CHAPITRE IV

Plusieurs années se sont passées depuis que j'ai écrit pour toi,

mon enfant, le récit de la grande bataille du Rhin.

L'extermination des hordes franques et de leurs établissements sur

l'autre rive du fleuve a délivré la Gaule des craintes que lui

inspirait cette invasion barbare toujours menaçante. Les Franks,

retirés maintenant au fond des forêts de la Germanie, attendent

peut-être une occasion favorable pour fondre de nouveau sur la

Gaule. Je reprends donc ce récit d'autrefois après des années de

douleur amère... De grands malheurs ont pesé sur ma vie; j'ai vu

se dérouler une épouvantable trame d'hypocrisie et de haine; cette

trame, dont j'avais en soupçon dès le récit précédent, a enveloppé

ce que j'avais de plus cher au monde... Depuis lors, une tristesse

incurable s'est emparée de mon âme... J'ai quitté les bords du

Rhin pour la Bretagne; je suis établi avec ta seconde mère et toi,

mon enfant, aux mêmes lieux où fut jadis le berceau de notre

famille, prés des pierres sacrées de la forêt de Karnak, témoins

du sacrifice héroïque de notre aïeule Hêna...

* * *

J'ai interrompu mon récit, cher enfant; ma main s'est arrêtée,

inondée des pleurs qui coulaient de mes yeux; puis je suis tombé

dans l'un de ces accès de morne tristesse que je ne peux

vaincre... lorsque je me rappelle les terribles événements

domestiques qui se sont passés après notre victoire sur le Rhin;

mais j'ai repris courage en songeant au devoir que je dois

accomplir afin d'obéir aux derniers voeux de notre aïeul Joël, qui

vivait il y a près de trois siècles dans ces mêmes lieux où nous

sommes aujourd'hui revenus, après les vicissitudes sans nombre de

notre famille.

Lorsque tu auras lu ces pages, mon enfant, tu comprendras la cause

des accès de tristesse mortelle où tu me vois souvent plongé,

malgré ta tendresse et celle de ta seconde mère, que je ne saurais

jamais trop chérir... Oui, lorsque tu auras lu les dernières et

solennelles paroles de VICTORIA, la _mère des camps, _paroles

effrayantes... tu comprendras que, si douloureux que soit pour moi

le passé, en ce qui touche ma famille, ce n'est pas seulement le

passé qui m'attriste jusqu'à la mort, mais les prévisions de

l'avenir réservé peut-être à la Gaule par la mystérieuse volonté

de Hésus... Ô mon enfant! ces appréhensions pleines d'angoisses,

tu les partageras en lisant cette réflexion sage et profonde de

notre aïeul Sylvest:

-- _Hélas! à chaque blessure de la patrie, la famille saigne..._

Oui, car si elles se réalisent jamais, les redoutables prophéties

de Victoria, douée peut-être, comme tant d'autres de nos

druidesses vénérées, de la science de l'avenir... si elles se

réalisent, ces redoutables prophéties, malheur à la Gaule! malheur

à notre race! malheur à notre famille!

* * *

Je reprends donc ce récit, mon enfant, au point où je l'ai laissé,

il y a plusieurs années. Sans doute, je l'interromprai plus d'une

fois encore...

* * *

Victorin, le soir de la bataille du Rhin, regagna Mayence avec sa

mère, après l'avoir longuement entretenue du résultat de la

journée; il prétexta d'une grande fatigue et de sa légère blessure

pour se retirer. Rentré chez lui, il se désarma, se mit au bain;

puis, enveloppé d'un manteau, il se rendit chez les bohémiennes

vers le milieu de la nuit.

-- _Cette femme te sera fatale!_ avais-je dit au général... Hélas!

ma prévision devait s'accomplir. À propos de ces créatures,

rappelle-toi, mon enfant, cette circonstance, que j'ai connue

depuis, et tu apprécieras plus tard l'importance de ce souvenir:

«Ces bohémiennes, arrivées à Mayence la surveille du jour où

Tétrik était arrivé lui-même dans cette ville, venaient de

Gascogne, pays qu'il gouvernait.»

Cette révélation, et bien d'autres, amenées par la suite des

temps, m'ont donné une connaissance si exacte de certains faits,

que je pourrai te les raconter comme si j'en avais été spectateur.

Victorin quitta donc son logis au milieu de la nuit pour aller au

rendez-vous où l'attendait Kidda, la bohémienne; il la connaissait

seulement depuis la veille. Elle avait fait sur ses sens une vive

impression: il était jeune, beau spirituel, généreux; il venait de

gagner le jour même une glorieuse bataille; il savait la facilité

de moeurs de ces chanteuses vagabondes, il se croyait certain de

posséder l'objet de son caprice. Quels furent sa surprise, son

dépit, lorsque Kidda lui dit avec un apparent mélange de fermeté,

de tristesse et de passion contenue:

-- Je ne vous parlerai pas, Victorin, de ma vertu, vous ririez de

la vertu d'une chanteuse bohémienne; mais vous me croirez si je

vous dis que, longtemps avant de vous voir, votre glorieux nom

était venu jusqu'à moi; votre renommée de courage et de bonté

avait fait battre mon coeur, ce coeur indigne de vous, puisque je

suis une pauvre créature dégradée... Voyez-vous, Victorin, ajouta-

t-elle les larmes aux yeux, si j'étais pure, vous auriez mon amour

et ma vie; mais je suis flétrie, je ne mérite pas vos regards; je

vous aime trop passionnément, je vous honore trop pour jamais vous

offrir les restes d'une existence avilie par des hommes si peu

dignes de vous être comparés...

Cet hypocrite langage, loin de refroidir l'ardeur de Victorin,

l'excita davantage; son caprice sensuel pour cette femme, irrité

par ses refus, se changea bientôt en une passion dévorante,

insensée. Malgré ses protestations de tendresse, malgré ses

prières, malgré ses larmes, car il pleurait aux pieds de cette

misérable, la bohémienne resta inexorable dans sa résolution. Le

caractère de Victorin, jusqu'alors joyeux, avenant et ouvert,

s'aigrit; il devint sombre, taciturne. Sa mère et moi, nous

ignorions alors les causes de ce changement; à nos pressantes

questions, le jeune général répondait que, frappé des symptômes de

désaffection manifestés par l'armée à son égard, il ne voulait

plus s'exposer à une pareille défaveur et que désormais sa vie

sera austère et retirée. Sauf pendant quelques heures consacrées

chaque jour à sa mère, Victorin ne sortait plus de chez lui,

fuyant la société de ses anciens compagnons de plaisir. Les

soldats, frappés de ce brusque revirement dans sa conduite, virent

dans cette réforme salutaire le résultat de leurs observations,

présentées en leur nom au jeune général par Douarnek avec une

amicale franchise; ils s'affectionnèrent à lui plus que jamais.

J'ai su plus tard que ce malheureux, dans sa solitude volontaire,

buvait jusqu'à l'ivresse pour oublier sa fatale passion, allant

cependant chaque soir chez la bohémienne, et la trouvant toujours

impitoyable.

Un mois environ se passa de la sorte: Tétrik était resté à Mayence

afin de tâcher de vaincre la répugnance de Victoria à faire

acclamer son petit-fils comme héritier du pouvoir de son père mais

Victoria répondait au gouverneur d'Aquitaine:

-- Ritha-Gaür, qui s'est fait une saie de la barbe des rois qu'il

a rasés, a renversé, il y a dix siècles, la royauté en Gaule. Mon

petit-fils est un enfant au berceau; nul ne sait s'il aura un jour

les qualités nécessaires au gouvernement d'un grand peuple comme

le nôtre. Reconnaître aujourd'hui cet enfant comme héritier du

pouvoir de son père, ce serait rétablir une sorte de royauté.

Tétrik, espérant vaincre par sa persistance la résolution de la

mère des camps, restait dans la ville (j'ai du moins longtemps cru

que tel était le seul but de son séjour à Mayence), et s'étonnait

non moins que nous de la transformation du caractère de Victorin.

Celui-ci, quoique plongé dans une morne tristesse, s'était

toujours montré affectueux pour moi; plusieurs fois même je le vis

sur le point de m'ouvrir son coeur et de me confier ce qu'il

cachait à tous; craignant sans doute mes reproches, il retint ses

aveux. Plus tard, ne venant plus chez moi, comme par le passé, il

évita même les occasions de me rencontrer; ses traits, naguère si

beaux, si ouverts, n'étaient plus reconnaissables; pâlis par la

souffrance, creusés par les excès de l'ivresse solitaire à

laquelle il se livrait, leur expression semblait de plus en plus

sinistre; parfois une sorte d'égarement se trahissait dans la

sombre fixité de son regard.

Environ cinq semaines après la grande victoire du Rhin, Victorin

redevint assidu chez moi; seulement il choisit pour ses visites à

ma femme et à Sampso les heures où d'habitude j'allais chez

Victoria pour écrire les lettres qu'elle me dictait. Ellèn

accueillit le fils de ma soeur de lait avec son affabilité

accoutumée. Je crus d'abord que, regrettant de s'être éloigné de

moi sans motif et par caprice, il cherchait à amener entre nous un

rapprochement par l'intermédiaire de ma femme; car, malgré sa

persistance à éviter ma rencontre, il ne parlait de moi à Ellèn

qu'avec affection. Sampso assistait aux entretiens de sa soeur et

de Victorin. Une seule fois elle les laissa seuls; en rentrant,

elle fut frappée de l'expression douloureuse de la physionomie de

ma femme et de l'embarras de Victorin, qui sortit aussitôt.

-- Qu'as-tu, Ellèn? lui dit Sampso.

-- Ma soeur, je t'en conjure, désormais ne me laisse pas seule

avec le fils de Victoria...

-- Quelle est la cause de ton trouble?

-- Fassent les dieux que je me sois trompée; mais à certains demi-

mots de Victorin, à l'expression de son regard, j'ai cru deviner

qu'il ressent pour moi un coupable amour... et pourtant il sait ma

tendresse, mon dévouement pour Scanvoch!

-- Ma soeur, reprit Sampso, les excès de Victorin m'ont toujours

révoltée; mais depuis quelque temps il semble s'amender. Le

sacrifice de ses goûts désordonnés lui coûte sans doute beaucoup,

car chacun, tout en louant le changement de conduite du jeune

général, remarque sa profonde tristesse... Je ne peux donc le

croire capable de songer à déshonorer ton mari, lui qui aime

Victorin comme son fils, lui qui à la guerre lui a sauvé la vie...

Tu es dans l'erreur, Ellèn... non, une pareille indignité est

impossible.

-- Puisses-tu dire vrai, Sampso! Mais, je t'en conjure, si

Victorin revient à la maison, ne me laisse pas seule avec lui, et

quoi qu'il en soit, je veux tout dire à Scanvoch.

-- Prends garde, Ellèn... Si, comme je le crois, tu te trompes,

c'est jeter un soupçon affreux dans l'esprit de ton mari; tu sais

son attachement pour Victoria et pour son fils; juge du désespoir

de Scanvoch à une telle révélation!... Ellèn, suis mon conseil,

reçois une fois encore Victorin seul à seul, et si tu acquiers la

certitude de ce que tu redoutes, alors n'hésite plus... Révèle

tout à Scanvoch, car s'il est imprudent à toi d'éveiller dans son

esprit des soupçons peut-être mal fondés, tu dois démasquer un

infâme hypocrite, lorsque tu n'as plus de doute sur ses projets.

Ellèn promit à sa soeur d'écouter ses avis; mais de ce jour

Victorin ne revint plus... Je n'ai connu ces détails que plus

tard. Ceci s'était passé durant les cinq ou six premières semaines

qui suivirent la grande bataille du Rhin, et huit jours avant les

terribles événements qu'il me faut, hélas mon enfant, te

raconter...

Ce jour-là j'avais passé la première partie de la soirée auprès de

Victoria, conférant avec elle d'une mission très-urgente pour

laquelle je devais partir le soir même, et qui me pouvait retenir

plusieurs jours. Victorin, quoiqu'il l'eût promis à sa mère, ne se

rendit pas à cet entretien dont il savait l'objet. Je ne m'étonnai

pas de son absence, je te l'ai dit, depuis quelque temps, et sans

qu'il m'eût été possible de pénétrer la cause de cette bizarrerie,

il évitait les occasions de se rencontrer avec moi. Victoria me

dit d'une voix émue au moment où je la quittais à l'heure

accoutumée:

-- Les affections privées doivent se taire devant les intérêts de

l'État: j'ai longuement parlé avec toi de la mission dont tu te

charges, Scanvoch; maintenant, la mère te dira ses douleurs. Ce

matin encore j'ai eu un triste entretien avec mon fils; en vain je

l'ai supplié de me confier la cause du chagrin secret qui le

dévore; il m'a répondu avec un sourire navrant:

«-- Autrefois, ma mère, vous me reprochiez ma légèreté, mon goût

trop ardent pour les plaisirs... ces temps sont loin déjà... je

vis dans la retraite et la méditation. Ma demeure, où retentissait

jadis, pendant la nuit, le joyeux tumulte des chants et des

festins aux flambeaux, est aujourd'hui solitaire, silencieuse et

sombre... sombre comme moi-même... Nos scrupuleux soldats, édifiés

de ma conversion, ne me reprochent plus, je crois, aujourd'hui

d'aimer trop la joie, le vin et les maîtresses. Que faut-il de

plus, ma mère?...

«-- Il me faut de plus que tu paraisses heureux comme par le

passé, lui ai-je répondu sans pouvoir retenir mes larmes; car tu

souffres, tu souffres d'une peine que j'ignore. La conscience

d'une vie sage et réfléchie, comme doit l'être celle du chef d'un

grand peuple, donne au visage une expression grave, mais sereine,

tandis que ton visage est pâle, sinistre, sardonique comme celui

d'un désespéré...»

-- Que vous a répondu Victorin?

-- Rien, il est retombé dans ce morne silence où je le vois si

souvent plongé, et dont il ne sort que pour jeter autour de lui

des regards presque égarés... Alors je lui ai présenté son enfant,

que je tenais entre mes bras; il l'a pris et l'a embrassé

plusieurs fois avec tendresse; puis il l'a replacé dans son

berceau, et s'est retiré brusquement sans prononcer une parole,

sans doute pour me cacher ses larmes; car j'ai vu qu'il

pleurait... Ah! Scanvoch, mon coeur se brise en songeant à

l'avenir que je voyais si beau pour la Gaule, pour mon fils et

pour moi...

J'ai tâché de consoler Victoria en cherchant inutilement avec elle

la cause du mystérieux chagrin de son fils; puis l'heure me

pressant, car je devais voyager la nuit, afin d'accomplir ma

mission le plus promptement possible, j'ai quitté ma soeur de lait

pour rentrer chez moi et embrasser ta mère et toi, mon enfant,

avant de me mettre en route. J'ai trouvé Ellèn et sa soeur assises

auprès de ton berceau... En me voyant, Sampso s'écria:

-- Vous arrivez à propos, Scanvoch, pour m'aider à convaincre

Ellèn que sa faiblesse est sans excuse... voyez ses larmes...

-- Qu'as-tu, mon Ellèn? lui dis-je avec inquiétude, d'où vient ton

chagrin?

Elle baissa la tète, ne me répondit pas et continua de pleurer.

-- Elle n'ose vous avouer la cause de son chagrin, Scanvoch: mais

savez-vous pourquoi ma soeur se désole ainsi? C'est parce que vous

partez...

-- Quoi? dis-je à Ellèn d'un ton de tendre reproche, toi toujours

si courageuse quand je partais pour la bataille, te voici

craintive, éplorée, alors que je m'éloigne pour un voyage de

quelques jours au plus, entrepris au milieu de la Gaule, en pleine

paix!... Ellèn... tes inquiétudes n'ont pas de motif.

-- Voilà ce que je ne cesse de répéter à ma soeur, reprit Sampso.

Votre voyage ne vous expose à aucun danger, et si vous partez

cette nuit c'est que votre mission est urgente.

-- Sans doute, et n'est-ce pas d'ailleurs un véritable plaisir que

de voyager, ainsi que je vais le faire, par une douce nuit d'été

au milieu de notre beau pays, si tranquille aujourd'hui?

-- Je sais tout cela, reprit Ellèn d'une voix altérée, ma

faiblesse est insensée; mais, malgré moi, ce voyage m'épouvante...

-- Puis, tendant vers moi ses mains suppliantes: -- Scanvoch mon

époux bien-aimé! ne pars pas, je t'en conjure, ne pars pas...

-- Ellèn, lui dis-je tristement, pour la première fois de ma vie

je suis obligé de répondre à ton désir par un refus.

-- Je t'en supplie... reste près de moi.

-- Je te sacrifierais tout, hormis mon devoir... La mission dont

m'a chargé Victoria est importante... j'ai promis de la remplir,

je tiendrai ma promesse...

-- Pars donc, me dit ma femme en sanglotant avec désespoir, pars

donc, et que ma destinée s'accomplisse! Tu l'auras voulu...

-- Sampso, ai-je dit le coeur navré, de quelle destinée parle-t-

elle?

-- Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs

pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables,

pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne

vous verra plus... ou qu'un grand malheur vous menace pendant

votre voyage.

-- Ellèn, ma femme bien-aimée, lui ai-je dit en la serrant contre

ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive être notre

séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?... Veux-tu

joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi

désolée?

-- Pardonne-moi, me dit Ellèn en faisant un violent effort sur

elle-même; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un

soldat... Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme..., tes

paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs... Mais au

nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en vas pas

irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme

toujours... j'ai besoin de cela, vois-tu... oui, j'ai besoin de

cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans

savoir pourquoi.

Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir

de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester

auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine

Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint:

le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait

employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant

d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complètement

étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une

extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire

aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai

pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la

recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à

cheval.

Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me

servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à

Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui

j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à

l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint. Quoique la

lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au

rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance

à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon

compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se

rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu

même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme.

Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me

laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit.

En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la

causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence

exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un

long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et

songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres

pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de

rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je

m'éloignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins

silencieux que moi...

Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux

heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait

de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous

trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes

tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de

_Tom-Bras_, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre,

lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière

moi, m'a crié:

-- Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas... un grand crime

se commet à cette heure dans ta maison!...

À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la

demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son

cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et

disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la

lisière depuis quelque temps... Frappé de stupeur, je restai

quelques moments immobile, et lorsque, cédant à une curiosité

pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier,

afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard; la

lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût

possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais

pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui

s'augmentait à chaque instant. Prêtant attentivement l'oreille,

j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop

rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut

reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte,

la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution;

mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme,

et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la

ville à toute bride...

-- Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement

auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn,

avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon

alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour

recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de

trois heures.

J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon

vigoureux _Tom-Bras_, et me dirigeai vers Mayence avec une folle

vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais

laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient

m'assaillir. Quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma

maison? Était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais

cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier

ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir

où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon

anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on

venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune,

s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en

éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons,

disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je

mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue

naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de

Mayence... Je sentais _Tom-Bras_ faiblir entre mes jambes, non par

faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à

bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:

-- As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?

-- Il y a un quart d'heure à peine, me répondit le soldat, un

cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant

cette porte; il se dirigeait vers le camp.

-- C'est lui, ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de

voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de

voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se

rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?

Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à

bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je

courus à la porte, j'y frappai à grands coups... Personne ne vint

m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de

nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les

cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso...

J'essayai de briser la porte... impossible... Soudain la fenêtre

de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au

moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les

volets qui la fermaient. Je m'élance' à travers ce passage, je me

trouve ainsi face à face avec un homme... L'obscurité ne me permit

pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn,

dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi. Saisir cet homme

à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la

fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de

ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois

de mon épée avec fureur, en criant «Ellèn! me voici...» tout cela

se passa avec la rapidité de la pensée. Je retirais mon épée du

corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais

fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force

convulsive... Je me crois attaqué par un autre adversaire; je

traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait

à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix

expirante:

-- Scanvoch... tu m'as tuée..., merci, mon bien-aimé... il m'est

doux de mourir de ta main... je n'aurais pu vivre avec ma honte...

C'était la voix d'Ellèn!...

Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous

ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré, se

détachèrent brusquement de moi... je l'entendis tomber sur le

plancher... Je restai foudroyé... mon épée s'échappa de mes mains,

et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette

chambre complètement obscure, sauf une traînée de pâle lumière,

jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le

vent... Soudain, ils s'ouvrirent complètement du dehors, et à la

clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe

rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur

l'appui de la fenêtre.

-- Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte

cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure

convenue, entrer par la porte en l'absence du mari... Tu vas

sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants... tu as

accompli ta promesse... maintenant je suis à toi... Viens, mon

char nous attend, fuyons...

-- Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un

rêve épouvantable, c'était lui... je l'ai tué!...

-- Le mari! reprit Kidda, la bohémienne, en sautant en arrière...

C'est le diable qui l'a ramené!...

Et elle disparut.

Quelques instants après j'entendis le bruit des roues d'un char et

le tintement du grelot de la mule qui l'entraînait rapidement,

tandis que, au loin, du côté de la porte du camp, s'élevait une

rumeur lointaine et toujours croissante, comme celle d'une foule

qui s'approche en tumulte. À ma première stupeur succéda une

angoisse terrible, mêlée d'une dernière espérance: Ellèn n'était

peut-être pas morte... Je courus à la porte de la chambre, fermée

en dedans; j'appelai Sampso à grands cris; sa voix me répondit

d'une pièce voisine; on l'y avait enfermée... Je la délivrai,

m'écriant:

-- J'ai frappé Ellèn dans l'obscurité... la blessure n'est peut-

être pas mortelle; courez chez _Omer_, le druide...

-- J'y cours, me répondit Sampso sans m'interroger davantage.

Elle se précipita vers la porte de la maison verrouillée à

l'intérieur. Au moment, où elle l'ouvrait, je vis s'avancer sur la

place où était située ma maison, tout proche de la porte du camp,

une foule de soldats: plusieurs portaient des torches; tous

poussaient des cris menaçants, au milieu desquels revenait sans

cesse le nom de _Victorin_.

À la tête de ce rassemblement, j'ai reconnu le vétéran Douarnek,

brandissant son épée.

-- Scanvoch, me dit-il, le bruit vient de se répandre dans le camp

qu'un crime affreux a été commis dans ta maison.

-- Et le criminel est Victorin! crièrent plusieurs voix qui

couvrirent la mienne. À mort, l'infâme!

-- À mort, l'infâme! qui a fait violence à la chaste épouse de son

ami...

-- Comme il a fait violence à l'hôtesse de la taverne des bords du

Rhin...

-- Ce n'était pas une calomnie!

-- Le lâche hypocrite avait feint de s'amender!

-- Oui, pour commettre ce nouveau forfait.

-- Déshonorer la femme d'un soldat! d'un des nôtres!

Scanvoch, qui aimait ce débauché comme son fils!...

-- Et qui à la guerre lui avait sauvé la vie.

-- À mort! à mort!...

Il m'avait été impossible de dominer de la voix ces cris

furieux... Sampso, désespérée, faisait de vains efforts pour

traverser la foule exaspérée.

-- Par pitié! laissez-moi passer! criait Sampso d'une voix

suppliante: je vais chercher un druide médecin... Ellèn respire

encore... Sa blessure peut n'être pas mortelle... Du secours! du

secours!...

Ces mots redoublèrent l'indignation et la fureur des soldats. Au

lieu d'ouvrir leurs rangs à la soeur de ma femme, ils la

repoussèrent en se ruant vers la porte, bientôt ainsi encombrée

d'une foule impénétrable, frémissante de colère, et d'où

s'élevèrent de nouveaux cris...

-- Malheur! malheur à Victorin!...

-- Ce monstre a égorgé la femme de Scanvoch après l'avoir

violentée!

-- Elle meurt comme l'hôtesse de la taverne de l'île du Rhin.

-- Victorin! s'écria Douarnek, nous t'avions pardonné, nous avions

cru à ta foi de soldat; tu es l'un des chefs de la Gaule... tu es

notre général... tu n'échapperas pas à la peine de tes crimes!

Plus nous t'avons aimé, plus nous t'abhorrons!...

-- Nous serons tes bourreaux!

-- Nous t'avons glorifié... nous te châtierons!

-- Un général tel que toi déshonore la Gaule et l'armée!

-- Il faut un exemple terrible!

-- À mort, Victorin! à mort!...

-- Impossible d'aller chercher du secours; ma soeur est perdue, me

dit Sampso avec désespoir, pendant que je tâchais, mais toujours

en vain, de me faire entendre de cette foule en délire, dont les

mille cris couvraient ma voix.

-- Je vais essayer de sortir par la fenêtre, me dit Sampso.

Et elle s'élança vers la chambre mortuaire. Moi, faisant tous mes

efforts pour empêcher les soldats furieux contre leur général

d'envahir ma demeure, je criais:

-- Retirez-vous... laissez-moi seul dans cette maison de deuil...

Justice est faite!... retirez-vous...

Le tumulte, toujours croissant, étouffa mes paroles; je vis

revenir Sampso te portant dans ses bras, mon enfant; elle me dit

en sanglotant:

-- Mon frère, plus d'espoir! Ellèn est glacée... son coeur ne bat

plus... elle est morte!...

-- Morte! morte! Hésus, ayez pitié de moi! ai-je murmuré en

m'appuyant contre la muraille du vestibule, car je me sentais

défaillir.

Mais soudain je revins à moi et tressaillis de tous mes membres,

en entendant ces mots circuler parmi les soldats:

-- Voici Victoria! voici notre mère!...

Et la foule, dégageant les abords de ma maison, reflua vers le

milieu de la place pour aller au-devant de ma soeur de lait. Tel

était le respect que cette femme auguste inspirait à l'armée, que

bientôt le silence succéda aux furieuses clameurs des soldats; ils

comprirent la terrible position de cette mère qui, attirée par des

cris de justice et de vengeance proférés contre son fils accusé

d'un crime horrible, s'approchait dans la majesté de sa douleur

maternelle.

Mon coeur, à moi, se brisa... Victoria, ma soeur de lait... cette

femme, pour qui ma vie n'avait été qu'un long jour de dévouement,

Victoria allait trouver dans ma maison le cadavre de son fils tué

par moi... qui l'avais vu naître... qui l'avais aimé comme mon

enfant!... Je voulus fuir... je n'en eus pas la force... Je restai

adossé à la muraille... regardant devant moi, incapable de faire

un mouvement.

Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de

chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à

la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue

robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras... Elle espérait

sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs

yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et

plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de

ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence

des troupes: le silence devint solennel... La mère des camps

n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek

s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:

-- Mère, ton fils a commis un grand crime... nous te plaignons...

mais tu nous feras justice... nous voulons justice...

-- Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation,

muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une

violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la

ferons nous-mêmes...

-- Mort à l'infâme!

-- Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!

-- Victorin est notre chef... son crime sera-t-il impuni?

-- Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.

-- Maudit soit le nom de Victorin!

-- Oui, maudit... maudit... répétèrent une foule de voix

menaçantes; maudit soit à jamais son nom!

Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée

devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant... Mais

lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent

de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau

visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en

présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme

si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père.

Ce fut alors qu'éclatèrent avec plus de violence ces cris:

-- Mort à Victorin! ... maudit soit son nom!

À ce moment j'ai vu mon compagnon de route, reconnaissable à sa

casaque, dont le capuchon était toujours rabaissé sur son visage,

s'avancer d'un air menaçant vers Victoria en criant:

-- Oui, maudit soit le nom de Victorin... périsse à jamais sa

race!...

Et cet homme arracha violemment l'enfant des bras de Victoria, le

prit par les deux pieds, puis il le lança avec furie sur les

cailloux du chemin, où il lui brisa la tête. Cet acte de férocité

fut si brusque, si rapide, que lorsque Douarnek et plusieurs

soldats indignés se jetèrent sur l'homme au capuchon, pour sauver

l'enfant, cette innocente créature gisait sur le sol, la tête

fracassée... J'entendis un cri déchirant poussé par Victoria, mais

je ne pus l'apercevoir pendant quelques instants, les soldats

l'ayant entourée, la croyant menacée de quelque danger. J'appris

ensuite qu'à la faveur du tumulte et de la nuit, l'auteur de ce

meurtre horrible avait échappé... Les rangs des soldats s'étant

ouverts de nouveau au milieu d'un morne silence, j'ai revu, à

quelques pas de ma maison, Victoria, le visage inondé de larmes,

tenant entre ses bras le petit corps inanimé du fils de Victorin.

Alors du seuil de ma porte je dis à la foule muette et consternée:

-- Vous demandez justice? Justice est faite!... Moi, Scanvoch,

j'ai tué Victorin: il est innocent du meurtre de ma femme.

Retirez-vous... laissez la mère des camps entrer dans ma maison

pour y pleurer sur le corps de son fils et de son petit-fils...

Victoria me dit alors d'une voix ferme en s'arrêtant au seuil de

mon logis:

-- Tu as tué mon fils pour venger ton outrage?

-- Oui, ai-je répondu d'une voix étouffée; oui, et dans

l'obscurité j'ai aussi frappé ma femme...

-- Viens, Scanvoch, viens fermer les paupières d'Ellèn et de

Victorin.

Et là elle entra chez moi au milieu du religieux silence des

soldats groupés au dehors; le capitaine Marion et Tétrik la

suivirent; elle leur fit signe de demeurer à la porte de la

chambre mortuaire, où elle voulut rester seule avec moi et Sampso.

À la vue de ma femme, étendue morte sur le plancher, je me suis

jeté à genoux en sanglotant; j'ai relevé sa belle tète, alors pâle

et froide, j'ai clos ses paupières, puis, enlevant le corps entre

mes bras, je l'ai placé sur son lit; je me suis agenouillé, le

front appuyé au chevet, et n'ai plus contenu mes gémissements...

Je suis resté longtemps ainsi à pleurer, entendant les sanglots

étouffés de Victoria. Enfin sa voix m'a rappelé à moi-même et à ce

qu'elle devait aussi souffrir; je me suis retourné je l'ai vue

assise à terre auprès du cadavre de Victorin; sa tête reposait sur

les genoux maternels.

-- Scanvoch, me dit ma soeur de lait en écartant les cheveux qui

couvraient le front glacé de Victorin, mon fils n'est plus... je

peux pleurer sur lui, malgré son crime... Le voilà donc mort!

mort... à vingt-deux ans à peine!

-- Mort... tué par moi... qui l'aimais comme mon enfant!...

-- Frère, tu as vengé ton honneur... je te pardonne et te

plains...

-- Hélas! j'ai frappé Victorin dans l'obscurité... je l'ai frappé

en proie à un aveugle accès de rage... je l'ai frappé ignorant que

ce fût lui! Hésus m'en est témoin! Si j'avais reconnu votre fils,

ô ma soeur! je l'aurais maudit, mais mon épée serait tombée à mes

pieds...

Victoria m'a regardé silencieuse... Mes paroles ont paru la

soulager d'un grand poids en lui apprenant que j'avais tué son

fils sans le reconnaître; elle m'a tendu vivement la main; j'y ai

porté mes lèvres avec respect... Pendant quelque temps nous sommes

restés muets; puis elle a dit à la soeur d'Ellèn:

-- Sampso, vous étiez ici cette nuit? Parlez, je vous prie... que

s'est-il passé?...

-- Il était minuit, répondit Sampso d'une voix oppressée; depuis

deux heures Scanvoch nous avait quittées pour se mettre en route;

je reposais ici auprès de ma soeur... j'ai entendu frapper à la

porte de la maison... j'ai jeté un manteau sur mes épaules... Je

suis allée demander qui était là: une voix de femme, à l'accent

étranger, m'a répondu...

-- Une voix de femme? lui dis-je avec un accent de surprise que

partageait Victoria; une voix de femme vous a répondu, Sampso?

-- Oui, c'était un piége; cette voix m'a dit:

«--Je viens de la part de Victoria donner à Ellèn, femme de

Scanvoch, parti depuis deux heures, un avis très-important.»

Victoria et moi, à ces paroles de Sampso, nous avons échangé un

regard d'étonnement croissant; elle a continué:

-- N'ayant aucune défiance contre la messagère de Victoria, je lui

ai ouvert... Aussitôt, au lieu d'une femme, un homme s'est

présenté devant moi, m'a repoussée violemment dans le couloir

d'entrée, et a verrouillé la porte en dedans... À la clarté de la

lampe, que j'avais déposée à terre, j'ai reconnu Victorin... Il

était pâle, effrayant... il pouvait à peine se soutenir sur ses

jambes, tant il était ivre.

-- Oh! le malheureux! le malheureux! me suis-je écrié; il n'avait

plus sa raison! Sans cela jamais... oh! non, jamais... il n'eût

commis pareil crime!...

-- Continuez, Sampso, lui dit Victoria étouffant un soupir,

continuez...

-- Sans m'adresser une parole, Victorin m'a montré l'entrée de la

chambre que j'occupais, lorsque je ne partageais pas celle de ma

soeur en l'absence de Scanvoch... Dans ma terreur j'ai tout

deviné... j'ai crié à Ellèn «Ma soeur, enferme-toi!» Puis de

toutes mes forces, j'ai appelé au secours... Mes cris ont exaspéré

Victorin; il s'est précipité sur moi et m'a jetée dans ma

chambre... Au moment où il m'y enfermait, j'ai vu accourir Ellèn

dans le couloir, pâle, épouvantée, demi-nue... J'ai entendu le

bruit d'une lutte, les cris déchirants de ma soeur appelant à son

aide... et je n'ai plus rien entendu, plus rien... Je ne sais

combien de temps s'était passé, lorsque l'on a frappé et appelé au

dehors avec force... C'était Scanvoch... J'ai répondu à sa voix du

fond de ma chambre, dont je ne pouvais sortir... Au bout de

quelques instants ma porte s'est ouverte... et j'ai vu Scanvoch...

-- Et toi, me dit Victoria, comment es-tu revenu si brusquement

ici?

-- À quatre lieues de Mayence, l'on m'a averti qu'un crime se

commettait dans ma maison.

-- Cet avertissement, qui te l'a donné?

-- Un soldat, mon compagnon de voyage.

-- Ce soldat, qui était-il? me dit Victoria. Comment avait-il

connaissance de ce crime?

-- Je l'ignore... il a disparu à travers la forêt en me donnant ce

sinistre avis... Ce soldat, revenu ici avant moi... ce soldat est

le même qui, arrachant ton petit-fils d'entre tes bras, l'a tué à

tes pieds...

-- Scanvoch, reprit Victoria en frémissant et portant ses deux

mains à son front, mon fils est mort... je ne veux ni l'accuser ni

l'excuser... mais, crois-moi... ce crime cache quelque horrible

mystère!...

-- Écoutez, lui dis-je me rappelant plusieurs circonstances dont

le souvenir m'avait échappé dans le premier égarement de ma

douleur: arrivé devant la porte de ma maison, j'ai heurté; les

cris lointains de Sampso m'ont seuls répondu... Peu d'instants

après, la fenêtre basse de la chambre de ma femme s'est ouverte,

j'y ai couru: les volets s'écartaient pour livrer passage à un

homme, tandis qu'Ellèn criait au secours... J'ai repoussé l'homme

dans la chambre, alors noire comme une tombe, et j'ai, dans

l'ombre, frappé votre fils. Presque aussitôt deux bras m'ont

étreint... Je me suis cru attaqué par un nouvel assaillant... J'ai

encore frappé dans l'ombre... c'était Ellèn que je tuais...

Et je n'ai pu contenir mes sanglots.

-- Frère, frère... m'a dit Victoria, c'est une terrible et fatale

nuit que celle-ci...

-- Écoutez encore... et surtout écoutez ceci... ai-je dit à ma

soeur de lait, en surmontant mon émotion. Au moment où je

reconnaissais la voix expirante de ma femme j'ai vu à la clarté

lunaire une femme debout sur l'appui de la croisée...

-- Une femme! s'écria Victoria.

-- Celle-là peut-être dont la voix m'avait trompée, dit Sampso, en

m'annonçant un message de la mère des camps...

-- Je le crois, ai-je repris, et cette femme, sans doute complice

du crime de Victorin, l'a appelé, lui disant qu'il fallait fuir...

qu'elle était à lui, puisqu'il avait tenu sa promesse.

-- Sa promesse? reprit Victoria quelle promesse?

-- Le déshonneur d'Ellèn!...

Ma soeur de lait tressaillit et ajouta:

-- Je te dis, Scanvoch, que ce crime est entouré d'un horrible

mystère... Mais cette femme, qui était-elle?

-- Une des deux bohémiennes arrivées à Mayence depuis quelque

temps... Écoutez encore... La bohémienne ne recevant pas de

réponse de Victorin, et entendant au loin le tumulte des soldats

accourant furieux, la bohémienne a disparu; et bientôt après, le

bruit de son chariot m'apprenait sa fuite... Dans mon désespoir,

je n'ai pas songé à la poursuivre... Je venais de tuer Ellèn à

côté du berceau de mon fils... Ellèn, ma pauvre et bien-aimée

femme!...

En disant ces mots, je n'ai pu m'empêcher de pleurer encore...

Sampso et Victoria gardaient le silence.

-- C'est un abîme! reprit la mère des camps, un abîme où ma raison

se perd ... Le crime de mon fils est grand... son ivresse, loin de

l'excuser, le rend plus honteux encore... et cependant, Scanvoch,

tu ne sais peut-être pas combien ce malheureux enfant t'aimait...

-- Ne me dites pas cela, Victoria, ai-je murmuré en cachant mon

visage entre mes mains; ne me dites pas cela... mon désespoir ne

peut être plus affreux!...

-- Ce n'est pas un reproche, mon frère, a repris Victoria. Moi,

témoin du crime de mon fils, je l'aurais tué de ma main, pour

qu'il ne déshonorât pas plus longtemps et sa mère et la Gaule qui

l'a choisi pour chef... Je te rappelle l'affection de Victorin

pour toi, parce que je crois que, sans son ivresse et je ne sais

quelle machination ténébreuse, il n'eût pas commis ce forfait...

-- Et moi, ma soeur, cette trame infernale, je crois la saisir...

-- Toi?

--Avant la grande bataille du Rhin une calomnie infâme a été

répandue contre Victorin. L'armée s'éloignait de lui... est-ce

vrai?

-- C'est vrai...

-- La victoire de ton fils lui avait ramené l'affection des

soldats... Voici qu'aujourd'hui cette ancienne calomnie devient

une terrible réalité... Le crime de Victorin lui coûte la vie...

ainsi qu'à son fils sa race est éteinte, un nouveau chef doit être

donné à la Gaule, est-ce vrai?

-- Oui.

-- Ce soldat inconnu, mon compagnon de route, en me révélant cette

nuit qu'un crime se commettait dans ma maison, ne savait-il pas

que si je n'arrivais pas à temps pour tuer Victorin dans le

premier accès de ma rage, il serait massacré par les troupes

soulevées contre lui à la nouvelle de ce forfait?

-- Et ce forfait, dit Sampso, comment l'armée l'a-t-elle connu

sitôt, puisque personne encore n'avait pu sortir de cette

maison?...

La mère des camps, frappée de cette réflexion de Sampso, me

regarda. Je continuai:

-- Quel est l'homme, Victoria, qui, arrachant de vos bras votre

petit-fils, l'a tué à vos pieds? Encore ce soldat inconnu!

-- C'est vrai... répondit Victoria pensive, c'est vrai...

-- Ce soldat a-t-il cédé à un emportement de fureur aveugle contre

cet innocent enfant? Non... Il a donc été l'instrument d'une

ambition aussi ténébreuse que féroce... Un seul homme avait

intérêt au double meurtre qui vient d'éteindre votre race, ma

soeur... car votre race éteinte, la Gaule doit choisir un nouveau

chef... Et l'homme que je soupçonne, l'homme que j'accuse veut

depuis longtemps gouverner la Gaule!...

-- Son nom? s'écria Victoria en attachant sur moi un regard plein

d'angoisse, le nom de cet homme que tu soupçonnes, que tu

accuses?...

-- Son nom est Tétrik, oui, Tétrik, gouverneur de Gascogne, et

votre parent, ma soeur...

Pour la première fois, Victoria, depuis que je lui avais exprimé

mes doutes sur son parent, sembla les partager; elle jeta les yeux

sur son fils avec une expression de pitié douloureuse, baisa de

nouveau et à plusieurs reprises son front glacé; puis, après

quelques instants de réflexion profonde, elle prit une résolution

suprême, se releva, et me dit d'une voix ferme:

-- Où est Tétrik?

-- Il attend au dehors avec le capitaine Marion.

-- Qu'ils viennent tous deux!

-- Quoi! vous voulez?...

-- Je veux qu'ils viennent tous deux à l'instant.

-- Ici... dans cette chambre mortuaire?

-- Ici, dans cette chambre mortuaire... Oui, ici, Scanvoch, devant

les restes inanimés de ta femme, de mon fils et de son enfant. Si

cet homme a noué cette ténébreuse et horrible trame, cet homme,

fût-il un démon d'hypocrisie et de férocité, se trahira par son

trouble à la vue de ses victimes... à la vue d'une mère entre les

corps de son fils et de son petit-fils... à la vue d'un époux près

du corps de sa femme! Va, mon frère, qu'ils viennent... qu'ils

viennent!... Il faut aussi retrouver à tout prix ce soldat

inconnu, ton compagnon de route.

-- J'y songe, ajoutai-je frappé d'un souvenir soudain, c'est le

capitaine Marion qui a choisi ce cavalier dont j'étais escorté...

il le connaît.

-- Nous interrogerons le capitaine... Va, mon frère, qu'ils

viennent... qu'ils viennent!...

J'obéis à Victoria... J'appelai Tétrik et Marion; ils accoururent.

J'eus le courage, malgré ma douleur, d'observer attentivement la

physionomie du gouverneur de Gascogne... Dès qu'il entra, le

premier objet qui parut frapper ses regards fut le cadavre de

Victorin... Les traits de Tétrik prirent aussitôt une expression

déchirante, ses larmes coulèrent à flots, et se jetant à genoux

auprès du corps en joignant les mains, il s'écria d'une voix

entrecoupée:

-- Mort à la fleur de son âge... mort... lui si vaillant...si

généreux! lui, l'espoir, la forte épée de la Gaule... Ah! j'oublie

les égarements de cet infortuné devant l'affreux malheur qui

frappe mon pays... Par ta mort! Victorin... oh! Victorin...

Tétrik ne put continuer, les sanglots étouffèrent sa voix. À

genoux et affaissé sur lui-même, le visage caché entre ses deux

mains, pleurant à chaudes larmes, il restait comme écrasé de

douleur auprès du corps de Victorin.

Le capitaine Marion, debout et immobile au seuil de la porte,

semblait en proie à une profonde émotion intérieure; il n'éclatait

pas en gémissements, il ne versait pas de larmes, mais il ne

cessait de contempler avec une expression navrante le corps du

petit-fils de Victoria, étendu sur le berceau de mon fils, à moi;

puis j'entendis seulement Marion dire tout bas, en regardant tour

à tour l'innocente victime et Victoria:

-- Quel malheur!... Ah! le pauvre enfant!..., ah! la pauvre

mère!...

S'avançant ensuite de quelques pas, le capitaine ajouta d'une voix

brève et entrecoupée:

-- Victoria, vous êtes très à plaindre, et je vous plains...

Victorin vous chérissait... c'était un digne fils! je l'aimais

aussi. J'ai la barbe grise, et je me plaisais à servir sous ce

jeune homme. Je le sentais mon général; c'était le premier

capitaine de notre temps... aucun d'entre nous ne le remplacera;

il n'avait que deux vices: le goût du vin, et surtout sa peste de

luxure; je l'ai souvent beaucoup querellé là-dessus... j'avais

raison, vous le voyez... Enfin, il n'y a plus à le quereller

maintenant... C'était, au fond, un brave coeur! oui, oh! oui, un

brave coeur... Je ne peux vous en dire davantage, Victoria

d'ailleurs, à quoi bon? On ne console pas une mère... Ne me croyez

pas insensible parce que je ne pleure point... On pleure quand on

le peut; mais enfin je vous assure que je vous plains, que je vous

plains du fond de mon âme... J'aurais perdu mon ami Eustache, que

je ne serais ni plus affligé, ni plus abattu...

Et se reculant de quelques pas, Marion jeta de nouveau, et tour à

tour, les yeux sur Victoria et sur le corps de son petit-fils en

répétant:

-- Ah! le pauvre enfant! ah! la pauvre mère!

Tétrik, toujours agenouillé auprès de Victorin, ne cessait de

sangloter, de gémir. Aussi expansive que celle du capitaine Marion

semblait contenue, sa douleur semblait sincère. Cependant mes

soupçons résistaient à cette épreuve, et ma soeur de lait

partageait mes doutes. Elle fit de nouveau un violent effort sur

elle-même, et dit:

-- Tétrik, écoutez-moi.

Le gouverneur de Gascogne ne parut pas entendre la voix de sa

parente.

-- Tétrik, reprit Victoria en se baissant pour toucher son parent

à l'épaule, je vous parle, répondez-moi.

-- Qui me parle? s'écria le gouverneur d'un air égaré.

Que me veut-on? Où suis-je?...

Puis, levant tes yeux sur ma soeur de lait, il s'écria:

-- Vous ici..., ici, Victoria?... Oui, tout à l'heure je vous

accompagnais... je ne me le rappelais plus... Excusez-moi, j'ai la

tête perdue... Hélas! je suis père... j'ai un fils presque de

l'âge de cet infortuné; mieux que personne je compatis à votre

désespoir, Victoria.

-- Le temps presse et le moment est grave, reprit ma soeur de lait

d'une voix solennelle, en attachant sur Tétrik un regard

pénétrant, afin de lire au plus profond de la pensée de cet homme.

La douleur privée doit se taire devant l'intérêt public... Il me

reste toute ma vie pour pleurer mon fils et mon petit-fils... Nous

n'avons que quelques heures pour songer au remplacement du chef de

la Gaule et du général de son armée...

-- Quoi! s'écria Tétrik, dans un tel moment... vous voulez...

-- Je veux qu'avant la fin de la nuit, moi, le capitaine Marion et

vous, Tétrik, vous, mon parent, vous, l'un de mes plus fidèles

amis, vous, si dévoué à la Gaule, vous qui regrettez si amèrement,

si sincèrement Victorin, nous cherchions tous trois, dans notre

sagesse, quel homme nous devons proposer demain matin à l'armée

comme successeur de mon fils.

-- Victoria, vous êtes une femme héroïque! s'écria Tétrik en

joignant les mains avec admiration. Vous égalez par votre courage,

par votre patriotisme, les femmes les plus augustes dont s'honore

l'histoire du monde!

-- Quel est votre avis, Tétrik, sur le successeur de Victorin?...

Le capitaine Marion et moi, nous parlerons après vous, reprit la

mère des camps sans paraître entendre les louanges du gouverneur

de Gascogne. Oui, quel homme croyez-vous capable de remplacer mon

fils... à la gloire et à l'avantage de la Gaule?

-- Comment pourrais-je vous donner mon avis? reprit Tétrik avec

accablement. Moi, vous conseiller sur un sujet aussi grave,

lorsque j'ai le coeur brisé, la raison troublée par la douleur...

est-ce donc possible?

-- Cela est possible, puisque me voici, moi... entre le corps de

mon fils et celui de mon petit-fils, prête à donner mon avis...

-- Vous l'exigez, Victoria?... Je parlerai, si je puis toutefois

rassembler deux idées... Il faudrait, selon moi, pour gouverner la

Gaule, un homme sage, ferme, éclairé, plus enclin à la paix qu'à

la guerre... maintenant surtout que nous n'avons plus à redouter

le voisinage des Franks, grâce à l'épée de ce jeune héros, que

j'aimais et que je regretterai éternellement...

Le gouverneur s'interrompit pour donner de nouveau cours à ses

larmes.

-- Nous pleurerons plus tard... reprit Victoria. La vie est

longue... mais cette nuit s'avance...

Tétrik continua, en essuyant ses yeux:

-- Il me semble donc que le successeur de notre Victorin doit être

un homme surtout recommandable par son bon sens, sa ferme raison

et par son dévouement longuement éprouvé au service de notre bien-

aimée patrie... Or, si je ne me trompe, le seul qui réunisse ces

excellentes qualités, c'est le capitaine Marion que voici...

-- Moi? s'écria le capitaine en levant au plafond ses deux mains

énormes, moi! chef de la Gaule... Le chagrin vous rend donc fou...

Moi! chef de la Gaule!...

-- Capitaine Marion, reprit douloureusement Tétrik, certes, la

mort affreuse de Victorin et de son innocent enfant jette dans mon

coeur le trouble et la désolation; mais je crois parler en ce

moment, non pas en fou, mais en sage, et Victoria partagera mon

avis. Sans jouir de l'éclatante renommée militaire de notre

Victorin, à jamais regretté... vous avez mérité, capitaine Marion,

la confiance et l'affection des troupes par vos bons et nombreux

services. Ancien ouvrier forgeron, vous avez quitté le marteau

pour l'épée; les soldats verront en vous un de leurs égaux devenu

leur chef par sa vaillance et leur libre choix; ils

s'affectionneront à vous davantage encore, sachant surtout que,

parvenu aux grades éminents, vous n'avez jamais oublié votre

amitié pour votre ancien camarade d'enclume.

-- Oublier mon ami Eustache! dit Marion; oh! jamais!... non,

jamais!...

-- L'austérité de vos moeurs est connue, reprit Tétrik; votre

excellent bon sens, votre droiture, votre froide raison sont,

selon mon pauvre jugement, un sûr garant de votre avenir... Vous

mettez en pratique cette sage pensée de Victoria, qu'à cette heure

le temps de guerres stériles est fini, et que le moment est venu

de songer à la paix féconde... Un dernier, mot, capitaine, ajouta

Tétrik voyant que Marion allait l'interrompre. J'en conviens, la

tâche est lourde, elle doit effrayer votre modestie; mais cette

femme héroïque, qui, dans ce moment terrible, oublie son désespoir

maternel pour ne songer qu'au salut de notre bien-aimée patrie,

Victoria, j'en suis certain, en vous présentant aux soldats comme

successeur de son fils, et certaine de vous faire accepter par

eux, prendra l'engagement de vous aider de ses précieux conseils,

de même qu'elle inspirait les meilleures résolutions de son

valeureux fils... Et maintenant, capitaine Marion, si ma faible

voix peut être écoutée de vous je vous adjure... je vous supplie,

au nom du salut de la Gaule, d'accepter le pouvoir. Victoria se

joint à moi pour vous demander cette nouvelle preuve de dévouement

à notre glorieux pays!

-- Tétrik, reprit Marion d'un ton grave, vous avez supérieurement

défini l'homme qu'il faudrait pour gouverner la Gaule; il n'y a

qu'une chose à changer dans cette peinture, c'est le nom du

portrait... Au lieu de mon nom, mettez-y le vôtre... tout sera

bien... et tout sera fait...

-- Moi! s'écria Tétrik, moi, chef de la Gaule! Moi, qui de ma vie

n'ai tenu l'épée!

-- Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est

fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut

des hommes de guerre... en temps de paix, des hommes de paix...

Vous êtes de ceux-là, Tétrik... c'est à vous de gouverner...

N'est-ce point votre avis, Victoria?

-- Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré

comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me

joins donc à vous, capitaine, pour prier... mon parent... mon

ami... de remplacer mon fils...

-- Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au

gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?

-- Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi,

Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous

aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour

que la mère de Victorin... vous qui, dans l'ombrageuse défiance de

votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez

tous à mes paroles... Je suis à jamais frappé... là, au coeur, par

les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois

ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son

innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule... C'était

pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à

proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de

Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence... Mes

espérances sont détruites... un deuil éternel les remplace...

Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à

ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:

-- Ma résolution est prise... Non-seulement je refuse le pouvoir

que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne...

Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s

'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la

douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au

pays, mais tout est fini pour moi... J'emporterai dans ma solitude

de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des

mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion... en sachant

enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours

sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne

en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez-

vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux

d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que

les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion

de me justifier...

-- Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si

j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure

combien mon erreur était grande...

-- Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à

mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre,

je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent...

Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la

nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif,

semblait consterné des offres qu'on lui faisait:

-- Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme

discret et sûr pour me servir d'escorte.

-- C'est vrai.

-- Vous savez le nom du soldat désigné par vous pour ce service?

-- Ce n'est pas moi qui l'ai choisi... j'ignore son nom.

-- Qui donc a fait ce choix? demanda Victoria.

-- Mon ami Eustache connaît chaque soldat mieux que moi; je l'ai

chargé de me trouver un homme sûr, et de lui donner l'ordre de se

rendre, la nuit venue, à la porte de la ville, où il attendrait le

cavalier qu'il devait accompagner.

-- Et depuis, ai-je dit au capitaine, vous n'avez pas revu votre

ami Eustache?

-- Non; il est de garde aux avant-postes du camp depuis hier soir,

et il ne sera relevé de service que ce matin.

-- On pourra du moins savoir par cet homme le nom du cavalier qui

escortait Scanvoch, reprit Victoria. Je vous dirai plus tard,

Tétrik, l'importance que j'attache à ce renseignement, et vous me

conseillerez...

-- Vous m'excuserez, Victoria, de ne pas me rendre à votre désir,

reprit le gouverneur en soupirant. Dans une heure, au point du

jour, j'aurai quitté Mayence... la vue de ces lieux m'est trop

cruelle... Je possède une humble retraite en Gascogne, c'est là

que je vais aller ensevelir ma vie, en compagnie de mon fils, car

il est désormais la seule consolation qui me reste...

-- Mon ami, reprit Victoria d'un ton de douloureux reproche, vous

m'abandonneriez dans un pareil moment?... L'aspect de ces lieux

vous est cruel, dites-vous? Et à moi... ces lieux ne me

rappelleront-ils pas chaque jour d'affreux souvenirs? Pourtant je

ne quitterai Mayence que lorsque le capitaine Marion n'aura plus

besoin de mes conseils, s'il croit devoir m'en demander dans les

premiers temps de son gouvernement.

-- Victoria, reprit Marion d'un accent résolu, pendant cet

entretien, où l'on a disposé de moi, je n'ai rien dit; je suis peu

parleur, et cette nuit j'ai le coeur très-gros; j'ai donc peu

parlé, mais j'ai beaucoup réfléchi... Mes réflexions, les voici:

J'aime le métier des armes, je sais exécuter les ordres d'un

général, je ne suis pas malhabile à commander aux troupes qu'on me

confie; je sais, au besoin, concevoir un plan d'attaque, comme

celui qui a complété la grande victoire de Victorin, en détruisant

le camp et la réserve des Franks... C'est vous dire, Victoria, que

je ne me crois pas plus sot qu'un autre... En raison de quoi, j'ai

le bon sens de comprendre que je suis incapable de gouverner la

Gaule...

-- Cependant, capitaine Marion, reprit Tétrik, j'en atteste

Victoria, cette tache n'est pas au-dessus de vos forces, et je...

-- Oh quant à ma force, elle est connue, reprit Marion en

interrompant le gouverneur. Amenez-moi un boeuf, je le porterai

sur mon dos, ou je l'assommerai d'un coup de poing; mais des

épaules carrées ne vous font pas le chef d'un grand peuple... Non,

non..., je suis robuste, soit; mais le fardeau est trop lourd...

Donc, Victoria, ne me chargez point d'un tel poids, je faiblirais

dessous... et la Gaule faiblirait à son tour sous ma

défaillance... Et puis, enfin, il faut tout dire, j'aime, après

mon service, à rentrer chez moi pour vider un pot de cervoise en

compagnie de mon ami Eustache, en causant de notre ancien métier

de forgeron, ou en nous amusant à fourbir nos armes en fins

armuriers... Tel je suis, Victoria, tel j'ai toujours été... tel

je veux demeurer...

-- Et ce sont là des hommes! ô Hésus!... s'écria la mère des camps

avec indignation. Moi, femme... moi, mère... j'ai vu mourir cette

nuit mon fils et mon petit-fils... j'ai le courage de contenir ma

douleur... et ce soldat, à qui l'on offre le poste le plus

glorieux qui puisse illustrer un homme, ose répondre par un refus,

prétextant de son goût pour la cervoise et le fourbissement des

armures!... Ah! malheur! malheur à la Gaule! si ceux-là qu'elle

regarde comme ses plus valeureux enfants l'abandonnent aussi

lâchement!...

Les reproches de la mère des camps impressionnèrent le capitaine

Marion; il baissa la tête d'un air confus, garda pendant quelques

instants le silence; puis il reprit:

-- Victoria, il n'y a ici qu'une âme forte; c'est la vôtre... Vous

me donnez honte de moi-même... Allons, ajouta-t-il avec un soupir,

allons... vous le voulez... j'accepte... Mais les dieux m'en sont

témoins... j'accepte par devoir et à mon coeur défendant; si je

commets des fautes comme chef de la Gaule, on sera mal venu à me

le reprocher... J'accepte donc, Victoria, sauf deux conditions

sans lesquelles rien n'est fait.

-- Quelles sont ces conditions? demanda Tétrik.

-- Voici la première, reprit Marion: la mère des camps continuera

de rester à Mayence et me donnera ses conseils... Je suis aussi

neuf à mon nouveau métier qu'un apprenti forgeron mettant pour la

première fois le fer au brasier, et je crains de me brûler les

doigts.

-- Je vous l'ai promis, Marion, reprit ma soeur de lait; je

resterai ici tant que ma présence et mes conseils vous seront

nécessaires...

-- Victoria, si votre esprit se retirait de moi, je serais un

corps sans âme... Aussi, je vous remercie du fond du coeur. La

promesse que vous me faites là doit vous coûter beaucoup, pauvre

femme... Pourtant, ajouta le capitaine avec sa bonhomie

habituelle, n'allez pas me croire assez sottement glorieux pour

m'imaginer que c'est à ce bon gros taureau de guerre, nommé

Marion, que Victoria la Grande fait ce sacrifice, d'oublier ses

chagrins pour le guider... Non, non... c'est à notre vieille Gaule

que Victoria le fait, ce sacrifice; et, en bon fils, je suis aussi

reconnaissant du bien que l'on veut à ma vieille mère que s'il

s'agissait de moi-même...

-- Noblement dit, noblement pensé, Marion, reprit Victoria touchée

de ces paroles du capitaine; mais votre droiture, votre bon sens,

vous mettront bientôt à même de vous passer de mes conseils, et

alors, ajouta-t-elle avec un accent de douleur profonde et

contenue, je pourrai, comme vous, Tétrik, aller m'ensevelir dans

quelque solitude avec mes regrets...

-- Hélas! reprit le gouverneur, pleurer en paix est la seule

consolation des pertes irréparables. Mais, ajouta-t-il en

s'adressant au capitaine, vous aviez parlé de deux conditions;

Victoria accepte la première, quelle est la seconde?

-- Oh! la seconde... et le capitaine secoua la tête, la seconde

est pour moi aussi importante que la première...

-- Enfin, quelle est-elle? demanda ma soeur de lait.

Expliquez-vous, Marion.

-- Je ne sais, reprit le bon capitaine d'un air naïf et

embarrassé, je ne sais si je vous ai parlé de mon ami Eustache?

-- Oui, et plus d'une fois, répondit Tétrik. Mais qu'a de commun

votre ami Eustache avec vos nouvelles fonctions?

-- Comment! s'écria Marion, vous me demandez ce que mon ami

Eustache a de commun avec moi? Alors demandez ce que la garde de

l'épée a de commun avec la lame, le marteau avec son manche, le

soufflet avec la forge...

-- Vous êtes enfin liés l'un à l'autre d'une ancienne et étroite

amitié, nous le savons, reprit Victoria. Désirez-vous, capitaine,

accorder quelque faveur à votre ami?

-- Je ne consentirais jamais à me séparer de lui; il n'est pas

gai, il est toujours maussade, et souvent hargneux; mais il m'aime

autant que je l'aime, et nous ne pouvons nous passer l'un de

l'autre... Or l'on trouvera peut-être surprenant que le chef de la

Gaule ait pour ami intime et pour commensal un soldat, un ancien

ouvrier forgeron... Mais, je vous l'ai dit, Victoria, s'il faut me

séparer de mon ami Eustache, rien n'est fait... je refuse... Son

amitié seule peut me rendre le fardeau supportable.

-- Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée,

n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une

amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine

Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.

-- Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle

affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami

jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.

-- Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon

élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en

faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le

capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité... Seulement,

Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites

aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire...» ne vous contraignez

jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en,

vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que

vous...» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je

retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à

notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me

direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la

Gaule, -- et il étouffa un dernier soupir, -- puisque chef je

suis...

-- Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule,

reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même;

votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va

vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations

de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.

-- Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le

bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis... Comptez sur

moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire... je vais

maintenant aller attendre mon ami Eustache... Voici l'aube, il va

revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et

il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.

-- N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre

ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

-- J'y songerai, Scanvoch.

-- Et maintenant, adieu... dit d'une voix étouffée le gouverneur à

Victoria, adieu... Le soleil va bientôt paraître... Chaque instant

que je passe ici est pour moi un supplice...

-- Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les

cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit

Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage

à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans

ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?... Fasse

Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi!

-- Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes

âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la

certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien

leur mort nous serait plus affreuse!... Croyez-moi, Victoria, je

reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre

désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier

et religieux hommage.

Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria,

Sampso et moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet

recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que,

cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule,

avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre

cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver

elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de

ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul.

Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à

Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de

feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos

druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma

femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre

furent placés les restes de Victorin et de son fils.

-- Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose

ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère... suis le

char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils.

Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la

mémoire de Victorin... Et moi aussi, aux yeux de tous, je te

pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon

fils...

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle

pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a

été accompli. Une députation des cohortes et des légions

accompagna ce deuil... Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik

et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous.

Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première

exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa

bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi,

victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel

gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait;

tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous

n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la

mémoire du jeune général.

Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient

les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une

députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha

de moi, et me dit tristement:

-- Scanvoch, je te plains... Donne l'assurance à Victoria, ta

soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de

la vaillance de son glorieux fils... Il a été si longtemps aussi

notre fils bien-aimé à nous... Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé

lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de

notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?... Si

Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs

ne seraient pas arrivés.

-- Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je

répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu

d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit-

fils de Victoria?

-- Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable

crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne

désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la

faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des

avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de

son forfait.

-- Il est mort!...

-- Tu connais peut-être Eustache, cet ancien ouvrier forgeron,

l'ami du brave capitaine Marion?

-- Oui.

-- Il était de garde cette nuit aux avant-postes... Il paraît

qu'Eustache a quelque amourette en ville... Excuse-moi, Scanvoch,

de t'entretenir de telles choses en un moment si triste, mais tu

m'interroges, je te réponds...

-- Poursuis, ami Douarnek.

-- Eustache, donc, au lieu de rester à son poste, a, malgré la

consigne, passé une partie de la nuit à Mayence... Il s'en

revenait, une heure avant l'aube, espérant, m'a-t-il dit, que son

absence n'aurait pas été remarquée, lorsqu'il a rencontré, non

loin des postes, sur les bords du Rhin, l'homme à la casaque

haletant et fuyant:

«-- Où cours-tu ainsi? lui dit-il.

«-- Ces brutes me poursuivent, reprit-il; parce que j'ai brisé la

tête du petit-fils de Victoria sur les cailloux, ils veulent me

tuer.

-- C'est justice, car tu mérites la mort,» a répondu Eustache

indigné, en perçant de son épée cet infâme meurtrier.

De sorte que l'on a retrouvé ce matin, sur la grève, son cadavre

couvert de sa casaque.

La mort de ce soldat détruisait mon dernier espoir de découvrir le

mystère dont était enveloppée cette funeste nuit.

Les restes d'Ellèn, de Victorin et de son fils furent déposés sur

les bûchers, au bruit des chants des bardes et des druides... La

flamme immense s'éleva vers le ciel, et lorsque les chants

cessèrent, l'on ne vit plus rien qu'un peu de poussière...

La cendre du bûcher de Victorin et de son fils fut pieusement

recueillie par Victoria dans une urne d'airain; elle fut placée

sous un marbre tumulaire avec cette simple et touchante

inscription:

_Ici reposent les deux Victorin!_

Le soir de ce jour, où les deux bohémiennes de Hongrie avaient

disparu, Tétrik quitta Mayence après avoir échangé avec Victoria

les plus touchants adieux. Le capitaine Marion, présenté aux

troupes par la mère des camps, fut acclamé chef de la Gaule et

général de l'armée. Ce choix n'avait rien de surprenant, et

d'ailleurs, proposé par Victoria, dont l'influence avait pour

ainsi dire encore augmenté depuis la mort de son fils et de son

petit-fils, il devait être accepté. La bravoure, le bon sens, la

sagesse de Marion, étaient d'ailleurs depuis longtemps connus et

aimés des soldats. Le nouveau général, après son acclamation,

prononça ces paroles que j'ai vues plus tard reproduites par un

historien contemporain:

«Camarades, je sais que l'on peut m'objecter le métier que j'ai

fait dans ma jeunesse: me blâme qui voudra; oui, qu'on me reproche

tant qu'on voudra d'avoir été forgeron, pourvu que l'ennemi

reconnaisse que j'ai forgé pour sa ruine; mais, à votre tour, mes

bons camarades, n'oubliez jamais que le chef que vous venez de

choisir n'a su et ne saura jamais tenir que l'épée.»

* * *

Marion, doué d'un rare bon sens, d'un esprit droit et ferme,

recherchant sans cesse les conseils de Victoria, gouverna

sagement, et s'attacha l'armée, jusqu'au jour où, deux mois après

son acclamation, il fut victime d'un crime horrible. Les

circonstances de ce crime, il me faut te les raconter, mon enfant,

car elles se rattachent à la trame sanglante qui devait un jour

envelopper presque tous ceux que j'aimais et que je vénérais.

Deux mois s'étaient donc écoulés depuis la funeste nuit où ma

femme Ellèn, Victorin et son fils avaient perdu la vie. Le séjour

de ma maison m'était devenu insupportable; de trop cruels

souvenirs s'y rattachaient. Victoria me demanda de venir demeurer

chez elle avec Sampso, qui te servait de mère.

-- Me voici maintenant seule au monde, et séparée de mon fils et

de mon petit-fils jusqu'à la fin de mes jours... me dit ma soeur

de lait. Tu le sais, Scanvoch, toutes les affections de ma vie se

concentraient sur ces deux êtres si chers à mon coeur; ne me

laisse pas seule... Toi, ton fils et Sampso, venez habiter avec

moi; vous m'aiderez à porter le poids de mes chagrins...

J'hésitai d'abord à accepter l'offre de Victoria... Par nue

fatalité terrible, j'avais tué son fils; elle savait, il est vrai,

que malgré la grandeur de l'outrage de Victorin, j'aurais épargné

sa vie, si je l'avais reconnu; elle savait, elle voyait les

regrets que me causait ce meurtre involontaire et cependant

légitime... mais enfin, affreux souvenir pour elle! j'avais tué

son fils... et je craignais que, malgré son voeu de m'avoir près

d'elle, que, malgré la force et l'équité de son âme, ma présence

désirée dans le premier moment de sa douleur ne lui devînt bientôt

cruelle et à charge; mais je dus céder aux instances de Victoria;

et plus lard Sampso me disait souvent:

-- Hélas! Scanvoch, en vous entendant sans cesse parler si

tendrement de Victorin avec sa mère, qui à son tour vous parle

d'Ellèn, ma pauvre soeur, en termes si touchants, je comprends et

j'admire, ainsi que tous ceux qui vous connaissent, ce qui d'abord

m'avait semblé impossible, votre rapprochement à vous, les deux

survivants de ces victimes de la fatalité...

Lorsque Victoria surmontait sa douleur pour s'entretenir avec moi

des intérêts du pays, elle s'applaudissait d'avoir pu décider le

capitaine Marion à accepter le poste éminent dont il se montrait

de plus en plus digne; elle écrivit plusieurs fois en ce sens à

Tétrik. Il avait quitté le gouvernement de la province de Gascogne

pour se retirer avec son fils, alors âgé de vingt ans environ,

dans une maison qu'il possédait près de Bordeaux, cherchant,

disait-il, dans la poésie une sorte de distraction aux chagrins

que lui causait la mort de Victorin et de son fils. Il avait

composé des vers sur ces cruels événements; rien de plus touchant,

en effet, qu'une ode écrite par Tétrik à ce sujet sous ce titre

_les Deux Victorin_, et envoyée par lui à Victoria. Les lettres

qu'il lui adressa pendant les deux premiers mois du gouvernement

de Marion furent aussi empreintes d'une profonde tristesse; elles

exprimaient d'une façon à la fois si simple, si délicate, si

attendrissante, son affection et ses regrets, que l'attachement de

ma soeur de lait pour son parent s'augmenta de jour en jour. Moi-

même je partageai la confiance aveugle qu'elle ressentait pour

lui, oubliant ainsi mes soupçons par deux fois éveillés contre

Tétrik, et d'ailleurs ces soupçons avaient dû tomber devant la

réponse d'Eustache, interrogé par moi sur ce soldat, mon

mystérieux compagnon de voyage, et l'auteur du meurtre du petit-

fils de Victoria.

-- Chargé par le capitaine Marion de lui désigner, pour votre

escorte, un homme sûr, m'avait répondu Eustache, je choisis un

cavalier nommé Bertal; il reçut l'ordre d'aller vous attendre à la

porte de Mayence. La nuit venue, je quittai, malgré la consigne,

l'avant-poste du camp pour me rendre secrètement à la ville. Je me

dirigeais de ce côté, lorsque, sur les bords du fleuve, j'ai

rencontré ce soldat à cheval; il allait vous rejoindre; je lui ai

demandé de garder le silence sur notre rencontre, s'il trouvait en

chemin quelque camarade; il a promis de se taire; je l'ai quitté.

Le lendemain, longeant le fleuve, je revenais de Mayence, où

j'avais passé une partie de la nuit, j'ai vu Bertal accourir à

moi; il était à pied, il fuyait éperdu la juste fureur de nos

camarades. Apprenant par lui-même l'horrible crime dont il osait

se glorifier, je l'ai tué... Voilà tout ce que je sais de ce

misérable...

Loin de s'éclaircir, le mystère qui enveloppait cette nuit

sinistre s'obscurcit encore. Les bohémiennes avaient disparu, et

tous les renseignements pris sur Bertal, mon compagnon de route,

et plus tard l'auteur d'un crime horrible, le meurtre d'un enfant,

s'accordèrent cependant à représenter cet homme comme un brave et

honnête soldat, incapable de l'acte affreux dont on l'accusait, et

que l'on ne peut expliquer que par l'ivresse ou une folie

furieuse.

Ainsi donc, mon enfant, je te l'ai dit, Marion gouvernait depuis

deux mois la Gaule à la satisfaction de tous. Un soir, peu de

temps avant le coucher du soleil, espérant trouver quelque

distraction à mes chagrins, j'étais allé me promener dans un bois,

à peu de distance de Mayence. Je marchais depuis longtemps

machinalement devant moi, cherchant le silence et l'obscurité,

m'enfonçant de plus en plus dans ce bois, lorsque mes pas heurtant

un objet que je n'avais pas aperçu, je trébuchai, et fus ainsi

tiré de ma triste rêverie... Je vis à mes pieds un casque dont la

visière et le garde-cou étaient également relevés; je reconnus

aussitôt le casque de Marion, le sien seul ayant cette forme

particulière. J'examinai plus attentivement le terrain à la clarté

des derniers rayons du soleil qui traversaient difficilement la

feuillée des arbres, je remarquai sur l'herbe des traces de sang,

je les suivis; elles me conduisirent à un épais fourré où

j'entrai.

Là, étendu sur des branches d'arbre, pliées ou brisées par sa

chute, je vis Marion, tête nue et baigné dans son sang. Je le

croyais évanoui, inanimé, je me trompais... car en me baissant

vers lui pour le relever et essayer de le secourir, je rencontrai

son regard fixe, encore assez clair, quoique déjà un peu terni par

les approches de la mort.

-- Va-t'en! -- me dit Marion avec colère et d'une voix oppressée.

-- Je me traîne ici pour mourir tranquille... et je suis relancé

jusque dans ce taillis... Va-t'en, Scanvoch, laisse-moi...

Te laisser! m'écriai-je en le regardant avec stupeur et voyant sa

saie rougie de sang, sur laquelle il tenait ses deux mains

croisées et appuyées un peu au-dessous du coeur; te laisser...

lorsque ton sang inonde tes habits, et que ta blessure est

mortelle peut-être...

-- Oh! peut-être... reprit Marion avec un sourire sardonique; elle

est bel et bien mortelle, grâce aux dieux!

-- Je cours à la ville! m'écriai-je sans me rendre compte de la

distance que je venais de parcourir, absorbé dans mon chagrin. Je

retourne chercher du secours...

-- Ah! ah! ah! courir à la ville, et nous en sommes à deux lieues,

reprit Marion avec un nouvel éclat de rire douloureux. Je ne

crains pas tes secours, Scanvoch... je serai mort avant un quart

d'heure... Mais, au nom du ciel! qui t'a amené? va-t'en!

-- Tu veux mourir... tu t'es donc frappé toi-même de ton épée?

-- Tu l'as dit.

-- Non, tu me trompes... ton épée est à ton côté... dans son

fourreau...

-- Que t'importe? va-t'en!...

Tu as été frappé par un meurtrier, ai-je repris en courant

ramasser une épée sanglante encore, que je venais d'apercevoir à

peu de distance voici l'arme dont on s'est servi contre toi.

-- Je me suis battu en loyal combat... laisse-moi!...

-- Tu ne t'es pas battu, tu ne t'es pas frappé toi-même. Ton épée,

je le répète, est à ton côté, dans son fourreau... Non, non, tu es

tombé sous les coups d'un lâche meurtrier... Marion, laisse-moi

visiter ta plaie; tout soldat est un peu médecin... il suffirait

peut-être d'arrêter le sang...

-- Arrêter le sang! cria Marion en me jetant un regard furieux.

Viens un peu essayer d'arrêter mon sang, et tu verras comme je te

recevrai...

-- Je tenterai de te sauver, lui dis-je, et malgré toi, s'il le

faut...

Eu parlant ainsi, je m'étais approché de Marion, toujours étendu

sur le dos; mais au moment où je me baissais vers lui, il replia

ses deux genoux sur son ventre, puis il me lança si violemment ses

deux pieds dans la poitrine, que je fus renversé sur l'herbe, tant

était grande encore la force de cet Hercule expirant.

-- Voudras-tu encore me secourir malgré moi? me dit Marion pendant

que je me relevais, non pas irrité, mais désolé de sa brutalité;

car, aurais-je eu le dessus dans cette triste lutte, il me fallait

renoncer à venir en aide à Marion.

-- Meurs donc, lui ai-je dit, puisque tu le veux... meurs donc,

puisque tu oublies que la Gaule a besoin de tes services; mais ta

mort sera vengée... on découvrira le nom de ton meurtrier...

-- Il n'y a pas eu de meurtrier... je me suis frappé moi-même...

-- Cette épée appartient à quelqu'un, ai-je dit en ramassant

l'arme.

En l'examinant plus attentivement, je crus voir à travers le sang

dont elle était couverte quelques caractères gravés sur la lame;

pour m'en assurer, je l'essuyai avec des feuilles d'arbre pendant

que Marion s'écriait:

-- Laisseras-tu cette épée?... Ne frotte pas ainsi la lame de

cette épée!... Oh! les forces me manquent pour me lever et aller

t'arracher cette arme des mains... Malédiction sur toi, qui viens

ainsi troubler mes derniers moments!... Ah! c'est le diable qui

t'envoie!

-- Ce sont les dieux qui m'envoient! me suis-je écrié frappé

d'horreur. C'est Hésus qui m'envoie pour la punition du plus

affreux des crimes... Un ami... tuer son ami!...

-- Tu mens... tu mens...

-- C'est Eustache qui t'a frappé!

-- Tu mens!... Oh! pourquoi faut-il que je sois si défaillant?...

J'étoufferais ces paroles dans ta gorge maudite!...

-- Tu as été frappé par cette épée, don de ton amitié à cet infâme

meurtrier...

-- C'est faux!...

-- _Marion a forgé cette épée pour son cher ami Eustache_... tels

sont les mots gravés sur la lame de cette arme, lui ai-je dit en

lui montrant du doigt cette inscription creusée dans l'acier.

-- Cette inscription ne prouve rien..., reprit Marion avec

angoisse. Celui qui m'a frappé avait dérobé l'épée de mon ami

Eustache, voilà tout...

-- Tu excuses encore cet homme... Oh! il n'y aura pas de supplice

assez cruel pour ce meurtrier!...

-- Écoute, Scanvoch, reprit Marion d'une voix affaiblie et

suppliante, je vais mourir... on ne refuse rien à la prière d'un

mourant...

-- Oh! parle, parle, bon et brave soldat... Puisque, pour le

malheur de la Gaule, la fatalité m'empêche de te secourir, parle,

j'exécuterai tes dernières volontés...

-- Scanvoch, le serment que l'on se fait entre soldats, au moment

de la mort... est sacré, n'est-ce pas?

-- Oui...

-- Jure-moi... de ne dire à personne que tu as trouvé ici l'épée

de mon ami Eustache...

-- Toi, sa victime... tu veux le sauver?...

-- Promets-moi ce que je te demande...

-- Arracher ce monstre à un supplice mérité? Jamais!...

-- Scanvoch... je t'en supplie...

-- Jamais!...

-- Sois donc maudit! toi, qui dis: _Non_, à la prière d'un

mourant, à la prière d'un soldat, qui pleure... car, tu le vois...

est-ce agonie, faiblesse? je ne sais; mais je pleure...

Et de grosses larmes coulaient sur son visage déjà livide.

-- Bon Marion! ta mansuétude me navre... toi, implorer la grâce de

ton meurtrier!

-- Qui s'intéresserait maintenant... à ce malheureux... si ce

n'est moi? me répondit-il avec une expression d'ineffable

miséricorde.

-- Oh! Marion, ces paroles sont dignes du jeune maître de Nazareth

que mon aïeule Geneviève a vu mourir à Jérusalem!

-- Ami Scanvoch... merci ... tu ne diras rien... je compte sur ta

promesse...

-- Non! non! ta céleste commisération rend le crime plus horrible

encore... Pas de pitié pour le monstre qui a tué son ami... un ami

tel que toi!

-- Va-t'en! murmura Marion en sanglotant; c'est toi qui rends mes

derniers moments affreux! Eustache n'a tué que mon corps... toi,

sans pitié pour mon agonie, tu tortures mon âme. Va-t'en!...

-- Ton désespoir me navre... et pourtant, écoute-moi... Tout me

dit que ce n'est pas seulement l'ami, le vieil ami que ce

meurtrier a frappé en toi...

-- Depuis vingt-trois ans... nous ne nous étions pas quittés,

Eustache et moi..., reprit le bon Marion en gémissant. Amis depuis

vingt-trois ans!...

-- Non, ce n'est pas seulement l'ami que ce monstre a frappé en

toi, c'est aussi, c'est surtout peut-être le chef de la Gaule, le

général de l'armée... La cause mystérieuse de ce crime intéresse

peut-être l'avenir du pays... Il faut qu'elle soit recherchée,

découverte...

-- Scanvoch, tu ne connais pas Eustache... Il se souciait bien, ma

foi! que je sois ou non chef de la Gaule et général... Et puis,

qu'est-ce que cela me fait... à cette heure où je vais aller vivre

ailleurs?... Seulement, accorde-moi cette dernière demande... ne

dénonce pas mon ami Eustache...

-- Soit, je te garderai le secret, mais à une condition...

-- Dis-la vite...

-- Tu m'apprendras comment ce crime s'est commis...

-- As-tu bien le coeur de marchander ainsi... le repos à... un

mourant?...

-- Il y va peut-être du salut de la Gaule, te dis-je. Tout me

donne à penser que ta mort se rattache à une trame infernale, dont

les premières victimes ont été Victorin et son fils. Voilà

pourquoi les détails que je te demande sont si importants.

-- Scanvoch... tout à l'heure je distinguais ta figure... la

couleur de tes vêtements... maintenant, je ne vois plus devant moi

qu'une forme... vague... Hâte-toi... hâte-toi...

-- Réponds... Comment le crime s'est-il commis? et par Hésus, je

te jure de garder le secret... sinon... non...

-- Scanvoch...

-- Un mot encore. Eustache connaissait-il Tétrik?

-- Jamais Eustache ne lui a seulement adressé... la parole...

-- En es-tu certain?

-- Eustache me l'a dit... il éprouvait même... sans savoir

pourquoi, de l'éloignement pour le gouverneur... Cela ne m'a pas

surpris... Eustache n'aimait que moi...

-- Lui?... Et il t'a tué!... Parle, et je te le jure par Hésus! je

te garde le secret... sinon... non...

-- Je parlerai... mais ton silence sur cette chose ne me suffit

pas. Vingt fois j'ai proposé à mon ami Eustache de partager ma

bourse avec lui... il a répondu à mes offres par des injures...

Ah! ce n'est pas une âme vénale... que la sienne... il n'a pas

d'argent... comment pourra-t-il fuir?...

-- Je favoriserai sa fuite... j'aurai hâte de délivrer le camp et

la ville de la présence d'un pareil monstre!

-- Un monstre! murmura Marion d'un ton de douloureux reproche. Tu

n'as que ce mot-là à la bouche... un monstre!...

-- Comment et à propos de quoi t'a-t-il frappé?

-- Depuis mon acclamation comme chef... nous...

Mais, s'interrompant, Marion ajouta: Tu me jures de favoriser la

fuite d'Eustache?

-- Par Hésus, je te le jure! Mais achève...

-- Depuis mon acclamation comme chef de la Gaule... et général

(ah! combien j'avais donc raison... de refuser cette peste,

d'élévation... c'était sûrement un pressentiment...) mon ami

Eustache était devenu encore plus hargneux, plus bourru... que

d'habitude... il craignait, la pauvre âme... que mon élévation ne

me rendît fier... Moi, fier... Puis, s'interrompant encore, Marion

ajouta en agitant çà et là ses mains autour de lui... Scanvoch, où

es-tu?

-- Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà

froide. Je suis là, prés de toi...

-- Je ne te vois plus...

Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.

-- Soulève-moi... appuie-moi le dos contre un arbre... le coeur me

tourne... j'étouffe...

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son

corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un

arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:

-- À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache

augmentait... je tâchais de lui être encore plus amical

qu'autrefois... Je comprenais sa défiance... Déjà, lorsque j'étais

capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien

camarade d'enclume... Général et chef de la Gaule, il me crut un

potentat... Il se montrait donc de plus en plus hargneux et

sombre... Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au

contraire... je riais à coeur joie de ces hargneries... je

riais... c'était à tort, il souffrait... Enfin, aujourd'hui, il

m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés

ensemble... Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à

conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami

Eustache, j'écris à la mère des camps... afin de m'excuser... puis

lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la

promenade... Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons

dans la forêt de Chartres... où nous allions dénicher des pies-

grièches... J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et

comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour

dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri

des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée

entre mes lèvres, et d'autres singeries encore... car... voilà qui

est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui...

Eustache, au contraire, ne se déridait point... Nous étions à

quelques pas d'ici, lui derrière moi... il m'appelle... je me

retourne...et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part

méchanceté, mais folie... pure folie... Au moment où je me

retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans

le côté en me disant: «_La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as

forgée?_» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup... en

disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?... Au moins on

s'explique... T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais

aux arbres... le pauvre fou avait disparu... laissant son épée

près de moi, autre signe de folie... puisque cette arme, remarque

ceci... Scanvoch, puisque... cette arme portait sur la lame:

«_Cette épée a été forgée par Marion... pour... son cher ami...

Eustache_.»

Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et

brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant

des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci:

-- _Eustache... fuite... sauve-le_...

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné

Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je

soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette

trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion,

laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait,

quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au

sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois

avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui

se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien

compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle,

Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par

l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une

implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette

croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime

n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée

jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin,

singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de

Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il

lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les

médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage

dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses

lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me

donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à

l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi,

chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents

d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable

n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à

la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière

heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non

pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun

soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à

Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée

entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général

et au chef de la Gaule.

L'alouette du casque; ou, Victoria, la mère des camps · 第 7 / 13 题