Il neige sur Paris, les flocons descendent lentement d’un ciel opaque,
où il semble que les étoiles ne s’allumeront jamais plus, et fondent dès
qu’ils touchent le pavé. Il en résulte une boue glacée, dont le
va-et-vient des autobus et des fiacres asperge impartialement les
pauvres comme les riches. Un froid bourru gerce les visages. A travers
le soir fuligineux, les lampes électriques n’irradient qu’une clarté
violâtre qui, mêlée à la neige et à la brume, crée une atmosphère
trouble où les êtres et les choses prennent une apparence spectrale.
Malgré l’intempérie, comme c’est jour de fête, une foule endimanchée
ruisselle par les rues, stagne aux devantures des magasins, surtout
déferle aux portes des cafés et des brasseries. Car il s’agit
d’absorber, au chaud, quelques saletés multicolores, sous prétexte
d’apéritifs, avant de rentrer chez soi pour y aggraver l’intoxication
par un repas dont des viandes mal conservées et des légumes très anciens
fourniront les principaux éléments.
C’est dans l’une de ces tavernes, non loin de la gare Saint-Lazare, que
Charles vient de s’échouer après un jour passé à errer d’un point à
l’autre de la grand’ville, depuis qu’il épargna Legranpan.
Devant lui, sur la table de marbre mal essuyée, un bock auquel il ne
touche point.
Pâle, le sourcil froncé, une lueur sombre au fond des yeux, il promène
sur l’assistance des regards fouilleurs, comme s’il cherchait à
découvrir quelqu’un parmi les humanités barbotantes et jabotantes qui
s’alignent sur les banquettes, couvertes en moleskine, de l’endroit.
Parfois, il porte la main à son gilet pour s’assurer que la bombe, qui
ne l’a pas quitté, ne bouge pas.
Il la déteste cette petite bourgeoisie qui, mise en liesse par les
poisons anisés dont elle s’abreuve, rabâche des gaudrioles vieillottes,
s’essaie à de pâteux marivaudages, se rengorge, avec des mines pâmées,
parce qu’au fond de la salle, trois violons, deux violoncelles, une
mandoline, raclent des valses odieusement sentimentales et des
sélections d’opéras bonnes à faire danser les ours du Jardin des
Plantes.
Quelques figures irritent plus spécialement le jeune homme. A sa droite,
un groupe de manilleurs, pour procéder aux stupides calculs qu’implique
le jeu, prennent des airs solennels; on dirait les grands prêtres d’une
tribu insulaire du Pacifique méditant d’étriper une volaille à la gloire
d’une idole en bois d’acajou mal équarri.
A sa gauche, une notable famille du quartier: le père, dont la face rose
et grassouillette, plantée de soies molles, évoque le commerce de
charcuterie qui fit sa fortune. Il commente, sans que personne l’écoute,
le dernier article de ce Vauvenargues pour imbéciles qu’on appelle
Harduin. La mère, pareillement mafflue et luisante, se tasse sous un
chapeau bizarre où des plumes caca-d’oie ombragent une grappe de raisin
d’un vert outrageant et des choux de velours ponceau. Elle ne cesse de
dilater, en des bâillements réitérés, sa mâchoire osanore que pour
feuilleter un illustré où se succèdent les effigies de Deurière
inaugurant une porcherie modèle, d’un turlupin célèbre dans les boîtes à
flons-flons obscènes du boulevard de Strasbourg et d’une poétesse
mirlitonnante dont les vers et les appas, également gélatineux, plurent
à Périclès Briais. Les enfants: la fille, en crise d’âge ingrat,
maigriote dans sa robe trop courte, grimace, grognonne, lape de la
grenadine, échange des coups de pieds, sous la table, avec son frère,
môme couleur de suif qui, coiffé d’un képi de général bolivien, braille,
renifle et se mouche sur la manche de son papa, lequel finit par le
gifler.
Devant le comptoir, le gérant hausse le menton pour mieux planer sur son
peuple de consommateurs, stimule, d’un index autoritaire, le zèle des
servants ou raidissant le torse, caresse sa chaîne de montre afin que
chacun soit mis à même de constater qu’elle est en or. L’importance que
se donne ce personnage agace Charles presque autant que les attitudes
poétiquement ineptes affectées par l’individu qui taquine, d’une main
trémolante, des boyaux de chat à l’orchestre. Celui-là--prétentieux
comme il convient à un professeur de mandoline--tandis qu’il tracasse
son instrument, lève, vers le plafond enfumé, de gros yeux noirs où
miroite, comme du vernis sur un escarpin, la nostalgie d’un troubadour
exilé chez d’obscurs Patagons. Ou bien, aux intervalles des morceaux, il
s’accoude sur son genou et songe, en extase, que la semaine prochaine,
délaissant ces rhapsodies trop coutumières, il se propose d’infliger à
la mémoire de Beethoven, l’outrage d’un gratouillement de la Pathétique
devant une assemblée de dames blocardes et influentes que son physique
de calicot passionné fait frémir comme des harpes éoliennes.
Ces pauvres gens, et ceux qui les entourent sont à coup sûr fort
ridicules. De plus, aucun idéal n’ennoblit leurs occupations
quotidiennes. Ramenés, peu à peu, tout proche de l’animalité par le
matérialisme que leur inculquèrent les pédagogues laïques, la presse
qu’on leur recommande, les spectacles qu’on leur offre, et les mœurs des
politiciens qu’on leur fait élire, ils ne songent plus guère qu’à
flatter leurs instincts.
Chez eux, l’estomac prime le cerveau. Gagner, amasser, se régaler,
digérer, ce sont les quatre points cardinaux entre lesquels ils
gravitent. Pourtant ils possèdent une âme qui pourrait s’élever si les
pervers dont ils acceptent le joug ne les maintenaient soigneusement
dans le culte exclusif de la pièce de cent sous, de la sottise
égalitaire et des pâtées plantureuses.--Il faut les plaindre, non les
haïr.
Or, Charles les hait d’une façon farouche. Entré dans ce café pour
échapper à la neige et se réchauffer un peu, tout le blesse de ceux qui
s’y empilent: leur physionomie, leurs gestes, la volupté manifeste
qu’ils goûtent à s’alcooliser, à ouïr d’idiotes musiques, à manier les
cartes.