--Oui, oui, c'est vrai, j'ai bien vu que tu faisais des yeux de chat.
C'est justement ce que me disait feu mon grand-père, quand j'avais ton
âge et que je le regardais comme tu me regardes. Eh bien, mon mignon, je
vas te répondre ce qu'il m'a répondu, il y a de cela septante et trois
ans: je crois que tu as l'oeil du greffeur; par ainsi, demain matin,
je te laisserai faire, et je te regarderai faire; tu entends, je te
regarderai faire; tu n'as pas peur?
--Oh si! un peu, répondit le petit rusé; mais pas trop, parce que,
grand-père, tu es si bon!
--Oh! le patelin! marmotta le grand-père, comme il saura entortiller son
monde. C'est bien. J'ai un _sujet_ en vue, mais, si tu me le gâtes, gare
à tes oreilles!»
On voyait qu'il était fier de son petit-fils, et il se mit à ricaner de
satisfaction, et en ricanant il laissa choir sa pipe dans l'herbe. Le
petit garçon fit une culbute de joie avant de la ramasser.
En se relevant, il m'aperçut et dit à son grand-père:
«Grand-père, voilà le monsieur de ce matin!
--Va à tes vaches, lui répondit le père Viaud.--Monsieur, votre
serviteur. Si ça ne vous fait rien, nous allons nous asseoir sur cette
souche, parce que les jambes d'un pauvre vieux comme moi.... Oh! après
vous, monsieur.
--Un pauvre vieux qui greffe sans lunettes, répliquai-je avec une ironie
qui n'était pas pour le blesser, je l'espère; un pauvre vieux qui manie
le couteau sans que la main lui tremble; un pauvre vieux qui vous
introduit la branchette dans la fente sans s'y reprendre à deux fois,
et qui vous enroule le fil, et qui vous l'attache comme une jeune
couturière! Qu'on m'en trouve beaucoup de ces pauvres vieux-là!
--Bellement, bellement, dit-il avec un geste de sa main, qui s'était
remise à trembler. Quand on a fait une chose toute sa vie; qu'on préfère
cette chose-là à toutes les autres; qu'on sait que la chose est honnête,
bonne, utile, et qu'on se flatte de l'avoir toujours faite de son mieux,
on la fait encore bien quand l'âge vous force de renoncer à tout le
reste. On dit qu'il y a une grâce d'état, monsieur, et moi je le crois,
puisque je puis greffer sans trembler, et que je ne puis pas manger une
cuillerée de soupe sans en renverser la moitié.
--Alors, lui dis-je, vous aimez cela, greffer?
--Si j'aime ça! Mon père l'aimait et mon grand-père aussi; mon fils
l'aimait, mais il est mort des fièvres; Fidéric l'aime. C'est un don de
famille, et il y a des petits secrets de métier que nous nous passons
les uns aux autres. Ah! ah! ah! si j'aime ça! Mais, monsieur, qu'est-ce
qu'il y a de plus superbe que de faire d'un arbre sauvage et païen un
arbre du bon Dieu, qui nourrit les chrétiens du bon Dieu? C'est beau
de semer et de moissonner, et j'ai bien semé et bien moissonné dans ma
longue vie; mais le blé paraît et disparaît, et l'arbre reste, et porte
témoignage. Il y a, dans le canton, des arbres qui rappellent au
monde le nom de mon grand-père et celui de mon père. Il y en a qui
rappelleront le mien. Nous sommes des glorieux, dans notre famille,
voyez-vous. Aussi loin que vous pouvez voir, tous les arbres à fruit ont
été comme baptisés et rendus chrétiens par nous autres; je ne fais
que vous redire les paroles de M. le curé. Oui, il a dit, parlant à
Monseigneur, la dernière fois que Monseigneur est venu confirmer les
enfants par ici: «Monseigneur, les Viaud sont des missionnaires à leur
façon; seulement, au lieu de convertir des nègres, ils convertissent des
arbres». Et Monseigneur a dit: «Père Viaud, c'est très bien, cela! Qui
plante un arbre fait une bonne action; qui greffe un arbre fait une
action meilleure encore.» Et il a débité aux enfants un petit sermon
là-dessus; je n'ai pas tout compris, parce que j'ai l'oreille un peu
dure, mais je sais que c'était très beau.
--Je vois, lui dis-je, que Frédéric a le don, comme vous.
--Il l'a», me répondit le bonhomme avec un sourire d'orgueil. Mais,
quand ce sourire d'orgueil eut disparu, sa figure redevint toute
vieille, ses mains furent reprises de leur tremblement, et la pipe de
bois, qu'il avait allumée à grand'peine, avait d'étranges soubresauts
entre ses gencives.
«Et comme cela, repris-je, c'est demain que vous ferez faire à Frédéric
ses premières armes comme greffeur.
--Oui, c'est demain; et moi qui n'ai plus l'habitude de désirer
grand'chose, je voudrais déjà être à ce moment-là; ça m'avancera
pourtant d'un jour sur le chemin du cimetière: n'importe, je voudrais y
être.»
Pendant qu'une rougeur fugitive lui montait au visage, je le regardais
avec respect, et je pensais à part moi: «Si j'étais destiné à rester
sur terre aussi longtemps que ce vieux paysan, quelle est celle de mes
occupations présentes qui pourrait me tenir fidèle compagnie jusqu'au
bout, donner une force passagère à mon corps défaillant, réchauffer mon
coeur, satisfaire ma conscience et m'empêcher d'être comme un mort parmi
les vivants? oui, laquelle?»
Ce que je me suis répondu à moi-même importe peu; quelles résolutions
j'ai prises, c'est mon affaire. Tout ce que je puis dire, c'est que
je m'estime heureux d'avoir vu travailler le père Viaud et de l'avoir
entendu parler.
VI
INFLUENCE D'UN OURS SUR LES RELATIONS DE TROIS PETITES FILLES
A Paris, les petites filles ne peuvent pas voir leurs amies aussi
souvent qu'elles le voudraient. D'abord, Paris est grand et les
distances sont longues; et puis il y a les cours à suivre, les devoirs
à faire, les leçons de piano, les leçons de dessin, les occupations du
papa, et les obligations mondaines de la maman.
Au bord de la mer, au contraire, on demeure porte à porte, on a des
loisirs, on peut donc voisiner entre mamans et entre petites filles.
Cette année-là, toute une société de connaissances parisiennes s'était
donné rendez-vous à Varangues-sur-Mer, et l'on voisinait ferme.
Le 18 août, Mme de Larochemère avait donné une grande matinée de petites
filles, parce que c'était la fête d'Hélène, sa fille.
Au retour de cette fête, Mme Loudéac et sa petite Suzanne, pour revenir
chez elles, à la villa des Tamarix, suivaient un joli petit chemin
tournant et causaient de la fête:
«Alors, chérie, dit Mme Loudéac, tu t'es bien amusée.
--Oh oui! maman,... et puis, as-tu remarqué Alix de Gayrel;... dis,
maman, l'as-tu remarquée?»
Les regards de Suzanne brillaient d'enthousiasme. Mme Loudéac ne put
s'empêcher de sourire.
«Il y avait beaucoup de monde, dit-elle, et je ne suis pas bien sûre....
--Oh! maman, reprit Suzanne d'un ton de reproche, c'était la reine de la
fête: des yeux bleus, mais, vois-tu, d'un bleu..., et puis, des cheveux
blonds, mais, vois-tu, d'un blond..., pas en tresses, bien entendu....
--Pourquoi, bien entendu? demanda la maman, qui s'amusait de
l'enthousiasme de sa fillette.
--Oh! reprit Suzanne, les tresses, c'est bon pour des mauviettes comme
moi, comme les autres, comme Berthe, comme Lydie, comme Paulette,
comme..., comme Marthe Lemoyne....»
Elle prononça ce dernier nom avec une sorte de dédain aristocratique,
comme si la pauvre Marthe Lemoyne eût formé à ses yeux le contraste le
mieux fait pour mettre dans tout son relief l'écrasante supériorité de
son idole.
Mme Loudéac fronça légèrement les sourcils, sans rien dire, toutefois:
c'était une mère prudente et expérimentée, et elle laissait volontiers
bavarder sa petite perruche, pour connaître le fond de sa pensée.
«_Elle_, oh! _elle_, reprit Suzanne, ses cheveux flottent, ondulent; oh!
comme ils ondulent! Et puis, quelle toilette, et puis quel sourire! Ah!
maman, si tu avais vu son sourire. Nous avons causé, oui, elle a bien
voulu causer avec moi, et..., et, ajouta-t-elle avec une explosion de
joie et d'orgueil, nous nous sommes promis d'être amies... toujours,...
toujours!
--Comme cela, du premier coup? demanda la maman d'un ton de douce
raillerie.
--Oui, tout de suite. Tu sais, reprit-elle avec une gravité comique, il
y a, comme cela, des personnes que l'on aime à première vue.»
Elle regarda d'un air sentimental la ligne bleue de la mer, qui
apparaissait par une brèche des falaises, à l'un des tournants du
chemin, et, de son petit coeur gonflé de joie et d'orgueil, s'échappa un
soupir de reconnaissance.
«Toujours la même, pensa Mme Loudéac en poussant un soupir de regret;
oui, toujours la même: coeur d'or et tête de linotte.»
Et elle se promit d'étudier de près cette nouvelle idole, aux pieds de
laquelle sa Suzanne immolait en holocauste toutes ses petites amies,
d'un seul coup.
«Et puis, tu sais, mère chérie, reprit Suzanne, son papa est conseiller
d'État, son grand-papa sénateur. Elle a un oncle amiral, et un autre
archiduc....
--Tu veux peut-être dire archidiacre? suggéra la maman; elle se
souvenait d'avoir entendu Mme de Larochemère parler, pendant la petite
fête, de la parenté des de Gayrel, qui étaient des nouveaux venus dans
le cercle des Parisiens en villégiature.
--Archiduc ou archidiacre! c'est toujours quelque chose comme cela»,
répondit Suzanne sans se déconcerter. Elle continua à entasser, pièce
à pièce, la parenté de son Alix, comme pour écraser de ce monument
cyclopéen le reste de l'humanité. Mme Loudéac devina sans peine que,
dans l'idée de sa fillette, la pauvre Marthe Lemoyne gisait écrasée avec
les autres et, probablement même, plus aplatie que tout le reste. Et
pourtant!
Le père de Marthe était architecte. Et, quoique ce fût un véritable
artiste, bien connu dans le monde des artistes, et même dans celui qui
s'intitule Tout-Paris, Suzanne, dans sa cervelle de linotte, le tenait
pour un petit personnage. Savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour
M. Lemoyne avait dit devant elle, à son papa, qu'il lui arrivait
quelquefois de monter à l'échelle, comme les maçons, pour voir où en
étaient les travaux. A partir de ce jour-là elle confondit dans son idée
l'architecte avec l'entrepreneur qui bouscule les maçons, et avec les
maçons eux-mêmes.
Et, comme elle avait vu les maçons déjeuner sur leurs échafaudages, elle
n'aurait pas été surprise d'y voir un beau jour M. Lemoyne, assis les
jambes pendantes, les vêtements couverts de poussière, les favoris
constellés de pastilles de plâtre, tirer son déjeuner d'un sac de toile
ou d'un vieux panier d'osier.
Mme Loudéac avait deviné juste. Au moment même où elle regardait sa
petite fille, à la dérobée, d'un air attristé, l'architecte poudreux,
la mère de Marthe, si douce et si modeste, Marthe elle-même avec ses
toilettes simples, sa taille grêle plutôt qu'élégante, son teint un
peu brouillé, ses nattes de cheveux châtains, sa figure insignifiante
(insignifiante pour les perruches qui ne devinaient pas tout ce qu'il y
avait de bonté et d'intelligence dans ses grands yeux pensifs et doux),
tout cela formait, dans la tête de la perruche, un repoussoir à souhait
pour faire ressortir l'idole aux cheveux d'or dans son cadre étincelant.
«Et puis, reprit la perruche d'un ton confidentiel, il y a une chose que
tu ne sais pas et qu'il faut que je te dise: Alix est très brave.
--Elle est très brave! s'écria Mme Loudéac d'un air surpris et amusé.
--Oh oui! très brave, reprit la perruche en secouant gravement la tête à
plusieurs reprises.
--Et, dis-moi, mignonne, à quoi as-tu reconnu que Mlle Alix est très
brave? Est-ce à sa manière de danser, ou de manger une tarte aux
fraises?
--Oh! maman, dit Alice d'un air de reproche. La preuve qu'elle est très
brave, c'est que son oncle l'amiral lui a fait cadeau d'une carabine de
salon.
--Oh! oh!
--Et elle dit qu'elle n'a pas peur de s'en servir.
--A présent, me voilà convaincue.
--Oh! ce n'est pas tout. Elle a pleuré un jour parce que son papa et son
oncle refusaient de l'emmener à la chasse au sanglier. Tu sais ce que
c'est qu'un sanglier: une grosse, grosse bête, très méchante, qui
renverse tout, et tue tout le monde, quand les personnes ont peur et ne
savent pas se servir de leurs fusils. Alix n'aurait pas eu peur, elle,
et elle aurait tiré le sanglier avec sa carabine, pan!
--C'est décidément une jeune personne très brave, dit Mme Loudéac d'un
ton de légère moquerie.
--Oh! reprit la perruche, ce n'est pas comme cette pauvre Marthe
Lemoyne, qui a peur des rats, des araignées et des chauves-souris.
--Elle te l'a dit? demanda la mère en regardant sa petite fille en face.
--Oh non! mais elle dit qu'elle n'aime pas ces bêtes-là.
--Je t'avouerai franchement que je ne les aime pas non plus, et que je
n'en ferais pas volontiers ma société habituelle.
--Oh! mais toi, maman, tu n'en as pas peur, tandis que Marthe doit en
avoir peur; j'en suis sûre, je devine cela à son air. Elle est si..., si
timide,... si..., si embarrassée.»
Ingrate Suzanne! Marthe l'aimait de tout son coeur. Mais, me direz-vous,
pourquoi l'aimait-elle? Et moi, je vous répondrai: Sait-on toujours
pourquoi l'on aime? Peut-être Marthe avait-elle deviné que Suzanne avait
un coeur d'or, et lui pardonnait-elle à cause de cela d'avoir une tête
de linotte! Elle l'aimait d'une affection discrète, silencieuse et
timide. Elle ne s'offensait pas de ses rebuffades ou de ses dédains,
parce que, n'étant pas égoïste, elle songeait peu à elle-même, et
beaucoup à ceux qu'elle aimait.
Mme Loudéac, qui voyait clair, était touchée de ce dévouement discret,
de cette affection tendre et vraie, de cette patience, de cette absence
complète de jalousie et de mauvaise humeur.
Avec une affection quasi maternelle, Marthe veillait au bien-être de sa
préférée, qui acceptait ses petits soins comme chose due, sans même les
remarquer; Marthe songeait à lui envelopper le cou d'un foulard ou d'un
fichu, pour la préserver de l'air frais de la mer, elle lui retrouvait
son éventail ou son livre, toujours égarés dans quelques coins
mystérieux; et pendant ce temps-là l'autre souriait à son idole, ou
boudait son idole pour quelque caprice ou quelque préférence; en un mot,
elle vivait de son idole et la voyait jusque dans ses rêves.
Sa petite tête romanesque se complaisait à imaginer mille et une
situations où son idole jouait un rôle héroïque. Par exemple, on faisait
une promenade en mer. Le canot chavirait. L'idole se précipitait dans
le gouffre, pour en tirer son _bichon_. (Depuis quelque temps Suzanne
appelait Alix sa _reine_ et Alix appelait Suzanne son _bichon_.) Donc,
la reine arrachait le bichon à la fureur des flots, et venait le déposer
entre les bras de sa maman. Et alors la maman déposait un baiser sur le
front de la reine, levait les yeux au ciel et se mettait à l'adorer pour
la vie. (Pour le moment, et c'était un des grands soucis de Suzanne,
Mme Loudéac témoignait un enthousiasme très modéré pour les vertus et
perfections de la reine.) Une autre fois, un cheval emporté faisait
mine de fouler le bichon aux pieds. Plus prompte que l'éclair, la reine
s'élançait, enlevait le bichon à bras tendus, et tout d'une traite le
portait à Mme Loudéac. Baiser sur le front, cela va sans dire, regards
levés au ciel.
Une autre fois encore, un taureau descendait du plateau, rendu furieux
par les mouches. Le bichon va être encorné et mis en pièces. Oui, mais
un coup de feu retentit, le taureau tombe pour ne plus se relever. La
reine apparaît tenant encore à la main sa carabine de salon. On devine
le reste.
Un jour que le bichon, la reine et l'humble Marthe avaient fait la
dînette à la villa des Tamarix, il leur prit fantaisie de faire un petit
tour jusqu'à une plate-forme d'où l'on voit arriver les bateaux qui
reviennent de la pêche. Pour être tout à fait exact, disons que cette
fantaisie vint à la reine. Le bichon trouva l'idée admirable--règle
générale, la reine n'avait que des idées admirables.--Marthe essaya
bien, il est vrai, de faire quelques timides objections. Sans doute,
dans un petit village comme Varangues-sur-Mer, où tout le monde se
connaît, les enfants peuvent aller et venir sans inconvénient et sans
danger, des villas à la plage et de la plage aux villas. Pourtant ne
ferait-on pas bien de prévenir Mme Loudéac? La reine, sans daigner
répondre, ouvrit la porte à claire-voie, le bichon la suivit, et Marthe,
ne voulant pas avoir l'air de leur faire la leçon, les accompagna.
La reine continuait à marcher devant, le menton relevé, comme il
convient à une reine, ayant ses cheveux d'or sur les épaules en guise
de manteau royal. Elle avait une si fière allure, son pas était si
vaillant, si héroïque, que le bichon, tout frissonnant d'enthousiasme,
se retourna involontairement pour faire la comparaison de cette royale
allure avec la démarche modeste de la pauvre Marthe, qui, toute contrite
de se savoir en état de désobéissance, s'avançait la tête basse, d'un
pas incertain.
«Allons, viens donc», lui dit le bichon; et en lui-même le bichon
pensait: «On la prendrait pour la suivante de notre reine».
Tout à coup un cri aigu troubla la tranquillité du soir. Le bichon se
retourna vivement. La reine, qui avait perdu toute majesté et même toute
retenue, s'enfuyait à toutes jambes. Sa jolie figure, toute pâle, était
enlaidie par une expression de terreur abjecte.
«Qu'est-ce qu'il y a?» s'écria Suzanne épouvantée.
Au lieu de lui répondre, la reine, qui semblait avoir perdu la vue
aussi bien que l'ouïe, la bouscula violemment et la renversa dans la
poussière. Sans prendre le soin de la ramasser, la reine éperdue gagna
la porte du jardin, l'ouvrit et la referma brusquement derrière elle.
Elle continuait de pousser des cris aigus, bousculant tout sur son
passage, et jetant l'effroi dans toute la maison, sans pouvoir expliquer
la cause de sa propre terreur. Elle monta l'escalier en courant, et ne
s'arrêta que quand il lui fut impossible de monter plus haut.
Au moment où Marthe se mettait en devoir de relever Suzanne, qui était
tout étourdie de sa chute violente, un gros ours brun apparut au
tournant du sentier.
«Sauve-toi, dit Marthe à Suzanne, vite, ma mignonne, sauve-toi, pour
l'amour de Dieu.»
Suzanne, à moitié relevée, retomba sur ses genoux; incapable de faire
un mouvement, elle s'affaissa sur ses talons; ses deux mains jointes
pendaient inertes devant elle, elle regardait l'ours qui trottinait sans
se presser, et ses lèvres frémissaient.
Sans hésiter une seconde, Marthe, très pâle, mais très résolue, passa
devant elle et marcha droit à l'ours. Arrivée à quelques pas de lui,
elle leva d'un geste énergique la petite ombrelle qu'elle tenait, en
criant: «Arrière, vilaine bête! arrière!»
L'ours, interdit, la regarda en clignant ses yeux clairs, et, comme elle
continuait à s'avancer pour le tenir en respect et donner à Suzanne
le temps de fuir, il souffla dans sa muselière et parut prendre une
résolution énergique.
Se dressant à moitié, il s'assit lourdement dans la poussière et,
saisissant le bout de ses pattes de derrière avec ses pattes de devant,
il se mit à se dandiner lourdement d'avant en arrière et de droite à
gauche.
«Oui, oui, je te conseille de faire le beau», dit une grosse voix, la
voix d'un grand gaillard en guenilles, qui venait de tourner à son tour
le coin du sentier. Cet homme était tout rouge et tout essoufflé à force
d'avoir couru. «Ah! brigand! reprit-il en saisissant la chaîne de son
pensionnaire. Ah! ingrat! ah! malfaiteur! Tu fausses compagnie à ton
père nourricier! tu lui fais suer sang et eau pour te rattraper! tu
fais peur à la petite demoiselle. Sais-tu bien ce qui serait arrivé
si l'autre demoiselle ne t'avait pas si bravement arrêté? Tu aurais
débouché au milieu du village, et le gendarme aurait mis ton maître en
prison et toi en fourrière!»
Il scandait chacune de ses phrases par une bonne taloche appliquée sur
le crâne de l'ours. L'ours faisait semblant d'avoir peur, et fermait les
yeux à chaque taloche; mais il avait l'air de rire dans sa muselière; il
montrait ses grands crocs, et sa langue pendait de côté.
Aussitôt qu'elle vit l'ours en puissance de son maître, Marthe, sans
s'arrêter au bavardage de l'homme et aux grimaces de l'ours, saisit
Suzanne dans ses bras et la couvrit de baisers pour la rassurer. Les
servantes cependant étaient accourues, ainsi que Mme Loudéac.
«Elle n'a rien, elle n'est pas blessée, dit Marthe à Mme Loudéac, qui
était devenue toute pâle de saisissement. Mme Loudéac prit Suzanne par
un bras, tandis que l'autre bras demeurait passé sur les épaules de
Marthe. Une fois dans le jardin, la porte bien fermée derrière elle, la
pauvre petite fut prise d'un tremblement convulsif. Elle cacha sa tête
contre l'épaule de Marthe en sanglotant. Et, au milieu de ses sanglots,
elle murmurait d'une voix entrecoupée: «Oh! Marthe, oh! chérie,
embrasse-moi.»
Marthe l'embrassa, et Suzanne retint la figure de sa petite amie tout
près de la sienne et plongea ses regards dans les siens. Est-ce que,
vraiment, l'acte d'abnégation et de bravoure folle qu'elle venait
d'accomplir, avait embelli Marthe et l'avait comme transfigurée?
Ou bien, la reconnaissance passionnée que ressentait Suzanne lui
ouvrit-elle tout à coup les yeux? Quoi qu'il en soit, elle s'écria:
«Chérie, belle chérie, oh! que je te trouve belle!»
Marthe se mit à rire d'un petit rire embarrassé et dit à l'une des
servantes: «Claudine, allez préparer un verre d'eau sucrée pour Mlle
Suzanne, pendant que nous allons la ramener!»
On avait un peu oublié la reine pendant tout cet esclandre. On la trouva
dans une des mansardes, la figure cachée dans les mains, et criant à
intervalles réguliers: «L'ours! l'ours!»
Quand on lui eut bien expliqué que l'ours ne l'avait pas suivie, que
c'était un ours apprivoisé et que son maître l'avait emmené, elle
consentit à descendre.
Malgré son aplomb de petite reine, elle fut un peu embarrassée de sa
contenance quand on l'introduisit au salon. Suzanne était étendue sur
le canapé, la tête contre l'épaule de Marthe, les deux mains dans les
siennes, lui murmurant à l'oreille de jolis petits noms de tendresse.
A la grande surprise de Suzanne, sa mère témoigna à la petite reine plus
de bienveillance que d'habitude. Je le crois bien qu'elle lui montrait
de la bienveillance! Ne lui était-elle pas reconnaissante, cette mère
prévoyante et sage, d'avoir pris soin de démontrer elle-même, et
si clairement, à la petite Suzanne combien, malgré sa supériorité
apparente, elle était inférieure à la bonne Marthe?
«Rien de grave, ma mignonne, dit Mme Loudéac en tendant la main à la
petite reine, une vraie plaisanterie de carnaval.
--Ah! si j'avais eu ma carabine! s'écria la petite reine, qui avait
repris son aplomb.
--Une ombrelle a suffi», dit Mme Loudéac en regardant Marthe avec
tendresse. Elle ajouta, mais intérieurement, car à quoi bon frapper les
gens qui sont à terre: «Une ombrelle et un bras vaillant!»
«On demande Mlle de Gayrel», dit Claudine en entr'ouvrant la porte du
salon.
Comme Mlle de Gayrel devait partir le lendemain avec sa famille, elle
fit ses adieux; ses petites amies et Mme Loudéac lui souhaitèrent bon
voyage.
«Bon voyage!» selon l'intention des personnes, peut signifier: «Je
souhaite sincèrement que votre voyage soit bon!» ou bien: «Bon
débarras!» Les deux fillettes, sans arrière-pensée, donnèrent à cette
expression son sens le plus favorable. Mme Loudéac, qui n'était pourtant
pas malveillante, lui donna son sens ironique, sans en rien laisser
paraître. Dans sa pensée, elle souhaitait:
«Bon voyage!» à l'influence pernicieuse de la petite reine sur l'esprit
et le jugement de Suzanne.
A partir de la soudaine invasion de maître Martin dans le sentier des
Tamarix, les opinions personnelles de Suzanne subirent un changement
considérable sur la question des tresses, sur la condition sociale des
architectes et sur bien d'autres sujets.
Les parents de Suzanne demeurent boulevard des Invalides, et ceux de
Marthe rue de la Tour-d'Auvergne, c'est-à-dire aux deux extrémités de
Paris; Suzanne suit ses cours, et Marthe les siens; toutes les deux
ont des devoirs à faire, des leçons de piano, des leçons de dessin, et
chacun des deux papas a ses occupations comme par le passé; chacune des
deux mamans ses obligations mondaines, et, malgré cela, les deux petites
filles se voient très souvent. C'est que, quand on tient beaucoup à se
voir, on y arrive toujours, même à Paris. Or les deux mamans tiennent à
se voir, et les petites filles aussi. Alors, cela va tout seul.
TABLE DES MATIÈRES
LETTRES DE FINETTE A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
LA FAUTE DE NONO
CHARLES KLIPMANN