[525] Cabinet Monmerqué.
Paris, 17 juillet 1647.
Mademoiselle,
Il ne falloit pas moins que d'aussi grands reproches que ceux que j'ai
lus dans la dernière de vos lettres à Mlle Paulet, pour m'obliger à
rendre grâces par les miennes du glorieux combat que vous avez fait pour
l'honneur de ma _Pucelle_[526]. A moins d'être provoqué avec des
injures, et accusé d'incivilité et d'ingratitude, je ne me fusse jamais
résolu à vous rien écrire sur votre courageux ouvrage, dans la crainte
qu'en vous remerciant du bien que vous dites d'elle ou plutôt de moi, il
ne semblât que j'en demeurasse d'accord et que je reçusse vos louanges
sous couleur de les refuser. Vous savez, mademoiselle, qu'il y a une
modestie ambitieuse, qui est pire que la vanité découverte, et vous ne
voudriez pas que je fisse jamais rien qui m'en pût faire soupçonner.
Cette considération est la vraie cause de mon silence, car, pour ma
gratitude, vous ne l'avez pu ignorer, si M. Conrart s'est acquitté de ce
qu'il m'avoit promis, ce que je ne puis croire qu'il ait oublié. Mais,
Mademoiselle, puisque vous en faites l'ignorante afin de me mortifier, je
vous dirai ici que la reconnoissance que j'ai de cette faveur ne sauroit
être plus grande ni pour l'intérêt de la Pucelle ni pour le mien, et que
j'estime à un point les belles et rares choses que vous avez voulu dire
sur notre sujet, que je ne suis plus en peine de sa réputation ni de la
mienne, et que quand ce que j'ai essayé de dire de sa vertu et de sa
valeur devroit périr devant moi-même, je ne laisserois pas d'espérer de
voir sa gloire conservée dans ce que vous avez écrit, et mon nom consacré
à l'immortalité, parce que vous l'y avez daigné enchasser.
[526] Chapelain avait obtenu dès 1643 le privilége du Roi pour la
publication de la _Pucelle_, qui ne parut cependant qu'en 1656.
Voy. la _Notice_, p. 45, et la lettre de Mlle de Scudéry à
Conrart, p. 207. Il est évident que l'annonce du poëme de
Chapelain avait fait naître une polémique sur celle qui en était
l'héroïne, et Mlle de Scudéry avait eu à la défendre contre les
attaques du ministre Rivet et de sa nièce, Mlle Dumoulin.
Du reste, je ne réponds rien sur la passion à laquelle vous imputez si
galamment mon silence, et je laisse cela à faire à Mlle Robineau, à
laquelle je pourrois également déplaire, en l'avouant ou en la
désavouant. C'est une personne trop parfaite pour qu'on en doute qu'elle
ne pût faire une conquête beaucoup plus difficile encore, et, d'un autre
côté, elle est trop sévère pour ne trouver pas mauvais qu'on se confesse
son esclave. C'est à elle à se prononcer là-dessus et à vous apprendre ce
que vous en devez croire. De moi, j'avouerai tout ce qu'elle voudra,
pourvu que ce ne soit pas que la passion que son mérite me pourroit avoir
donnée ne pût compatir avec celle que je dois au vôtre et qui m'a rendu
pour la vie, Mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur,