CONTES A JEANNOT
J. GIRARDIN
1896
A mon petit-fils JEAN LEBOSSÉ
Il se passera du temps, Jeannot, avant que tu sois en état de lire ce
livre; n'importe, je te le dédie tout de même, pour te remercier du
plaisir que j'ai à voir ta gentillesse et ta belle humeur de bébé bien
portant.
J. Girardin.
I
LETTRES DE FINETTE
A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
Houlgate, 3 Juillet 1885.
Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite.
Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud,
et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il
m'est arrivé un grand malheur en route.
D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien
drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches
dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui
s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets
en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire
semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en
réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front
et nous montraient le poing.
C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage
pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les
épaules, et je me suis remise à la portière.
Alors sais-tu ce que j'ai vu?
Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout
en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à
traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des
garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut,
et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants
et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres
m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille
s'est fait grand mal.
Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la
petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit
quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait
de la faire chavirer pour la punir.
Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt
je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela
devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de
faire la dînette avec ta poupée.»
Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je
l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de
pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce
joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux.
[Illustration: Deux garçons traînaient une petite fille.]
Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi
j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il
m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont
obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause
de quelques méchantes miettes de pain.
Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma
poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier.
Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie
de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis
endormie.
C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé.
En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être
éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient
jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un
grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit
de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit
aussi, et tout le côté droit de son joli costume.
Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la
bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en
suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai
mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que
je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup
de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée
en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont
en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le
cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi!
Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon
panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur
est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de
jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles
et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié
quelque chose, il est encore temps.»
[Illustration: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire.]
Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à
la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait
pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela,
j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la
pauvre Lili n'a plus rien à mettre!
Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a
montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et
les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur
des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui
sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins;
mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies
choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi
qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites
filles!
Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me
faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous
voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un
pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils
avaient un toutou derrière eux.
Jean s'est mis à chanter: _Les canards l'ont bien passé, tire, lire,
lire_. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert
Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la
pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de
l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais
promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime.
Ta petite amie,
FINETTE.
Houlgate, 8 Juillet, 1885.
Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est
que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne
peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le
sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit.
Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se
moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien
fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire
que je n'y entendais rien.
Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs;
plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait
grande. Je n'ai encore rien dit.
Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté
où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela,
je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est
l'effet de la perspective!»
Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu
que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là.
Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas
plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des
explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se
croire plus que les filles!
Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le
sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain.
Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est
un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer.
Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend
dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier,
supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux
fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman.
Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer,
maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas
faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie
plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les
yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je
ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette
eau salée et amère.
J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime
pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que
c'est que la mer.
Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures
où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus;
alors les gens du pays disent que la _marée_ est _basse_. A d'autres
heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la _marée_ est
_haute_.
[Illustration: Jean s'en va pêcher des crevettes.]
A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons
de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les
as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les
aperçoit à peine dans l'eau.
[Illustration: Il y a des petits garçons qui lancent des bateaux.]
Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les
flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de
ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un
caractère grognon.
Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a
une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui
ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle
m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits
garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très
gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour
que tu ne te laisses pas attraper.
[Illustration: Ils ont transporté dans leurs brouettes des broussailles.]
C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si
je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à
part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée
de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la
journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille,
des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au
bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même
les grandes personnes.
Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus
hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui
a dispersé tout le monde.
10 juillet 1885.
Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis toute la journée et toute
la nuit d'après. Il pleut encore au moment où je t'écris. C'est ennuyeux
partout, la pluie, mais surtout à la mer. On ne voit dehors que les gens
du pays et quelques baigneurs enragés; toutes les dames restent dans
leurs logements ou vont faire de la musique au casino.
On ne voit dehors qu'une Anglaise de quatorze ou quinze ans. Il paraît
que les petites Anglaises font tout au rebours de nous autres; par
exemple, elles se promènent sans leur bonne et sans leur maman, et elles
sortent par tous les temps.
[Illustration: Un grand parapluie à la main.]
Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les cent pas toute seule,
chaussée de grosses bottines, un grand parapluie à la main, et les
cheveux au vent. Jean prétend que tous les Anglais font exprès de se
promener à la pluie, et que c'est pour cela qu'ils ont tous les cheveux
rouges. Mais je commence à me défier de Jean, et je l'ai bien attrapé en
lui disant que j'ai vu à Paris beaucoup d'Anglais qui n'avaient pas les
cheveux rouges.
Figure-toi qu'elle se promène toujours! Maman, qui a trouvé ici des
personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas pour faire de
l'effet que la petite Anglaise se promène à la pluie. Son médecin lui a
ordonné de se promener deux heures, par tous les temps. Quand maman m'a
dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce
que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la
pluie.
Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de
me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente
de moi.
Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te
regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de
bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement
pas qu'il pleut.
11 juillet 1885.
Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de
m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a
tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage,
et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me
sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le
coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite
demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour
n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a
plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie
de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite
comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre
le nouveau costume de Lili.
[Illustration: Des lapins vivants!]
Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de
ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout
m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou.
Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours
le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus
souvent possible.
A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu
sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que
nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en
bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh!
si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser
leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air
éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a
dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a
montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes
petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits
amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur
des carottes, et tu verras!
Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai
jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
Ta petite amie,
Finette.
II
LA FAUTE DE NONO
I
C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins
charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses
idylles.
Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et
réjouissait tous les coeurs.
Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque
dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux
vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre
pour donner le bon exemple.
Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui;
car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de
l'année assuré pour tous les siens.
Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages;
parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait
en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants
étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce
que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage
de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.
Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en
dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de
sa barbe, n'était qu'un grand enfant.
II
Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la
première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya
de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je
crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé
à nous. Qui m'aime me suive!»
Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la
maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas
frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté,
le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les
convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et
d'ambroisie.
Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha
un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste.
Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui
demanda ce qu'elle avait fait de Nino.
Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin.
Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre.
Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour
dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui.
Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder
dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à
celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser,
de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser
égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.
La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre,
laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au
grand: «Et surtout ne le réveille pas!»
III
«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité
de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de
réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue
un moment. Désormais il fallait y renoncer.
Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que
d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la
tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne
s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier
gazouillement du chéri, quand il se réveillerait.
Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine
nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle
négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son
maître.
Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et
qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau.
Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en
voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui
prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.
Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là
était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure
contre son épaule.
IV
Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau
vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit
les bras de son côté.
La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu
accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les
vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon.
La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et
hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur
qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas
tomber.
--Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole.
Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.
Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux
sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau.
Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et
si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait
de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du
vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait
dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.
En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la
soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait
trois.
Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges.
Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur
arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les
moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de
suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella.
V
«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.
--Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino,
qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour
l'exciter à rire.
«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.
--Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère.
--Il faut gronder Nono, répondit Stella.
--Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots.
Gronder Nono! et pourquoi donc?
--Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à
fait bouffon.
--Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son
mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la
bouche.
--Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a
cassé la branche tout entière. Vois plutôt!»
Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux
grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui.
«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour
l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a
dit le jour où j'avais cassé une branche.
--La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules;
je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les
deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne
nous ennuyez plus de vos querelles.»
VI
Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer
chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une
idée fausse.
Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il
pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.
Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque
l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à
elle-même.
Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin
nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne
s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et
pour leur faire voir la vérité.
Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait
péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la
branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il
ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis
un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait
triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut
reconnaître que la justice n'est pas un vain mot.
A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans
l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la
théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit
enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à
sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands
efforts d'intelligence.
«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.
Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais,
d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle
«avait de la cervelle pour deux».
III
CHARLES KLIPMANN
J'ai lu quelque part que les savants, lorsqu'ils ont en tête une
découverte importante, n'ont plus aucune idée de ce qui se passe autour
d'eux. M. Klipmann était un grand chimiste, et il ne savait jamais ce
qui se passait dans sa maison, toute son attention étant concentrée sur
ses cornues, sur ses alambics et sur ses petites fioles.
Comme il n'était pas riche, il n'avait qu'une seule domestique, la
vieille Françoise. La vieille Françoise passait sa vie à se désespérer,
parce-que Monsieur tachait et déchirait ses vêtements, sans s'en
apercevoir, mettait tout le ménage en désordre pour trouver un objet
qu'il tenait à la main, enfilait ses bas à l'envers, en songeant à autre
chose, sortait en vieilles pantoufles, mangeait sans se douter de ce
qu'il mangeait, s'étranglait en méditant des problèmes, et, à toutes
les observations, répondait d'un air ahuri: «Eh oui! comment donc!
certainement!»
M. Klipmann avait, quelque part, un frère, qui était demeuré veuf avec
un petit garçon. Ce frère mourut. Pour une fois, M. Klipmann se laissa
habiller décemment par Françoise, alla enterrer ce frère qui était mort
sans laisser un sou, prit le petit garçon par la main et l'emmena chez
lui.
«Voilà un petit garçon, dit-il à Françoise, c'est mon neveu, vous savez,
oui, certainement! Je..., je l'adopte.
--Monsieur fait bien», répondit la vieille bonne, très émue à la vue de
ce pauvre petit orphelin de quatre ans.
L'orphelin, qui s'appelait Charles, avait l'air d'un petit chat sauvage,
il se laissa embrasser en rechignant; mais la bonne Françoise était trop
émue de son malheur pour lui en vouloir de ses mauvaises manières.
«Il faudra, dit M. Klipmann, oui, certainement il faudra....
--Prendre soin de lui, reprit Françoise, qui était habituée depuis
longtemps à achever les phrases que son maître laissait toujours
inachevées.
--Prendre soin de lui, oui, certainement! C'est bien cela, prendre soin
de lui,... et puis lui faire comprendre, une bonne fois pour toutes....
(ici le petit garçon regarda son oncle d'un air méfiant), une bonne fois
pour toutes, qu'il ne doit jamais entrer dans le laboratoire, mais que
tout le reste de la maison est à lui.» (Ici le petit garçon sourit.
Il était laid, le pauvre-petit, mais il avait un sourire réellement
agréable.)
«Jamais dans le laboratoire!» reprit M. Klipmann en levant l'index de
la main droite. Le petit Charles fit un signe de tête. «Le reste de la
maison est à toi.» Cette fois Charles fit deux signes de tête au lieu
d'un.
«Le reste va tout seul», ajouta M. Klipmann en poussant un soupir
de soulagement. Comme il se sauvait, impatient de retourner à ses
expériences et à ses manipulations, Françoise lui dit: «Monsieur
n'oubliera pas d'ôter ses habits propres pour aller faire ses
cuisineries!»
Monsieur fit signe que c'était une chose entendue; ce qui ne l'empêcha
pas d'aller tout droit au laboratoire et de s'emparer d'une fiole qu'il
se mit à considérer d'abord, puis à secouer ensuite, toujours en costume
de cérémonie, le chapeau sur la tête.
Sous prétexte de montrer au petit Charles l'endroit où il ne devait
jamais mettre les pieds, Françoise s'en alla tout droit au laboratoire,
tenant toujours le petit garçon par la main.
«Là, dit-elle, maintenant que Monsieur a bien regardé sa petite
bouteille, il va aller changer de vêtements.
--Ça a réussi, répondit M. Klipmann en lui montrant la petite fiole.
--J'en suis bien aise pour Monsieur, dit Françoise avec complaisance.
Les vieux effets de Monsieur sont tout prêts sur le lit.»
M. Klipmann comprit qu'il fallait obéir. Après avoir jeté un dernier
regard de satisfaction sur sa fiole, il obéit sans résistance.
Tout le temps qu'avait duré cette scène, le petit Charles avait jeté
des regards pleins de sagacité et de pénétration tantôt sur la vieille
bonne, tantôt sur le vieux chimiste. Et, dans son intelligence d'enfant
de quatre ans, il comprit vaguement que l'oncle Klipmann était un
enfant comme lui, seulement plus grand et plus vieux, et que c'était à
Françoise qu'il fallait obéir.
Lui ayant promis de ne jamais entrer dans le laboratoire, il n'y entra
jamais, ce que Française trouva bien beau de sa part, sans le lui dire.
Mais, n'ayant pas promis de ne pas explorer la maison de la cave au
grenier, il passa toute sa petite enfance à l'explorer, au grand
détriment de ses vêtements, car il était souple et hardi, et grimpait
partout, même sur le toit.
Un jour, Françoise était dans le petit jardin, occupée à tricoter, tout
en surveillant sa cuisine du coin de l'oeil. Sur le sable, devant elle,
l'ombre de la maison se dessinait; tout à coup Françoise remarqua comme
un mouvement du côté de la cheminée. Elle crut d'abord reconnaître
l'ombre du vieux chat Sarrazin. Mais Sarrazin ne devait pas être si gros
que cela. Elle leva les yeux et fut saisie d'horreur et d'effroi en
voyant le petit Charles debout contre la cheminée, examinant avec un
profond intérêt le chapeau de tôle, que le moindre vent faisait tourner
dans toutes les directions.
Françoise, qui était une femme très prudente, ne cria pas après lui, de
peur de l'effrayer et de lui faire faire un faux pas; mais, quand il fut
descendu de son observatoire, elle le gronda bien fort et voulut
lui faire promettre de ne jamais remonter là-haut. Charles refusa
obstinément de promettre: il tenait absolument à savoir pourquoi le
chapeau de tôle tournait. A cette époque-là, Charles avait près de six
ans.
Françoise voulut savoir comment il avait pu arriver à la lucarne, qui
était ce que l'on appelle une fenêtre à tabatière. Elle monta donc au
grenier et demeura stupéfaite en voyant une espèce de machine, moitié
échelle, moitié escabeau, que Charles avait construite avec beaucoup de
patience et d'industrie à l'aide d'une scie, d'un marteau, de quelques
clous et de beaucoup de ficelle. Dans la construction de cette machine
entraient quelques débris de planches, un manche à balai, les trois
tiroirs d'une vieille commode et la carcasse d'un fauteuil, tout cela
dépecé à la scie par l'industrieux Charles.
Françoise pria M. Klipmann de monter pour examiner cela. Le chimiste
ne s'indigna pas de voir ses meubles en pièces. Tout ce qu'il trouva à
dire, c'est que ce petit garçon était adroit comme un singe.
«Il est temps, riposta Françoise, que ce petit garçon aille à l'école,
pour apprendre quelque chose. Nous verrons s'il est aussi adroit de sa
cervelle que de ses mains.
--Oui, oui, répondit M. Klipmann, il est temps.»
Et Charles fut envoyé à l'école. Il apprenait bien, et vite. Trop vite
même, au grand détriment du mobilier de la classe. Comme il avait
toujours terminé son travail bien longtemps avant les autres, il
employait ses loisirs à graver son nom sur les tables et sur les bancs,
à creuser des trous pour placer ses coudes plus à l'aise, à tracer de
profondes rigoles pour y faire couler de l'encre.
Quand la table fut tailladée à jour, il songea à enlever les vis qui
la retenaient au pied massif. Ce n'était pas avec l'intention de faire
tomber la table, pour causer du désordre, c'était pour savoir la raison
des choses, car il remettait toujours les vis après les avoir enlevées.
Quand il sut ce qu'il voulait savoir, il commença à apporter en classe
des morceaux de bois plein ses poches, et il les travaillait avec un
canif.
«Il ne peut pas s'empêcher de tailler quelque chose», disait le maître
d'école à Françoise.
Françoise le savait bien, et les vieux fauteuils du grenier le savaient
bien aussi, car c'était à même les bras et les pieds de ces vieux débris
qu'il prenait ses provisions de bois à l'aide d'une scie mystérieuse,
sur laquelle Françoise ne put jamais mettre la main.
Un certain jeudi, jour de congé et de loisir, il mit le comble à ses
méfaits domestiques. Il s'était introduit dans le cabinet de son oncle,
et cela sans scrupule et sans remords, puisque la «maison était à lui».
En furetant, selon son habitude, il découvrit un cornet de papier
contenant des clous en quantité, puis un ciseau, puis une vrille,
puis un marteau. Quelles richesses! Et à quoi les employer? Les
yeux brillants, les narines frémissantes, il regarda autour de lui.
Qu'avait-il besoin de chercher si loin? Là, sous ses yeux, sous sa main,
il y avait un énorme coffre en bois.
Il attaqua d'abord le coffre avec le ciseau, et enleva de très beaux
morceaux. Fatigué du ciseau, il joua de la vrille. Fatigué de la vrille,
il enfonça des clous avec le marteau. Et puis que ferait-il bien encore?
Ses yeux tombèrent sur le chapeau du chimiste, le chapeau numéro un,
s'il vous plaît. Pourquoi aussi ce chapeau se prélassait-il sur le
coffre, à portée de la main, au lieu d'être accroché dans la garde-robe?
Oui, pourquoi? Possédé par son démon familier, Charles se dit que ce
serait bien drôle d'enfoncer des clous dans un chapeau. Cette opération
présentait certainement quelque difficulté, à cause du peu de
consistance de l'objet. Raison de plus pour essayer. Les vrais
chercheurs sont toujours piqués au jeu par les difficultés d'une
entreprise. Tout d'abord le chapeau se défendit à sa manière en se
dérobant sous les coups. Première difficulté à vaincre. Charles en
triompha en fixant le rebord du chapeau au bois du coffre à l'aide d'un
clou solidement enfoncé. Ensuite il planta des clous sur les côtés. La
paroi cédait sous l'effort; mais, à force d'essayer, Charles en arriva à
ses fins. Et maintenant voyons le fond du chapeau. Le fond cédait, puis
revenait à sa disposition première, avec de petites détonations sourdes.
Il s'agissait de saisir le bon moment, et Charles, à force d'adresse et
de patience, le saisissait presque toujours. Le milieu du rond était
l'endroit le plus difficile, étant le moins résistant; Charles y
appliquait son clou, quand la porte s'ouvrit.
La personne qui l'avait ouverte demeura stupéfaite sur le seuil; quant à
Charles, tout entier à son oeuvre, il n'avait rien entendu.
L'oncle Klipmann, car c'était lui, avait terminé la veille au soir
une série d'expériences qui l'avaient enfin amené à une découverte
importante: il avait employé une partie de sa matinée à contrôler le
résultat de ses expériences, afin d'être bien sûr de ne s'être pas
trompé.
Il avait peu dormi la nuit précédente: la joie l'avait tenu éveillé
pendant les premières heures. Puis c'était le remords qui lui avait tenu
les yeux grands ouverts. Maintenant que ses recherches avaient abouti,
et qu'il rentrait, pour quelque temps du moins, dans la vie réelle, dans
la vie de tout le monde, il se demandait comment il avait pu négliger à
ce point le fils de son frère. Les méfaits de cet enfant, qui étaient
tous du même genre, lui revinrent à la mémoire, et il se dit: «Un cours
d'eau qui n'est point endigué peut gâter tout un pays; il s'agit de lui
creuser un canal, et alors ce cours d'eau devient utile, de nuisible
qu'il était. Jusqu'ici, je le vois bien à présent, la vie de mon petit
neveu a été comme ce cours d'eau. Ce besoin de s'affairer sans cesse à
occuper ses doigts, c'est peut-être une vocation qui s'ignore et qui se
cherche. Il s'agirait d'endiguer le cours d'eau et de lui creuser un
canal.
L'enfant a peut-être, sans le savoir, le goût de la mécanique. Assez de
chimères pour le moment; dès demain je ferai des expériences pour aider
ce pauvre enfant à découvrir ce qu'il cherche.»
Le lendemain matin, l'habitude et aussi le désir de se confirmer dans la
certitude d'avoir réussi le menèrent tout droit à son laboratoire. Mais
il n'y resta pas plus de deux heures, et, aussitôt qu'il en fut sorti,
il parcourut la maison pour chercher Charles et pour savoir où il en
était.
Il en était à planter des clous dans le chapeau numéro un.
Au lieu de s'emporter, le brave homme contempla en philosophe le petit
garçon qui devait être désormais le sujet de ses expériences. L'adresse
de l'enfant, sa dextérité, son attention profonde confirmèrent le
chimiste dans ses idées et dans ses intentions.
Le clou du centre, le plus difficile de tous, une fois bien et dûment
enfoncé, Charles poussa un soupir de soulagement, passa le dos de sa
main sur son front et regarda autour de lui.
Le premier objet qui frappa ses regards, ce fut la personne de l'oncle
Klipmann. Quoique l'oncle Klipmann n'eût point l'air d'un croquemitaine,
Charles tressaillit et s'écria, en laissant tomber son marteau:
«Oh! mon oncle, qu'est-ce que j'ai fait là?
--L'as-tu fait par méchanceté et pour m'être désagréable? demanda
l'oncle Klipmann.
--Oh! pour cela, non, mon oncle. Je ne sais pas comment tout cela m'est
venu en tête. Je vous jure que....
--Ta parole me suffit, reprit l'oncle Klipmann. Maintenant convenons
entre nous que ce coffre aurait meilleur air si tu y avais fait moins
de trous et enfoncé moins de clous. Convenons que, s'il te fallait
absolument enfoncer des clous dans un chapeau, tu aurais mieux fait
de choisir le numéro deux: et puis, n'en parlons plus; seulement,
promets-moi de te mieux surveiller à l'avenir.
--Oh! mon oncle, je vous le promets.
-Je sais que tu tiens toujours tes promesses. Assez sur ce sujet.
--Pardonnez-moi, mon oncle.
--Mon neveu, je te pardonne. La preuve, c'est que je vais t'emmener
faire un petit tour de promenade avec moi. Dis à Françoise de te refaire
ta toilette. En l'attendant, je vais....»
Il allait dire: «Je vais donner un coup de brosse au chapeau numéro
deux». Mais il jugea inutile d'ajouter à la confusion de Charles, et il
s'en alla en se disant à lui-même: «Occupons-nous maintenant de creuser
ce canal».
Une demi-heure après, l'oncle et le neveu s'en allaient les meilleurs
amis du monde. Quand il n'était pas enseveli dans ses recherches,
l'oncle Klipmann était un homme très fin et très adroit. Il se mit à
parler avec Charles de toutes sortes de sujets, et, au fur et à mesure,
notait avec soin ses réponses, sans en avoir l'air.
Quand ils furent devant la boutique de l'horloger Brisson, l'oncle
tourna le bec-de-cane de la porte et entra, suivi de son neveu. Brisson
connaissait bien l'oncle Klipmann, qui était un de ses clients; il
connaissait bien aussi le neveu de l'oncle Klipmann, car il le voyait
souvent s'arrêter devant la boutique pour le regarder travailler.
L'oncle Klipmann expliqua à Brisson qu'il désirerait, si cela ne le
dérangeait pas, se faire montrer l'agencement d'une montre, le jeu,
le ressort et l'engrenage des roues. Brisson avait justement sur son
établi, sous un verre renversé, une montre qu'il avait nettoyée; il se
disposait à en remettre en place les principales pièces.
Une petite pince à la main, l'oeil collé sur une loupe, il commença tout
à la fois ses opérations et ses explications.
C'était l'oncle qui avait demandé cette petite leçon d'horlogerie, et
c'était uniquement le neveu qui en profitait. Charles ne quittait pas du
regard la pince de l'opérateur, et il buvait, comme on dit, jusqu'à
ses moindres paroles. Quant à l'oncle, ce n'est pas la montre qu'il
regardait, mais la figure de son neveu. Un sourire discret se jouait sur
ses lèvres, le sourire de l'homme qui a deviné juste. Quand Brisson
eut terminé ses explications, et répondu à quelques questions très
intelligentes de Charles, l'oncle et le neveu reprirent leur promenade.
Charles était silencieux et préoccupé; ce silence et cette préoccupation
firent grand plaisir à l'oncle Klipmann, au lieu de l'offenser.
Le hasard de la promenade (était-ce bien un hasard?) les amena, à
quelque distance de la ville, devant la porte d'un enclos considérable.
L'oncle sonna à cette porte et demanda l'autorisation de visiter
l'usine; car la grand mur d'enceinte contenait de vastes ateliers où
l'on construisait des machines. Le directeur en personne, ingénieur
fort distingué, voulut faire à l'oncle Klipmann les honneurs de
l'établissement.
Cette fois encore, ce fut le neveu qui écouta les explications avec le
plus d'attention.
Pendant qu'ils retournaient chez eux, l'oncle expliqua à son neveu que
le directeur de l'usine était ce que l'on appelle un ingénieur civil:
que, pour devenir ingénieur civil, il avait passé par une école qui est
à Paris, et que l'on nomme l'École Centrale des Arts et Manufactures, ou
tout simplement l'École Centrale.
Charles écoutait en silence; il était facile de voir que sa petite tête
travaillait, envahie par des idées nouvelles.
L'oncle Klipmann fit semblant d'être plongé dans ses méditations
chimiques, et laissa prudemment travailler la petite tête.
Au retour, Françoise, à qui son maître avait donné le mot, ne parla pas
des dévastations du matin et se montra aussi avenante qu'à l'ordinaire.
Aussi Charles la suivit à la cuisine; là, assis sur une chaise basse, il
regarda quelque temps le feu sans parler. Puis tout à coup il dit:
«Françoise, je crois que j'aimerais bien être horloger.
--C'est un joli état, répondit Françoise.
--C'est à cause des petites roues qui s'engrènent les unes dans les
autres. Je crois que je ne me lasserais jamais de faire engrener de
petites roues.
--Ah!» dit Françoise.
Après cela, Charles monta à sa petite chambre, et, pendant qu'il
s'efforçait de dessiner des roues dentées sur son cahier de brouillons,
sa petite tête recommença à travailler.
Le résultat de ce travail se produisit au dîner. Au moment d'achever son
potage, il tint la cuiller suspendue entre son assiette et sa bouche, et
dit avec un gros soupir:
«Ils sont bien heureux les petits garçons de Paris de pouvoir aller à
l'École Centrale.»
L'oncle Klipmann sourit: le travail de la petite tête avait abouti juste
où il désirait le voir aboutir.
Alors il expliqua à Charles que l'École Centrale n'est pas une école
destinée uniquement aux petits garçons de Paris; mais que les petits
garçons de toutes les parties de la France peuvent y aller étudier.
«Ceux de Verneuil aussi? demanda Charles d'une voix émue.
--Ceux de Verneuil aussi.
--Alors, mon oncle, tu m'y enverras.»
L'oncle Klipmann lui expliqua que l'on n'entre pas à l'Ecole Centrale
comme dans un moulin, qu'il faut subir des examens et en quoi consistent
les examens. On commence par bien apprendre ce que l'on enseigne à
l'école primaire. De là on passe dans un collège ou dans un lycée. On
travaille ferme, et, au temps voulu, on se présente.
«Tu as bien compris?
--Oui, mon oncle, répondit Charles d'un air réfléchi. Et puis,
ajouta-t-il, je travaillerai dès demain, et je ne t'abîmerai plus tes
affaires.»
«Et voilà le canal creusé», pensa l'oncle Klipmann en souriant.
Le canal était creusé, en effet. Dès le lendemain, Charles travailla
comme un petit homme, et le surlendemain aussi, et le mois suivant
aussi, et aussi les années qui vinrent après.
Il est entré à l'École Centrale, et il en est sorti ingénieur civil, et
il a l'avenir devant lui.
IV
LES TROIS PETITS CHIENS
En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient
la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux
mieux sur l'horrible méchanceté du monde.
Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous
donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a
jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une
abominable cruauté; et vous?»
Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé
bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les
reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de _cela_?»
Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il
ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé.
Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la
méchanceté? hou! hou!»
Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le
premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre
aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison.
C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le
monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux
enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une
aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils
ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir.
Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et
raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à
comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se
jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous
disent rien.
Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en
véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de
voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter
sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de
choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à
courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et
déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de
chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le
trouver.
Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus
grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et
sur ce qui est juste.
Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe
grise ont une _conscience_. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de
raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.
V
LE PERE VIAUD
Le père Viaud a quatre-vingt-cinq ans; et, quoiqu'il soit encore droit
et fort pour son âge, son pas n'est plus aussi ferme ni aussi régulier
qu'autrefois, ses mains sont agitées d'un tremblement chronique, et il
dit lui-même, en parlant de ses mâchoires édentées qui s'agitent comme
pour mâcher à vide: «Voilà que je _babinote_ comme un vieux lapin!»
Pas plus tard que le matin même, ayant eu affaire à la ferme, je l'avais
entendu, dans la grande salle, se plaindre, moitié en riant, moitié
sérieusement, de ses vieux yeux qui ne lui permettaient plus de
distinguer un moineau d'un pinson, de ses vieilles jambes qui le
laissaient toujours en route, de ses vieilles mains qui ne savaient
plus seulement tenir une cuiller sans faire chavirer la moitié de la
cuillerée! Et puis, trois heures plus tard, je retrouve mon invalide à
une lieue de la ferme, sur un coteau dont la pente m'avait paru fort
raide, à moi qui n'ai pas quatre-vingt-cinq ans. Il se tenait debout,
aussi droit qu'un grenadier à la parade, en face d'un sauvageon qu'il
était en train de greffer. Un de ses petits-fils, garçonnet d'une
douzaine d'années, le regardait de tous ses yeux. On aurait dit un
véritable amateur de bonne peinture, en contemplation devant un tableau
de Raphaël. Le grand-père et le petit-fils étaient si bien à leur
affaire, qu'ils ne m'entendirent même pas venir.
Les mains du père Viaud, ces pauvres vieilles mains qui ne pouvaient
plus tenir une cuiller, me parurent transformées. Non seulement elles ne
tremblaient pas, mais encore elles avaient une dextérité de mouvements
et une délicatesse de toucher dont je demeurai stupéfait. Il taillait,
il ajustait, enveloppait, sans jamais faire un faux mouvement. Ses vieux
yeux, qui ne distinguaient pas un moineau d'un pinson, suivaient, à
bonne distance, les moindres mouvements de ses mains et de ses doigts;
enfin, ses mâchoires avaient cessé de babinoter comme celles d'un vieux
lapin.
L'opération terminée à son entière satisfaction, il ferma son couteau
et le remit dans la poche de son gilet. Ensuite il ôta son chapeau, se
passa la main sur le front, poussa un soupir de satisfaction et dit:
«Fidéric (l'enfant s'appelle Frédéric), en voilà encore un, mon garçon,
et ce ne sera peut-être pas le dernier, eh! eh! eh! A présent, je crois
que je vas fumer une petite pipe.
--Grand-père, dit le petit garçon, quand donc me permettras-tu de
greffer un arbre, un vrai arbre?
--Quand je te le permettrai? mâchonna le grand père, qui fouillait d'une
main tremblante dans sa vieille poche à tabac.
--Oh oui! grand-père, quand?
--Il n'y a plus d'enfants; reprit le grand-père en tapotant la tête du
petit garçon avec le fourneau de sa pipe de bois; plus d'enfants! Ça
croit qu'on greffe un arbre comme on taille un sifflet dans une branche
de saule. M'as-tu seulement regardé, pendant que je travaillais, tout à
l'heure?