Cette entrevue qu’il vient d’avoir avec son père suscite en Charles une
houle d’idées sombres. Suivant les rues qui le ramènent à son logis, il
se rappelle ce qu’il a souffert depuis le jour où il prit, pour la
première fois, conscience de lui-même. Elle ressuscite, dans une clarté
morose, son enfance soumise à des pédants qui lui inculquaient, d’une
voix ennuyée, des bribes de savoir coriaces. On l’avait bourré de
notions hétéroclites d’après les «plus récentes découvertes de la
science» et on l’avait, par-dessus tout, mis en garde contre la morale
chrétienne. Il avait, de la sorte, appris que l’Église exploite
l’humanité en lui serinant des fables absurdes et en l’affolant par la
menace d’un croquemitaine surnommé Dieu. Quant aux prêtres, ils
constituaient, lui affirma-t-on, une association de malfaiteurs dont la
République avait pour objet principal de déjouer les ruses et de
réprimer les brigues.
L’histoire lui fut accommodée à la sauce Aulard. On lui enseigna que la
Révolution avait inauguré une ère de bonheur universel où bientôt tous
les citoyens occuperaient leur existence à festoyer parmi des
victuailles sans cesse renouvelées et des ruisseaux de vin. Lorsqu’il
demanda quelle entité miraculeuse présidait à l’évolution vers cette
godaille infinie, on lui répondit que c’était le Progrès. Il salua
respectueusement l’idole mais ne put s’empêcher de remarquer que nul
indice n’apparaissait de l’âge d’or promis aux capacités digestives de
ses contemporains; et il s’enquit des paroles magiques grâce auxquelles
s’accomplirait le bienheureux sortilège. On lui montra la devise:
_liberté, égalité, fraternité_, peinte sur toutes les murailles. Il
l’admira beaucoup mais, dans le même temps, il constata plusieurs
choses, et entre autres celles-ci: qu’il y avait des gens coupables de
ne point posséder de domicile et que, pour ce fait, on les fourrait en
prison; que si le bulletin de vote d’un savetier, à peine sûr de son
alphabet, équivalait au suffrage d’un marchand d’escarpins en gros muni
de diplômes, le premier se nourrissait de charcuterie arrosée
d’absinthe, tandis que le second combinait sur ses menus ce que les
règnes végétal et animal offrent de plus savoureux. Il objecta aussi
qu’au collège, les plus forts rossaient les plus faibles,
particulièrement les jours où ceux-ci avaient conquis les premières
places par des dissertations où les immortels principes de 89 et
l’adoucissement des mœurs étaient célébrés. Ensuite de quoi, il
soupçonna que les mots fétiches: _liberté, égalité, fraternité_
impliquaient, peut-être, des blagues.
Il soumit ce fruit de ses observations à son pédagogue qui se fâcha tout
rouge, le traita de raisonneur et lui ordonna de copier vingt fois la
liste des Droits de l’Homme.
Charles fut dérouté car, depuis son sevrage, on lui prescrivait, comme
l’article capital des Droits de l’Enfant, l’exercice de sa raison.
Néanmoins, il rédigea le pensum, le remit à son Mentor, puis se risqua
timidement à demander pourquoi l’état de guerre subsistait entre les
peuples, étant donné que divers philanthropes leur conseillaient la paix
avec une persévérance touchante. Il lui fut alors certifié que c’était
là un vestige des époques barbares qui ne tarderait pas à disparaître
sous l’influence de la télégraphie sans fil, des ballons dirigeables et
des discours prononcés à La Haye par un certain Pot dit Latourelle des
Brisants.
Quoique mal convaincu, il cessa d’interroger. En récompense, des
Plutarques, spéciaux pour ce genre d’apologie, lui vantèrent les
Phocions et les Aristide qui avaient fondé la République ou qui la
maintenaient. On lui forma un Panthéon où l’affable Robespierre
voisinait avec Marat, ce doux médecin, un peu trop enclin à la saignée,
mais si brillant des flammes généreuses du jacobinisme.
On lui dénombra les vertus des législateurs de 48; on lui signifia
notamment d’avoir à vénérer l’illustre Glais-Bizoin. Vinrent ensuite les
héros engendrés par Marianne troisième, surtout ces incomparables
Sémites: Crémieux qui sauva la France en émancipant les Juifs d’Algérie
et Gambetta, venu de Gênes tout exprès pour proférer le cri sublime: Le
cléricalisme, voilà l’ennemi!
Enfin, pour couronner tant de beaux enseignements, pour bien lui prouver
que la métaphysique allemande était la plus propre à former le cœur et
l’intelligence d’un jeune Français, on alla jusqu’à Kœnisberg gratter la
carcasse de Kant afin d’en extraire ce précepte: Charles devait toujours
se conduire de façon à ce que ses actes pussent servir d’exemples et lui
mériter l’approbation d’une divinité mystérieuse qui acceptait le
sobriquet d’Impératif Catégorique.--Ayant rempli leur tâche, les
pédagogues se retirèrent, comblés de certificats élogieux. Et Charles
inaugura sa jeunesse par la publication, à ses frais, d’un
dithyrambe--en vers libres comme il sied--où, paraphrasant des dires
célèbres, il exalta la révolte de l’individu contre les lois oppressives
et la proclama le plus saint des devoirs.
C’était, du reste, la première fois de sa vie qu’il employait le mot de
_devoir_. Jusqu’alors on ne lui avait parlé que de droits. L’antithèse
entre tous ces droits dont on l’avait imbu et ce devoir qu’il venait de
se découvrir fut, pour lui, pleine de charmes.
Cette éducation, tout en formules pompeuses et délétères, lui faussa
donc le jugement, sans encore lui endurcir le cœur. Car il souffrit d’un
grand besoin d’affection qui, naturellement, ne trouva pas à se
contenter dans sa famille.
Sa mère était trop absorbée par les compotes et les recettes d’entremets
pour saisir la détresse aux yeux de son enfant. Elle ne sut que lui
donner, du bout des lèvres, quelques froids baisers et lui proposer des
friandises lorsqu’il venait à elle pour quémander un peu d’amour. De son
père, il comprit vite qu’il ne fallait rien attendre: le gros homme
était trop enfoncé dans les sapes et les intrigues. Pendant des
semaines, il ne s’inquiétait de Charles non plus que s’il n’eût jamais
existé ou bien, s’il s’apercevait de sa présence, il lui posait des
questions saugrenues sur ses études, n’écoutait pas les réponses et
s’éloignait après avoir recommandé au précepteur de l’armer contre
«l’obscurantisme».
Charles ne put davantage s’attacher au cuistre desséché qui le
régentait. D’autre part, les mœurs de ses condisciples, bruyants et
vulgaires, voués aux journaux sportifs et aux photographies d’actrices,
lui inspiraient de la répugnance. Refoulé sur lui-même, il prit
l’habitude de sceller au plus profond de son être ses rancœurs et ses
rêves. Il afficha du calme et de la réserve alors qu’en son particulier,
il brûlait d’épancher son âme ardente. Ce volcan sous cette glace le
ravagea au point qu’il devint presque incapable de s’exprimer autrement
que sous une forme ironique. Puis il y avait trop d’écart entre la vie
telle qu’il l’avait espérée et le monde tel qu’il se révélait à lui.
Il ne tarda guère à s’apercevoir que sous ces déclamations à la gloire
de la démocratie dont les échos retentissaient autour de lui, se
dissimulaient de fort laides réalités. Observant les aigrefins jaboteurs
qui écumaient, avec son père, les eaux sales de la politique et de la
finance, leurs vilenies et leurs trahisons, il fut obligé de comparer la
République à un vaisseau monté par des pirates en croisière devant
toutes les embouchures d’où pouvaient sortir des galions.
Le plus âcre mépris à l’égard de ces flibustiers lui corroda le cœur.
Puis il prit en haine cette société bourgeoise, saturée de matérialisme
et qui tolérait, avec une complaisance plus ou moins avouée, leurs
rapines.
Il conçut quelque espoir de reconquérir un idéal, le jour où les
théories anarchistes l’attirèrent. Mais la déception ne tarda point. Il
ne trouva, parmi ces soi-disant redresseurs de torts, que des sots
chimériques ou d’adroits dupeurs de pauvres. Oui, ces Don Quichotte qui
feignaient de partir en chevauchée pour la conquête de la justice,
n’étaient que des Sancho dont le Barataria se symbolisait par des auges
médiocrement pleines d’épluchures, des charabiaïsants turgides comme
Jules Greive, des casseurs de noix vides comme Jean Sucre, de fielleux
débitants de vitriol révolutionnaire comme Jourry.
Cette désillusion nouvelle développa dans l’âme de Charles les instincts
destructeurs éveillés en lui par le contraste entre les sophismes dont
on avait nourri son enfance et les méfaits des politiciens pervers qui
bestialisaient la France sous couleur de la plier aux vertus
républicaines. Il lacéra sans merci les systèmes et les doctrines
auxquels il avait cru quelques moments. Puis quand il les eut réduits en
lambeaux, il éprouva une joie farouche à constater tant de ruines.
--Les hommes, se dit-il, sont des singes obscènes et gloutons mais moi,
est-ce que je leur ressemble?
C’est alors que l’esprit d’orgueil entra en lui et ne cessa de lui
chuchoter de ténébreux conseils:
--Vois, insinuait-il, tu es enfermé dans une caverne sans issue et dont
la voûte de granit s’abaisse, peu à peu, sur ta tête. A palper ceux qui
grouillent à tes côtés, dans l’ombre, tu as vérifié que c’étaient des
animaux difformes. Tu as compris l’incurable sottise de ce troupeau
barbotant. Tu connais l’envers et l’endroit de ce qu’ils appellent le
bien et le mal. Tu n’es pas fait pour étouffer sous les détritus dont
ils encombrent ton cachot. Eh bien, lance la foudre, prouve en frappant
ces ébauches d’humanité que tu leur es supérieur car, sache-le, les
hommes n’admirent que les Maîtres qui les fouaillent.--Ils inscriront
ton nom dans leurs annales et tu seras semblable à un Dieu!...
Charles écoutait avidement la voix insidieuse. Des idées de meurtre se
déversèrent en noires cataractes dans son âme. Il se complut à
s’imaginer tel qu’un dispensateur de cataclysmes, qui, d’un geste de sa
main vengeresse, épouvanterait les peuples.
--Ah! s’écria-t-il, je voudrais allumer la cartouche de dynamite qui
ferait éclater le globe et en projetterait les débris jusqu’aux
étoiles!...