Le jour le plus néfaste de ma vie, après celui ou j'ai accompagné
jusqu'aux bûchers, qui les ont réduits en cendres, les restes de
Victorin, de son fils et de ma bien-aimée femme Ellèn, a été le
jour où sont arrivés les événements suivants. Ce récit, mon
enfant, se passe cinq ans après le meurtre de Marion, successeur
de Victorin au gouvernement de la Gaule. Victoria n'habite plus
Mayence, mais Trèves, grande et splendide ville gauloise de ce
côté-ci du Rhin. Je continue de demeurer avec ma soeur de lait;
Sampso, qui t'a servi de mère depuis la mort de mon Ellèn toujours
regrettée, Sampso est devenue ma femme... Le soir de notre
mariage, elle m'a avoué ce dont je ne m'étais jamais douté,
qu'ayant toujours ressenti pour moi un secret penchant, elle avait
d'abord résolu de ne pas se marier et de partager sa vie entre
Ellèn, moi et toi, mon enfant.
La mort de ma femme, l'affection, la profonde estime que
m'inspirait Sampso, ses vertus, les soins dont elle te comblait,
ta tendresse pour elle, car tu la chérissais comme ta mère qu'elle
remplaçait, les nécessités de ton éducation, enfin les instances
de Victoria, qui, appréciant les excellentes qualités de Sampso,
désirait vivement cette union: tout m'engageait à proposer ma main
à ta tante. Elle accepta; sans le souvenir de la mort de Victorin
et de celle d'Ellèn, dont nous parlions chaque jour avec Sampso,
les larmes aux yeux, sans la douleur incurable de Victoria,
songeant toujours à son fils et à son petit-fils, j'aurais
retrouvé le bonheur après tant de chagrins.
J'habitais donc la maison de Victoria dans la ville de Trèves: le
jour venait de se lever, je m'occupais de quelques écritures pour
la mère des camps, car j'avais conservé mes fonctions près d'elle,
j'ai vu entrer chez moi sa servante de confiance, nommée _Mora_;
elle était née, disait-elle, en Mauritanie, d'où lui venait son
nom de Mora; elle avait, ainsi que les habitants de ce pays, le
teint bronzé, presque noir, comme celui des nègres; cependant,
malgré la sombre couleur de ses traits, elle était jeune et belle
encore. Depuis quatre ans (remarque cette date, mon enfant),
depuis quatre ans que Mora servait ma soeur de lait, elle avait
gagné son affection par son zèle, sa réserve et son dévouement qui
semblait à toute épreuve: parfois Victoria, cherchant quelque
distraction à ses chagrins, demandait à Mora de chanter, car sa
voix était remarquablement pure; elle savait des airs d'une
mélancolie douce et étrange. Un des officiers de l'armée était
allé jusqu'au Danube; il nous dit un jour, en écoutant Mora, qu'il
avait déjà entendu ces chants singuliers dans les montagnes de
Hongrie. More parut fort surprise, et répondit qu'elle avait
appris tout enfant, dans son pays de Mauritanie, les mélodies
qu'elle nous répétait.
-- Scanvoch, me dit Mora en entrant chez moi, ma maîtresse désire
vous parler.
-- Je te suis, Mora.
-- Un mot auparavant, je vous prie.
-- Que veux-tu?
-- Vous êtes l'ami, le frère de lait de ma maîtresse... ce qui la
touche vous touche...
-- Sans doute... qu'y a-t-il?
-- Hier, vous, avez quitté ma maîtresse après avoir passé la
soirée près d'elle avec votre femme et votre enfant...
-- Oui... et Victoria s'est retirée pour se reposer...
-- Non... car peu de temps après votre départ j'ai introduit près
d'elle un homme enveloppé d'un manteau. Après un entretien, qui a
duré presque la moitié de la nuit, avec cet inconnu, ma maîtresse,
au lieu de se coucher, a été si agitée, qu'elle s'est promenée
dans sa chambre jusqu'au jour.
-- Quel est cet homme? me suis-je dit tout haut dans le premier
moment de ma surprise; car Victoria n'avait pas d'habitude de
secrets pour moi. Quel mystère?
Mora, croyant que je l'interrogeais, indiscrétion dont je me
serais gardé par respect pour Victoria, me répondit:
-- Après votre départ, Scanvoch, ma maîtresse m'a dit: «Sors par
le jardin; tu attendras à la petite porte... on y frappera d'ici à
peu de temps; un homme en manteau gris se présentera... tu
l'introduiras ici... et pas un mot de cette entrevue à qui que ce
soit...»
-- Ce secret, Mora, tu aurais dû me le taire...
-- Peut-être ai-je tort de ne pas garder le silence, même envers
vous, Scanvoch, l'ami dévoué, le frère de ma maîtresse; mais elle
m'a paru si agitée après le départ de ce mystérieux personnage,
que j'ai cru devoir tout vous dire... Puis, enfin, autre chose
encore m'a décidée à m'adresser à vous...
-- Achève...
-- Cet homme, je l'ai reconduit à la porte du jardin...
Je marchais à quelques pas devant lui... Sa colère était si
grande, que je l'ai entendu murmurer de menaçantes paroles contre
ma maîtresse; cela surtout m'a déterminée à lui désobéir au sujet
du secret qu'elle m'avait recommandé...
-- As-tu dit à Victoria que cet homme l'avait menacée?
-- Non... car à peine j'étais de retour auprès d'elle, qu'elle m'a
ordonné d'un ton brusque... elle, toujours si douce pour moi, de
la laisser seule... Je me suis retirée dans une chambre voisine...
et jusqu'à l'aube, où ma maîtresse s'est jetée toute vêtue sur son
lit, je l'ai entendue marcher avec agitation... J'ai cependant
longtemps hésité avant de me décider à ces révélations, Scanvoch,
mais lorsque tout à l'heure ma maîtresse m'a appelée pour
m'ordonner de vous aller quérir, je n'ai pas regretté ce que j'ai
fait... Ah! si vous l'aviez vue! comme elle était pâle et
sombre!...
Je me rendis chez Victoria très-inquiet... Je fus douloureusement
frappé de l'expression de ses traits... Mora ne m'avait pas
trompé.
Avant de continuer ce récit, et pour t'aider à le comprendre, mon
enfant, il me faut te donner quelques détails sur une disposition
particulière de la chambre de Victoria... Au fond de cette vaste
pièce se trouvait une sorte de cellule fermée par d'épais rideaux
d'étoffe; dans cette cellule, où ma soeur de lait se retirait
souvent pour regretter ceux qu'elle avait tant aimés, se
trouvaient, au-dessus des symboles sacrés de notre foi druidique,
les casques et les épées de son père, de son époux et de Victorin;
là aussi se trouvait, chère et précieuse relique... le berceau du
petit-fils de cette femme tant éprouvée par le malheur...
Victoria vint à moi et me dit d'une voix altérée:
-- Frère... pour la première fois de ma vie j'ai eu un secret pour
toi... frère... pour la première fois de ma vie je vais user de
ruse et de dissimulation...
Puis, me prenant la main, -- la sienne était brûlante, fiévreuse,
-- elle me conduisit vers la cellule, écarta les rideaux épais qui
la fermaient, et ajouta:
-- Les moments sont précieux; entre dans ce réduit, restes-y muet,
immobile... et ne perds pas un mot de ce que tu vas entendre tout
à l'heure... Je te cache là d'avance pour éloigner tout soupçon...
Les rideaux de la cellule se refermèrent sur moi; je restai dans
l'obscurité pendant quelque temps; je n'entendis que le pas de
Victoria sur le plancher; elle marchait avec agitation. J'étais
dans cette cachette depuis une demi-heure peut-être, lorsque la
porte de la chambre de Victoria s'ouvrit, se referma, et une voix
dit ces mots:
-- Salut à Victoria la Grande.
C'était la voix de Tétrik, toujours mielleuse et insinuante.
L'entretien suivant s'engagea entre lui et Victoria; ainsi qu'elle
me l'avait recommandé, je n'en ai pas oublié une parole, car dans
la journée même je l'ai transcrit de souvenir, et parce que je
sentais toute la gravité de cette conversation, et parce que cette
mesure m'était commandée par une circonstance que tu apprendras
bientôt.
-- Salut à Victoria la Grande, avait dit l'ancien gouverneur de
Gascogne.
-- Salut à vous, Tétrik.
-- La nuit vous a-t-elle, Victoria, porté conseil?
-- Tétrik, répondit Victoria d'un ton parfaitement calme et qui
contrastait avec l'agitation où je venais de la voir plongée,
Tétrik, vous êtes poète?
-- À quel propos, je vous prie, cette question?
-- Enfin... vous faites des vers?
-- Il est vrai... je cherche parfois dans la culture des lettres
quelque distraction aux soucis des affaires d'État... et surtout
aux regrets éternels que m'a laissés la mort de notre glorieux et
infortuné Victorin... auquel je survis contre mon attente... Je
vous l'ai souvent répété, Victoria... en nous entretenant de ce
jeune héros... que j'aimais aussi paternellement que s'il eût été
mon enfant... J'avais~ deux fils, il ne m'en reste qu'un... Je
suis poète, dites-vous? hélas! je voudrais être l'un de ces génies
qui donnent l'immortalité à ceux qu'ils chantent... Victorin
vivrait dans la postérité comme il vit dans le coeur de ceux qui
le regrettent! Mais à quoi bon me parler de mes vers... à propos
de l'important sujet qui me ramène auprès de vous?
-- Comme tous les poètes... vous relisez plusieurs fois vos vers
afin de les corriger?
-- Sans doute... mais...
-- Vous les oubliez, si cela se peut dire, à cette fin qu'en les
lisant de nouveau vous soyez, frappé davantage de ce qui pourrait
blesser votre esprit et votre oreille?
-- Certes, après avoir d'inspiration écrit quelque ode, il m'est
parfois arrivé de laisser, ainsi que l'on dit, _dormir ces vers_
pendant plusieurs mois; puis, les relisant, j'étais choqué de
choses qui m'avaient d'abord échappé. Mais encore une fois,
Victoria, il n'est pas question de poésie...
-- Il y a un grand avantage en effet à laisser ainsi dormir des
idées et à les reprendre ensuite, répondit ma soeur de lait avec
un sang-froid dont j'étais de plus en plus étonné. Oui, cette
méthode est bonne; ce qui, sous le feu de l'inspiration, ne nous
avait pas d'abord blessé... nous blesse parfois, alors que
l'inspiration s'est refroidie... Si cette épreuve est utile pour
un frivole jeu d'esprit, ne doit-elle pas être plus utile encore
lorsqu'il s'agit des circonstances graves de la vie?...
-- Victoria... je ne vous comprends pas.
-- Hier, dans la journée, j'ai reçu de vous une lettre conçue en
ces termes:
«Ce soir, je serai à Trèves à l'insu de tous; je vous adjure au
nom des plus grands intérêts de notre chère patrie, de me recevoir
en secret, et de ne parler à personne, pas même à votre ami et
frère Scanvoch; j'attendrai vers minuit votre réponse à la porte
du jardin de votre maison.»
-- Et cette entrevue... vous me l'avez accordée, Victoria...
Malheureusement pour moi, elle n'a pas été décisive, et au lieu de
retourner à Mayence sans que ma venue ait été connue dans cette
ville, j'ai été forcé de rester aujourd'hui, puisque vous avez
remis à ce matin la réponse et la résolution que j'attends de
vous.
-- Cette résolution, je ne saurais vous la faire connaître avant
d'avoir soumis votre proposition à l'épreuve dont nous parlions
tout à l'heure.
-- Quelle épreuve?
-- Tétrik, j'ai laissé dormir... ou plutôt j'ai dormi avec vos
offres, faites-les moi de nouveau... Peut-être alors ce qui
m'avait blessée... ne me blessera plus... peut-être ce qui ne
m'avait pas choquée me choquera-t-il...
-- Victoria, vous, si sérieuse, plaisanter en un pareil moment!...
-- Celle-là qui, avant d'avoir à pleurer son père et son époux,
son fils et son petit-fils, souriait rarement... celle-là ne
choisit pas le temps d'un deuil éternel pour plaisanter... croyez-
moi, Tétrik...
-- Cependant...
-- Je vous le répète, vos propositions d'hier m'ont paru si
extraordinaires... elles ont soulevé dans mon esprit tant
d'indécision, tant d'étranges pensées, qu'au lieu de me prononcer
sous le coup de ma première impression... je veux tout oublier et
vous entendre encore, comme si pour la première fois vous me
parliez de ces choses.
-- Victoria, votre haute raison, votre esprit d'une décision
toujours si prompte, si sûre, ne m'avaient pas habitué, je
l'avoue, à ces tempéraments.
-- C'est que jamais, dans ma vie, déjà longue, je n'ai eu à me
décider sur des questions de cette gravité.
-- De grâce, rappelez-vous qu'hier...
-- Je ne veux rien me rappeler... Pour moi, notre entretien d'hier
n'a pas eu lieu... Il est minuit, Mora vient d'aller vous quérir à
la porte du jardin; elle vous a introduit près de moi: vous
parlez, je vous écoute...
-- Victoria...
-- Prenez garde... si vous me refusez, je vous répondrai peut-être
selon ma première impression d'hier... et, vous le savez, Tétrik,
lorsque je me prononce... c'est toujours d'une manière
irrévocable...
-- Votre première impression m'est donc défavorable? s'écria-t-il
avec un accent rempli d'anxiété. Oh! ce serait un grand malheur!
-- Parlez donc de nouveau, si vous voulez que ce malheur soit
réparable...
-- Qu'il en soit ainsi que vous le désirez, Victoria... bien
qu'une pareille singularité de votre part me confonde... Vous le
voulez? soit... Notre entretien d'hier n'a pas eu lieu... je vous
revois en ce moment pour la première fois après une assez longue
absence, quoiqu'une fréquente correspondance ait toujours eu lieu
entre nous, et je vous dis ceci: Il y a cinq ans, frappé au coeur
par la mort de Victorin... mort à jamais funeste, qui emportait
avec elle mes espérances pour le glorieux avenir de la Gaule!...
j'étais mourant en Italie, à Rome, où mon fils m'avait
accompagné... Ce voyage, selon les médecins, devait rétablir ma
santé; ils se trompaient: mes maux empiraient... Dieu voulut qu'un
prêtre chrétien me fût secrètement amené par un de mes amis
récemment converti... La foi m'éclaira et, en m'éclairant, elle
fit un miracle de plus, elle me sauva de la mort... Je revins à
une vie pour ainsi dire nouvelle, avec une religion nouvelle...
Mon fils abjura comme moi, mais en secret, les faux dieux que nous
avions jusqu'alors adorés... À cette époque, je reçus une lettre
de vous, Victoria; vous m'appreniez le meurtre de Marion: guidé
par vous, et selon mes prévisions, il avait sagement, gouverné la
Gaule... Je restai anéanti à cette nouvelle, aussi désespérante
qu'inattendue; vous me conjuriez, au nom des intérêts les plus
sacrés du pays, de revenir en Gaule: personne, disiez-vous,
n'était capable, sinon moi, de remplacer Marion... Vous alliez
plus loin: moi seul, dans l'ère nouvelle et pacifique qui
s'ouvrait pour notre pays, je pouvais, en le gouvernant, combler
sa prospérité; vous faisiez un véhément appel à ma vieille amitié
pour vous, à mon dévouement à notre patrie... Je quittai Rome avec
mon fils; un mois après j'étais auprès de vous, à Mayence; vous me
promettiez votre tout-puissant appui auprès de l'armée, car vous
étiez ce que vous êtes encore aujourd'hui, la mère des camps...
Présenté par vous à l'armée, je fus acclamé par elle... Oui, grâce
à vous seule, moi, gouverneur civil, moi, qui de ma vie n'avais
touché l'épée, je fus, chose unique jusqu'alors, acclamé chef
unique de la Gaule, puisque vous déclariez fièrement de ce jour à
l'empereur que la Gaule, désormais indépendante, n'obéirait qu'à
un seul chef gaulois librement élu... L'empereur, engagé dans sa
désastreuse guerre d'Orient contre la reine Zénobie, votre
héroïque émule, l'empereur céda... Seul, je gouvernai notre pays.
Ruper, vieux général éprouvé dans les guerres du Rhin, fut chargé
du commandement des troupes; l'armée, dans sa constante idolâtrie
pour vous, voulut vous conserver au milieu d'elle... Moi, je
m'occupai de développer en Gaule les bienfaits de la paix...
Toujours secrètement fidèle à la foi chrétienne, je ne crus pas
politique de la confesser publiquement; je vous ai donc caché à
vous-même, Victoria, jusqu'à aujourd'hui, ma conversion à la
religion dont le pape est à Rome. Depuis cinq ans la Gaule,
prospère au dedans, est respectée au dehors; j'ai établi le siège
de mon gouvernement et du sénat à Bordeaux, tandis que vous
restiez au milieu de l'armée qui couvre nos frontières, prête à
repousser, soit de nouvelles invasions des Franks, soit les
Romains, s'ils voulaient maintenant attenter à notre complète
indépendance si chèrement reconquise... Vous le savez, Victoria,
je me suis toujours inspiré de votre haute sagesse, soit en venant
souvent vous visiter à Trèves, depuis que vous avez quitté
Mayence, soit en correspondant journellement avec vous sur les
affaires du pays; mais je ne m'abuse pas, Victoria, et je suis
fier de reconnaître cette vérité: votre main toute-puissante m'a
seule élevé au pouvoir, seule elle m'y soutient... Oui, du fond de
sa modeste maison de Trèves, la mère des camps est de fait
impératrice de la Gaule... et moi, malgré le pouvoir dont je
jouis, je suis, et je m'en honore, Victoria, je suis votre premier
sujet... Ce rapide regard sur le passé était indispensable pour
établir nettement la position présente... Ainsi que je vous l'ai
dit hier, veuillez-vous le rappeler...
-- Je ne me souviens plus d'hier... Poursuivez, Tétrik...
-- La déplorable mort de Victorin et de son fils, le meurtre de
Marion, vous prouvent la funeste fragilité des pouvoirs
électifs... Cette idée n'est pas, vous le savez, nouvelle chez
moi... J'étais autrefois venu à Mayence afin de vous engager à
acclamer l'enfant de Victorin l'héritier de son père... Dieu a
voulu qu'un crime affreux ruinât ce projet auquel vous eussiez
peut-être consenti plus tard...
-- Continuez...
-- La Gaule est maintenant en paix, sa valeureuse armée vous est
dévouée plus qu'elle ne l'a jamais été à aucun général, elle
impose à nos ennemis; notre beau pays, pour atteindre à son plus
haut point de prospérité, n'a plus besoin que d'une chose, la
stabilité; en un mot, il lui faut une autorité qui ne soit plus
livrée au caprice d'une élection intelligente aujourd'hui, stupide
demain; il nous faut donc un gouvernement qui ne soit plus
personnifié dans un homme toujours à la merci du soulèvement
militaire de ceux qui l'ont élu, ou du poignard d'un assassin.
L'institution monarchique, basée non sur un homme, mais sur un
principe, existait en Gaule il y a des siècles; elle peut seule
aujourd'hui donner à notre pays la force, la prospérité, qui lui
manquent... La monarchie, vous disais-je hier, Victoria, seule,
vous pouvez la rétablir en Gaule: je viens vous en offrir les
moyens, guidé par mon fervent amour pour mon pays...
-- C'est cette offre que je veux vous entendre me proposer de
nouveau, Tétrik...
-- Ainsi, vous exigez...
-- Rien n'a été dit hier... parlez...
-- Victoria, vous disposez de l'armée... moi, je gouverne le pays;
vous m'avez fait ce que je suis... j'ai plaisir à vous le
répéter... vous êtes au vrai l'impératrice de la Gaule, et moi,
votre premier sujet... Unissons-nous dans un but commun pour
assurer à jamais l'avenir de notre glorieuse patrie; unissons, non
pas nos corps, je suis vieux... vous êtes belle et jeune encore,
Victoria... mais unissons nos âmes devant un prêtre de la religion
nouvelle, dont le pape est à Rome... Embrassez le christianisme,
devenez mon épouse devant Dieu... et proclamez-nous, vous,
impératrice, moi, empereur des Gaules... L'armée n'aura qu'une
voix pour vous élever au trône... vous régnerez seule et sans
partage... Quant à moi, vous le savez, je n'ai aucune ambition,
et, malgré mon vain titre d'empereur, je continuerai d'être votre
premier sujet... Seulement, il sera, je crois, très-politique
d'adopter mon fils comme successeur au trône; il est en âge d'être
marié; nous choisirons pour lui une alliance souveraine... j'ai
déjà mes vues... et la monarchie des Gaules est à jamais fondée...
Voilà, Victoria, ce que je vous proposais hier... voilà ce que je
vous propose aujourd'hui... Je vous ai, selon votre désir, exposé
de nouveau mes projets pour le bien du pays; adoptez ce plan,
fruit de longues années de méditation, d'expérience... et la Gaule
marche à la tête des nations du monde...
Un assez long silence de ma soeur de lait suivit ces paroles de
son parent... Elle reprit, toujours calme:
-- J'ai été sagement inspirée en voulant vous entendre une seconde
fois, Tétrik... Et d'abord, dites-moi, vous avez abjuré pour la
religion nouvelle l'antique foi de nos pères? La Gaule, presque
tout entière, est cependant restée fidèle à la foi druidique.
-- Aussi ai-je tenu, par politique, mon abjuration secrète; mais
si, acceptant mon offre, vous abjuriez aussi votre idolâtrie lors
de notre mariage, je confesserais très-haut ma nouvelle croyance;
et, très-probablement, votre conversion, à vous, Victoria, l'idole
de notre peuple, entraînerait la conversion des trois quarts du
pays.
-- Dites-moi, Tétrik, vous avez abjuré la croyance de nos pères
pour la foi nouvelle, pour l'Évangile prêché par ce jeune homme de
Nazareth, crucifié à Jérusalem il y a plus de deux siècles... À
cette foi nouvelle, vous croyez sans doute?
-- L'aurais-je embrassée sans cela?
-- Cet Évangile, je l'ai lu... Une aïeule de Scanvoch a assisté
aux derniers jours de Jésus, l'ami des esclaves et des affligés...
Or, dans les tendres et divines paroles du jeune maître de
Nazareth, je n'ai trouvé que des exhortations au renoncement des
richesses, à l'humilité, à l'égalité parmi les hommes... et voici
que, fervent et nouveau converti, vous rêvez la royauté...
-- Un mot, Victoria...
-- Durant sa vie, le jeune docteur de Nazareth disait: «Le maître
n'est pas plus que le disciple... l'esclave est autant que son
seigneur...» Il se disait fils de Dieu, de même que notre foi
druidique nous apprend que nous sommes tous fils d'un même Dieu...
-- Pris en un sens absolu, l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-
Christ ne serait, vous l'avouerez, qu'une machine d'éternelle
rébellion du pauvre contre le riche, du serviteur contre son
maître, du peuple contre ses chefs, la négation enfin de toute
autorité; tandis que les religions, au contraire, doivent rendre
l'autorité plus puissante, plus redoutable...
-- Je sais cela... Nos druides, au temps de leur barbarie
primitive, et avant de devenir les plus sublimes des hommes, se
sont aussi rendus redoutables aux peuples ignorants, alors qu'ils
les frappaient de terreur et les écrasaient sous leur pouvoir;
mais-le jeune maître de Nazareth a flétri ces fourberies atroces
en disant avec indignation: «Vous voulez faire porter aux hommes
des fardeaux écrasants, que vous ne touchez pas, vous, prêtres du
bout du doigt...»
-- La raison d'État passe avant les principes... Rien de plus
périlleux, Victoria, que d'abandonner la nomination d'un chef
politique ou religieux au brutal caprice d'une élection
populaire... L'intérêt du présent et de l'avenir vous fait donc
une loi d'accepter mes offres... Je me résume: Prenez-moi pour
époux; embrassez, comme moi, la foi nouvelle; faites-nous
proclamer par l'armée, vous et moi, empereur et impératrice;
adoptez mon fils et sa postérité... La Gaule, à notre exemple, se
fait tout entière chrétienne; et, soutenus par les prêtres et les
évêques, nous possédons l'autorité la plus souveraine, la plus
absolue, dont aient jamais joui un empereur et une impératrice!...
Soudain la voix de Victoria, jusqu'alors calme et contenue, éclata
indignée, menaçante:
-- Tétrik! vous me proposez là un pacte sacrilège... tyrannique...
infâme!
-- Victoria, que signifie?...
-- Hier, je vous croyais insensé..., aujourd'hui, que vous m'avez
ouvert les profondeurs de votre âme infernale... je vous crois un
monstre d'ambition et de scélératesse!...
-- Moi! grand Dieu!
-- Vous!... Oh! à cette heure le passé éclaire pour moi le
présent, et le présent l'avenir... Béni soyez-vous, ô Hésus!... Je
n'étais pas seule à entendre cet effrayant complot!...
-- Que dites-vous?
-- Vous m'avez inspiré, ô Hésus! et j'ai voulu avoir un témoin
caché, qui affirmerait au besoin la réalité de ce projet
monstrueux... car ma parole elle-même... non, la parole de
Victoria ne serait pas crue si elle dévoilait tant d'horreurs!...
Viens, mon frère... viens, Scanvoch!...
À cet appel de Victoria, je m'écriai:
-- Ma soeur... je ne dis plus comme autrefois: Je soupçonne cet
homme!... je dis: J'accuse le criminel!
-- Ce n'est pas d'aujourd'hui que vous m'accusez, Scanvoch, reprit
Tétrik avec un impérieux dédain, ce n'est pas d'aujourd'hui que
ces folles accusations sont tombées devant mon mépris...
-- Je te soupçonnais autrefois, Tétrik, lui dis-je, d'avoir, par
tes machinations ténébreuses, amené la mort de Victorin et celle
de son fils au berceau... Aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse
de cette horrible trame!...
-- Prends garde, dit Tétrik pâle, sombre, menaçant, prends garde,
mon pouvoir est grand...
-- Mon frère, me dit Victoria, ta pensée est la mienne... Parle
sans crainte... moi aussi j'ai un grand pouvoir...
-- Tétrik, je te soupçonnais autrefois d'avoir tuer Marion...
aujourd'hui, moi, Scanvoch, je t'accuse de ce crime!...
-- Malheureux insensé! où sont les preuves de ce que tu as
l'audace d'avancer?...
-- Oh! je le sais... tu es prudent et habile autant que patient,
tu brises tes instruments dans l'ombre après t'en être servi.
-- Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les
preuves où sont-elles?...
-- Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions
sacrilèges... Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le
projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la
mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils
comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre
destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la
voie que tu poursuivais...
-- Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux
j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire
héréditaire... vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à
votre race...
-- Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir
reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et
de mon petit-fils, ce que tu as fait...
-- Moi...
-- Tout maintenant se dévoile à mes yeux... Cette bohémienne
maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour
séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme
aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs... Ce crime
commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence
cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée
à temps par tes émissaires...
-- Des preuves, Victoria! des preuves!...
-- Je n'en ai pas... mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait
tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte... ton
premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite
refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion... Oh! je
l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment
éveillés, se sont évanouis... Deux mois après son acclamation
comme chef de la Gaule... Marion tombait sous le fer d'un
meurtrier, ton instrument.
-- Des preuves..., reprit Tétrik impassible, des preuves!...
-- Je n'en ai pas, mais cela est... Tu restais seul: Victorin, son
fils, Marion, tués... Alors, devenue, sans le savoir, ta complice,
je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays... Tu
triomphais, mais à demi... tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu
n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps... Oh! je
le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule,
t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas
choisi... D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé...
Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu
m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée
contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et
ta race... Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte
ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et
fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et
reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis
des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des
rois... et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en
t'alliant avec la nouvelle Église?... Eh bien, moi, Victoria, la
mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule:
Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la
Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse
d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je
t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour
ta race... Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je
t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître,
renégat, meurtrier, usurpateur... Je vais demander sur l'heure que
tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu
es reconnu coupable!...
Malgré la véhémence des accusations de ma soeur de lait, Tétrik
revint à son calme habituel, dont il était un moment sorti pour me
menacer, et répondit de sa voix la plus onctueuse:
-- Victoria, j'avais cru profitable à la Gaule le projet que je
vous ai soumis... n'y pensons plus... Vous m'accusez, je suis prêt
à répondre devant le sénat et l'armée... Si ma mort, prononcée par
mes juges, à votre instigation, peut être d'un utile enseignement
pour le pays, je ne vous disputerai pas le peu de jours qui me
restent à vivre. Je reste à Trèves, où j'attendrai la décision du
sénat... Adieu, Victoria... l'avenir prouvera qui de vous ou de
moi aimait la Gaule d'un amour éclairé... Encore adieu,
Victoria...
Et il fit un pas vers la porte; j'y arrivai avant lui, et, barrant
le passage, je m'écriai:
-- Tu ne sortiras pas! tu veux fuir la punition due à tes
crimes...
Tétrik me toisa des pieds à la tête avec une hauteur glaciale, et
dit en se tournant à demi vers Victoria:
-- Quoi! dans votre maison, de la violence contre un vieillard...
contre un parent venu chez vous sans défiance...
-- Je respecterai ce qui est sacré en tout pays, l'hospitalité,
répondit la mère des camps. Vous êtes venu ici librement, vous
sortirez librement.
-- Ma soeur! m'écriai-je, prenez garde! votre confiance vous a
déjà été funeste...
Victoria, d'un geste, m'interrompit, réfléchit, et dit avec
amertume:
-- Tu as raison... ma confiance a été funeste au pays; elle me
pèse comme un remords... ne crains rien cette fois.
Et elle frappa vivement sur un timbre... Presque aussitôt Mora
parut. Après quelques mots que sa maîtresse lui dit à l'oreille,
la servante se retira.
-- Tétrik, reprit Victoria, j'ai envoyé quérir le capitaine Paul
et plusieurs officiers; ils vont venir vous chercher ici; ils vous
accompagneront à votre logis...vous n'en sortirez que pour
paraître devant vos juges...
-- Mes juges?
-- L'armée nommera un tribunal... ce tribunal vous jugera,
Tétrik...
-- Je suis aussi justiciable du sénat.
-- Si le tribunal militaire vous condamne, vous serez renvoyé
devant le sénat... si le tribunal militaire vous absout, vous
serez libre; la vengeance divine pourra seule vous atteindre.
Mora rentra pour annoncer à sa maîtresse l'exécution de ses ordres
au sujet du capitaine Paul. Je me souvins plus tard, mais, hélas!
trop tard, que Mora échangea quelques paroles à voix basse avec
Tétrik, assis près de la porte.
-- Scanvoch, met dit Victoria, tu as entendu ma conversation avec
Tétrik... tu te la rappelles?
-- Parfaitement...
-- Tu vas aller, sur l'heure, la transcrire fidèlement. -- Puis,
se retournant vers le chef de la Gaule, elle ajouta: -- Ce sera
votre acte d'accusation; il sera lu devant le tribunal militaire,
et ensuite ce tribunal décidera de votre sort.
-- Victoria, reprit froidement Tétrik, écoutez les conseils d'un
vieillard, autrefois et encore à cette heure votre meilleur ami.
Accuser un homme est facile, prouver son crime est difficile...
-- Tais-toi, détestable hypocrite! s'écria la mère des camps avec
emportement; ne me pousse point à bout... Je ne sais ce qui me
tient de te livrer sur l'heure à la brutale justice des soldats. -
- Puis, joignant les mains: -- Hésus, donne-moi la force d'être
équitable, même envers cet homme... Apaise en moi, ô Hésus! ces
bouillonnements de colère qui troubleraient mon jugement!
Mora, ayant entendu quelque bruit derrière la porte, l'ouvrit, et
revint dire à sa maîtresse:
-- On annonce l'arrivée du capitaine Paul.
Victoria fit signe à Tétrik; il franchit le seuil en poussant un
profond soupir, et en disant d'un accent pénétré:
-- Seigneur! Seigneur! dissipez l'aveuglement de mes ennemis...
pardonnez-leur comme je leur pardonne...
La mère des camps, s'adressant à sa servante au moment où elle
sortait sur les pas du chef de la Gaule:
-- Mora, j'ai la poitrine en feu... apporte-moi une coupe d'eau
mélangée d'un peu de miel.
La servante fit un signe de tête empressé, puis elle disparut
ainsi que Tétrik, resté pendant un instant au seuil de la porte.
-- Ah! mon frère! murmura Victoria avec accablement lorsque nous
fûmes seuls, ma longue lutte avec cet homme m'a épuisée... la vue
du mal me cause un abattement douloureux... je suis brisée; tiens,
prends ma main, elle brûle!
-- L'insomnie, l'émotion, l'horreur longtemps contrainte que vous
inspirait Tétrik, ont causé votre agitation fiévreuse... Prenez un
peu de repos, ma soeur; je vais aller transcrire votre entretien
avec cet homme... Ce soir, justice sera faite.
-- Tu as raison; il me semble que si je pouvais dormir, cela me
soulagerait... Va, mon frère, ne quitte pas la maison...
-- Voulez-vous que j'envoie Sampso veiller près de vous?
-- Non... je préfère être seule: le sommeil me viendra plus
facilement...
Mora parut à ce moment, portant une coupe pleine de breuvage,
qu'elle offrit à sa maîtresse. Celle-ci prit le vase et en but le
contenu avec avidité.
Laissant ma soeur de lait aux soins de sa servante, je remontai
chez moi afin de relater fidèlement les paroles de Tétrik. Je
terminais ce travail, commencé depuis deux heures, lorsque je vis
entrer Mora, pâle, épouvantée.
-- Scanvoch, me dit-elle d'une voix haletante, venez... venez
vite!... Laissez là cette écriture...
-- Qu'y a-t-il?
-- Ma maîtresse... malheur! malheur!... Venez vite!...
-- Victoria!... un malheur la menace? m'écriai-je en me dirigeant
à la hâte vers l'appartement de ma soeur de lait, tandis que Mora,
me suivant, disait:
-- Elle m'avait renvoyée pour être seule... Tout à l'heure je suis
allée dans sa chambre... et alors... ô malheur!...
-- Achève...
-- Je l'ai vue sur son lit... les yeux ouverts... mais immobile et
livide comme une morte...
Jamais je n'oublierai le spectacle affreux dont je fus frappé en
entrant chez Victoria. Couchée tout étendue sur son lit, elle
était, ainsi que me l'avait dit Mora, immobile et livide comme une
morte. Ses yeux fixes, étincelants, semblaient retirés au fond de
leur orbite; ses traits, douloureusement contractés, avaient la
froide blancheur du marbre...
Une pensée me traversa l'esprit comme un éclair sinistre...
Victoria mourait empoisonnée!...
-- Mora, m'écriai-je en me jetant à genoux auprès du lit de la
mère des camps, envoie à l'instant chercher le druide médecin, et
cours dire à Sampso de venir ici...
La servante disparut. Je saisis une des mains de Victoria déjà
roidies et glacées, je la couvris de larmes en m'écriant:
-- Ma soeur! c'est moi... Scanvoch!...
-- Mon frère!... murmura-t-elle.
Et à entendre sa voix sourde, affaiblie, il me sembla qu'elle me
répondait du fond d'un tombeau. Ses yeux, d'abord fixes, se
tournèrent lentement vers moi. L'intelligence divine, qui avait
jusqu'alors illuminé ce beau regard si auguste et si doux,
paraissait éteinte. Cependant, peu à peu, la connaissance lui
revint, et elle dit:
-- C'est toi... mon frère?... Je vais mourir...
Tournant alors péniblement la tête de côté et d'autre, comme si
elle eût cherché quelque chose, elle reprit en tâchant de lever un
de ses bras, qui retomba presque aussitôt pesamment sur sa couche:
-- Là, ce grand coffre, ouvre-le... tu y verras un coffret de
bronze; apporte-le...
J'obéis et je déposai sur le lit un petit coffret de bronze assez
lourd. Au même instant entrait Sampso, avertie par Mora.
-- Sampso, dit Victoria, prenez ce coffret, emportez-le chez
vous... serrez-le soigneusement... Dans trois jours vous
l'ouvrirez... la clef est attachée au couvercle...
Puis s'adressant à moi:
-- Tu as transcrit mon entretien avec Tétrik?
-- J'achevais ce travail lorsque Mora est accourue.
-- Sampso, portez ce coffret chez vous, à l'instant, et revenez
aussitôt avec les parchemins sur lesquels Scanvoch a tout à
l'heure écrit... Allez, il n'y a pas un instant à perdre.
Sampso obéit et sortit éperdue... Je restais seul avec Victoria.
-- Mon frère, me dit-elle, les moments sont précieux, ne
m'interromps pas... Je me sens mourir; je crois deviner la main
qui me frappe, sans savoir comment elle m'a frappée... Ce crime
couronne une longue suite de forfaits ténébreux... Ma mort est à
cette heure un grand danger pour la Gaule; il faut le conjurer...
Tu es connu dans l'armée... on sait ma confiance en toi...
Rassemble les officiers, les soldats... instruis-les des projets
de Tétrik... Cet entretien, que tu as transcrit, je vais, si j'en
ai la force, le signer, pour donner créance à tes paroles... La
vie m'abandonne... Oh! que n'ai-je le temps de réunir ici, à mon
lit de mort, les chefs de l'armée, qui, ce soir, entoureront mon
bûcher... Sur ce bûcher, tu déposeras les armes de mon père, de
mon époux et de Victorin, et aussi le berceau de mon petit-
fils!...
-- Scanvoch! s'écria Sampso en entrant précipitamment dans la
chambre, les parchemins, tu les avais laissés sur la table... ils
n'y sont plus!...
-- C'est impossible! ai-je répondu stupéfait, il n'y a qu'un
instant, ils y étaient encore.
-- Oui, je les y ai vus lorsque Mora est venue m'avertir du
malheur qui nous menaçait, m'a dit Sampso; ils auront été dérobés
en ton absence.
-- Ces parchemins dérobés? Oh! cela est funeste! murmura Victoria.
Quelle main mystérieuse s'étend donc sur cette maison? Malheur!
malheur à la Gaule!... Hésus! Dieu tout-puissant! tu m'appelles
dans ces mondes inconnus d'où l'on plane peut-être sur ce monde
que je quitte pour aller revivre ailleurs... Hésus! abandonnerais-
je cette terre sans être rassurée sur l'avenir de mon pays tant
aimé, avenir qui m'épouvante? Ô Tout-Puissant! que ton divin
esprit m'éclaire à cette heure suprême! Hésus! m'as-tu entendue?
ajouta Victoria d'une voix plus haute, et se dressant sur son
séant, le regard inspiré. Que vois-je? est-ce l'avenir qui se
dévoile à mes yeux?... Cette femme, si pâle, quelle est-elle?...
Sa robe est ensanglantée... Sa couronne de feuilles de chêne,
l'arbre sacré de la Gaule, est sanglante aussi... l'épée que
tenait sa main virile est brisée à ses côtés... Un de ces sauvages
franks, la tête ornée d'une couronne, tient cette noble femme sous
ses genoux... Hésus! cette femme ensanglantée... c'est _la
Gaule!_... ce barbare agenouillé sur elle... c'est un _roi
frank!_... Encore du sang! un fleuve de sang! il entraîne dans son
cours, à la lueur des flammes de l'incendie, des ruines et des
milliers de cadavre!... Oh! cette femme... _la Gaule_, la voici
encore, hâve, amaigrie, vêtue de haillons, portant au cou le
collier de fer de la servitude; elle se traîne à genoux, écrasée
sous un pesant fardeau... Le roi frank hâte, à coups de fouet, la
marche de la Gaule esclave! Encore un torrent de sang... encore
des cadavres... encore des ruines... encore des lueurs
d'incendie... Assez! assez de débris! assez de massacres!... Ô
Hésus! joies du ciel! s'écria Victoria, dont les traits semblèrent
soudain rayonner d'une splendeur divine, la noble femme est
debout! la voilà... je la vois, plus belle, plus fière que
jamais... le front ceint d'une couronne de feuilles de chêne!...
D'une main, elle tient une gerbe d'épis, de raisins et de
fleurs... de l'autre, un drapeau surmonté du coq gaulois... elle
foule d'un pied superbe les débris de son collier d'esclavage, la
couronne des rois franks. Oui, cette femme, enfin libre, fière,
glorieuse, féconde... c'est la Gaule!... Hésus! Hésus!... pitié
pour elle...
Ces derniers mots épuisèrent les forces de Victoria: elle céda
pourtant à un dernier élan d'exaltation, leva les yeux vers le
ciel en croisant ses deux bras sur sa mâle poitrine, poussa un
long gémissement et retomba sur sa couche funèbre...
La mère des camps, Victoria la Grande, était morte!...
J'avais, pendant qu'elle parlait, fait des efforts surhumains pour
contenir mon désespoir; mais lorsque je la vis expirer, le vertige
me saisit, mes genoux fléchirent, mes forces, ma pensée
m'abonnèrent, et je perdis tout sentiment au moment où j'entendis
un grand tumulte dans la pièce voisine, tumulte dominé par ces
mots:
-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
* * *
Pendant plusieurs jours, ta seconde mère, Sampso, mon enfant, me
vit à l'agonie. Deux semaines environ s'étaient passées depuis la
mort de Victoria, lorsque, pour la première fois, rassemblant et
raffermissant mes souvenirs, j'ai pu m'entretenir avec Sampso de
notre perte irréparable... Les derniers mots qui frappèrent mon
oreille, lorsque, brisé de douleur, je perdais connaissance auprès
du lit de ma soeur de lait, avaient été ceux-ci:
-- Tétrik, le chef de la Gaule, meurt par le poison!...
En effet, Tétrik avait été, ou plutôt, parut avoir été empoisonné
en même temps que Victoria. À peine arrivé dans la maison du
général de l'armée, il sembla en proie à de cruelles souffrances;
et lorsque, quinze jours après, je revins à la vie, on craignait
encore pour les jours de Tétrik.
Je l'avoue, à cette nouvelle étrange, je restai stupéfait; ma
raison se refusait à croire cet homme coupable d'un forfait dont
il était lui-même une des victimes.
La mort de Victoria jeta la consternation dans la ville de Trèves,
dans l'armée; plus tard, dans toute la nation. Les funérailles de
l'auguste mère des camps semblaient être les funérailles de la
Gaule; on y voyait le présage de nouveaux malheurs pour le pays...
Le sénat gaulois décréta l'apothéose de Victoria; elle fut
célébrée à Trèves, au milieu du deuil et des larmes de tous. La
pompeuse solennité du culte druidique, le chant des bardes,
donnèrent un imposant éclat à cette cérémonie funèbre... Pendant
huit jours, Victoria, embaumée et couchée sur un lit d'ivoire,
couverte d'un tapis de drap d'or, fut exposée à la vénération de
tous les citoyens, qui se pressaient en foule dans la maison
mortuaire, sans cesse envahie par cette armée du Rhin, dont
Victoria était véritablement la mère. Enfin elle fut portée sur un
bûcher, selon l'antique usage de nos pères: les parfums fumèrent
dans les rues de Trèves, sur le passage du cortège, suivi de toute
l'armée, précédé des bardes chantant sur leurs harpes d'or les
louanges de cette femme illustre; puis, le bûcher mis en feu, elle
disparut au milieu des flammes étincelantes.
Une médaille, frappée le jour même de la cérémonie funèbre,
représente, d'un côté, la tête de l'héroïne gauloise, casquée
comme Minerve, et de l'autre, un aigle aux ailes éployées,
s'élançant dans l'espace, l'oeil fixé sur le soleil, symbole de la
foi druidique... L'âme, abandonnant ce monde-ci, ne va-t-elle pas
revêtir un corps nouveau dans les mondes inconnus?... Au revers de
cette médaille fut gravée la formule ordinaire: _Consécration_,
accompagnée de ces mots: