[527] Mss de Conrart, in-4º, t. XI.
A la fin de 1650, date de cette lettre, Mme de Longueville était
sur le point d'être assiégée dans Stenay par une armée
victorieuse. «Elle était en proie à d'autres chagrins plus cruels
encore pour une âme telle que la sienne. Elle venait de perdre à
Stenay sa dernière fille âgée de quatre ans; et elle y reçut
l'affreuse nouvelle que sa mère, qu'elle aimait tant, était morte
à Chantilly le 4 décembre, succombant à l'excès de sa douleur et à
la ruine de sa maison.» (V. C.)
Mlle de Scudéry, qui venait de publier le cinquième volume du
Cyrus, ne voulant pas l'envoyer directement à la princesse dans
des circonstances aussi malheureuses, l'adressa à Sarasin, qui,
étant attaché à la maison de Condé comme secrétaire des
commandements du prince de Conti, avait suivi la duchesse à
Stenay. Le volume était accompagné d'une lettre d'envoi; c'est à
cette lettre que Sarasin répond.
Du 30 décembre 1650.
N'attendez pas que je vous rende une lettre bien écrite pour celle que
vous m'avez envoyée et qui ne le sauroit être mieux. Rien n'est si
contraire au bel esprit que la guerre civile, et je vous supplie de
croire que MM. Brook et Rukling, avec qui nous sommes tous les jours de
conférence, ne sont pas de gens de l'Académie. De plus, vous savez,
Mademoiselle, vous qui savez tout ce qui se peut sçavoir des Muses, que
ces honnêtes filles chantent bien les combats, mais qu'elles ne suivent
pas les armées; que lorsque les dieux et celui même qui leur préside
vinrent à la charge devant Troye, elles demeurèrent sur le Parnasse, et
qu'enfin elles n'ont eu guères de démêlés que celui des Piérides pour des
chansons, ni guères pris de parti qu'entre Apollon et Marsyas pour la
lyre contre la flûte. Une personne donc d'aussi peu d'école que je suis
ne doit pas, ce me semble, prétendre à rien dire de beau ni s'efforcer
inutilement à rendre les choses plus agréables. Ce sera assez qu'elles le
soient par elles-mêmes, et vous vous contenterez, s'il vous plaît, que
je vous envoye une bonne lettre au lieu d'une belle. De cette sorte, je
suis fort assuré que ma réponse vous plaira, et que, pourvu que je vous
mande que votre esprit et votre zèle ont touché son Altesse, et qu'elle
est infiniment satisfaite de votre passion et de votre respect, vous
n'irez pas vous plaindre que je vous l'ai dit grossièrement, et ne
souhaiterez pas d'ornement où la simple naïveté a si bonne grâce. Que si
le soin de votre héros vous touche autant que le vôtre propre, et que
vous vouliez savoir s'il est autant estimé en cette cour qu'il le fut
autrefois de toutes celles de l'Asie, j'ai bien encore de quoi vous
plaire, et vous devez être contente de ce que jamais aucun des héros de
sa sorte n'a mieux été reçu de la divine personne à qui monsieur votre
frère l'a dédié. Le peu de temps que l'accablement de ses affaires et la
nécessité de ses grandes occupations lui laissent est employé à sa
conversation; et depuis huit jours[528] qu'on a apporté ici la cinquième
partie de ses aventures, il ne s'en est point passé qu'on n'ait donné
audience à Phérénice, à Orsane, ou à l'historien de Belesis[529]. Ces
personnes ont toujours été du petit coucher, et tant qu'elles ont eu
quelque chose à y dire, on ne les a interrompues que par des acclamations
et des louanges. N'est-ce pas là vous dire tout ce que vous sauriez
désirer de moi? Car, pour la continuation de mon amitié, dont vous me
faites la grâce de témoigner trop de joie, j'espère que son Altesse aura
bien la bonté de vous informer un jour si vos intérêts me sont chers et
si je sais bien estimer votre mérite. Vous avez sans doute beaucoup de
raisons de souhaiter que ce jour arrive bientôt, et vous devez vous
intéresser plus que je ne saurois dire à voir cesser la persécution de
cette illustre affligée. Si le ciel est juste, il préviendra les souhaits
que nous en faisons; et, comme ce seroit impiété d'en douter, il faut
croire que ce bonheur est proche et l'attendre avec tranquillité. Car
enfin je ne saurois penser que ni cette excellente princesse, ni ce
héros, pour qui vous avez une si légitime passion, étant innocents,
soient persécutés davantage; en un mot, cela me semble autant impossible
qu'à moi de cesser de vous honorer.
[528] Le 22 décembre, à peu près avec la nouvelle de la perte de
la bataille de Réthel, et de la marche de l'armée royale sur
Stenay. (V. C.)
[529] Personnages du tome V du _Cyrus_. (V. C.)
Je suis en vérité bien affligé de la mort de Mlle Paulet[530], et si je
juge de votre douleur par votre amitié, je suis assuré qu'elle est
extrême. Je vous demande de transmettre beaucoup de compliments et de
civilités de ma part à mesdames vos hôtesses[531], et si j'étois encore
assez bien parmi vos amis, je vous supplierois d'assurer Mme Aragonnais,
Mlle Robineau et Mlle Boquet de mes très-humbles services.