[503] Les six lettres suivantes, échangées entre Mlle de Scudéry
et Mlle Descartes, sont tirées d'un volume intitulé: _Essais de
lettres familières sur toutes sortes de sujets, avec un discours
sur l'art épistolaire et quelques remarques nouvelles sur la
langue françoise; ouvrage posthume de l'abbé *** (Cassagne)_; mis
en ordre par l'abbé de Furetière, de l'Académie françoise. Paris,
Jacques Lefebvre, 1690, 1 vol. in-12.
Sans date.
En m'apprenant, Iris, que vous savez rimer,
Vous m'apprenez aussi que vous savez aimer:
Mais, Iris, l'oserois-je dire!
Trouve-t-on quelque amant dans l'amoureux empire
Digne de cette noble ardeur
Dont vous peignez si bien la force et la grandeur?
Pensez-y donc, fille charmante.
Ah! qu'il est dangereux d'être trop tendre amante,
Puisqu'il n'est point d'amant heureux
Qui soit longtemps fort amoureux.
Par une ingratitude horrible,
Son amour s'allentit dès qu'on devient sensible,
Et l'ignorance d'être aimé
Le rend beaucoup plus enflammé.
Voilà, Mademoiselle, des vers aussi négligés que les vôtres sont beaux;
j'en suis charmée, et je crois bien que toutes les muses sont également
de vos amies, puisque vous écrivez aussi bien en vers qu'en prose; mais
pour vous montrer que mon sentiment ne m'est pas particulier, je vous
envoye quatre vers d'une amie que j'ai, qui est très-digne d'être la
vôtre, car elle a un mérite infini, et M. de M...., qui l'admire aussi
bien que moi, vous en répondra. Elle s'appelle Mme de P...[504]. Voilà
les quatre vers qu'elle engagea dans un billet fort galant qu'elle
m'écrivit un jour:
Où peut-on trouver des amans
Qui nous soient à jamais fidèles?
Je n'en sais que dans les romans
Et dans les nids des tourterelles.
[504] Probablement Mme de Platbuisson. Voyez la _Notice_, p. 55.
Tout le monde choisi a su ces quatre vers. Si Voiture ou Sarazin
ressuscitoient, ils voudroient les avoir faits. Cependant, Mademoiselle,
la mauvaise opinion que j'ai des amants ne diminue rien de l'admiration
que j'ai pour vos beaux vers. M. de M.... a trop bon goût pour y avoir
rien changé. Il me les a montrés écrits de votre main sans une seule
rature, et je les ai copiés de la mienne sans y rien changer; mais je
prendrai pourtant la liberté de vous avertir de la juste signification
d'un mot que vous avez sans doute employé sans y penser, afin qu'il n'y
ait pas la moindre imperfection à ce que vous écrirez. Voici de quoi il
s'agit: vous confondez deux mots, _avant_ et _devant_, et il ne les faut
pas confondre. Vous parlez juste quand vous dites:
Faut-il avant sa mort que tant de fois je meure.
Mais quand vous dites au dixième vers:
Et devant le trépas ne me fais pas mourir,
cela n'est pas juste. Dans les règles, il faudroit refaire le vers, et
mettre _avant_ au lieu de _devant_. On dit aller _au devant de
quelqu'un_, ou _il demeure devant ma porte_; mais pour marquer
précisément un temps, on dit, par exemple, _avant que je fusse née, avant
qu'il arrivât_, et non pas _devant_.
Je vous demande pardon, Mademoiselle, de cette liberté; ce n'est pas ma
coutume de faire le bel esprit, mais j'ai voulu vous donner ce petit avis
d'amitié qui vous doit marquer la sincérité de mes louanges et qui ne
diminue rien de mon admiration pour votre belle élégie; non plus que ma
croyance en faveur de mon chien n'ôte rien de l'estime infinie que j'ai
pour feu M. votre oncle. Ce n'est pas l'amitié que j'ai pour les animaux
qui me prévient à leur avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me
persuade en leur faveur; car on ne peut rien aimer par choix sans quelque
sorte de raison; et selon cette règle, Mademoiselle, je suis parfaitement
raisonnable, puisque la connoissance de votre mérite extraordinaire
m'engage à vous aimer infiniment, et je prévois que tout cela doit durer
autant que la vie de votre très-humble, etc., etc.