Sans date.
Mon cœur est à votre service, Mademoiselle, et vous lui faites trop
d'honneur de le souhaiter.
On ne peut refuser un cœur
Que l'illustre Sapho demande,
et si quelque Tirsis me l'avoit demandé aussi galamment que vous faites,
j'étois perdue. Mais, Mademoiselle, on m'avoit bien dit qu'on ne peut
aimer sans inquiétude: l'amitié que j'ai pour vous me rend déjà
malheureuse.
La moindre aventure amoureuse
Trouble notre repos, blesse notre devoir;
Mais la tendre amitié n'est guère plus heureuse,
Quand on ne doit jamais se voir.
Il semble que vous ne m'ayez sauvée des écueils de l'amour, que pour me
faire périr dans ceux de l'amitié.
Par vous des mers d'amour j'évitai les orages,
Mers fameuses par cent naufrages;
Mais mon sort n'en est pas meilleur;
Par vous, Sapho, mon malheur est extrême;
Vous me faites aimer, et j'aurai la douleur
De ne voir jamais ce que j'aime.
Je ne sais, Mademoiselle, si l'amour cause de plus cruelles peines, mais
je sais bien que mon cœur n'en a jamais ressenti de plus sensibles, et
que je ne trouve rien de si chagrinant que de vous admirer de si loin.
Pour moi votre commerce est honorable et doux,
Je reçois chaque jour de vous
Des vers que tout le monde admire;
Mais malgré cet honneur dont je me sens combler,
Je ne puis m'empêcher de dire:
Heureuse à qui vous voulez bien écrire,
Plus heureuse cent fois qui vous entend parler.
Quand je vois que ce qui ne vous coûte qu'un quart d'heure à faire fera
mes délices toute ma vie, je dis avec cette fameuse Sapho que la Grèce a
tant chantée:
Quand au rare mérite on est sensible et tendre,
Et que par la faveur des cieux,
On peut souvent vous voir et souvent vous entendre,
C'est un plaisir plus grand que le plaisir des dieux.