11 janvier 1692.

Comme ce n'est pas ma coutume, Monsieur, de me laisser surpasser en

témoignages d'amitié, je vous rends confidence pour confidence, en vous

apprenant que la dernière page de votre dernière lettre a pensé donner de

la jalousie à M. de Pellisson, et qu'elle lui a paru si bien écrite que,

si la modestie naturelle l'avoit pu souffrir, il l'auroit fait imprimer.

Il en a parlé à M. l'abbé de Ferrières[439] avec tant d'éloges que je la

lui montrerai la première fois qu'il me verra. Tout ce que je vous dis,

Monsieur, est vrai au pied de la lettre, et je vous assure, avec la

sincérité dont je fais profession, que personne en France ne peut mieux

écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère de politesse aussi

digne d'un honnête homme de la cour que d'un excellent académicien.

[439] Probablement l'abbé de Faure-Ferriès, qui publia le _Traité

de l'Eucharistie_ de Pellisson.

Après cela, Monsieur, j'ai à me réjouir avec vous de ce que vous avez des

bulles qui sont l'objet des désirs de tant d'évêques, et je suis bien

aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes plus anciens et intimes

amis[440], ne vous a pas été inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape

finisse bientôt les affaires de France. Les effroyables désordres que les

troupes allemandes font dans le Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y

peuvent contribuer, et la prise de Montmélian donne beaucoup de force aux

négociations de M. de Rebenac. La consternation a été grande à Turin en

voyant le gouverneur de cette place n'y ramener que cinquante

Piémontais; tous les Savoyards étant retournés chez eux, ou ayant pris

parti dans nos troupes. M. de Chamlay est allé visiter la place afin de

résoudre si on la rasera ou si on la fera rétablir pour la garder: il

faut cinq cent mille francs pour la réparer. Il court bruit de quelque

dessein en Flandre, soit pour Charleroi ou pour Namur; mais ce n'est

encore qu'un bruit. Comme vous me marquez, Monsieur, que Mme de Chandiot

n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne réponds pas à sa réponse,

et je me contente de vous prier de l'assurer que je lui souhaite un grand

nombre d'années heureuses, et pour vous, Monsieur, en vous désirant tout

le bonheur dont vous êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis.

Mais permettez-moi en même temps de désirer que vous me conserviez toute

votre amitié et que vous soyez persuadé que je suis très-sincèrement

votre, etc.

_P. S._ J'apprends qu'hier le mariage de Mlle de Blois[441] et de M. le

duc de Chartres fut arrêté. Le Roi donne deux millions d'argent,

cinquante mille écus de pension, le Palais-Royal en propre et cent mille

écus de pierreries. J'apprends encore qu'il est arrivé dix-huit vaisseaux

anglois chargés d'Irlandais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en

dernier lieu on a rompu la grande écluse entre Charleroi et Namur, ce qui

incommodera beaucoup la navigation des ennemis.

[440] De Forbin-Janson.

[441] Fille naturelle de Louis XIV et de Mme de Montespan. Ce

mariage eut lieu le 18 février 1692.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 100 / 411 题