Jamais le penchant que la démocratie éprouve pour les médiocres n’a
trouvé à se satisfaire aussi complètement qu’en faveur de M. Félix
Saurien, député de Loire et Garonne. Non seulement cet homme d’État se
montre incapable d’associer deux idées touchant la cuisine intérieure ou
la politique étrangère du régime, mais il ne possède même pas ce bagout
grâce auquel divers favoris du corps électoral réussissent à dissimuler,
sous un flot de paroles redondantes, la misère de leur intelligence.
Soit que Saurien ait à couronner un bœuf dans quelque comice agricole,
soit qu’il lui faille soutenir un projet de loi sur une ligne d’intérêt
local, à la tribune, son manque d’éloquence se manifeste par un
bafouillage qui met à la torture les sténographes les plus entraînés.
Renonçant donc aux longues palabres, il s’est composé une attitude de
penseur taciturne, ne lâche plus, en séance, dans les couloirs ou dans
les bureaux, que de creuses maximes empruntées aux articles de fond des
feuilles radicales et a fini par donner à la plupart de ses collègues,
aussi nuls que lui, l’impression d’une capacité qui se réserve.
D’autre part, il a réussi à caser des membres de sa famille dans toutes
les sinécures que la République prodigue à ses rongeurs les mieux
endentés.
Il y a des Sauriens, fils, neveux, filleuls, cousins au trente-neuvième
degré, assis sur les ronds-de-cuir de tous les ministères, et non pas
comme gratte-papiers infimes, mais comme chefs de division ou
secrétaires particuliers. Des Sauriens maîtrisent les requêtes, ouvrent
leurs conduits auditifs au Conseil d’État. Des Sauriens dorment debout à
la Cour des Comptes. Des Sauriens culminent dans les Tabacs. Des
Sauriens déploient des parasols tricolores chez les Annamites et les
Malgaches. Des Sauriens drainent les porte-monnaie des contribuables, au
profit du Trésor, en Bretagne et en Lorraine, en Provence et en
Picardie. Des Sauriens plastronnent, sous des feuillages d’argent, en
des préfectures comparables, pour les mœurs paisibles de leur
population, à des champignonnières.
Étayé par cette clientèle, qui chante ses mérites sur le mode majeur, le
chef de la tribu a formé le parti radical-restrictif où sont entrés,
avec enthousiasme, ces mous, ces muets, ces icoglans et ces eunuques qui
béent sur les banquettes gauches de la Chambre, entre les grands
braillards du socialisme et les solennels farceurs du Centre.
Par ainsi, Saurien était devenu quelque chose faute de pouvoir devenir
quelqu’un. La bêtise propre aux parlementaires lui avait conféré de
l’influence de sorte que les cinq ou six malins qui mènent la
députasserie à la glandée étaient obligés de compter avec lui. Lors des
crises ministérielles, c’est lui d’abord que l’on consultait, ses
grognements sibyllins étant tenus pour des oracles. Même, à plusieurs
reprises, Marianne l’avait chaussé, en guise de savate--le temps de se
commander des brodequins plus décisifs. Ce qui signifie qu’il lui arriva
de présider le conseil des ministres. Bien entendu l’on se hâtait de le
remplacer dès qu’on avait soudoyé quelque banquiste moins borné.
Trente ans avaient coulé depuis que Saurien bedonnait et bredouillait
dans les assemblées. Fidèle, parce que sursaturé de faveurs, son comité
lui façonnait des réélections triomphales--manœuvre du reste aisée car
on lui avait seriné, une fois pour toutes, un discours élastique dont,
par accoutumance, il crachotait, sans trop de peine, les périodes, les
jours où il sollicitait le renouvellement de son mandat. Cette harangue,
corroborée par des palmes académiques, des pièces de cent sous et des
futailles mises en vidange au moment propice, lui maintenait une de ces
majorités imposantes que le suffrage universel réserve aux nullités dont
il fait ses délices.
Mais voici qu’un incident se produisit qui menaçait d’entraver la
carrière si glorieusement négative, de Saurien.
Les Chambres avaient soudain découvert qu’on ne payait pas assez les
services qu’elles rendent à la France, en lui fournissant l’illusion
d’être gouvernée. Elles estimaient qu’un sénateur et un député ne
peuvent vivre à moins de quinze mille francs par an. Car enfin, il
s’agit de raisonner équitablement: bourdonner dans le vide, sommeiller
au Palais-Bourbon ou au Luxembourg, tenir un bureau de placement à
l’usage des électeurs, encourager l’art en chatouillant les figurantes
des petits théâtres, en se faisant dindonner par le corps de ballet de
l’Opéra ou par les ingénues sexagénaires de la Comédie, ce sont là des
occupations qui exigent de la dépense. Et puis tout augmente: les
denrées et le tarif des bulletins de vote. Qu’est-ce que deux louis
quotidiens? A peine le strict nécessaire pour ces hommes dévoués qui,
par amour du bien public, consument leurs forces à élargir l’assiette de
l’impôt. Et notez que, moyennant une somme aussi minime, ces patriotes
et ces humanitaires s’engageaient à: 1º Traquer et dévaliser sans merci
les catholiques et leurs prêtres. 2º Combler l’armée de poudres
inoffensives et la marine de charbons incombustibles. 3º Taxer, comme
objets de luxe, les savons et les serviettes-éponges. 4º Héberger, avec
faste, le prince de Balkanie et les envoyés de la République-sœur de
Caracas. 5º Renouveler le trousseau de maintes Aspasies nettement
gouvernementales. 6º Assurer aux anciens Présidents de la République,
aux parlementaires dégommés, à leurs femmes de ménage et aux hoirs
d’icelles des pensions et des retraites. 7º Sous couleur de finances,
faire prendre au populaire les vessies juives pour des lanternes
magiques.
Ces travaux et d’autres encore, tels que la transmutation des lingots de
la Banque en papiers russes, valaient bien quinze mille francs annuels.
Les Chambres en jugèrent ainsi de sorte que l’augmentation fut votée,
parmi des clameurs d’allégresse, en une seule séance qui dura tout juste
dix minutes.
Quelques députés esquissèrent bien une vague protestation. Mais les
hurlements faméliques de l’Extrême-Gauche leur coupèrent la parole. L’un
d’eux qui, par surcroît, portait, sans rougir, ce signe d’infamie: le
catholicisme, déclara qu’il distribuerait le surplus de son indemnité
aux pauvres de son arrondissement. Il fut hué, traité de «vache» et de
«sagouin» par les lieutenants du citoyen Jaurès, rappelé à l’ordre par
Brisson, président austère. On parla même de le chasser de ce temple de
la vertu qu’on appelle la Chambre; une si impudente sollicitude à
l’égard des meurt-de-faim, devant être qualifiée de tentative de
corruption électorale.
Les quinze mille francs acquis, une ère de prospérité allait à coup sûr
commencer pour la France.--Mais, détail incompréhensible, un certain
nombre d’électeurs en jugèrent différemment et, entre autres, ceux de
Saurien.
L’éminente nullité s’était transvasée dans sa circonscription,
soi-disant aux fins de rendre compte de son mandat. La parade avait lieu
comme ceci: cependant que Saurien se pavanait, sur des tréteaux garnis
d’andrinople, parmi les délégués des Loges et les membres de son comité,
l’un de ses acolytes lisait un papier où il était affirmé que le
radicalisme ne cessait de servir le progrès en promulguant, que, demain,
sans faute, on mettrait à l’étude les réformes propres à garantir
honneurs et profits aux citoyens qui se montreraient athées intrépides,
pacifistes irréductibles et propriétaires féroces. D’habitude, la séance
se terminait par des acclamations à la gloire du représentant et par un
ordre du jour dithyrambique où ses électeurs lui renouvelaient leur
confiance. Cette fois, il n’en alla pas de même. Dès le prologue de la
pasquinade, la salle retentit d’apostrophes incongrues et de cris
d’animaux. Le porte-paroles de Saurien ne parvint pas à se faire
entendre. Des gens aux poings brandis se dirigèrent vers l’estrade, avec
de telles invectives à la bouche, que le député, pris de panique, se
leva pour se dérober à la rude accolade dont on le menaçait. Il gagna la
porte sous une grêle de tomates, de poires blettes et d’œufs gâtés et il
s’enfuit poursuivi par cette clameur grosse de catastrophes: «A bas les
quinze mille!»
Il fallut bien se rendre à la désolante évidence que l’augmentation
manquait de popularité. Le comité dut avouer à Saurien que sa réélection
serait fort compromise s’il n’inventait quelque biais pour revenir sur
cette première des grandes réformes annoncées.
D’autant qu’un misérable médecin de campagne battait le pays en se
déclarant socialiste et versait sur le feu des indignations l’huile de
son éloquence anti-saurienne.
Il y avait là l’indice d’une candidature rivale.
De retour à Paris, Saurien s’empressa de provoquer une réunion des
radicaux-restrictifs. Il leur exposa ses déboires, abonda en pronostics
défavorables sur les prochaines élections, invoqua l’intérêt supérieur
de la République et insinua qu’il serait peut-être prudent de revenir
aux neuf mille francs périmés. Stimulé par le danger, il réussit presque
à prononcer trois phrases de suite.
Mais ses suggestions furent on ne peut plus mal accueillies. Des
rugissements, auprès de quoi les cris de ses électeurs n’étaient que
rossignolades et soupirs de flûte, ébranlèrent le plafond. Saurien plia
sous l’orage.
Sommé de disparaître, il donna sa démission de président du groupe et
s’éclipsa tandis que ses Collègues juraient de mourir plutôt que
d’abandonner leur butin. On flétrit Saurien dans un manifeste où, par
surcroît, il était expliqué au peuple que subsister dans la capitale est
impossible à qui ne se trouve point en mesure d’égrener quinze mille
francs le long des 365 jours de l’année.
Ainsi roulé dans la crotte, ahuri et navré, Saurien se demanda que
faire. Il songea un instant à quitter la vie politique. Mais, instruite
de cette velléité, la tribu saurienne se leva comme un seul homme, et
lui représenta que s’il se dérobait, tous ses suivants seraient
extirpés, comme des molaires pourries, des sinécures où ils avaient pris
racine. Or il se devait à sa famille, et à sa clientèle.
Alors Saurien se résolut à solliciter Legranpan.
Un matin de janvier, vers midi, celui-ci le reçut dans son cabinet de la
Place Beauvau. Saurien, les yeux embrumés de larmes et la voix
chevrotante, étala sa déconfiture. Et Legranpan s’amusait fort, à part
soi, à constater l’effondrement de ce cube de sottise qui, jadis, au
temps où lui-même gisait écrasé sous les ruines du Panama, s’était
montré l’un des plus ardents à jouer les Aliborons vertueux et à
s’écarter de lui comme s’il eût propagé la peste. Puis, parmi les
impersonnalités visqueuses qui obstruent les conduits du pouvoir,
Saurien avait été l’une des plus collantes. Legranpan se disait qu’à
cette heure, un vigoureux coup de pompe suffirait à le précipiter pour
jamais dans les abîmes méphitiques d’où il n’aurait jamais dû sortir.
Comme l’ex-cacique des radicaux-restrictifs s’appesantissait en lourdes
plaintes sur l’ingratitude de ses collègues et de ses électeurs, le
ministre l’interrompit:
--Oui, n’est-ce pas, dit-il, c’est dur de se voir charrier à la poubelle
par des imbéciles qui vous encensaient la veille?... Je connais ce
revers. Vous vous rappelez, autrefois, quand on me pourchassait comme
malpropre, il y en eut qui se lavèrent les mains et me vidèrent leur
cuvette sur la tête.
Saurien fit semblant de ne pas comprendre l’allusion. Il essaya de
prendre la pose d’un Coriolan pour s’écrier:
--Puisque la France méconnaît mon dévouement, je veux la fuir.
Donnez-moi une ambassade. Je suis bien vieux, bien fatigué, mais si je
meurs à l’étranger, du moins ce sera en servant la République.
--Sublime, ricana Legranpan. Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os. Le
mot est historique. Mais si je vous envoyais à Pétersbourg ou à Vienne
et que vous décédiez, qu’est-ce que les Russes ou les Autrichiens
pourraient faire de votre squelette, je vous le demande?... Des manches
à couteau, et encore! D’autre part, vous n’êtes pas fichu de mener une
négociation ni même d’appliquer de la pommade sur une caboche impériale,
un jour de cérémonie officielle.
Saurien était trop liquéfié par sa mésaventure pour s’offenser de ces
railleries. Il se contenta de répondre humblement:
--Mon expérience de la vie publique, à Paris et en province, me permet
de croire que je saurais me tirer d’affaire ailleurs. Essayez-moi.
--Hum, reprit Legranpan, c’est chanceux. Parce que vous avez reçu des
légumes à la figure en Loire et Garonne, vous vous imaginez que
_diplomate_ rime nécessairement avec _tomate_. En poésie, c’est vrai; en
politique étrangère ce l’est moins... Enfin, je verrai. Je vous
confierai, sans doute, pour commencer, une mission temporaire.
--Et laquelle?
--Eh! je ne sais pas moi! Je réfléchirai. Ou plutôt si, je sais: vous
irez étudier les progrès de la culture maraîchère en Australie. Vous
pourrez emporter, comme objets de comparaison, quelques-uns des produits
dont vos électeurs vous ont gratifié...
Saurien n’obtint que ces cruelles goguenardises. Il se retira en
gémissant et sentit redoubler son désespoir lorsque, dans l’antichambre,
il remarqua que divers politiciens qui, hier encore, multipliaient les
courbettes autour de M. le président du groupe des radicaux-restrictifs,
feignaient aujourd’hui de se plonger dans des conversations
passionnantes pour ne point paraître l’apercevoir. Combien de fois il
avait de même esquivé le contact des vaincus de la tripoterie
parlementaire! Trop bourrelé pour s’en souvenir, il s’éloigna le front
bas. Ce dernier trait lui avait percé le cœur.
Resté seul, ce vieux gamin pervers de Legranpan fit un geste de débarras
qui s’acheva presque en un pied de nez à l’adresse de Saurien. Mais tout
de suite son visage se rembrunit car des soucis plus sérieux que celui
de repêcher cette épave le harcelaient.
Depuis plusieurs mois, pour servir les intérêts de la Banque juive, la
France avait commencé la conquête du Maroc. Des troupes avaient été
débarquées sur deux points de la côte et les instructions données à
leurs chefs étaient telles qu’ils ne savaient s’il leur fallait pénétrer
dans l’intérieur ou se borner à repousser les attaques de Maugrabins. Au
vrai, l’objectif visé par la finance consistait en ceci: pousser des
pointes sur les villages situés à une vingtaine de kilomètres du
littoral, puis se replier dans les ports de façon à produire, en Bourse,
des hausses et des baisses, d’après ce va-et-vient burlesque. La cote
montait et descendait, tour à tour, selon les dépêches envoyées
d’Afrique. Et ce jeu de piston, ruinant divers gogos, enrichissait, par
contre-coup, les agioteurs sémites mis dans le secret de la farce.
Legranpan avait observé la consigne que ses patrons d’Israël lui avaient
prescrite. Tous les ordres signifiés aux généraux qui assumaient la
charge de l’exécuter se résumaient en deux phrases:
--Avancer en reculant. Reculer en avançant.
Mais voici qu’entraîné à la poursuite d’une _mehalla_, l’un de ces
stratèges venait de se permettre d’enlever une ville sise un peu plus
loin que les cinq lieues fatidiques. Il en résulta une fluctuation du
baromètre boursicotier dont nos Shylock nationaux n’avaient point prévu
les effets. Ils en témoignèrent de l’humeur à Legranpan. D’autre part,
l’Allemagne, qui n’entendait point que la France fît un pas sans son
assentiment, criait à la violation de l’acte d’Algésiras. Le kaiser
Wilhelm crispa sa main sur le pommeau de son sabre et déclara qu’il
allait faire aiguiser cette arme redoutable.
Sur quoi, un certain Bécasseau, tripatouilleur des affaires étrangères
dans l’équipe qui avait précédé Legranpan et sa bande au pouvoir, jugea
l’occasion propice d’opérer une rentrée sensationnelle en affirmant à la
Chambre que la France était assez forte pour affronter les menaces
teutonnes et les rodomontades du Hohenzollern.
Quels qu’en fussent les dessous, cet accès de dignité réjouit tous les
cœurs généreux, tous ceux qui ne se consolent pas de voir une poignée de
voleurs cosmopolites maintenir la patrie en posture d’humble servante
devant les Barbares d’Outre-Rhin.
Mais la seule apparence d’un conflit avec l’Allemagne terrifiait les
parlementaires. Ils se rendaient compte que le jour où le pays
reprendrait conscience de lui-même, c’en serait fini pour eux des
festins et des godailles. Ils n’admettaient pas que la table, où ils se
chafriolaient depuis tant d’années, fût desservie sous prétexte de
revanche. Parce qu’un Bécasseau se permettait de souffler du clairon,
faudrait-il plier serviette avant d’avoir torché les plats jusqu’à
l’émail?
--Plutôt que d’en courir le risque, ils résolurent de s’aplatir sous
l’arrogance prussienne.
C’est pourquoi une interpellation fut aussitôt concertée entre les
différents groupes de gauche. Les espions que Legranpan soudoyait à la
Chambre l’avertirent que si, dans sa réponse à Bécasseau, il se
permettait la plus mince velléité d’indépendance vis-à-vis du Kaiser, sa
chute était inévitable. Ainsi continuait la trahison permanente dont la
France est la victime depuis Gambetta.
Songeant à ces choses, Legranpan retouchait le discours qu’il ferait
réciter, cette après-midi, par son commis actuel aux affaires
étrangères: le sieur Canichon. Il s’appliquait à tourner des phrases
rassurantes pour la pleutrerie des Gauchards, favorables aux opérations
d’Israël et soumises à l’égard de l’Allemagne.
Cette sale besogne lui pesait. Bien qu’il fût presqu’aussi dénué de
patriotisme qu’un Jaurès, quoique sa misanthropie s’accommodât
d’émouvoir, une fois de plus, dans l’âme des Juifs et des parlementaires
les sentiments les plus bas: égoïsme, lâcheté, avarice, un vieux restant
de sang français bouillonnait dans ses veines à la pensée qu’il fallait
se mettre à genoux parce que Guillaume fronçait le sourcil.
Comme il arrivait souvent à cet autoritaire dévoyé dans l’intrigue, la
face pâle et souveraine de Bonaparte lui apparut. Il rêva de 18
brumaire. L’illusion fut si forte qu’il lui semblait entendre les
grenadiers de Lefèvre faire sonner les crosses de leurs fusils sur le
parquet de cette Chambre servile.
Mais la réalité le ressaisit bien vite. A quelles vaines rêveries
perdait-il son temps! N’était-il pas le prisonnier des Juifs, enlisé
jusqu’au menton dans le bourbier radical? Il devait obéir--quitte à se
venger, comme de coutume, en faisant le plus de mal possible à ses
complices et à ses adversaires.
D’autres préoccupations vinrent à la rescousse. L’épais Deurière, qui
présidait pour lors aux pirateries fédérées sous le nom de République,
ouvrait des sapes sous les pieds de Legranpan. Cet individu, d’une
sottise presqu’aussi compacte que celle de Saurien, ne pardonnait pas au
ministre les sarcasmes méprisants que celui-ci lui dardait en plein
lard, chaque fois que le conseil se réunissait à l’Élysée.
Des rapports sûrs dénonçaient Deurière comme poussant, à la sourdine,
maints députés de son entourage contre l’impitoyable railleur. Qui sait
si, au cours de la prochaine séance, ces amis de l’Exécutif ne
réussiraient pas à coaliser toutes les haines que Legranpan avait
suscitées? Il ne perdait pas de vue que les neuf-dixièmes de sa majorité
se constituaient de pauvres cervelles envieuses qui, imbues d’esprit
démocratique, ne pardonnaient à leur chef ni la supériorité de son
intelligence ni sa façon de leur jeter, comme des bribes de côtelettes à
des chiens, les lambeaux du budget.
Il se demanda ensuite si, dans le cas d’un assaut donné au ministère,
ses collègues le soutiendraient. Ils étaient, à peu près tous, ses
créatures; lui, les tenait par cent histoires louches et il les menait
comme les trafiquants en caoutchouc mènent leurs nègres.
Aussi s’attendait-il de leur part à toutes les trahisons.
Il les passa mentalement en revue.
Il y avait le Canichon déjà nommé. Un ex-ambassadeur à Pékin, célèbre
pour sa couardise. Il s’était, en effet, caché dans une cave pendant
tout le temps qu’avait duré le siège des Légations par les Boxers.
Ignorant les plus simples rudiments de la politique étrangère, il aurait
donné, avec empressement, dans les pièges tendus par les roués de la
Chancellerie allemande et du Foreign-Office, si Legranpan ne l’avait
tenu en lisières et ne lui avait soufflé ses moindres propos.
A la Justice, Périclès Briais, anarchiste repenti, ruffian issu des
ruisseaux de Nantes et d’autant plus désigné pour fausser les balances
de la triste Thémis qu’il possédait un casier judiciaire où la police
correctionnelle avait laissé sa trace. Il avait débuté par le
portefeuille de l’Instruction publique et des Cultes. C’est lui qui,
flanqué d’Hébreux retors, organisa, sous prétexte de Séparation, le vol
des biens congréganistes, dirigea l’hallali du clergé catholique et
entama, d’une pioche hypocrite, les fondations de l’Église de France.
L’antique basochien, qui frelatait les sceaux avant Briais, étant mort
subitement, Legranpan estima que nul ne saurait épurer la magistrature
comme cette fleur des égouts ponantais. Il s’agissait, du reste, de
casser aux gages quelques juges qui s’étaient permis de montrer un
semblant d’équité dans l’affaire dite des fondations de messes.
Le remplaçant de Briais, rue de Grenelle, ce fut Ladoumerdre, un
huguenot, fils de pasteur, recuit de fiel calviniste et qui jurait, avec
véhémence, qu’avant peu, par ses soins, tout le personnel enseignant
serait blanchi à l’égal des momiers les plus genevois.
Aux Finances, Cabillaud, un agité qui, de l’arithmétique, ne connaissait
que la soustraction et qui effarait ses subordonnés par des fantaisies
délirantes en matières d’impôts. Au surplus, valet dévoué
d’Israël--ainsi qu’il sied en République.
A la guerre, Égrillard, hier lieutenant-colonel, chassé de l’armée pour
indiscipline opiniâtre, aujourd’hui, général de division et ministre par
la grâce de Legranpan. Ses capacités, comme administrateur et tacticien,
demeuraient fort mystérieuses. Par contre, on le disait excellent
pianiste et galantin des plus musqués.
A la Marine, un Juif anglais, métissé d’Italien, du nom de Johnson.
Ancien marchand de cacaouètes dans les rues de Constantine, il avait
fait fortune en prêtant à usure aux caïds de la province. Maintenant, il
assistait, avec un flegme tout britannique, aux échouements continuels
des cuirassés et il enregistrait, non sans allégresse intime, les
disparitions de documents secrets, subtilisés dans les arsenaux par ses
coreligionnaires.
Qui encore?--Mourron-Lapipe, tenancier d’un bazar à treize sous dans une
ville du Midi. Bombardé ministre des colonies, personne ne savait
pourquoi, il prenait Saïgon pour un port de la mer Caspienne.
Le reste ne valait pas la peine d’une remarque sauf, peut-être
Trottignon, sous-secrétaire d’État à la guerre. Comme il est de
tradition jacobine de se méfier des généraux, eussent-ils fourni mille
preuves d’obéissance aux Loges, on l’avait adjoint à Égrillard pour
qu’il le surveillât. Bien entendu, Trottignon, avocat de province,
n’avait jamais porté l’uniforme. Il était incapable de distinguer une
gamelle de campement d’une culasse mobile. Mais il s’était rendu notoire
par une sentence lapidaire que voici: «Il nous faut une armée de
citoyens ne possédant à aucun degré l’esprit militaire.» De là, son
entrée dans les grandeurs[1].
[1] Ce n’est point l’habitude de mettre des notes au bas des pages
d’un roman. Toutefois, l’auteur croit bon de rappeler que cette
phrase--suggestive fut prononcée, absolument telle quelle, par un
politicien très connu, pendant l’Affaire Dreyfus.
Legranpan savait fort bien qu’au premier symptôme d’une voie d’eau dans
la cale de la péniche qui portait sa fortune, tous ces rats, lâchés par
lui à travers la soute aux vivres, s’empresseraient de déguerpir. Il les
connaissait trop pour tabler sur leur dévouement; mais par amour-propre,
il ne voulait pas leur laisser entrevoir qu’il les suspectait de
traîtrise. Cependant il se promit de les ranger, le cas échéant, à
l’obéissance en leur rappelant qu’il y avait des cadavres mal enterrés
dans le passé de chacun d’eux.
Le seul qui lui donnât un sérieux ombrage, c’était Périclès Briais. Ce
doucereux chenapan ne dissimulait pas trop qu’il visait à la présidence
du Conseil. Par sa souplesse et sa duplicité, il avait réussi à
conquérir des sympathies jusque chez les nationalistes. En outre, les
deux étoiles du Centre, Bribault--dit _oïa képhalè_--et
Ripolin-Lachamelle, l’un et l’autre aussi nuls que sonores, lui
pardonnaient sa jeunesse fangeuse et prophétisaient son évolution
imminente vers le progressisme le plus gélatineux. C’est que Briais
feignait une admiration violente pour leur éloquence. Chaque fois qu’il
devait monter à la tribune, il les consultait sur l’art d’arrondir les
périodes. Cette déférence roublarde touchait si fort les honnêtes
bavards qu’ils ne pouvaient se retenir de voter pour le ministère tant
les balivernes scélérates débitées par Briais leur semblaient
anodines--ayant été polies sur le modèle qu’ils lui avaient indiqué.
Enfin, même à droite, il se trouvait des catholiques assez naïfs pour
croire que si Périclès traînait l’Église dans la boue, c’était à
contre-cœur et parce que la poigne tyrannique de Legranpan l’y
obligeait. Aussi espéraient-ils découvrir en lui un nouveau Constantin,
le jour où il raflerait le pouvoir.
--Ça, se dit Legranpan, qui se récapitulait les manigances de Briais,
c’est de la belle ouvrage. Ce bougre-là sait manier, comme personne, les
ficelles qui font agir nos pantins du Parlement... Oui, mais faut pas
qu’il aille jusqu’à me chiper ma place de marmiton en chef dans les
cuisines de Marianne. Je le tiendrai à l’œil...
Comme il méditait sur les moyens de casser l’échine à Briais, Lhiver,
son chef de cabinet, entra.