[608] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par M.
Perrault. Paris, 1725, in-8º, p. 36.
Sans date.
Je suis trop honoré de la devise que vous avez faite pour moi[609], et je
n'ai garde de manquer de vous en remercier: je ne vous remercie pas
pourtant de l'avoir faite si belle; vous n'en faites point d'autres, et
rien ne part de votre esprit qui ne lui ressemble. Certainement,
Mademoiselle, les devises qui sont difficiles ne le sont pas pour vous.
Ce petit ouvrage, que M. de Gombauld appeloit un grand travail, ne vous
est véritablement qu'un jeu; et vous trouvez sans peine ce que les autres
cherchent bien souvent sans le pouvoir trouver. Je voudrois bien vous
rendre la pareille, et faire une belle devise pour Mlle de Scudéry. J'y
ai songé, j'y songerai encore; mais je crains bien d'avoir la destinée
de ce bonhomme.... dont je vous ai parlé quelquefois. Vous devriez,
Mademoiselle, oublier un moment d'être vous-même, et faire votre devise;
j'entends une devise de louange, et non pas de modestie; une devise qui
marque l'admiration où nous sommes d'un mérite aussi extraordinaire que
le vôtre. Mais, je le vois bien, vous voulez vous en tenir à cette devise
cruelle[610], qui est une prescription[611] de l'Amour, et qui nous fait
entendre qu'il faut se borner, quand on vous voit, aux sentiments qu'on a
pour Mlle N.... Quel moyen, Mademoiselle, que vous soyez précisément
obéie, et qu'on ne vous aime pas plus que vous ne vous aimez vous-même?
Le P. B*** et moi ne vous parlons jamais de ce que vous ne voulez jamais
entendre. Nous disons même dans le monde que nous avons en vous une
illustre amie: mais, dans le fond de l'âme, nous sommes vos très-humbles
et très-obéissants amans. Après cela, je l'adopterois, cette devise
cruelle, et me ferois honneur de l'avoir faite; j'en serois par tout
estimé; mais que m'en reviendroit-il? Rien, Mademoiselle, sinon d'avoir
flatté votre humeur fière et dédaigneuse, et de n'en être pas mieux pour
cela dans un cœur aussi aimable et aussi impénétrable que le vôtre.
[609] «Une flamme qui sort d'un cœur posé sur un bûcher allumé,
avec ce mot: PULCHRIUS ARDET, OU: YIS MAJOR INTUS.»
[610] «Une rose environnée d'épines, avec ce mot: PUNGIT ET
PLACET. Et encore cette autre: un chien à l'attache, avec ce mot
de Pétrone: CAVE, CAVE CANEM.»
[611] Ne faudrait-il pas lire: _proscription_?
M. DE PERTUIS, GOUVERNEUR DE COURTRAY, A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY, SA
BONNE AMIE[612].
[612] _Lettres choisies de Messieurs de l'Académie_, par
Perrault, p. 38.
Guy, comte de Pertuis, gouverneur des ville et châtellenie de
Courtray, par provisions du 7 février 1669, maréchal de camp
suivant promotion du 7 octobre 1677, mort le 7 juillet 1694.
Sans date.
Vous ne connoissez pas la vie de l'armée; elle a ses charmes, et quand on
l'a goûtée, on ne sauroit s'en passer. Nous avons peut-être plus de peine
que vous; mais nous avons aussi plus de plaisir. Pour ce qui est des
périls dont vous me parlez, je ne vous répondrai pas comme le fit le
baron de *** à Gassion, qui l'exhortoit à la bravoure: _Je rirai bien si
tu meurs devant moi._ Je vous dirai seulement, que si l'on étoit immortel
dans vos îles enchantées, j'irois volontiers participer à votre
immortalité; mais puisque ce bienheureux séjour n'a pas un si beau
privilége, je ne risque rien ici qu'il ne faille perdre ailleurs; et
j'aime autant être tué par un carabin de Nuremberg, que par un médecin de
Montpellier. Je suis,
Mademoiselle,
Votre très-humble, etc.,
PERTUIS.