Le courrier de Turin m'a remis ce matin en passant la lettre que

vous m'avez fait la grâce de m'écrire le 27 de ce mois. Les ordres

que M. le marquis d'Ormea a bien voulu donner ne coûteront que très

peu de peine aux courriers, puisqu'en allant à Rome et en revenant

de cette ville, ils sont obligés de passer dans la rue où je

demeure. J'espère que vous approuverez cette manière de continuer

notre correspondance. Elle vous épargnera souvent la désagréable

fatigue de mettre vos lettres en chiffres, ce qui ne pourrait que

vous être fort incommode dans des circonstances où vous avez tant

d'affaires sur les bras. Je suis charmé que vous ayez été content

du contenu des papiers que je vous ai envoyés, et que M. le marquis

d'Ormea les ait jugés dignes de son attention. Je vous prie de

présenter mes très humbles respects à Son Excellence et de

l'assurer que je me ferai un devoir, en toute occasion, d'obéir aux

ordres dont Elle m'honorera, bien persuadé que rien n'est plus

capable de m'attirer l'approbation du Roi, mon maître, que de

m'employer utilement, si je puis, pour le service de Sa Majesté

Sarde, dont les intérêts sont si unis aux siens.

J'ai eu soin de communiquer sur le champ à mon ami cette partie de

votre lettre qui regarde l'auteur des propositions[882]. Il m'a

promis de lui écrire sans délai, pour l'engager à venir à Florence

au cas qu'il se trouve toujours peu éloigné de cette ville, comme

il l'était en dernier lieu. Nous n'avions pas jugé à propos, mon

ami ni moi, de lui donner la moindre connaissance de l'affaire,

jusqu'à ce que nous eussions reçu votre réponse; nous ne

différerons plus à présent de l'en informer et nous tâcherons de

lui persuader d'aller à Turin. C'est assurément le plus sage parti.

On règlera plus de choses, avec lui en personne, en deux jours,

qu'on ne ferait dans un mois par lettres, outre qu'en traitant avec

lui les ministres du roi de Sardaigne pourront mieux juger de sa

capacité et de ce qu'il est en état de faire. Le général Breitwitz,

de qui je tiens les propositions, m'a permis de vous dire son nom,

mais il souhaite de n'être nommé qu'à M. le marquis d'Ormea, ne se

souciant pas que la cour de Vienne ou le grand-duc sachent qu'il se

soit mêlé d'aucune affaire sans leur participation, quoiqu'il ne

doute pas d'ailleurs que sa conduite ne fût approuvée, s'il jugeait

nécessaire de les en informer. La proposition, comme vous l'aurez

observé, a été faite autrefois à la reine de Hongrie, par le canal

du général Breitwitz; mais elle fut négligée. Par rapport à la paye

des officiers et des soldats, le général suppose que la personne

comptait qu'elle serait établie sur le pied des autres troupes de

la reine; mais il n'est pas possible de rien dire de positif sur

cet article, non plus que sur les autres conditions, jusqu'à ce que

l'auteur en traite lui-même. Je ne vous ai pas d'abord envoyé

l'écrit en original, signé de sa main et scellé du cachet de ses

armes, crainte de quelque accident; mais si vous souhaitez de

l'avoir, vous n'avez qu'à m'en dire un mot et je vous l'enverrai.

Je souhaite ardemment que le succès de cette affaire réponde à

l'attente de vos amis.

Je vous ai envoyé par le dernier ordinaire une lettre de mon

correspondant secret[883] à M. le marquis d'Ormea. Dans une autre

qu'il m'a écrite en m'en envoyant une pour l'amiral, il me dit: «A

la fin M. l'amiral a eu ordre de m'assister et de m'appuyer.» Je ne

puis rien dire de ce fait jusqu'à ce que l'amiral l'explique. Je

suis toujours obligé de répondre au grand nombre de lettres qu'il

continue de m'écrire; mais je le fais toujours en termes généraux,

en lui disant que je n'ai point reçu d'instructions sur ses

affaires, ni aucune réponse de votre part ni de l'amiral; cependant

cette méthode ne mettra jamais fin à notre correspondance. Je ne

voudrais pas que M. de Salis fût informé que je vous ai dit si

librement mon sentiment du personnage, car je vois que nonobstant

ce que j'ai écrit avec la même liberté à son fils à sa prière, il

pense encore aussi favorablement sur son compte: prévention dont je

vous dirai en confidence que son fils est aussi surpris que moi. Il

a peut-être des raisons que nous ignorons.

Je vous prie de croire...

Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe

straniere_, mazzo 2.

[882] Il s'agit de Rivarola.

[883] Théodore de Neuhoff.

XXIII.

TRADUCTION D'UNE LETTRE DE M. MANN A M. DE VILLETTES

7 juin 1744.

Monsieur,

J'espère que vous aurez reçu les deux lettres que je vous ai

écrites le 2 et le 8 de ce mois. J'ai été obligé d'envoyer la

dernière par la poste ordinaire, ne l'ayant reçue qu'après le

départ du courrier de Turin. Je dois à présent vous informer que

j'ai vu le comte Rivarola, que le général Breitwitz a fait venir à

Florence. Il est fort disposé à aller à Turin, pour traiter de la

levée des troupes corses. Il se flatte de lever aisément toutes les

difficultés qui pourraient se rencontrer dans cette affaire.

J'avoue qu'au premier coup d'œil, à voir son âge et sa figure, il

ne m'a point paru fort propre à faire réussir une pareille

entreprise; mais, après plusieurs conversations que j'ai eues avec

lui et par les informations que j'ai prises sur son compte, j'ai

trouvé que c'était un homme fort accrédité en Corse et celui de

tous les chefs auquel les mécontents de cette île s'adressent le

plus volontiers. Il a toujours été opprimé par les Génois, une

grande partie de son bien a été confisquée en Corse, où sa femme

est encore. Il a mené pendant plusieurs années une vie obscure hors

de son île.

Je l'ai questionné touchant les talents qu'il se sentait pour

commander le régiment que son nom et son crédit le mettaient en

état de lever. A cela, il a naïvement répondu qu'il ne pouvait pas

prétendre avoir beaucoup d'expérience pour la conduite des troupes

régulières; mais qu'il avait passé toute sa vie les armes à la main

et que pour suppléer à ce qui lui manquait il voulait supplier Sa

Majesté Sarde de lui donner un major (sur qui roulerait la conduite

du régiment) et autant d'officiers qu'on croira nécessaires, pour

bien former et discipliner ses compatriotes. Cependant, on ne doit

pas oublier, dit-il, que les Corses obéissent plus volontiers à des

officiers de leur nation qu'à d'autres; que néanmoins, il sera

toujours prêt à se soumettre à tous les ordres que le roi de

Sardaigne lui donnera, et qu'il ne doute nullement que le corps de

troupes qu'il lèvera ne soit fort utile à Sa Majesté.

Le général Breitwitz, m'écrivant à son sujet de sa maison de

campagne, m'en parle dans les termes suivants: «C'est un homme qui

a grand crédit en Corse. Il ne tiendra qu'à lui de faire venir la

plus grande quantité des Corses qui sont au service de la

république de Gênes à celui de Sa Majesté le roi de Sardaigne, ce

qui ferait un double effet. Quand on écrira à Vienne pour avoir la

permission de rassembler le régiment dans cet état, la cour de

Turin pourrait demander au grand-duc les officiers corses et les

hommes de cette nation, qui sont à son service; cela serait un

petit commencement à former un pied. Je suis persuadé, si la

neutralité ne fait quelque obstacle, que S. A. R. fera tout pour Sa

Majesté le roi de Sardaigne.»

Je ne sais pas bien ce que le général veut dire quand il parle

d'_officiers_ au pluriel, car, après m'en être informé, je n'ai

trouvé qu'un seul officier corse dans les deux compagnies de ce

nom.

Voici la liste des Corses qui se trouvent dans ces compagnies, qui

pour le dire en passant, sont fort inutiles au grand-duc:

Giuseppe Costa, lieutenant.

49 simples soldats dans la première compagnie.

11 » » dans la seconde »

--

61

Il est inutile que j'entre dans un détail circonstancié de toutes

les conversations que j'ai eues avec le comte Rivarola. Je dois

vous avertir, cependant, que comme il ne fait aucune difficulté

d'avouer le mauvais état de fortune où l'ont réduit ses malheurs et

son long exil, je me suis engagé à lui faire payer les frais de son

voyage. La demande m'a paru si raisonnable que j'ai cru devoir y

acquiescer, et je vous prie de vous souvenir de cet article. Vous

trouverez dans l'écrit ci-inclus quelques informations à son sujet,

avant qu'il arrive à Turin; il vous communiquera lui-même d'autres

papiers, qui vous convaincront que c'est un homme fort accrédité

dans sa patrie. Il n'attend pour partir que l'arrivée de son fils,

qui est à Sienne, au séminaire, et les habits qu'il se fait faire,

qui, autant que j'en puis juger, ne feront pas une brillante

figure. Il m'a dit qu'il voulait se faire faire un habit, avant de

se présenter à M. le marquis d'Ormea; j'ai tâché de l'en dissuader,

l'assurant que ce ministre ne jugera pas de lui par la façon dont

il sera mis. Il espère d'être à Turin sur la fin de la semaine

prochaine, environ le 14. Je lui donnerai une courte lettre pour

vous pour lui servir d'introduction. Il veut être absolument dirigé

par vous. Dans cette lettre et dans le passeport dont je le

munirai, je l'appellerai Domenico Santini, nom qu'il souhaite de

porter pendant son voyage. Je vous laisse le soin de tout le reste.

Je serai bien charmé d'apprendre que l'affaire tourne à la

satisfaction de Sa Majesté Sarde et au bien de son service. Je vous

prie d'assurer M. le marquis d'Ormea de mes très humbles

respects...

J'écrivis hier au soir ce qui précède; j'ai reçu ce matin de bonne

heure la lettre dont vous m'avez favorisé avec l'Horace de Pine,

pour lequel j'aurai des remerciements à vous faire l'ordinaire

prochain, de la part du prince Craon. Je ne suis point du tout

surpris de la lettre que Théodore a écrite à M. le marquis d'Ormea,

ni de la manière dont ce ministre l'a reçue. J'en reçus une hier au

soir du personnage, en réponse à celle que je lui avais écrite,

pour accompagner la lettre de M. de Salis (dont je vous ai envoyé

une copie). Il est extrêmement piqué de cette lettre, «à laquelle,

dit-il, je ne répondrai nullement, ne me mettant en nulle peine

pour son contenu si peu digéré, étant d'ailleurs sûr que votre

ministère traite cette affaire. Enfin les réponses de Turin en

décideront en huit jours, et si l'on y a changé de sentiment,

patience! J'en serai pour les frais faits. Mon secrétaire est parti

dimanche passé». Voilà la substance de sa lettre. Je vous disais

dans ma dernière qu'il avait fait partir son secrétaire,

circonstance qui ne peut que déplaire. J'avoue néanmoins qu'il ne

me semble pas juste de le laisser dans l'incertitude; car quoique

ses propositions soient mal digérées et qu'il ne paraisse pas

probable qu'elles puissent mener à rien et quoiqu'il n'y ait

peut-être pas beaucoup de fond à faire sur ce qu'il dit des grandes

dépenses qu'il prétend avoir faites, je ne saurais approuver qu'on

continue à le bercer de vaines espérances. Quant aux affaires de

Corse, je sais qu'il a encore un parti considérable dans cette île

qui le recevrait avec beaucoup d'empressement, s'il y paraissait

avec quelque secours réel. Mais il les a trompés si souvent, qu'ils

ne se fient plus à ses promesses. J'apprends cependant que ce parti

est résolu de lui rester fidèle encore quelques mois et si après ce

temps-là, ils s'aperçoivent qu'il n'est pas réellement soutenu, ils

l'abandonneront à coup sûr, sans pourtant se soumettre aux Génois.

On m'a dit que le capitaine Barckley, commandant du vaisseau _la

Revanche_, qui a conduit Théodore en Italie, s'informa fort

soigneusement de lui en dernier lieu à Livourne, déclarant que s'il

pouvait découvrir où il était, soit en Toscane, soit à Rome, il

irait le trouver en personne. Une personne, qui a dit avoir entendu

ceci de la bouche de M. Barckley lui-même, l'a écrit à Théodore,

qui m'a envoyé la lettre. Je ne puis pas pénétrer le motif qui

faisait souhaiter au capitaine Barckley de le voir; mais si son

empressement était aussi grand qu'on le dit, j'ai lieu de m'étonner

qu'il ne se soit pas adressé à moi, de qui il pouvait attendre d'en

avoir des nouvelles.

Le comte Rivarola est à présent chez moi; il m'apprend qu'il a

dépêché un homme à son fils, à Sienne, qui n'arrivera ici que mardi

au soir; cela me fait craindre qu'ils ne puissent partir d'ici que

jeudi matin; ils pourraient bien être à Turin le 15, m'ayant promis

de faire toute la diligence possible. Il lui en a déjà coûté

quelque chose pour faire venir son fils, ne pouvant pas absolument

voyager seul. Il vous prie, Monsieur, de vous en souvenir, ainsi

que de la dépense de son voyage à Turin; je me flatte que M. le

marquis d'Ormea ne trouvera pas mauvais que je me sois engagé à la

lui faire payer.

Je n'ai rien à ajouter que les vœux sincères que je fais pour le

succès de l'affaire; j'espère qu'elle répondra à notre attente,

d'autant plus qu'on m'a donné les plus fortes assurances de son

crédit parmi ses compatriotes qui considèrent beaucoup son nom. A

l'égard de sa capacité personnelle et des conditions de son

engagement, je m'en repose entièrement sur le discernement des

personnes qui traiteront avec lui.

Je vous prie de me croire.....

P.S.--Toute réflexion faite, nous n'avons pas jugé à propos de

perdre du temps à attendre l'arrivée du fils du comte Rivarola, et

nous lui avons trouvé un autre compagnon de voyage. C'est un nommé

Carlo Testori, milanais, secrétaire du commissaire des guerres du

grand-duc, jeune homme discret et qui est au fait de tout, ayant

été employé pour faire venir secrètement le comte. Son supérieur a

bien voulu consentir qu'il fît le voyage. Le comte envoya hier les

papiers par un exprès. Il partira demain matin à bonne heure.

Archives d'État de Turin: _Materie militari_. _Levata truppe

straniere_, mazzo 32.

XXIV.

DÉPÊCHE DE LORENZI A D'ARGENSON.

Florence, le 2 décembre 1745.

L'intrigue ménagée par le roi de Sardaigne contre la Corse a enfin

éclaté et j'ai l'honneur de vous en envoyer ci-joint un petit

détail. L'on en fut informé ici le 27 par un exprès dépêché au

prince pour l'informer de cette affaire. Ce résident d'Angleterre

reçut par cette même voie des lettres du commandant de l'escadre de

sa nation, et il envoya peu après son secrétaire à M. Viale pour

lui dire que lÉdit commandant l'avait chargé de lui déclarer que

les prisonniers génois seraient traités comme la république

traiterait les deux fils du colonel Rivarola, qui sont depuis

longtemps en prison à Gênes. M. Viale lui répondit que n'étant pas

ministre il ne pouvait pas recevoir cette déclaration, qu'il aurait

été nécessaire d'ailleurs de lui donner par écrit; que cependant

par manière de discours, il était bien aise de lui dire qu'il ne

voyait pas avec quel fondement l'on voulait mettre sur un pied

d'égalité lesdits prisonniers génois avec les deux fils de

Rivarola, puisque ceux-ci étaient sujets de la république, détenus

en prison pour crimes, et particulièrement celui d'avoir fait des

enrôlements dans l'État pour le service étranger contre les lois.

Le baron Théodore a été si fort méprisé des Anglais, qui l'ont

trouvé d'un caractère, de cœur et d'esprit bien différent de celui

qu'ils lui croyaient, qu'il est revenu à Livourne, d'où il s'est

rendu ensuite chez un curé de campagne où il a demeuré d'autres

fois... Il paraît que les rebelles ont trouvé tant de facilité à

s'emparer de Bastia, à cause que cette place manquait de presque

tout ce qui est nécessaire à faire une bonne défense, et que M.

Mari n'a pas agi avec la valeur qu'il a montrée lorsqu'il a été

attaqué par mer par les Anglais, lorsqu'il a vu qu'il avait à faire

par terre aux rebelles, dans la crainte apparemment de tomber entre

leurs mains, ce qu'il regardait sans doute comme son dernier

malheur. Il est à présumer qu'il va naître en Corse une guerre

civile fort cruelle, car le colonel Rivarola y a un grand nombre

d'ennemis et l'on assure que les deux puissants chefs de partis,

nommés Gaffori et Matra, allaient descendre avec un grand nombre de

gens pour le chasser du pays.

Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de

Florence, vol. 102.

XXV.

EXTRAIT DE LA LETTRE DE L'AMIRAL MEDLEY A S. E. LE MARQUIS DE GORZEGNO,

ÉCRITE DEVANT CARTHAGÈNE, A BORD DU _RUSSEL_.

19 mars 1749.

.....Les divisions qui se sont élevées entre les chefs corses

engagés dans les intérêts de Sa Majesté Sarde m'alarment

extrêmement. Je crains fort que les Génois n'en tirent avantage et

que par leur argent ou leurs intrigues ils n'en attirent beaucoup

dans leur parti, de ceux même qui se sont montrés d'abord les plus

animés contre cette république et son gouvernement. Il n'est pas

moins à craindre d'un autre côté, que ces dissensions n'apportent

beaucoup d'obstacles à nos progrès dans l'île, en empêchant les

mécontents de s'unir et d'agir de concert avec nous pour

l'exécution des mesures vigoureuses que l'on pourra prendre pour

pousser et expulser entièrement les Génois des établissements et

des forteresses qu'ils y occupent. On s'est plaint de la conduite

du comte Rivarola, et la lettre par laquelle le roi de Sardaigne le

rappelle a été envoyée au commodore Townshend, qui a jugé à propos

de la retenir jusqu'à son retour en Corse. Mais si le comte ne

paraît pas, d'un côté, avoir assez de crédit ni être assez

considéré parmi les mécontents, ou qu'il ne soit pas propre à

manier les affaires dans l'intérieur de l'île, d'un autre côté

j'appréhende que son rappel ne soit un faible remède au mal, à

moins qu'il ne soit remplacé par une personne habile et d'autorité

et à qui on mette en mains les moyens convenables pour travailler

avec fruit. Je prends la liberté d'offrir ces considérations à

Votre Excellence, comme dignes de son attention et, comme le

commodore Townshend informera de temps en temps M. de Villettes de

ses opérations, vous pourrez juger, Monsieur, quelles mesures

seront nécessaires pour l'avancement de l'entreprise......

Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1.

XXVI.

HORACE MANN AU MARQUIS DE GORZEGNO.

Florence, le 7 juin 1746.

....... J'ai été pleinement informé par la lettre de Votre

Excellence et par celle de M. Villettes de la résolution de notre

cour de renoncer à l'entreprise de la Corse par le peu de

probabilité d'y réussir et par la nécessité qu'elle a d'employer

ses vaisseaux de guerre ailleurs, et de la déférence que Sa Majesté

le Roi de Sardaigne a bien voulu montrer en cette occasion à ces

sentiments, nonobstant les motifs qu'il aurait au contraire; ainsi

comme il s'agit à présent d'en informer les Corses, et de se servir

de tous les moyens possibles pour les soustraire de la vengeance

des Génois et que Sa Majesté (par la favorable opinion dont il lui

plaît de m'honorer) souhaite que je m'y emploie, je ne manquerai en

rien de ce qui dépend de moi pour contribuer à l'exécution de ses

ordres et je m'estimerai trop heureux de pouvoir réussir à rendre

efficaces les mouvements d'humanité dont Sa Majesté est touchée.

Votre Excellence aura vu par mes dernières lettres que la sûreté

des mécontents de la Corse m'a tenu fort à cœur et que j'en avais

écrit plusieurs fois à M. Townshend. Je lui en ai écrit de nouveau

pour lui insinuer tout ce qui me paraît le plus propre, n'ayant pas

jugé de devoir prendre aucune démarche sans être informé de ce

qu'il pourrait avoir déjà communiqué à ces gens et sans être

instruit des moyens qu'il pourra employer à l'avenir après les

insinuations que je viens de lui faire. J'ai cru cette précaution

très nécessaire pour ne rien précipiter, d'autant plus que j'ai été

informé qu'il n'y a rien à craindre à présent, les chefs des

mécontents étant en sûreté à San Fiorenzo et par une lettre que

j'ai reçue ce matin du comte Rivarola du 22 mai, il me marque qu'il

a entre les mains plusieurs prisonniers qu'il souhaiterait de faire

passer en Sardaigne. Je ne sais pas s'ils sont tous Corses, mais

s'il y en a des principaux ou quelques Génois. C'est précisément la

circonstance que j'avais recommandée avec instance à M. Townshend,

comme aussi de faire ses efforts pour se saisir de quelques Génois

accrédités, comme le moyen le plus efficace pour rendre la

république plus traitable par rapport à ceux qui auraient à

l'avenir le malheur de tomber entre leurs mains. J'ai donc prévenu

les ordres de Votre Excellence par rapport à ce point, et je

n'omettrai rien de ce qui dépend de moi, soit par mon conseil à M.

Townshend, soit par quelqu'autre moyen qui se présentera pour

contribuer à finir cette affaire de la manière la moins

désavantageuse pour les mécontents et la plus convenable à la

dignité des cours intéressées.

Archives d'État de Turin: _Toscana_, mazzo 1.

XXVII

DÉPÊCHE DE LORENZI AU COMTE DE MAUREPAS

Florence, le 4 mars 1747.

....... Le nouveau régiment de marine, ayant été achevé de former,

prêta le 23 du mois dernier serment de fidélité à M. le grand-duc,

qui s'est réservé d'en être colonel, ce qui donne de plus en plus

lieu de croire importante sa destination. On prépara audit port les

deux barques armées en guerre de S. A. R. pour transporter ce

régiment à Porto-Ferraio. Mais on m'assure de fort bonne part qu'il

n'y doit être envoyé que pour masquer sa véritable destination. A

l'égard de celle-ci, je n'ai jusqu'ici que des avis incertains.

Selon quelques-uns, on doit les transporter à Trieste, ce qui

serait fort probable, si l'on construit dans ce port les bâtiments

dont j'ai eu l'honneur de vous faire mention. D'autres m'ont dit

que lesdites deux barques, avec ce régiment, doivent porter le

baron Théodore en Corse, ce qui serait conforme au projet de cet

aventurier, et dont j'ai eu aussi l'honneur de vous rendre compte.

D'autres enfin m'assurent que ce régiment doit aller armer trois

vaisseaux de guerre anglais, qu'on dit avoir été achetés par M. le

grand-duc, et j'ai d'autant plus lieu de le croire, que, par une

autre voie, j'apprends qu'on a fait à Livourne des pavillons aux

armes de S. A. R. pour servir à des vaisseaux de guerre. J'ignore

l'objet de ces trois vaisseaux, qui pourront être joints par les

deux barques sus mentionnées et peut-être encore par deux galères

de ce prince; mais on pourrait employer lesdits trois vaisseaux à

faire la course contre nous, les Espagnols et les Génois sous le

nom d'une compagnie marchande de Vienne, selon le projet, dont j'ai

eu l'honneur de vous informer, ou contre la Corse. Il arriva à

Florence le soir du 24 du mois dernier le fameux aventurier nommé

le chevalier Farinaccio, natif de cette île. Il fut arrêté en

entrant dans la ville, en vertu d'un ordre donné plusieurs jours

auparavant. L'on n'en sait pas bien le motif, mais quelques-uns

prétendent savoir que ç'a été à cause qu'il venait pour tuer le

baron Théodore afin de gagner le prix qui est à sa tête. Il est le

même qui avait fait des projets aux cours de Vienne et de Turin

pour soumettre la Corse à leur pouvoir. Il venait en dernier lieu

de Venise.

Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de

Florence, vol. 105.

XXVIII

LETTRE DU BARON DE NEUHOFF[884].

11 juillet 1750. Monsieur,

Ci-joint l'adresse du conseiller bien informé de mes affaires et

connu de M. le conseiller Green qui voulait me procurer une avance.

Tâchez, je vous prie, Monsieur, de les voir le plus tôt possible,

comme de procurer l'argent pour payer dans cette maison, du moins

une partie, ne voulant avoir patience d'aucun autre moment passé

aujourd'hui, cette femme encouragée à m'affronter, et comptez,

Monsieur, que vous n'aurez jamais lieu de vous repentir à vous être

bien voulu employer pour moi, étant très sincèrement tout à vous.

Th. Bon DE NEUHOFF.

Archives du Ministère des affaires étrangères: Correspondance de

Corse, vol. 3.

[884] Cette lettre est la copie du fac-similé de l'écriture de

Théodore qui est donné dans le cours de l'ouvrage.

XXIX.

TRADUCTION DE LA LÉGENDE D'UNE CARICATURE ALLEMANDE AU SUJET DE THÉODORE

DE NEUHOFF[885].

_Le Satyre Corse visionnaire ou le rêve à l'état de veille dont

l'image représente dérisoirement Théodore, premier et dernier en sa

personne pseudo-roi des Corses rebelles._

Hôte bienvenu, absolument inespéré![1]

Avec quelle joie te recevra-t-on?

En suite de la lettre que tu as écrite,

Tu vas maintenant atteindre le but.

La présence a beaucoup plus de force

Que les écrits ne produisent d'impression

Pour gagner complètement les cœurs;

Tu es un étranger, ainsi que chacun sait,

Mais le voyage dans les eaux calmes

Rend tes sentiments très patriotiques.

Nous, Corses, tombons à genoux[2]

Mais non pour nous courber devant Gênes;

Une nouvelle Majesté est ici,[3]

Que l'on doit fêter royalement,

Et lorsque l'antique Rome

Fit Tarquin Roi,

Une couronne de feuillage fut aussi tressée,

Mais, il est vrai, bientôt l'inconstance,

De la ville a banni le roi.

Les grandeurs sont très contestées!

Théodore de Neuhoff, Roi de Corse · 第 36 / 38 段