Les puissances mauvaises ne laissent guère de répit aux malheureux êtres
dont elles font leurs victimes. Charles l’éprouva qui, ayant refusé la
main secourable tendue par Abry, ne pouvait que hâter son destin sous
l’aiguillon de la colère et de l’orgueil.
Quelques semaines avaient passé depuis sa rencontre avec le catholique.
Et ce fut à fabriquer une nouvelle bombe qu’il les employa. Il avait
consigné sa porte aux Greive, aux Sucre, aux Jourry car les
vaticinations burlesques de ces camelots de la foire au bonheur lui
étaient par trop insupportables. Outrés de son dédain, les sectaires
répandirent le bruit qu’il désertait la cause... Jourry saisit, avec
empressement, ce prétexte de le dénoncer comme un traître qu’il fallait
flétrir. Une réunion fut organisée dans ce but et on le somma de s’y
rendre. Il n’en eut cure. Alors on lui signifia, par lettre recommandée,
son exclusion du parti. Il jeta au feu le papier déclamatoire en
haussant les épaules.
Que lui importaient les soupçons et les injures. Mieux que tous les
discours, la bombe n’allait-elle pas démontrer ce que vaut le vouloir
d’un solitaire résolu à l’action?
Chez lui, il tolérait encore les visites de Paul Paulette et de Louise
afin qu’ils donnassent des soins à Chériat. Toutefois, il évitait de
leur parler; et lorsqu’il devenait absolument nécessaire qu’il le fît,
c’était sur un ton si bref, en leur opposant un visage si fermé que tous
deux n’osaient le presser. L’atmosphère tragique, qui régnait autour de
lui, les mettait mal à l’aise; ils vivaient dans l’attente de quelque
catastrophe.
Il avait aussi tenu l’engagement pris de permettre que Robert assistât
le moribond. Mais craignant la clairvoyance de cet esprit dont la
mansuétude perspicace l’irritait, il esquiva toute conversation, ou bien
il s’absentait aux heures où il sut que Robert devait venir.
Du reste, une fois l’engin terminé, prêt à éclater, il ne demeura
presque plus au logis. Une inquiétude fébrile le chassa par les rues. De
l’aube au soir, du soir à l’aube, il battait la ville, tournant et
retournant cette pensée unique:
--Maintenant, où vais-je jeter la bombe?
Ce qu’il voulait, c’était que son crime eût une signification
symbolique, qu’il s’imposât comme un châtiment infligé aux soutiens d’un
état social où--d’après le sophisme qui lui déformait l’âme--quelques
maîtres, usant de ruses médiocres, exploitaient un troupeau d’esclaves
abêtis par une longue hérédité d’obéissance à la coutume et à la loi.
--Quel que soit le parti que je prendrai, se disait-il, que je punisse
ceux qui commandent ou ceux qui se soumettent, l’acte sera efficace car
les uns et les autres ont besoin d’apprendre, à leurs dépens, qu’il
existe des mâles capables de se hausser hors du marécage où ils
barbotent.
S’exaltant de la sorte, il ne concevait ni l’horreur du sang versé, ni
les palpitations des membres mis en lambeaux par les éclats de sa bombe,
ni les plaintes des mutilés, ni l’épouvante et le reproche dans les
yeux, écarquillés par l’effroi, des morts. L’éducation, tout abstraite,
toute conforme aux principes de la Révolution, qu’il avait reçue,
l’avait habitué à se représenter l’humanité comme une série de chiffres
qui, additionnés, multipliés ou divisés donnent un total, un produit ou
un quotient plus ou moins conformes à ce _credo_ de la démocratie: les
droits de l’homme et du citoyen.
La seule différence qui se marquât entre son aberration et celle des
apôtres de la folie individualiste c’est que ceux-ci se félicitaient des
résultats obtenus par l’application à la France de leur algèbre
anti-sociale tandis que Charles, leur élève, tenait l’équation pour mal
posée et s’apprêtait à en modifier brutalement les termes.
Et pourquoi aurait-il hésité? Ne lui avait-on pas appris à écouter
uniquement sa raison? Or, de par cette raison prépotente, il estimait
qu’il y avait lieu de rétablir le problème sur d’autres bases. Qui
pouvait trouver étrange que pour y arriver, il effaçât un ou plusieurs
chiffres?
Cette horrible chimère lui était devenue si habituelle que quand il
imaginait les incidents qui suivraient l’explosion de la bombe, c’était
pour se voir en train d’expliquer la beauté de son geste devant un
tribunal vaguement admiratif ou pour composer l’attitude qu’il prendrait
au pied de l’échafaud lorsqu’il lancerait à la foule des paroles
historiques, autres bombes qui ne manqueraient pas de faire merveille.
Pauvre cœur en proie au démon d’orgueil!--Et pourtant, il y avait des
minutes où il entendait s’élever, en lui, une voix suppliante qui
réclamait pour ses semblables. Mais il se blâmait vite de cette
faiblesse et il se posait de nouveau la question sinistre:
--Qui frapperai-je?...
Une après-midi de janvier, Charles suivait les quais qui bordent la rive
droite de la Seine. C’était par un de ces jours de ciel bleu-pâle, de
soleil aux rayons doucement argentés, de givre scintillant et d’air vif
qui font une éclaircie dans les brouillards visqueux où s’emmitoufle
trop souvent l’hiver parisien. Il avait dépassé l’Hôtel-de-Ville et
remontait le cours du fleuve vers l’Estacade. Un peu las, il s’arrêta en
face de l’île Saint-Louis et s’accouda au parapet.
L’eau ondulait, verdâtre et trouble et s’engouffrait, parmi des remous
écumeux, sous les arches des ponts. Dans les alvéoles des
bateaux-lavoirs amarrés à l’autre rive, des blanchisseuses riaient et
jacassaient en frappant leur linge à grand bruit. Sur le bas-port, que
dominait le jeune homme, on travaillait également. Des rouliers menaient
de lourds attelages ou déchargeaient des tombereaux de gravats. Des
mariniers goudronnaient la carène de chalands rangés les uns contre les
autres. Sur le tillac, des femmes cuisinaient ou raccommodaient des
prélarts. Un peu plus loin, une grue à vapeur, allongeant en oblique son
col mince, pivotait sur sa plate-forme, sifflait, soufflait, vidait
maintes bennes de sable dans une cale béante.--Tous, mariniers,
charretiers, débardeurs, mécaniciens de la grue, ménagères et
lavandières vaquaient gaîment à leur besogne, en échangeant des propos
goguenards.
Charles ne put s’empêcher d’opposer cet insouci laborieux à sa morose
oisiveté. Le souvenir lui vint d’une vieille estampe reproduite par un
périodique qu’il avait feuilleté naguère. Elle représentait un homme, en
costume espagnol du XVIe siècle, et de qui la figure exprimait l’ennui
et le chagrin. Assis sur une sorte de pouf à franges, il élevait ses
bras au-dessus de sa tête comme pour s’étirer. Mais, au lieu de mains,
deux becs aigus sortaient de ses manchettes brodées, s’enfonçaient dans
sa chevelure et lui fouillaient le crâne.
Charles se murmura la légende inscrite au bas de cette gravure: «Je ne
fais rien et je me ronge la cervelle.»
--C’est bien cela, pensa-t-il avec dépit, ce peuple goûte la joie d’un
travail utile. Nul de ces manœuvres ne se rend compte qu’il est une dupe
et un exploité. Ils accomplissent leur tâche quotidienne, plaisantent,
mangent, boivent, dorment et recommencent le lendemain sans se demander
si la société est bien ou mal faite et s’ils ne pourraient pas améliorer
leur sort... Sont-elles enviables, ces brutes dont nul songe de révolte
ne troubla jamais l’intelligence rudimentaire?...
Aussitôt l’esprit d’orgueil lui chuchota:
--C’est toi qui es enviable, vivant dans un monde d’idées fières dont
l’accès reste interdit à ces maupiteux.
Il acquiesça. Cependant cette arrogante vantardise ne réussit pas à le
rasséréner. Au surplus, comme les neuf-dixièmes des socialistes de
parlotes, il ignorait et méprisait le vrai peuple. Pour les
entrepreneurs de félicité publique, le prolétariat se constitue, en
effet, d’imbéciles nuageux et de braillards altérés à qui l’on verse,
chez les mastroquets électoraux, des boissons violentes et des diatribes
égalitaires et qu’on tient adroitement à l’écart dès qu’ils ont servi
l’ambition de leurs meneurs.
Charles n’en était pas tout à fait là puisqu’il n’avait jamais désiré le
moindre mandat politique. Néanmoins, en sa qualité «d’intellectuel» il
méconnaissait la grandeur--superbe d’être inconsciente--de ces humbles,
dont les mains rugueuses ébauchent, dont les épaules massives supportent
des civilisations. Il ne voyait pas luire le foyer d’amour au cœur du
peuple. La résignation des pauvres, la solidarité admirable qui les unit
aux jours d’épidémie et de famine, leur idéalisme touchant qui, même
détourné des voies divines par d’odieux banquistes, ne cesse d’aspirer à
un Éden où il n’y aurait pas de malheureux et où régnerait la Justice,
tout de leurs vertus lui échappait. Il les assimilait à cette
bourgeoisie aussi égoïste qu’obtuse, qui soit qu’elle feigne la foi,
soit qu’elle propage l’incrédulité, fomente, depuis cent ans et
davantage, cet abaissement des caractères, ce matérialisme bestial par
où notre époque mérite la définition qu’en donna un humoriste: l’Age du
Mufle.
Il ne percevait pas non plus le contraste entre ce peuple, demeuré
presque sain malgré l’alcool, le socialisme et le café-concert, et cette
soi-disant aristocratie qui ne se plaît qu’aux rigaudons et aux
fanfreluches, qui révère tout banquiste habile dans l’art de la réclame,
qui s’accouple aux Juifs, qui, parmi ses gambades, inflige à
Notre-Seigneur, l’outrage de prières superstitieuses, sans humilité ni
repentir sincère.
Bien plus, le fiévreux rêveur avait considéré, au cours de récentes
explorations à travers le faubourg Saint-Antoine, les taudis ignobles où
la Ville-Lumière entasse ses pauvres. Les tristes femmes d’ouvriers
traînant leurs guenilles devant des étalages de nourritures
nauséabondes, les enfants anémiques et livides qui encombraient les
trottoirs l’avaient fait frissonner. Mais se reprochant ce mouvement de
pitié tout instinctif, il tira du navrant spectacle la conclusion que
leur docilité cause leurs maux. Il conçut, un moment, l’idée atroce de
jeter la bombe sur ces infortunés pour les punir de ce qu’il appelait
leur obéissance servile aux préjugés que la bourgeoisie leur inculquait,
sous couleur d’ordre social.
Cette velléité démoniaque n’eut que la durée d’un éclair. Mais le seul
fait qu’il l’ait subie prouve à quel point ce déplorable produit des
hautes études républicaines avait perdu le sens même de l’humanité.
Maintenant, redressé contre le parapet, il promenait autour de lui des
regards vides. Il ne voyait pas le fleuve roulant ses eaux, d’un cours
majestueux. C’est en vain que Paris se faisait, par hasard, souriant.
C’est en vain que le soleil se jouait, en reflets chatoyants sur la
façade enfumée des maisons. C’est en vain qu’une fine brume mauve noyait
les lointains et flottait, comme un rêve, autour de la flèche de
Notre-Dame aperçue par-delà les toits de l’île Saint-Louis. Il
n’appréciait pas le charme de ce paysage urbain. A force de vivre muré
en lui-même, ses sens s’étaient, pour ainsi dire, oblitérés. Rien ne
l’émouvait plus de la vie ambiante que les sensations susceptibles
d’accroître sa rancœur. Lorsque, d’aventure, l’idée fixe du meurtre
faisait relâche dans son cerveau gorgé d’images funèbres, il pliait sous
une mélancolie telle que l’on peut la comparer à ces chapes de plomb qui
accablent certains damnés dans un des cercles de l’Enfer vu par Dante.
Ce jour-là, il se débattait contre une sourde envie d’éclater en
sanglots, qui lui labourait le cœur, tant sa tristesse devenait
intolérable. Puis le lugubre refrain reprenait, comme un glas
d’épouvante et de damnation:
--Qui frapperai-je?...
Comme il se posait, pour la centième fois, la question, deux ouvriers le
bousculèrent qui discutaient si chaudement qu’ils négligèrent de
s’excuser. L’un,--c’était un menuisier barbu, habillé de velours à
côtes,--querellait l’autre, un plombier, vêtu de toile bleue et qui
portait en bandoulière une trousse pleine d’outils.
Le menuisier disait en brandissant sa varlope:
--Bougre d’empaillé, tu en es encore à croire que Legranpan aime le
peuple! J’t’écoute qu’il l’aime... A peu près comme le gargotier aime
les poules dont il coupe le sifflet dans sa basse-cour. Je te dis:
Legranpan, c’est un bourgeois... pareil à tous les bourgeois... Faudrait
le descendre.
Au nom de Legranpan, Charles tressaillit comme si c’était là le mot
qu’il fallait pour fixer ses incertitudes. Machinalement, il se mit à
suivre les deux ouvriers et à prêter l’oreille aux propos qu’ils
échangeaient à tue-tête.
Le plombier répondit:--Comment ça, le descendre? C’est-il que tu
voudrais qu’on l’estourbisse?... J’en suis pas.
Et le menuisier:--Mais non, espèce de gourde, le descendre du pouvoir.
C’est ça que je veux t’introduire. Il y a assez longtemps qu’il fait son
beurre avec sa clique. Dans le temps, quand il écrivait ses articles, il
nous promettait la justice et des tas de profits pour le cas où les
radicaux décrocheraient la timbale du gouvernement. Ben, v’là deux ans
qu’ils la tiennent la timbale aux pots-de-vins et qu’est-ce que nous y
avons gagné, nous autres? La peau! Tâte mes poches: les toiles se
touchent. C’est-il pas vrai que les salaires diminuent et que le tarif
des vivres augmente? Ma femme, elle dit qu’il n’y a plus moyen
d’approcher de la bidoche. Et tout le reste, c’est comme ça...
--Tout de même, reprit le plombier, peut-être bien que Legranpan fera
voter les retraites ouvrières. Il l’a promis...
--Il l’a promis! C’te bonne blague: bien sûr qu’il l’a promis. Les
bourgeois, c’est leur truc de promettre tout ce qu’on veut! Demande-leur
la lune, ils te répondront: «Mon ami, on s’occupe de la coloniser à
votre bénéfice.» Pour tenir, ça fait deux... Mais rappelle-toi donc ces
fameuses retraites ouvrières, c’était avec la galette ratiboisée aux
congrégations qu’on devait remplir la caisse pour les faire fonctionner.
Ben, où qu’il est le milliard des congrégations? Ne manque pas de poches
où il s’a englouti, mais c’est pas les nôtres.
Plus d’un pourrait dire où qu’il a passé. Colle-toi ça dans le ciboulot,
c’est que les gas chargés de rafler les picaillons des moines et des
bonnes sœurs, ils se sont dit: «Ça c’est de l’argent liquide, et puisque
c’est nous les liquidateurs, nous nous l’appliquons.» Pour l’ouvrier, il
se tape--comme toujours.
--C’est tout de même vrai, grogna le plombier, fallait ouvrir l’œil à la
manigance, on était averti. Je me rappelle que j’ai lu, dans le temps,
un article de la _Libre Parole_ où Drumont prévenait les ouvriers qu’ils
seraient roulés par les radicaux à propos de cette affaire du milliard.
Drumont, c’est un sale calotin, tant que tu voudras, mais, tout de même,
il avait raison.
--Sans doute, mais ça se ramène à ce que je te disais tout à l’heure.
Puisque les radicaux se sont offert notre bobine et que c’est Legranpan
qui est leur grand moutardier, faut le supprimer. Trop connu Legranpan,
qu’on le fiche au rancart et passons à d’autres.
--Et qui ça?
--Pardié, un ministère rien que de socialistes, qu’on voie un peu ce
qu’ils ont dans le ventre, ceux-là, depuis leur des années que nous leur
faisons la courte-échelle...
Charles n’en écouta pas plus long.
Laissant ces pauvres diables s’illusionner, une fois de plus, sur les
bienfaits qu’ils se promettaient de la mascarade socialiste, il ralentit
le pas, se disant:
--Ils voient juste ces simples. Supprimer Legranpan... ce serait un acte
d’une portée admirable. Oui, le supprimer, non pas le «renvoyer à ses
chères études» comme l’entend la niaiserie plébéienne. Mais l’abolir
d’une façon--_effective_!
Il fit de la main un geste coupant comme pour raser un obstacle, tandis
qu’un feu sombre s’allumait dans ses prunelles.
Il était arrivé sur la place de la Bastille.
La foule grouillait autour de lui; les tramways et les omnibus menaient
tapage. Au sommet de cette colonne qui témoigne d’une des plus
remarquables duperies dont le peuple ait été la victime, le Génie de la
Liberté enlevait dans un rayon de soleil, sa silhouette d’équilibriste
romantique.
Charles ne voyait rien que son idée:
--Supprimer Legranpan, répéta-t-il en un ricanement farouche, pulvériser
ce scélérat, ses mensonges et ce qui lui reste d’intelligence, projet
grandiose!...--Or donc, à toi la bombe, César de la radicaille! Toi qui
te vantes de mener tes séides à la baguette, je vais t’apprendre ce que
c’est qu’un homme libre.
Il fit volte-face et, piquant droit sur son domicile, se mit à courir le
long du boulevard Henri IV.
Son parti était pris.