[540] Cette lettre a été imprimée sans date, dans les _Œuvres de
Brébeuf_, 1664, t. I, p. 64, mais nous avons pu la collationner
et la compléter sur l'original qui fait partie du cabinet de M.
Boutron.
Rouen, 24 août [1660].
Mademoiselle,
Je meurs de honte d'avoir été malade lorsque je me sentois
indispensablement obligé à vous remercier de toutes les belles choses que
j'ai trouvées dans votre lettre, et j'ai une confusion si grande de
m'être laissé prévenir à vos civilités et d'avoir tant différé à vous les
rendre, que j'ai peine à me pardonner mon indisposition, et à ne faire
pas d'une fièvre de huit ou dix jours[541] une faute inexcusable. Mais,
à vous parler ingénûment, je vous avoue, Mademoiselle, que, dans ma
meilleure santé, il me seroit assez difficile de trouver des termes pour
vous expliquer tout le ressentiment que j'ai de l'honneur que vous me
faites. Vous me louez avec des paroles si riches et d'un air si
parfaitement obligeant qu'il m'est presque impossible d'y répondre comme
je dois et comme je le souhaite. Cependant, ce qui seroit pour d'autres
que vous le dernier effort de la générosité n'est que votre style
ordinaire. C'étoit assez du témoignage public que vous m'en aviez donné,
sans y ajouter encore cette preuve particulière. Je me souviens,
Mademoiselle, de l'obligation que vous a l'interprète de Lucain. Je sais
que c'est à votre recommandation seule que ce divin génie[542], qui
produit toujours et ne s'épuise jamais, a trouvé le secret de le faire
vivre près de trois mille ans avant sa naissance, et qu'un art si
ingénieux et si admirable peut encore le faire vivre plus de trois mille
ans après sa mort. Un esprit de cette force a pouvoir sur tous les temps
aussi bien que sur tous les pays; le passé et l'avenir en relèvent
également, et comme j'ai osé croire enfin, sur la foi de mes amis, qu'il
a pensé à moi quand il a parlé du traducteur de la Pharsale, je me
persuade aisément qu'avec trois paroles il a mis du moins trente siècles
entre moi et ce fâcheux genre de trépas qui tue encore après qu'on n'a
plus de vie. N'étoit-ce point assez, Mademoiselle, d'avoir ménagé pour
moi un privilége si peu commun et une faveur si extraordinaire, et en
falloit-il davantage pour obliger de la plus excellente manière un
malheureux inconnu qui ne vous peut être considérable que parce qu'il
vous doit beaucoup, et qui ne mérite les grâces que vous lui faites que
parce qu'il en a déjà reçu d'autres de vous? Sans doute il n'y en avoit
que trop pour occuper toute la reconnoissance dont un esprit est capable,
et je vois pourtant que ce qui étoit trop pour moi n'a pas encore été
assez pour vous. Lorsque je m'entretenois avec ressentiment et avec
respect de cette bonté excessive avec laquelle vous avez bien voulu
agréer les _Entretiens solitaires_[543], et que je croyois beaucoup
moins vous avoir fait un présent que l'avoir reçu, il se trouve que vous
me remerciez encore de l'honneur qu'il vous a plu me faire, et que vous
me récompensez avec soin de l'obligation que je vous ai: ce sont là,
Mademoiselle, de ces beaux excès qui ne sont guère connus dans le monde,
et qui ont besoin d'un exemple aussi puissant que le vôtre pour s'établir
parmi nous.
[541] Les Bulletins de Clément à la Bibliothèque nationale
renferment ce passage sur Brébeuf: «Malgré une fièvre maligne et
opiniâtre de vingt années, il a fait des ouvrages qui ont paru le
fruit d'une santé parfaite.»
[542] A travers l'obscurité prétentieuse des lignes qui suivent,
il y a deux points qui nous paraissent hors de doute.
1º Brébeuf avait à Mlle de Scudéry des obligations qu'il avoue ici
hautement.
2º La principale de ces obligations paraît être d'avoir été
recommandé par elle au grand Corneille, leur compatriote à tous
deux, qui aurait loué et encouragé sa _Traduction de la Pharsale_.
Ajoutons que ces rapports entre les deux poëtes, dont on trouve la
trace dans les lettres de Brébeuf, p. 19, 103, 212 et 213 du
volume de ses _Œuvres_, cité plus haut, reçoivent une
confirmation singulière de ce fait, non assez remarqué,
qu'indépendamment de leur prédilection commune pour Lucain, il
leur est arrivé plusieurs fois de se rencontrer sur le même
terrain, témoin les vers de l'un et de l'autre sur _l'art
ingénieux_ de l'écriture, et l'épitaphe qu'ils ont consacrée,
presque littéralement dans les mêmes termes, _A une dame
vertueuse_, Élisabeth Ranquet. Voy. _Poésies diverses de Brébeuf_,
1662, p. 219, et _Œuvres de Corneille_, édition Hachette, t. X,
p. 133.
[543] Ils parurent dans le courant de l'année 1660, et Brébeuf
mourut l'année suivante.
Mais, bien que je me laisse flatter au dernier point au jugement
avantageux que vous faites de moi et à une approbation qui ne me promet
pas moins que celle de tout Paris ou même de toute la France, je conserve
du moins encore assez de modération dans ma bonne fortune pour ne
consentir pas entièrement à toutes les louanges que vous me donnez. Je me
défends autant que possible d'une si pressante et si douce tentation de
vanité, et je me dis à toute heure que, pour laisser descendre votre
estime jusqu'à moi, il faut assurément que vous ayez pris plaisir à vous
cacher tout ce que vous êtes. Je ne suis pas si étranger en mon pays que
je ne sache un peu en quels termes les honnêtes et les habiles gens
parlent de vous; ce n'est pas, à leur gré, dire assez tout ce qu'ils en
pensent, que de publier en tous lieux qu'ils vous regardent comme le
miracle de notre siècle, et pour moi, qui prends quelquefois la liberté
de mêler ma voix à la leur et de parler le même langage, je puis dire
que j'avance cette vérité avec d'autant plus de plaisir que je n'ai
encore vu personne qui ait osé la contredire. Après cela, Mademoiselle,
il semble qu'il ne vous doit point être permis de rien estimer, et que
c'est usurper en quelque façon sur le droit des personnes qui sont
infiniment au-dessous de vous que de vous résoudre à parler si
avantageusement,
Mademoiselle,
De votre très-humble, très-obéissant,
et très-obligé serviteur,