GEORGE DE SCUDÉRY A MADAME L'ABBESSE DE CAEN[623].

[623] _Poésies d'Anne de Rohan-Soubise et Lettres d'Éléonore de

Rohan-Montbazon, abbesse de Caen et de Malnoue._ Paris, 1862,

page 148.

Paris, 7 avril 1660.

Un homme moins glorieux que je ne le suis, Madame, auroit cherché l'appui

de sa sœur auprès de vous, et tâché de tirer ses avantages de l'honneur

que vous lui faites de l'aimer, mais je vous avoue que j'aime mieux

devoir ma gloire à ma hardiesse qu'à sa faveur, et que si je puis obtenir

celle de votre amitié, je veux vous la devoir toute entière. Comme

l'obligation en sera plus grande, ma reconnoissance le sera aussi, et

comme vous n'appellerez personne au partage de la grâce, personne ne

partagera mon ressentiment. Je vous le confesse, Madame, j'ai le cœur

plus élevé que ce roi qui, tout Espagnol qu'il étoit, se contentoit

d'être appelé le mari de la reine, et si vous ne me regardiez que comme

frère de Sapho, vous ne rempliriez pas du tout mon ambition. Personne ne

sait mieux que moi ce qu'elle vaut, car je l'ai faite ce qu'elle est;

mais, avec tout cela, Madame, je ne lui veux point devoir votre

bienveillance, parce que nous changerions de fortune et que je lui

devrois plus qu'elle ne me doit. Cependant, comme il faut connoître pour

aimer, je vous envoie de quoi me connoître, c'est le portrait d'un héros

où j'ai employé tout mon art, et comme vous avez l'âme grande, j'espère

que la peinture du plus grand homme de la terre ne vous déplaira pas

trop, et qu'après avoir enduré que ma sœur vous peigne, vous souffrirez

quelque jour que son frère prenne ses couleurs et ses pinceaux pour vous

peindre, afin que vous puissiez juger de la diversité des manières, et

connoître en même temps le dessein que j'ai d'être toujours

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 263 / 411 题