Dans l’appartement de la place Médicis, on avait garni un divan de
couvertures et d’oreillers de façon que Chériat, arrivé au dernier degré
de la phtisie, pût y rester étendu.
Charles trouva le réfractaire suffoquant ou ne reprenant un peu haleine
que pour proférer, d’une voix enrouée, des malédictions contre le destin
qui le clouait sur ce grabat. Faudrait-il donc mourir sans se venger de
ce Paris où sa vigueur s’était perdue et où son orgueil avait été broyé
sous l’étreinte d’une misère atroce? En phrases hachées, il tâchait de
crier sa rage impuissante mais le sang de ses poumons en loques lui
montait aussitôt à la bouche et le forçait de s’interrompre. Il le
crachait, puis redoublait d’invectives, écartant, d’une main fébrile,
deux visiteurs qui s’efforçaient de le soulager. Dans son délire, il les
accusait de dissimuler sous une feinte compassion la volupté perverse
qu’ils éprouvaient à suivre les phases de son agonie.
C’étaient pourtant deux êtres fort inoffensifs. L’un, le chansonnier
Paul Paulette, avait trop coutume de transmuer en idylles florianesques
les rêveries anarchistes pour se réjouir des souffrances d’un camarade.
L’autre, Louise Larbriselle, possédait un cœur vraiment magnanime: toute
douleur la mettait en émoi, qu’il s’agît de la patte écrasée d’un chien
ou des tourments d’une pauvresse qui n’arrive pas à nourrir sa
progéniture.
Paul Paulette était un petit vieillard, glabre et bedonnant qui, pourvu
d’un minime héritage, le dépensait à faire imprimer des plaquettes où
l’âge d’or promis par les pontifes de la révolution sociale était évoqué
en des couplets nuancés d’azur et de rose, douceâtres et poisseux comme
de l’orgeat. Il fréquentait assidûment les réunions du parti; entre deux
diatribes où l’on avait préconisé l’équarrissage des bourgeois et le
massacre des prêtres, il demandait quelques minutes pour roucouler ses
romances lénifiantes. Il y était affirmé que le temps approchait où
l’humanité, libérée de ses entraves, vivrait en liesse dans des palais
de caramel et parmi des touffes de myosotis toujours refleuries.
Longtemps Paulette s’était imbibé des prophéties redondantes de Victor
Hugo. Les coups de grosse caisse et les fanfares de trombone dont le
poète accompagne ses clameurs à la gloire du dieu Progrès l’avaient
ravi. Surtout il admirait que Hugo eût résolu le problème du paupérisme
en recommandant «d’éclairer la société par en dessous». Mais son
enthousiasme baissa quand il lut et prit au pied de la lettre le vers
des _Châtiments_ où il est déclaré que: «L’on ne peut pas vivre sans
pain.» Cette assertion parut erronée à Paulette car, végétarien d’une
variété particulière, il proscrivait les céréales au même titre que la
viande. Il tenait l’un et l’autre aliment pour nuisibles à la genèse de
l’homme futur tel qu’il l’imaginait. Bien qu’on le bafouât, il soutenait
contre les amateurs de biftecks et de miches croquantes que les
anarchistes arriveraient à une lucidité supérieure s’ils se
nourrissaient exclusivement, comme lui, de soupes au potiron,
d’aubergines au beurre, de navets en ratatouille et de fruits très mûrs.
Serviable, du reste, il partageait ses légumes avec maints faméliques.
Tandis qu’à ses côtés, des ratés vindicatifs hurlaient leurs haines, il
ténorisait joyeusement et faisait rimer _bonheur_ avec _chou-fleur_. On
eût dit de lui un bouvreuil qui sautillerait et pépierait dans une
jungle habitée par des chacals hargneux.
Louise Larbriselle ne vivait que pour autrui. Elle était si maigre que
ses clavicules faisaient saillie sous le mantelet minable qui couvrait
ses épaules pointues. Ses minces yeux glauques se bridaient, à la
chinoise et son grand nez formait comme un aride promontoire entre ses
joues tannées. Coiffée d’une vague casquette où tremblotaient des
chrysanthèmes en percale, tels que nulle flore n’en connut jamais, elle
allait par la ville, en quête d’éclopés à soulager et de miséreux à
secourir. Elle leur distribuait ses quelques sous, gagnés à courir le
cachet. Comme elle ne gardait rien pour elle, on se demandait par quel
prodige elle arrivait à se sustenter et à renouveler le corsage et la
jupe d’un noir roux qui l’habillaient. Le malheur des pauvres, l’égoïsme
des riches l’avaient conduite à l’anarchie. Mais répugnant à toute
violence, elle croyait que la doctrine triompherait lorsqu’une entière
égalité régnerait entre les deux sexes ou même lorsque la femme serait
reconnue plus apte que l’homme à régler les rapports sociaux. C’est
pourquoi elle ne quittait les taudis des meurt-de-faim que pour prendre
part aux conciliabules où de redoutables bavardes réclament le droit de
déposer des bouts de papier dans la tirelire électorale. Pas de congrès
féministe où l’on n’aperçût sa chétive silhouette.
Parmi les grosses dames qui encombraient l’estrade, elle semblait une
asperge fluette que flanquaient des vol-au-vent monumentaux. Anarchiste,
elle réprouvait l’action politique, se contentant d’affirmer que le
sceptre de la science était appelé à remplacer dans les mains de la
femme l’aiguille à ravauder et la cuiller à pot.
Malgré sa manie d’exiger le salut de l’humanité par les doctoresses et
les avocates, elle était si foncièrement charitable, si prête à tous les
dévouements que ceux même qui raillaient ses théories ne pouvaient
s’empêcher de l’aimer.
Alors qu’il avait pris en aversion les exploiteurs du socialisme,
Charles gardait du penchant pour Louise Larbriselle et pour Paul
Paulette. Il souriait de leurs ridicules mais il les constatait si
réellement bons, si capables d’attachement désintéressé que son âme,
sevrée de tendresse se réchauffait à leur contact. Eux, du moins, ne se
figeaient pas devant des simulacres d’idées généreuses, comme le font la
plupart des révolutionnaires: ils plaignaient sincèrement les pauvres et
ils prouvaient leur compassion par des actes. Aussi les engageait-il à
le venir voir le plus souvent possible. Quant à Chériat, le réfractaire
lui inspirait des sentiments complexes. Ses déclamations rageuses
l’agaçaient, tandis que l’état maladif de ce roi des malchanceux
l’emplissait de pitié.
D’avoir recueilli Chériat, il se sentait le cœur moins desséché qu’il ne
l’avait cru. La sombre misanthropie où il se murait, s’en éclairait d’un
rayon de mansuétude. Et d’autre part, la simplesse de Paul et de Louise
amollissait son orgueil. Auprès d’eux, il se retrouvait presque ingénu
et il échappait, pour un temps, aux obsessions homicides qui lui
ravageaient l’esprit...
Épuisé par la crise d’étouffement qu’il venait de subir, Chériat gisait,
la tête renversée, sur les coussins qui l’étayaient. Blême, les yeux
clos, il ne donnait signe d’existence que par les crispations de ses
doigts égratignant la couverture et par le souffle anhélant qui faisait
un bruit de chaîne rouillée dans sa poitrine douloureuse.
Charles dit tout bas à Louise:
--Y a-t-il longtemps qu’il est ainsi? Lorsque je l’ai laissé, il
paraissait plus calme.
Elle fit un geste de désolation:
--Quand nous sommes arrivés, nous l’avons trouvé debout: il se traînait
d’un meuble à l’autre en râlant. Nous l’avons recouché et aussitôt il a
eu un crachement de sang... Je le crois très mal et je voudrais rester
près de lui. Mais il faut que j’aille donner une leçon parce que...
Elle s’interrompit. Charles devina que le prix de cette leçon lui était
indispensable pour manger. Il n’osa lui offrir sa bourse car il savait,
par expérience, que si elle acceptait son aide quand trop de misérables
lui criaient au secours, elle mettait une ombrageuse fierté à ne rien
recevoir pour elle-même.
Paul Paulette intervint:
--Moi je resterai tant qu’il vous plaira. Je n’ai rien à faire qu’une
chanson que je dois chanter, après-demain, au groupe libertaire de
Montrouge. Je puis très bien fabriquer mes couplets ici.
--C’est cela, reprit Louise, moi, je reviendrai vers neuf heures et si
cela vous arrange, je passerai la nuit à veiller le pauvre Chériat.
Charles y consentit et les remercia l’un et l’autre d’autant plus
vivement qu’il redoutait le tête-à-tête avec le moribond.
Louise sortit sur la pointe des pieds, après avoir serré la main des
deux hommes. Paulette s’installa dans un fauteuil et tirant de sa poche
un calepin se mit à y crayonner des vers. Charles s’assit près de lui.
Il avait pris un livre, mais il ne lisait pas. Une affreuse tristesse
barrait toutes les avenues de son intelligence. Sorti de chez son père,
le cerveau débordant de pensées haineuses, en route, il s’était promis
de mettre à exécution le rêve meurtrier qui le hantait depuis tant de
jours. A présent, dans cette chambre où rôdait la mort, il se sentait
très faible entre ce vieil enfant qui jonglait avec des colifichets
lyriques et ce malheureux dont la face terreuse semblait déjà se tourner
vers les ténèbres irrémédiables.
L’après-midi de décembre, arrivée à sa fin, répandait cette mélancolie
du crépuscule si lourde à porter pour les âmes en détresse. Charles se
leva, alla vers la fenêtre et, appuyant son front à la vitre, contempla
le Luxembourg dont les arbres effeuillés appliquaient leurs ramures, en
un noir filigrane, sur la nappe rouge laissée à l’occident par le soleil
qui venait de se coucher. Des bruits confus montaient de la rue: rires
de passants, cris des camelots, vendeurs de journaux, appels nasillards
de tramways--toutes les rumeurs, toute la morne agitation du monstrueux
Paris.
Il se détourna, quêtant une diversion à l’angoisse imprécise qui
l’étreignait de la sorte. Rien ne bougeait dans la chambre. Paul
Paulette s’était assoupi: il ronflotait, les bras pendants, le corps
tassé au fond du fauteuil, tandis que les reflets du foyer jouaient
bizarrement sur son crâne chauve et poli. Une poignante sensation de
solitude prit Charles à la gorge. Il eût donné n’importe quoi pour
rompre ce silence funèbre.
Alors, dans l’ombre peu à peu envahissante, la voix de Chériat s’éleva.
Avec des intonations craintives, il balbutiait des lambeaux de phrases
sans suite:
--Oh! qu’il fait obscur... Qu’il fait froid... Je suis seul... Tout le
monde, tout le monde est tout seul... Qui aura pitié de nous?...
La plainte réveilla Paulette.
--Quoi donc, dit-il en se frottant les yeux, quoi donc, est-ce qu’il
délire?
Charles lui fit signe de se taire. Il frissonnait car ces paroles
correspondaient si étrangement à son état d’esprit! Il lui sembla
qu’elles impliquaient un mystère dont il aurait voulu pénétrer le sens.
Chériat reprit comme s’il suppliait:
--_Te lucis ante terminum... rerum Creator poscimus..._
Et Charles, se rappelant soudain que le malade avait reçu jadis une
éducation catholique, conjectura qu’il essayait de prier. C’étaient, en
effet, les deux premiers vers de l’hymne magnifique composé par saint
Ambroise pour l’office de Complies: «Avant que la lumière ne s’en aille,
Créateur de toutes choses, nous t’implorons.»
Mais, pourquoi Chériat, qui avait toujours fait parade d’athéisme, qui
s’était même rendu l’auteur d’une brochure intitulée: _Nions Dieu_,
aurait-il eu recours à la prière? En toute autre occasion, Charles eût
considéré cette effusion comme l’indice d’un détraquement total. Ce
soir, pourtant, il eut le pressentiment que ce n’étaient point des
divagations et qu’il se passait quelque chose de décisif dans l’âme de
Chériat.
--Mais qu’est-ce qu’il lui prend de baragouiner du latin? demanda
Paulette.
--Tais-toi, dit Charles impérieusement, ce n’est pas le moment de
plaisanter... Écoutons-le.
Chériat continua:
--N’y aura-t-il plus jamais de lumière?... Resterons-nous de pauvres
insensés tâtonnant dans cette sombre antichambre de l’enfer qu’on
appelle la vie? Comment avons-nous pu tuer notre âme et en livrer le
cadavre aux démons? Morts ambulants, nous n’osons plus demander à
l’Esprit consolateur qu’il nous ressuscite... Les brumes livides de la
pourriture nous submergent, car voici venu le règne de la Bête.
Charles prêtait l’oreille en tremblant. Cette voix gémissante pénétrait
comme une lame affilée, jusqu’au plus intime de sa conscience et y
suscitait des terreurs identiques à celles que Chériat semblait
éprouver. Mais il était tellement ignorant des vérités éternelles que la
signification profonde de ce désespoir lui échappait. Il sentait
seulement, et cela, d’une façon très lointaine, qu’il y avait, autour
d’eux, comme une _présence_ invisible qui spiritualisait l’atmosphère de
la chambre. Il demeurait immobile, ne sachant que dire ni que faire.
Paulette, ébahi, ne remuait pas davantage.
Tout à coup, Chériat se souleva en se débattant:
--J’étouffe, j’étouffe, cria-t-il, est-ce que personne ne veut venir à
mon aide?...
Charles et Paulette s’empressèrent. Le chansonnier alluma une lampe
pendant que le jeune homme débouchait un flacon d’éther et tentait d’en
faire respirer le contenu au moribond. Celui-ci repoussa la fiole:
--Non, non, ce n’est pas cela... Et vous autres, avec vos faces toutes
noires, vous m’obsédez. Il me faut quelqu’un... quelqu’un qui ait un peu
de lumière au front.
Ensuite, il éclata d’un rire aigu et montrant la bombe, dont l’enveloppe
de bronze clair luisait vaguement sur la console, il hurla:
--Vas-tu la jeter, espèce de damné?...
Puis, retombant sur les coussins en désordre, il ferma les paupières et
ne parla plus. Paulette, en désarroi, se frottait machinalement les
mains et roulait des yeux effarés. Charles ne pensait qu’à une chose:
fuir cette chambre où régnait l’épouvante. Le souvenir lui vint d’un
homme qui portait peut-être cette marque de clarté réclamée par Chériat
et il résolut d’aller le chercher.
--Attends là, dit-il à Paulette, je reviens dans une heure.
--Mais ce n’est pas drôle de rester tout seul avec Chériat, objecta le
chansonnier; s’il empoigne une nouvelle crise qu’est-ce que je ferai?
Patiente au moins quelques minutes.
--Non, non, il faut que je sorte...
--Tu vas chercher un médecin?
--Oui... C’est-à-dire, je ne sais pas... Laisse-moi sortir.
Charles était déjà sur le seuil de la porte.
Mais il rentra brusquement, comme frappé d’une idée soudaine. Il alla
jusqu’à la console, prit la bombe et la mit dans la poche de son veston.
Dehors, il la retira pour l’examiner à la lueur d’un réverbère. Pleine
d’une poudre verdâtre, elle n’était pas amorcée. Il la considéra
quelques instants comme s’il hésitait sur ce qu’il devait en faire.
--Impossible qu’elle éclate, murmura-t-il. Alors, se penchant sur une
bouche d’égout, qui s’ouvrait en contre-bas du trottoir, il y jeta
l’engin et s’éloigna d’un pas rapide.