable, car les habitants
de Guernesey sont certainement les plus tranquilles du globe, et ne
pensent nullement à ôter la vie à qui que ce soit.» Dans la chambre des
communes, le ministre de l'intérieur, sir J. Graham, auquel il en eût
coûté sans doute de convenir que le gouvernement avait été dupe d'une
mystification, a déclaré que cet envoi de troupes avait eu lieu par
suite d'excitation tenant à des causes locales. Mais, a-t-il ajouté, le
gouvernement n'a pas d'appréhensions sérieuses. Les lecteurs du
_Guernesey-Star le croiront aisément.
Les dernières nouvelles de l'Inde, en date du 1er mai, n'offrent à
signaler que le meurtre de Sudjet-Singh, venu à Lahore sur la foi de
troupes jusque-là séditieuses, que son oncle Hira-Singh avait
secrètement reconquises à son autorité, et que celui-ci lui avait
proposées pour garde, afin de lui inspirer toute confiance. Sudjet-Singh
et son escorte particulière de cinq cents hommes ont été massacrés; mais
ils ont vendu chèrement et glorieusement leur vie.--Dans les mers de
Chine, un nouveau bâtiment anglais, porteur d'opium, vient encore d'être
saisi par les Chinois, remis aux autorités de Hong-Kong, et condamné à
une amende. Les contrebandiers anglais découverts sont nombreux, ce qui
porte à croire que ceux qui demeurent ignorés pourraient bien être en
nombre plus important encore.
Des troubles très-graves ont éclaté à Philadelphie. L'influence que les
émigrants irlandais naturalisés et admis aux droits de citoyens étaient
arrivés à exercer dans les élections politiques et municipales, causait
depuis plusieurs années de vives alarmes aux Américains natifs. Ceux-ci
voyaient avec ombrage cette intervention dans les affaires qu'ils
regardent comme étant particulièrement les leurs, d'hommes qu'ils ont de
la peine à ne pas considérer comme étrangers. La différence de religion
est venue ajouter à ces aigres dispositions. Les Américains de
Philadelphie sont protestants zélées; les Irlandais établis dans cette
ville sont au contraire, pour la plupart, des catholiques fervents.
Certaines démarches de l'évêque de ces derniers ont été fort mal prises
par les natifs. Ceux-ci ont tenu le 6 mai un meeting nombreux. Des
catholiques irlandais ont été exaspérés par les discours de quelques
orateurs; bientôt la mêlée est devenue complète et la collision s'est
étendue dans toute la ville. Après des phases diverses, les rangs des
natifs se recrutant à chaque instant de combattants nouveaux, les
Irlandais catholiques furent battus. Pendant deux jours la fureur des
natifs les poussa contre leurs adversaires à des actes de violence
sauvage: leurs maisons furent saccagées et incendiées, trois églises et
une école brûlées; la voix de l'autorité, qui voulait mettre un terme à
ces dévastations, fut complètement méconnue. Le surlendemain, le
gouverneur est arrivé à Philadelphie, la loi martiale y a été proclamée,
et l'ordre, nous ne dirons pas la paix, rétabli. Des correspondances
prétendent que la question de race n'est entrée pour rien dans cette
lutte sanglante, que les Irlandais protestants n'ont pas pris la défense
de leurs compatriotes catholiques; on va même jusqu'à leur imputer
d'avoir fait entendre des airs orangistes, tandis que les églises
catholiques tombaient sous les mains dévastatrices des natifs.--Le
projet de modification du tarif des droits d'importation a été rejeté
par deux votes successifs de 105 contre 99 et de 103 contre 98. M. Van
Buren et ses amis se sont prononcés contre l'abaissement. Le _Courrier
des États-Unis affirme que cette conduite compromet son élection à la
présidence.
En Espagne, les reines et Narvaez continuent à prendre les eaux. Nous
serions donc sans nouvelles n'étaient les bulletins d'exécutions. Douze
malheureux viennent encore d'être fusillés par derrière à Morella. Le
nombre des victimes passées par les armes depuis le 15 avril est de cent
vingt-cinq. Espérons qu'un temps viendra où toute puissance de l'Europe
aura la conviction que le jour où elle se livrerai! à de pareilles
horreurs, tous les ambassadeurs des autres souverains lui demanderaient
immédiatement leurs passe-ports.
Une catastrophe a eu lieu le 31 mai dans la houillère de Horloz, en
Belgique, par suite d'une explosion de gaz hydrogène, à une profondeur
de 285 mètres. Immédiatement quatre ouvriers ont été retirés
dangereusement fracturés et brûlés; un éboulement est venu en renfermer
vingt-six autres, dont ou ignorait alors la situation et l'état. Après
vingt-quatre heures de travaux et d'efforts, on est parvenu à retirer
successivement ces vingt-six victimes, qui n'étaient plus que des
cadavres.
Théâtres.
_Le Mari à la Campagne ou Rien de trop, comédie en trois actes et en
prose, de MM. Bayard et de Wailly. (Théâtre-Français.)--_Le Chevalier de
Grignon, vaudeville de MM. Melesville et Bayard. (Théâtre des
Variétés.)
Faut d'la vertu, pas trop n'en faut!
L'excès en tout est un défaut,
dit je ne sais plus quelle vieille chanson de nos pères. Ce refrain de
philosophie sensée et de morale pratique pourrait servir d'épigraphe à
la comédie de MM. Bayard et de Wailly; c'est le juste milieu en effet
qu'elle prêche avec gaieté: ne vous donnez pas trop au plaisir mondain!
ne vous jetez pas avec excès dans l'austérité! Amusez-vous honnêtement
quand l'heure de s'amuser arrive; Soyez raisonnable et sérieux à propos;
et MM. Bayard et de Wailly démontrent l'excellence de leur doctrine
ainsi qu'il suit.
Madame Aigueperse est une vieille femme très-peu tolérante et
très-rigide; la distraction la plus innocente la scandalise, et pour un
air de musette, elle jetterait les hauts cris et vous déclarerait damné.
Madame Aigueperse est poussée dans cette voie aride et maussade par un
certain M. Mathieu, qui affecte sur des riens de grands airs de
dévotion, et étale de grands scrupules à la moindre mouche qui vole;
véritable fesse-mathieu.
Madame Aigueperse ne se contente pas de pratiquer ce régime inflexible
pour son propre compte, elle y soumet sa fille et son gendre. M. et
madame Colombet; l'une, excellente personne qui obéit à sa mère et vit,
pour lui plaire, dans l'abstinence la plus complète de tout agréable
passe-temps; l'autre, bon petit homme, qui, de peur de troubler le
ménage, feint des airs de sainte-nitouche, et au fond n'en pense pas
moins.
Tournez les talons, respectable belle-mère, et laissez M. Colombet libre
de ses actions, vous verrez comme il s'en tirera! Ce n'est plus le même
homme; figurez-vous un prisonnier échappé de sa chaîne; il rit, il
gambade, il fait mille folies, le champagne, la galanterie, la bonne
chère, l'air débraillé, les gants glacés, la botte vernie, le frac
élégant, la rose à la boutonnière, voilà Colombet! c'est un vrai lion;
tout à l'heure, c'était un agneau.
Sobre chez lui, vêtu de noir, marié, le regard humble et timide, hors de
chez lui, Colombet se donne pour célibataire, affronte intrépidement le
premier venu, dévoile une soif formidable et veut épouser les veuves.
C'est au milieu de telle belle vie que madame Aigueperse, M. Mathieu et
madame Colombet elle-même le surprennent. Horreur! est-ce bien lui?
Quoi! mon gendre? quoi! mon mari? mais nous irons tous en enfer, et déjà
Satan prend sa fourche pour nous enfourcher!
Un ami de Colombet s'entremet dans cette aventure; c'est un homme de
sens, qui pratique la maxime: _Rien de trop; il entreprend d'en faire
profiter les Colombet et de la tourner à leur usage: «Si vous étiez,
moins austère, dit-il à madame Colombet, votre mari ne vous jouerais pas
de ces tours; mais vous lui offrez l'ennui à domicile, il va chercher le
plaisir ailleurs. Pourquoi ne dansez-vous pas un peu? pourquoi ne
riez-vous pas un peu? pourquoi cette perpétuelle sévérité de visages, de
discours et de costumes? Ne dirait-on pas que la vie est un prêche ou un
enterrement? Que n'allez-vous de temps en temps au bal? que ne
recevez-vous quelques amis? que ne souriez-vous par hasard?--Eh! mon
Dieu, dit la jeune femme, j'aimerais assez cela; mais danser, mais
sourire, bon Dieu! j'aurais peur de fâcher ma mère.»
On la décide cependant. Voici qu'elle rejette sa robe de couleur sombre,
et, toute blanche vêtue et couronnée de fleurs, se prépare au bal.
«Diable! dit Colombet, ma femme est charmante!» et déjà son humeur
maussade s'adoucit; puis il devient aimable, puis empressé, puis
heureux. Tout à l'heure il avait envie de sauter par la fenêtre pour
échapper à la monotonie et à la tristesse de sa maison; maintenant, il y
reste volontiers, et bientôt il y restera avec plaisir. Mais que dira la
belle-mère? mais que dira M. Mathieu?
Le sage ami éconduit M. Mathieu, qui, après tout, n'était qu'un Tartufe
réchauffé, convoitant la vieille Aigueperse pour son coffre-fort. Quant
à madame Aigueperse, le cas est plus difficile et la nuance plus
délicate; d'abord elle se fâche. «Mais, dit Colombet, je veux être
maître chez moi.--Mais vous êtes des païens,» réplique l'Aigueperse. Sur
ce ton, la querelle menace de s'achever par une rupture violente;
heureusement que Colombet est excellent et sa femme aussi.
«J'irai le soir au bal avec mon mari, dit la jeune femme à sa mère; et
le matin au prêche avec vous.» Cette espèce de compromis arrange
l'affaire, et tout le monde vivra désormais heureux dans la maison
Colombet, surtout une certaine petite fille naïve, dont nous n'avons pas
encore parlé, mais qui n'attendait que ce traité de paix entre le bal et
la pénitence, pour épouser son cousin Edmond.
Il y a de jolis mots, de jolies scènes et de la gaieté dans cette vive
comédie, qui a obtenu un succès très-décidé.
Elle est lestement et agréablement jouée par Provost, Brindeau et
Régnier, qui a été plein de verve dans le personnage de Colombet. Madame
Desmousseaux est une vraie douairière âpre et bigote; madame Volnys, une
charmante pénitente convertie au monde; mademoiselle Denain remplit avec
convenance son rôle de veuve; quant à mademoiselle Boze, que depuis deux
ans le public regrettait, elle a légitimé son retour par beaucoup
d'amabilité et de grâce. Aussi, le parterre l'a-t-il accueillie, comme
une jolie femme et un frais talent, de son bravo le plus doux.
Bouffé, cependant, se fait applaudir au théâtre des Variétés sous le nom
du chevalier de Grignon. Ce chevalier n'est rien moins que chevalier: il
s'appelle Nogent tout court. Or, Nogent n'est que le vieux valet d'un
certain duc de Morangies, très-aimable, très vertueux, très-excellent
jeune homme, mais sans un maravédis: la révolution l'a ruiné
complètement.
Pour dissimuler cette ruine des Morangies aux yeux du monde, pour la
cacher à M. le duc lui-même, ce bon Nogent fait comme le Caleb de Walter
Scott, il se démène, il invente mille ruses. Il fait plus encore; sous
ce nom de chevalier de Grignon, tantôt il donne des leçons de langue
française aux Prussiens (le duc s'est réfugié à Berlin), tantôt des
leçons de danse, et tantôt d'autre chose. Le fruit de ses travaux
clandestins, ce bon Nogent le transmet à son maître, en lui laissant
croire qu'il les tient d'un banquier chargé des affaires de M. le duc et
de son revenu. Il y a donc des moments où le duc fait grande figure,
joue, éclabousse les passants du haut d'un brillant équipage, et se
donne la contenance d'un gentilhomme millionnaire; mais le lendemain il
n'a plus le sou.
Or, c'est dans un de ces lendemains-là qu'il s'aperçoit de la ruse de
son bon Nogent. D'abord son amour-propre est blessé, et il s'emporte
jusqu'à la violence; puis il s'apaise et pleure dans les bras de son
vieux et excellent serviteur.
Mais enfin, comment M. le duc sortira-t-il de cette détresse? Nogent et
la Providence ne sont-ils pas là? Nogent, tout en donnant des leçons de
gavotte à une riche douairière, compte arranger le mariage de la nièce
avec son maître, M. de Morangies. Il s'agit d'un million, et déjà la
tante consent; mais cette même Providence qui travaille, concurremment
avec Nogent, pour le bonheur de Morangies fait découvrir à notre jeune
duc une riche marquise et une magnifique dot dans une simple grisette
dont il est aimé. Nogent n'a plus qu'à laisser faire et à jouir de la
restauration de la maison des Morangies. Que ce soit par le fait de la
Providence ou par le fait de Nogent, peu importe! Morangies est riche,
heureux et marié; c'est l'essentiel.
Le talent de Bouffé, des détails spirituels et touchants, et un
dénouement très-habile ont décidé le succès de cette joli pièce, à
laquelle on peut reprocher des développements un peu lents dans le
premier acte. Mais déjà le savoir-faire des auteurs avait fait
disparaître ce défaut dès la seconde représentation.
Courrier de Paris.
Vendredi dernier, vers sept ou huit heures du soir, si vous aviez
parcouru les rues de Paris, ses quais et ses boulevards, vous auriez vu
un spectacle assez original: toute la ville avait le nez en l'air;
j'entends les honnêtes Parisiens qui n'étaient pas restés ce soir-là
sous leur toit domestique, à lire leur journal en baillant, à faire
sauter leurs petits sur leurs genoux, à se quereller avec leurs femmes,
à gronder leurs servantes, à se décrocher la mâchoire dans un fauteuil,
à médire du voisin, à jouer au whist ou au jeu d'oie, à se ronger les
ongles, à se passer un cure-dent à travers les molaires, à se gratter
l'os frontal, à fumer un cigare, toutes récréations qui embellissent
l'existence et aident à faire passer les heures du soir si difficiles et
si lentes.
C'est du Paris ambulant, du Paris promeneur, du Paris vagabond que je
veux parler; or, ce Paris-là, je vous l'ai dit, s'était tout à coup
arrêté dans sa course criante, et, le ventre tendu, le menton levé au
ciel, le dos renversé, il plongeait son regard dans la patrie des
étoiles. N'est-ce pas, en effet, ce qui s'appelle avoir le nez en l'air?
Mais pourquoi avait-il le nez en l'air?
Il avait le nez en l'air parce qu'il regardait une éclipse de lune, et
que les éclipses de lune ne se passent pas d'ordinaire à la hauteur du
pavé?
C'était une récréation des plus comiques: tout le monde jouait à
l'astronome et à l'astrologue; les télescopes étaient braqués sur les
places publiques et à la face du bon Henri, le roi inamovible du pont
Neuf. Les petite garçons se hissaient sur le dos des pères, les petites
filles se dressaient sur les bras des nourrices.
On peut affirmer que, le lendemain, la moitié de Paris avait le
torticolis ou le tour de reins.
C'est peu du torticolis, c'est peu des reins endoloris et malades;
l'éclipse cause bien d'autres disgrâces: les larrons y nagent en pleine
rapine comme les poissons dans l'eau. Au lieu de vous occuper de ce qui
se passé dans la lune, mes très-chers Parisiens, que ne veillez-vous sur
vos goussets et sur vos poches? L'agile filou profite de ce moment
mémorable où le bon bourgeois voyage dans les astres, pour faire ses
coups impunément. Il grappille à droite et à gauche, il escamote de çà
et de là; et tout à l'heure, quand celui-ci cherchera sa montre,
celui-là son foulard, cette blonde son binocle, cette brune son
bracelet... éclipse totale! Montres, bracelets, foulards, binocles, tout
s'est éclipsé avec la lune. Profonde allégorie, moralité non moins
profonde, dont La Fontaine a placé l'explication au fond d'un puits!
Nous nous occupons de ce qui se fait chez Mars et chez Saturne, et nous
oublions de regarder si ou ne nous vole pas notre femme ou notre
coffre-fort; aussi les grands politiques n'ont-ils pas de science plus
certaine que de dire aux peuples qu'ils gouvernent: «Voyez-donc un peu
là-haut, dans la lune, si j'y suis!» et pendant ce temps-là, ils font
main-basse sur les libertés et la fortune publiques.
Du reste, il n'est question, depuis quelque temps, que de voleurs et
d'histoires de voleurs; ou dirait que Paris est couvert en forêt de
Rondy; ce n'est pas qu'on arrête les gens au coin des rues et que
d'horribles brigands vous demandent la bourse ou la vie, barbe noire au
menton et pistolet à la ceinture; nous sommes trop civilisés et trop
polis pour persévérer dans ces habitudes classiques du bandit de
mélodrame; messieurs les voleurs exercent avec un raffinement de
manières, avec une élégance de formes qui ne permettent pas le soupçon.
Comment s'imaginer que cette main délicatement revêtue d'un gant paille
fasse le mouchoir? Comment croire que ce fin habit d'Helbeuf et cette
botte d'un vernis irréprochable, chaussent et habillent un philosophe de
cour d'assises ou de police correctionnelle? Le voleur a l'air de si
bonne maison et d'une si honnête créature, que souvent le volé lui
confie sa douleur et lui demande main forte. «Je viens d'être volé,
monsieur.--Pas possible, monsieur.--Je vous assure que si,
monsieur.--Comment, monsieur, il y a des êtres assez mal élevés pour
voler une excellente tête comme la vôtre!--C'est une infamie, n'est-ce
pas, monsieur?--Certainement oui, monsieur.--Vous êtes trop bon,
monsieur.--Pas le moins du monde, monsieur.--Je vous remercie de
l'intérêt que vous prenez à mon infortune,--C'est si naturel, monsieur:
comment voir de sang-froid dévaliser un honnête homme?--Voulez-vous me
faire le plaisir, monsieur, d'accepter un petit verre?--Certainement,
oui, monsieur.--Je serais enchanté de faire une plus ample connaissance
avec vous.--Vous me faites honneur, monsieur.--Un si galant homme!--Ah!
monsieur!» Et sur cet ah! sentimental le voleur s'approchant du volé,
comme par une explosion de sensibilité irrésistible, escamote lestement
l'épingle en diamants qui s'étale orgueilleusement sur le collet de sa
chemise, et la glisse dans sa poche à côté de la tablette d'or qu'il
s'était préalablement appropriée.
Huit jours après, le volé, de retour dans sa ville natale, raconte sa
mésaventure et ajoute: «Mais ce qui me console, c'est qu'au même
instant, je fis connaissance avec un Parisien charmant qui m'a plaint de
toute son âme et a poussé la politesse jusqu'à échanger avec moi le
petit verre de l'amitié. Puis, l'exemple de M. de Pourceaugnac, il
s'écrie: «C'est le seul honnête homme que j'aie rencontré à Paris!» Si
le nombre des voleurs se perfectionne et s'accroît, le nombre de vieux
hôtels, des hôtels historiques chaque jour diminue. En voici un et
encore après tant d'autres. Le doux nom de Guimard lui servait de
caution, et vous n'entriez pas sous ses voûtes dorées sans respirer
comme un parfum de vie élégante et de voluptueux loisirs; on sentait que
l'esprit et les moeurs du dix-huitième siècle s'étaient occupés de bâtir
cet asile charmant et y avaient régné en maîtres.
La Guimard fut, comme chacun sait, la danseuse adorée du dix-huitième
siècle; le maréchal de Soubise chercha près d'elle, en qualité de
conquérant, à se tresser des couronnes de myrte pour remplacer les
lauriers qu'il n'avait pas cueillis en qualité de général; on ne saurait
dire précisément que Soubise travailla avec la Guimard comme à Rosback,
pour le roi de Prusse; mais si la bayadère lui accorda du myrte, elle en
éparpilla les feuilles et les branches sur bien d'autres assaillants; de
sorte qu'en vérité la victoire de Soubise fut très-partagée; il était
arrêté que nulle part, ni en guerre ni en amour, ce pauvre maréchal ne
resterait complètement maître du champ de bataille.
La Guimard fit élever l'hôtel en question avec les produits de ses
campagnes en pays d'Anathonte et de Cythère. Elle s'adressa d'abord à
Fragonard, l'illustre de ce temps-là; Fragonard se mit à l'oeuvre; puis,
un beau jour, sur je ne sais quelle plainte de la Guimard,--un caprice
de danseuse sans doute,--il prit la mouche et se fâcha. La Guimard, qui
n'était rien moins que patiente, l'envoya au diable; il y alla, mais en
se promettant une bonne vengeance que voici.
Dans le salon, d'un goût exquis, tout éclatant d'or et de peinture, la
Guimard était représentée en pied, dans le costume de Terspsychore,
souriant de son plus aimable sourire, regardant de son regard le plus
tendre et le plus charmant. Fragonard se glissa, un matin, dans ce
salon, sans être aperçu, prit son pinceau, en donna trois ou quatre
coups sur la bouche et sur les yeux de cette Terspsychore adorable, et
au lieu de l'air séduisant et tendre, y mit un air furieux et maussade;
cette trahison accomplie, il s'esquiva comme il était venu.
La Guimard revint escortée de ducs et de marquis conviés par elle au
plaisir d'admirer son portrait. Je vous laisse deviner sa colère en le
voyant si cruellement métamorphosé. Elle entra dans un terrible
emportement; et ducs et marquis de rire; et plus ils riaient, plus notre
Guimard devenait furieuse, conséquemment, plus elle ressemblait à la
Terspsychore enlaidie par Fragonard. Jamais vengeance ne fut plus
complète, car ce fut le lendemain le passe-temps de la ville et de la
cour.
Cette Guimard était toutefois une agréable et excellente fille; un peu
maigre, disent les gourmets de son temps. Grimm, qui n'était pas ce
jour-là en humeur de galanterie, l'appelle une araignée. Terspsychore
est bien loin!--Du reste, l'Opéra et surtout le corps des ballets a
toujours été en proie à cet insecte; voyez notre ballet de 1844; que de
danseuses se disent des Terspsychores, qui ne sont que des araignées
comme la Guimard, tendant leur toiles pour prendre les mouches de
l'orchestre et de l'avant-scène.
Non-seulement la Guimard était humaine, quelle danseuse ne l'est pas?
mais elle était charitable; témoin les 6,000 livres d'étrennes que lui
donna le maréchal de Soubise, et qu'elle convertit en aumônes pour les
pauvres frappés par le cruel hiver de 1768, allant elle-même de mansarde
en mansarde, de misère en misère, distribuer son bienfait. Ce généreux
dévouement la mit en grande réputation de chanté, et lui attira une
épître de Marmontel qui commence ainsi:
Est-il bien vrai, jeune et belle damnée,
Que du théâtre, embelli par tes pas.
Tu vas chercher dans de froids taffetas
L'humanité plaintive, abandonnée?
Ainsi Marmontel rima une mauvaise épître pour une bonne action; il n'en
a jamais fait d'autres!
Cet hôtel de la Guimard, dont l'amour fit les frais et dont le plaisir
dessina le plan, comme dit un contemporain, est déjà au niveau du sol.
La nichée de Cupidons qu'il cachait depuis quatre-vingts ans s'est
envolée, de peur d'être écrasée sous les gravois. Demain y amènera de la
toile, ou bien on y vendra des juliennes et des biftecks.--Passe encore
pour des côtelettes à la Soubise!
Après la Guimard, parlons de Taglioni; transition naturelle; de danseuse
à danseuse, il n'y a que le pied.
Nous dirons donc que mademoiselle Taglioni a commencé ses
représentations. C'est là une grande nouvelle, et si vous en doutez,
allez un peu voir la foule qui se presse au bureau de location; on se
dispute les stalles et les loges, et, le soir venu, mille bravos
accueillent la sylphide et la bayadère; aux bravos se mêlent les
bouquets de fleurs et les couronnes.
[25 lignes illisibles.]
C'est une sylphide qui s'envole comme l'âme d'une jeune fille qui meurt
d'amour; dans les collines fleuries de la Suisse, là ou s'abrite la
demeure de Guillaume Tell, l'oiseau léger ne saurait suivre ses pas; au
sérail, quand elle excite la révolte, quelle aimée a plus de charme et
de séduction, quelle vierge plus de décence, quelle amazone plus de
fierté? La Fille au Danube nous a révélé une délicieuse vision du Nord:
la fée des eaux qui vogue sur le grand fleuve comme un blanc flocon
d'écume, comme la plume détachée de l'aile du cygne.»
En 1838, Marie Taglioni quitta Paris, et se mit à voltiger à travers
l'Europe, à Berlin, à Vienne, à Londres, à Saint-Pétersbourg. Les
empereurs et les rois se la disputèrent; la grande-duchesse Alexandrine
de Mecklembourg-Schwerin écrivit à sa soeur l'impératrice de Russie,
pour obtenir que mademoiselle Taglioni vint danser à Dobberau. La reine
de Wurtemberg ne se sépara d'elle qu'en pleurant: «Ma soeur me
quitterait, que je n'aurais pas plus de chagrin,» dit-elle.
A Munich elle ne fut pas moins adorée. Le roi de Bavière lui présenta la
reine, en lui disant avec la simplicité germanique: «Mademoiselle, voici
ma femme!» Et quand vinrent ses deux filles, les princesses Marie et
Sophie, il ajouta: «Mesdemoiselles, saluez mademoiselle Taglioni;
faites-lui voir que vous profitez des leçons de grâce qu'elle vous donne
chaque soir.» Ainsi partout Marie Taglioni mit sur un pied d'égalité
parfaite l'aristocratie de naissance et l'aristocratie du talent. Elle a
toujours traité, du haut de sa royauté de théâtre, de puissance à
puissance avec les princes, les rois et les empereurs de l'Europe.
[Illustration: Mademoiselle Taglioni, dans la Sylphide.]
Paris s'était montré son admirateur le plus persévérant; Paris, en
quelque sorte, avait fait sa gloire; aussi est-ce à Paris que Marie
Taglioni donne son dernier sourire et son dernier triomphe. Après ces
soirées éclatantes dont nous sommes témoins depuis huit jours, tout sera
dit, Marie Taglioni quittera le théâtre; la sylphide ploiera ses ailes,
et se reposera de sa renommée au fond de quelque poétique et silencieuse
retraite. Profite donc, ô Paris, des dernières heures qu'elle te laisse
pour la voir encore et lui jeter sa dernière couronne.
Une grande fête se prépare à Versailles; il y aura spectacle à la cour;
les journaux l'annoncent. Mais que les temps sont changés! ce ne sont
pas les ducs étourdis, les petits chevaliers inutiles et les marquis
débraillés qui viendront s'asseoir sur les banquettes et au-dessous de
la loge du roi. L'aristocratie des titres a fait son temps;
l'aristocratie du travail la remplace. La fête annoncée aura pour
convives et pour spectateurs tous ces hommes ingénieux et actifs qui ont
enrichi l'exposition de l'industrie des magnifiques échantillons de leur
intelligence.
Monsieur, quel est ce marquis?--C'est un fabricant de fer laminé.--Et ce
duc, monsieur?--Un filateur célèbre.--Ce vicomte?--L'inventeur d'une
pompe admirable.--Ce chevalier?--L'auteur d'une machine à tiller le lin
et le chanvre.
On dit que le spectacle choisi par le roi se composera de la Lucrèce de
M. Ponsard, et de la jolie comédie de M. Augier, la Ciguë: cours complet
de grec et de latin. Un magnifique repas couronnera la fête; on y boira
du vin de Chio et de Falerne, et,--on peut s'y attendre,--plus d'une
amphore sera vidée.
Il ne nous reste qu'un fretin de nouvelles; des nouvelles de rien, des
nouvelles en l'air, des nouvelles sans importance. Par exemple, un
barbet s'est noyé hier sous le pont Neuf; une tuile, tombant d'un toit,
a éborgné un monsieur bien mis qui allait dîner en ville; l'empereur
Nicolas visite Londres à la barbe de Paris; M. Ancelot continue à jouer
au Vaudeville le rôle du directeur malgré lui; on annonce, pour la
millième fois, que Rossini nous apportera un opéra nouveau vers la fin
de juillet; un mari de la rue Beaubourg, ayant surpris un voisin dans
une situation suspecte, lui a matériellement coupé les deux oreilles.
Exposition des Produits de l'Industrie.
(6e article.--Voir t. III, p. 49, 133, 164, 180 et 211.)
ÉCLAIRAGE.--PRODUITS DIVERS.
[Illustration: Congélateur, glacière des familles.]
[Illustration: Fragment d'un lustre à gaz, exécuté pour le théâtre de la
reine d'Angleterre, par M. Lacarrière.]
Nous sommes loin du temps où, dans les campagnes comme dans la plupart
des villes, l'heure du couvre-feu était celle où chacun finissait sa
journée, où la unit commençait au moment où le soleil se couchait, pour
ne finir que lorsqu'il se levait; temps calme et paisible, temps de
jouissances matérielles peu mêlées de jouissances intellectuelles;
heureux temps peut-être, où l'esprit humain ne cherchait pas au-delà de
ce que ses pères avaient connu, et se reposait dans un sommeil
léthargique de travaux qui demandaient plus de routine que
d'intelligence. Dans ce temps-là, d'ailleurs, les sciences et les arts
domiciliaires surtout étaient dans l'enfance; rien des brillants
produits que nous voyons aujourd'hui ne venait révéler à l'homme qu'il
avait encore un pas immense à faire pour être véritablement le roi de la
création; il naissait, vivait et mourait, sans s'inquiéter si la terre
était ronde et tournait autour du soleil, s'il avait sur cette terre la
masse de jouissances auxquelles il pouvait atteindre.
[Illustration: Cadre et bas-relief en chanvre imperméable, par M.
Marcuzi de Aguirre.]
[Illustration: Garniture de cheminée en bronze doré, par M. Rodel.]
[Illustration: Lampes Carcel par M. Dehennault.]
Aujourd'hui, il faut l'avouer, la condition de l'homme est toute
différente; son esprit, excité, stimulé par les mille merveilles qu'il
voit naître autour de lui, par les découvertes qu'enfante le cerveau de
chacun, son esprit est toujours en avant de ce qu'il a; il conçoit le
mieux tout en ayant le bien, et sa bourse, et sa maison sont toujours
ouvertes à qui vient lui apporter une idée nouvelle qui augmente ou
complète son bien-être.
[Illustration: Lampes à gaz et à piston, par M. Joanne.]
On se rappelle comme un rêve ou comme un épisode des romans de
chevalerie les fameux éclairages des grandes salles des châteaux
antiques au moyen de torches de résine que soutenaient des bras en fer
sortant du mur; leur lueur rougeâtre et la fumée épaisse qui remplissait
bientôt la salle et luttait avec peine contre la flamme de chênes
entiers, que dévorait l'immense cheminée. C'était le luxe alors. Depuis,
chaque chaumière, pour qui la torche de résine était inabordable, chaque
chaumière eut sa lampe antique, où l'on brûlait une huile impure
provenant de graines oléagineuses imparfaitement triturées. Ces lampes à
bec allongé, à mèche ruineuse, on les voit encore dans nos
campagnes.--Mais que de progrès depuis lors! combien l'éclairage a
gagné! avec quelle ardeur la chimie et la physique ont concouru à en
faire un des arts les plus complets! sous quelles formes brillantes et
nombreuses chacun peut-il trouver l'éclairage qui convient le mieux à sa
fortune: chandelle, bougie de cire, bougie stéarique, huile épurée,
alcool, hydrogène, huile de schiste, gaz de houille, gaz de résine, gaz
ordinaire, gaz comprimé, telles sont les diverses inventions pour
lesquelles la physique et la mécanique ont de leur côté développé toutes
leurs ressources.
Nous allons essayer une revue rapide de ces diverses sortes d'éclairage,
et nous indiquerons, en passant, les améliorations obtenues dans chacune
de ces branches.
La fabrication des chandelles en est arrivée à un point où elle n'a plus
de grands progrès à faire. Les perfectionnements dont elle est
susceptible tiennent d'ailleurs au mélange du suif avec des matières
étrangères, telles que de la cire ou du blanc de baleine, ce qui leur
donne de la consistance et en rend l'usage plus agréable. On les
fabrique de deux manières, au moule ou à la baguette. Pour le moulage,
on place la mèche dans un moule qu'on remplit de suif; pour le second
procédé, on plonge la mèche dans un bain de suif, et on réitère cette
opération jusqu'à ce que les couches de suif accumulées donnent à la
chandelle la grosseur suffisante.
La cire est la matière la plus anciennement employée dans la fabrication
des bougies. On la blanchit en la fondant et en l'exposant à l'air en
rubans larges et minces. La plupart des bougies se fabriquent au moule
comme les chandelles.
Cependant la chimie préparait, dans le silence du laboratoire, le coup
le plus inattendu et le plus redoutable en même temps à tous les
systèmes d'éclairage direct par les substances employées à l'état
solide. On apprit, en effet, que le suif pouvait être divisé en
plusieurs substances, les unes solides, cristallisables; les autres
fluides à la température ordinaire. On parvint à éliminer économiquement
ces dernières, et à transformer les autres en véritables bougies, douées
des principales propriétés qui conviennent à l'éclairage de luxe. Telle
est l'origine de la bougie stéarique, dont la fabrication est
aujourd'hui une branche importante de l'industrie parisienne. Nous avons
remarqué à l'exposition les produits de M. de Milly, le fondateur de la
bougie dite de l'Étoile; ceux de M. Tresca, qui a créé la bougie de
l'Éclipse, et ceux de divers autres fabricants, dont les bougies
présentent de bonnes qualités.
Il résulte des observations faites par M. Peclet: l° que dans
l'éclairage par les chandelles de six ou de huit, les dernières sont
plus coûteuses que les premières pour produire la même quantité de
lumière; 2º que les prétendues chandelles économiques ne le sont
réellement pas, attendu qu'elles coûtent par heure plus que les
chandelles ordinaires et qu'elles donnent moins de lumière; qu'elles
présentent seulement l'avantage de moins couler, d'être plus sèches,
plus blanches et de ne pas donner d'odeur; 3º que l'éclairage par les
bougies de cire et de blanc de baleine diffère peu; que celles de blanc
de baleine sont préférées à cause de leur éclat et de leur
translucidité; que les bougies d'acide stéarique valent les deux autres
pour l'usage, mais qu'elles sont d'un aspect moins agréable.
Les huiles les plus propres à l'éclairage sont celles qui ne sont point
volatiles et qui ont la propriété de rester grasses à l'action de la
chaleur, quelque prolongée qu'elle soit. Telles sont les huiles d'olive,
de colza, de navette et d'oeillet qui sont communément employées dans ce
but. On les purifie d'ailleurs au moyen d'acide sulfurique concentré qui
décompose les matières étrangères et les précipite au fond du vase où se
fait l'opération.
Jusqu'en 1786 on ne s'était servi que de la lampe antique, de la lampe
de campagne, dont nous avons parlé plus haut; mais à cette époque, Ami
Argand fit la découverte des becs à double courant d'air, et c'est de là
que datent les perfectionnements introduits dans l'éclairage à l'huile.
Les avantages du système d'Argand sont faciles à saisir: la mèche, au
lieu d'être plate, est en forme de cylindre creux retenu entre deux
cylindres concentriques; l'air arrive ainsi des deux côtés et sur toutes
les parties de la mèche; la combustion de l'huile se fait plus
rapidement; on obtient une belle lumière, il ne se vaporise que peu
d'huile et on n'a ni fumée ni odeur. On augmente d'ailleurs le tirage en
protégeant la flamme par une cheminée en verre.
Les différentes méthodes suivies dans la construction des lampes ont
pour but de verser continuellement sur la mèche la quantité d'huile
nécessaire à la combustion. On a imaginé ainsi: 1° les lampes à
réservoir supérieur au bec; 2º les lampes à réservoir au niveau du bec;
3º les lampes hydrostatiques; 4º les lampes mécaniques. Dans ces deux
dernières, le réservoir est dans la partie inférieure au bec.
Nous n'avons rien de particulier à dire des lampes des deux premières
espèces: lampes de bureau, lampes astrales, lampes sinombres, telles
sont les principales variétés, modifiées plus ou moins, suivant le goût
ou le génie des constructeurs.
Quant aux lampes hydrostatiques, les premières furent inventées par les
frères Girard, et perfectionnées ensuite par M. Thilorier. Si l'on
suppose un siphon ouvert par les deux bouts et dont les branches
renferment des liquides de densité différente, les hauteurs de ces
liquides dans les deux branches seront en raison inverse de leur
densité; si on dispose un appareil de manière à ce qu'une colonne de
liquide agisse, au moyen d'un réservoir commun sur une colonne d'huile,
à mesure que l'huile se brûlera, le liquide pesant descendra dans le
réservoir commun et forcera l'huile à s'élever et à conserver
sensiblement le même niveau. Le liquide employé par M. Thilorier était
une dissolution de sulfate de zinc dans un égal poids d'eau. Nous devons
dire que ces lampes ont été généralement remplacées par les lampes
mécaniques ou lampes Carcel.
Dans ce dernier système, la partie inférieure du pied de la lampe est
occupée par un mouvement d'horlogerie; immédiatement au-dessus se trouve
le réservoir d'huile, au fond duquel est un système de pompes que le
mouvement d'horlogerie met en activité et qui fait monter l'huile dans
un petit tuyau qui aboutit à la partie inférieure au bec; l'huile en
excès retombe par les bords extérieurs du réservoir. Carcel employait
une pompe à piston horizontal et à double effet. M. Vissocq a introduit
un perfectionnement qui a pour but de supprimer l'intermittence qui
résulte du jeu de la pompe. Il emploie deux systèmes de pompe, l'une
verticale, l'autre horizontale, disposées de manière que la plus grande
pression de la première réponde au minimum de pression de la seconde, et
réciproquement.
Depuis que le système dont Carcel est l'inventeur est tombé dans le
domaine public, un grand nombre de fabricants ont envoyé à l'exposition
des lampes mécaniques dont les dispositions sont plus ou moins
ingénieuses et les détails plus ou moins bien soignés. Il nous semble
que maintenant ce qu'il faut atteindre, c'est le bon marché, et sous ce
point de vue il y a encore de grands progrès à faire, et ensuite
l'élégance des formes. Nous citerons, parmi ceux dont nous avons
remarqué les produits, M. Joanne, M. Dehennault et M. Silvant. Nous
retrouverons tout à l'heure M. Joanne dans une invention qui lui est
propre. M. Dehennault est le premier qui ait eu l'idée de substituer les
vases en porcelaine aux formes anciennes, et fait d'une chose nécessaire
un objet d'ornement pour nos salons et en rapport avec les ameublements
de nos jours. Rien de gracieux, de riche et de précieux comme les deux
modèles que nous reproduisons aujourd'hui, l'un en porcelaine de France,
l'autre en porcelaine de Chine garnie, en bronze doré.
M. Silvant a exposé un système de lampe qui porte son nom et qui nous a
frappé par sa simplicité. L'air y fait l'effet du liquide de la lampe
hydrostatique; la pression exercée par l'huile qui tombe dans un
réservoir inférieur sur l'air qui y est contenu réagit sur l'huile du
réservoir supérieur et la force ainsi à monter et à alimenter la mèche.
Ces lampes sont, du reste, garanties pendant cinq ans par l'inventeur.
Le système pour lequel M. Joanne a été breveté consiste en ce que, dans
sa lampe, l'huile est élevée par la seule pesanteur d'un piston
comprimant la surface; l'écoulement régulier est maintenu par l'addition
d'un flotteur régulateur placé dans un réservoir île distribution
interposé entre le bec et l'extrémité de la colonne comprimée. M. Joanne
a ajouté, de plus, un cône métallique placé au centre de la mèche pour
forcer le courant d'air à frapper plus vivement la flamme. Ce mécanisme,
comme ou le voit, est excessivement simple; de plus, il est peu coûteux
et d'un entretien facile; les réparations sont pour ainsi dire
insignifiantes. Avant la découverte de M. Joanne, on avait en vain
cherché à unir, dans ce système, la simplicité à la solidité et à
l'économie; toutes les tentatives avaient échoué, aussi l'inventeur
est-il à se défendre contre de nombreux contrefacteurs pendant presque
toute la durée de ses brevets. Ce n'est qu'aujourd'hui que son invention
est dans le domaine public qu'il lui est donné de respirer et de jouir
tranquillement du fruit de ses travaux.
M. Joanne a encore imaginé une lampe à gaz pour la combustion de
l'hydrogène liquide. Ses lampes méritent à tous égards d'attirer
l'attention; il a innové encore de ce côté. Avant lui, pour éteindre la
lampe à gaz, on était obligé d'ôter le verre, de souffler et de mettre
un éteignoir sur la capsule à gaz; il a introduit dans ces lampes un bec
éteignoir qu'il suffit de tourner pour intercepter immédiatement le
passage du gaz. De plus, il fait brûler le gaz hydrogène comme l'huile
dans une mèche circulaire à courant d'air. Nous aurons occasion de
revenir plus tard sur l'avenir de l'hydrogène liquide et sur la place
qu'il doit occuper dans les produits de consommation usuelle, surtout
entre les mains d'hommes intelligents et inventifs comme ceux dont nous
venons de parler.
Les curieux s'arrêtent à l'exposition devant les énormes appareils de M.
François jeune, les phares catadioptriques et les lentilles colossales
qu'a exposées cet habile fabricant. Peut-être devrions-nous renvoyer ce
que nous avons à dire des phares à un article plus spécial; cependant
comme la puissance des phares et leurs effets viennent autant de
l'intensité de la lumière placée au foyer que des propriétés des verres
qui l'entourent, nous donnerons ici un aperçu historique sur cette
admirable invention.
Les principes sur lesquels repose la construction des phares sont dus à
un savant français, Augustin Fresnel. Un des grands dangers de la
navigation est l'approche, des côtes pendant la nuit. On conçoit donc de
quelle importance il est que les côtes soient éclairées, que les feux
soient visibles de loin et reconnaissables les uns des autres par des
signes distinctifs.
Les Romains, qui avaient élevé des tours d'une grande hauteur dans ce
but, allumaient simplement des feux de bois qu'on entretenait toute la
nuit; mais si la hauteur de ces tours permettait de voir de loin les
feux allumés au sommet, le peu d'intensité de la flamme, la diffusion
des rayons, qui ne pouvaient percer les couches épaisses de
l'atmosphère, en restreignaient l'utilité à une zone peu étendue autour
de chaque phare.
En principe un feu isolé envoie des rayons vers tous les points de
l'atmosphère: beaucoup d'entre eux sont donc perdus, et ceux qui
arrivent au navigateur sont tellement faibles qu'ils ne peuvent prévenir
la plupart des dangers auxquels il est exposé près des côtes. Détruire
cet éparpillement fâcheux de rayons, et profiter de toute la lumière de
la lampe, tel était le double problème qu'on avait à résoudre pour
étendre la portée des phares.
On a augmenté d'abord l'intensité du feu en se servant des lampes
d'Argand. Puis on a trouvé la solution du problème en employant des
miroirs métalliques profonds, connus sous le nom de miroirs
paraboliques. Une lampe placée au foyer d'un tel miroir envoie sur la
surface du miroir tous ses rayons, qui, par réflexion, sont ramenés à
une direction commune. L'inconvénient est que le faisceau ainsi réfléchi
n'a que la largeur du miroir, et il faudrait pour éclairer tous les
points de l'horizon beaucoup de miroirs diversement orientés.
Le même effet serait obtenu par l'interposition d'une masse de verre, en
forme de lentille entre la lumière et le navigateur. Cet essai, fait
d'abord par les Anglais, ne réussit pas, jusqu'à ce que notre
compatriote, Augustin Fresnel, appliquant à la construction des phares
les nouvelles lois de la lumière qu'il venait de découvrir, reprit la
question où l'avaient laissée les Anglais. Il vit qu'on ne rendrait les
phares lenticulaires supérieurs aux phares à réflecteurs métalliques,
qu'en augmentant considérablement l'intensité de la flamme éclairante et
en donnant aux lentilles d'énormes dimensions, qu'on demanderait en vain
à la fabrication ordinaire. Alors il composa ses lentilles de petites
pièces calculées suivant les lois de l'optique et imagina de plus toutes
les méthodes pour construire avec exactitude et économie les lentilles à
échelons.
Enfin il inventa une lampe à plusieurs mèches concentriques dont l'éclat
égalait vingt-cinq fois celui des meilleures lampes à double courant
d'air. Chaque lentille envoie à l'horizon une lumière équivalente à
celle de trois à quatre mille lampes à double courant d'air réunies. De
plus, pour rendre ces phares parfaitement distincts les uns des autres,
on imagina de leur donner un mouvement de rotation de manière à ce
qu'ils produisent des éclipses intermittentes et dont les intervalles
plus ou moins sépares suffisent au navigateur pour lui indiquer à quel
phare et à quelle côte il a affaire.
Les lampes mécaniques des phares lenticulaires, de premier, deuxième et
troisième ordre, ont été exécutées avec beaucoup de succès par MM.
Wagner et Lepaute. Depuis, d'antres fabricants ont été appelés à fournir
des lampes pour des appareils de moindre puissance. Les machines de
rotation, qui exigent la même perfection que les horloges, sont dues aux
artistes que nous venons de nommer.
Tel est le résumé succinct de l'une des plus admirables inventions de
l'esprit humain, dont l'honneur revient tout entier à un Français, et
telle que l'humanité n'aura jamais à en gémir.
Nous ne pouvons aujourd'hui donner sur la fabrication du gaz des détails
que, d'ailleurs, les lecteurs de _l'Illustration ont déjà eus dans un
précédent numéro. Nous nous bornons à leur donner le dessin d'un
admirable lustre commandé par la reine d'Angleterre à la maison
Lacarrière, dont la renommée est européenne. Le lustre, en bronze doré,
est destiné au théâtre royal, et soutient dignement la réputation des
produits de notre compatriote.
Nous donnons également le dessin d'une garniture de cheminée n bronze
doré, dont l'idée est des plus originales, et l'exécution excessivement
satisfaisante. L'artiste, M. Rodel, lui a donné le nom de
_pendule-candélabre. Les candélabres placés aux deux côtés de la
cheminée soutiennent, en se rejoignant, une pendule, qui se trouve ainsi
suspendue, et n'intercepte pas le coup d'oeil que toute dame est forcée
de donner de temps en temps à sa toilette. Un autre avantage est
d'obtenir un grand effet de lumière par la répétition des bougies dans
la glace; de plus, dans un salon dont le milieu est séparé par une glace
sans tain, l'heure est indiquée des deux côtés, les bougies éclairent
les deux pièces, et, cependant, rien n'intercepte la vie d'un salon à
l'autre. C'est une pièce élégante, et qui fera bientôt partie obligée de
tous les ameublements de luxe.
--Dans les précédentes expositions, on a remarqué des bas-reliefs, des
rondes-bosses, des ornements de tous genres, fabriqués en carton-pierre:
la décoration des appartements a surtout gagné en élégance par l'emploi
de ce nouveau plastique, qui, par son prix, est à la portée des fortunes
modestes. Aujourd'hui, nous avons à enregistrer l'apparition d'un
nouveau produit, qui ne le cède en rien, pour la malléabilité, la
netteté des contours, la solidité et la durée, à son prédécesseur, et
qui a sur lui l'avantage de la légèreté et du bon marché. Nous voulons
parler du chanvre imperméable, dû à M. Marsuzi de Aguirre.
Nous ne pouvons donner de détails sur la manière dont se fabrique ce
chanvre imperméable. Nous dirons seulement que les produits que nous en
avons vus sont éminemment remarquables, comme nos lecteurs peuvent en
juger par le bas-relief que nous mettons sous leurs yeux. Nous
ajouterons que si, dans les petits détails, ou peut en obtenir toute la
finesse et le fini de la fonte ou du bronze ciselé, il se plie également
aux grands ornements d'architecture, comme le prouvent les importante
travaux de décoration de l'intérieur et de l'extérieur des salles de
l'exposition, dont les corniches, les chapiteaux et les moulures sont en
chanvre imperméable. C'est une industrie éminemment française, qui
occupe en ce moment 150 ouvriers, absorbe pour 150,000 fr. de matières
premières provenant toutes du sol fiançais, et donne lieu à une
fabrication dont l'importance n'est pas moins de 500,000 fr. par an. Une
partie des produits est consommée en France: en 1843, l'étranger en a
acheté pour 120,000 francs. Nous ne pouvons que désirer les progrès de
cette industrie, qui est si bien en rapport avec les légères
constructions que ce temps-ci, les modiques fortunes et les appartements
exigus. Tout ce qu'on peut craindre, c'est qu'un goût sévère ne préside
pas au choix des modèles. Nous disons cela comme avertissement et non
comme reproche, car nous n'avons rien remarqué de choquant, comme goût,
dans les produits exposés cette année. C'est que rien ne doit être plus
épuré que ce qui est destiné aux masses, dont les premières impressions
sont vives et presque toujours ineffaçables.
_Congélateur, glacière des familles.--Réjouissez-vous, vous qui vivez,
dans les climats chauds, sous les rayons brûlants du soleil, ou qui, par
raison d'économie, répugnez à entrer chez Torloni dans les jours de
canicule. Pleurez, glaciers infortunés dont l'art n'est plus un secret,
et qui ne pourrez plus nous vendre 25 centimes ce que nous obtenons
aussi bien que vous pour 5 centimes; et vous, Dame-Blanche et
Reine-de-Castille, faites trêve à vos trop longues querelles; cessez de
vous agrandir et d'étaler ces énormes corbeilles d'ananas, ces cristaux,
ces porcelaines où l'or s'allie aux dessins les plus gracieux;
réunissez-vous contre l'ennemi commun qui vient bouleverser les
existences acquises et vos guerres intestines; conspirez contre le
congélateur, glacière des familles, appareil pour faire de la glace en
toutes saisons et par toutes les températures.
L'utilité de la glace est incontestable, et rien n'approche de la
sensation délicieuse qu'elle procure pendant les grandes chaleurs: aussi
avons-nous lu, je ne sais où, que Napoléon lui-même, brûlé sur son
rocher désert, éprouva une joie d'enfant en recevant d'Europe un
appareil pour faire de la glace. On sait qu'au moyen de la combinaison
de différents sels, on peut obtenir un refroidissement notable, et
arriver à plusieurs degrés au-dessous de zéro. C'est sur la propriété de
ces mélanges qu'est fondée la construction de la glacière des familles.
Elle se compose de plusieurs cylindres concentriques, qui renferment
entre leurs parois le mélange et les matières à glacer. La première
enveloppe comprend une substance non conductrice du calorique; la
seconde, de l'eau à glacer; la troisième, le mélange, et la quatrième,
qu'on nomme _sarbotière, les sorbets, fromages, glaces aux fruits, à la
crème ou au sirop.
Les mélanges réfrigérants sont de deux espèces: le premier se compose de
trois parties de sulfate de soude et deux parties d'acide muriatique;
l'autre, d'une partie de nitrate d'ammoniac et d'une partie d'eau. Ce
dernier opère moins vite; mais il présente l'avantage de pouvoir servir
continuellement et au moyen d'une simple évaporation de l'eau qui a
dissous le sel d'ammoniac.
Au-dessous des tubes, ou cylindres que nous venons d'indiquer, est un
autre vase cylindrique qui sert de récipient aux matières réfrigérantes.
Au bas de la partie supérieure de l'appareil est un robinet qui sert à
écouler l'eau suffisamment glacée.
Et maintenait! il ne nous reste plus, ami lecteur, qu'à vous engager à
faire l'essai de ce meuble indispensable, et nous sommes convaincu que
vous ne voudrez plus prendre d'autres glaces que celles faites par vos
propres mains.
Académie des Sciences.
COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER
TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.
(Voir t. I, p. 217, 231, 238; t. II, p. 182, 198, 316 et 394; t. III, p.
25, 58, 134, 150, et 218.)