[621] Cabinet de M. Chambry.
Mademoiselle,
Votre générosité m'offense, et n'augmente point du tout votre gloire, du
moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j'ai tant
d'obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle
non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession,
mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je
n'ai fait, m'envoyer de l'argent et vouloir me payer en princesse un
portrait[622] que je lui dois il y a si longtemps, est sans doute
pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de
tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire
une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout
ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite,
et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon!
Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu'il n'en fait en ce
temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller
achever chez vous l'habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre
ponctuel à vos ordres. J'aurois la liberté de vous expliquer plus
franchement mes sentiments, parce que cela ne m'attacheroit pas si fort
que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce
petit service, je conviendrois de m'estimer heureux puisque vous auriez
une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je
suis,
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
NANTEUIL.
[622] Qu'est devenu le portrait de Mlle de Scudéry par Nanteuil?
Existe-t-il dans quelque dépôt public ou dans quelque collection
particulière? Il n'a sans doute pas été reproduit par la gravure,
car on le trouverait dans l'œuvre du maître, ou dans les
cabinets du temps. Il semblerait cependant résulter d'une note
manuscrite de l'abbé Mercier de Saint-Léger sur les marges du XVº
volume de Niceron, page 139 (Exemplaire de la Bibliothèque
nationale), que ce portrait, quoique rare, se trouvait encore
vers la fin du siècle dernier. «Nanteuil dessina et grava le
portrait de Mlle de Scudéry qui, se trouvant aussi laide qu'elle
l'était réellement, garda la planche et n'en laissa tirer qu'un
petit nombre d'épreuves; aussi sont-elles fort rares et
recherchées des amateurs.»
Si cette perte est réelle, elle est d'autant plus regrettable que
le talent de Nanteuil nous aurait donné de l'auteur de _Clélie_ et
du _Grand Cyrus_ une image fidèle, tandis que nous en sommes
réduits au portrait de Mlle Chéron gravé par J. G. Wille, et à
celui de la collection Desrochers, qui ont entre eux fort peu
d'analogie.
Lorsque Nanteuil envoya à Mlle de Scudéry le portrait qu'il avait
fait d'elle d'après nature, ainsi que le montre la lettre
ci-dessus, il l'accompagna des vers suivants:
Elle est savante et sage autant qu'on le peut être;
Son esprit a charmé les plus rares esprits.
Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoître,
Tu te rends immortel avecque ses écrits.
Mlle de Scudéry lui répondit:
Je ne sais rien, Nanteuil, je dis la vérité;
Une femme savante est souvent incommode,
Elle a l'esprit contraint et n'est guère à la mode;
Mais pour me bien louer, parle de ma bonté:
C'est la seule vertu dont je fais vanité.
Elle fit encore sur son portrait le quatrain suivant:
Nanteuil en faisant mon image,
A de son art divin signalé le pouvoir;
Je hais mes yeux dans mon miroir,
Je les aime dans son ouvrage.