_Réponse de Mlle de Scudéry à M. de Bétoulaud._
L'Anneau d'Horace est précieux,
Il plaît à tous les curieux;
Mais, Damon, l'oserois-je dire?
J'eusse bien mieux aimé sa lyre.
Peut-être me la cachez-vous,
Et vous chantez d'un air si doux,
Si noble, si haut, et si juste
Un héros bien plus grand qu'Auguste,
Que j'ai sujet de soupçonner
Que vous pouviez me la donner.
Quoi qu'il en soit, je vous la laisse,
Je n'aurois pas assez d'adresse
Pour en tirer un son charmant;
Mais je chanterai hardiment
Que la vérité toute pure,
Sans ornement et sans figure,
Suffit pour faire voir que les héros romains
N'étoient près de Louis que des fantômes vains,
Et que le faux éclat de leurs vertus payennes
Est terni pour jamais par ses vertus chrétiennes.
Quand il répand son âme au pied de nos autels
Il ne compte pour rien ses lauriers immortels,
Et cette humilité, qui n'eut jamais d'exemple,
Lui fait bien plus d'honneur que n'auroit fait un temple.
_Aux habitants de Gironne, 1694._
Lorsque vos Rois étoient de vrais Rois catholiques,
Saint Narcisse[643] prioit pour vous;
Mais lorsqu'il voit Nassau, chef de tant d'hérétiques,
Suborner votre prince et s'unir contre nous,
Ce saint qui sert un Dieu jaloux,
Et qui ne veut point de partage,
Cesse de protéger un prince si peu sage,
Et par un équitable choix
Se range du parti du plus juste des Rois.
[643] Évêque de Gironne au IVe siècle et martyr lors de la
persécution de Dioclétien. Voy. les _Acta Sanctorum_, à la date
du 18 mars.
_Sentiment généreux, ou Réponse de Mlle de Scudéry aux vers d'un de ses
amis qui la flattoit d'immortalité._
Quand l'aveugle destin auroit fait une loi
Pour me faire vivre sans cesse,
J'y renoncerois par tendresse,
Si mes amis n'étoient immortels comme moi.
_Autre réponse à un madrigal où on la traitoit encore d'immortelle.
Votre madrigal est joli,
Il est agréable et poli;
Vous me louez de bonne grâce:
Mais pour cette immortalité
Dont on parle tant au Parnasse,
Hélas! ce n'est que vanité.
Car à la fin, Damon, le plus grand nom s'efface
Dans la sombre postérité:
Et si le ciel vouloit contenter mon envie
J'en quitterois ma part pour un siècle de vie.
_Vers adressés à Mlle de Scudéry._
Sapho, l'ornement de nos jours,
Toi qui fis de si beaux modèles
Des plus hautes vertus, des plus chastes amours,
Pour les héros et pour les belles,
Qui, sans les imiter, les admirent toujours,
Et qui n'en sont pas plus fidèles;
Tous ces chefs-d'œuvre précieux
Assurent à ton nom une immortelle gloire,
Et t'ont placée au rang des filles de mémoire
Pour chanter les exploits et les amours des dieux.