Le 5 avril 1692.
Quand on écrit, Monsieur, comme vous écrivez, on ne doit pas craindre ni
d'être oublié, ni d'importuner; aussi ai-je lu cet endroit de votre
lettre comme une excuse modeste d'avoir été si longtemps sans me donner
de vos nouvelles, et je la reçus agréablement sans la prendre dans le
sens que vous voulez lui donner. M. de Pellisson vous pourroit témoigner
que je lui parle de vous très-souvent. Je voulois même vous envoyer un
exemplaire de la seconde édition de son dernier ouvrage, où vous verrez
des additions fort curieuses; mais il a voulu que vous l'eussiez de sa
main qui vaut mieux que la mienne. J'ai été fort aise d'apprendre que M.
le baron de Bressey[442] et M. le chevalier de Vaudrey sont de votre pays
et de votre connoissance; car je connois leur mérite par la renommée, et
j'ai un ami particulier qui a contribué à attacher le premier au service
du Roi. Car ayant été pris auprès de Namur par un parti de Dinan, il fut
envoyé au fort de l'Escarpe proche Douai, dont M. de Valcroissant,
gentilhomme de Provence qui a été gouverneur de M. de Barbezieux, est
gouverneur, et fort de mes amis depuis longues années. Vous savez sans
doute que le Roi l'a fait maréchal de camp, avec deux mille écus de
pension, et qu'il lui donne de quoi lever un régiment à titre étranger.
Le Roi l'a parfaitement bien traité: je le sais par M. de Valcroissant
qui l'a bien servi. Le Roi lui fera rendre Mme sa femme qui est à Namur;
car il y a plusieurs officiers espagnols prisonniers. Pour M. le
chevalier de Vaudrey, son action d'éclat a été d'un héros de roman. Aussi
ai-je ouï dire que Madame Royale de Savoye la douairière en avoit eu le
cœur fort touché. Je suis ravie que vous ayez un ami si brave. Je ne
savois pas la devise de sa maison, qu'il mérite bien[443]. La semaine
sainte fait une grande stérilité de nouvelles, Monsieur; je ne puis louer
le mari de votre aimable amie de l'avoir dérobée au monde, mais je la
loue de sa sage conduite, et je me persuade qu'on vous l'a moins dérobée
qu'au public, et que vous pourrez l'assurer de mon service très-humble.
Pour vous, Monsieur, je n'ai qu'à vous assurer que mon estime et mon
amitié dureront autant que la vie de votre, etc., etc.
[442] Jean-Claude de Bressay de Belfrey servait comme ingénieur
dans l'armée espagnole, lorsqu'il entra au service de France en
1691. Maréchal de camp le 30 avril 1692, il fut autorisé, le 1er
juillet suivant, à lever un régiment d'infanterie de son nom;
enfin, le 3 janvier 1694, il obtint le grade de lieutenant
général.
[443] J'ai valu, vaux et vaudrai. (W.)