Comme ce n'est pas ma coutume, Monsieur, de me laisser surpasser en
témoignages d'amitié, je vous rends confidence pour confidence, en vous
apprenant que la dernière page de votre dernière lettre a pensé donner de
la jalousie à M. de Pellisson, et qu'elle lui a paru si bien écrite que,
si la modestie naturelle l'avoit pu souffrir, il l'auroit fait imprimer.
Il en a parlé à M. l'abbé de Ferrières[439] avec tant d'éloges que je la
lui montrerai la première fois qu'il me verra. Tout ce que je vous dis,
Monsieur, est vrai au pied de la lettre, et je vous assure, avec la
sincérité dont je fais profession, que personne en France ne peut mieux
écrire. Cet endroit de votre lettre a un caractère de politesse aussi
digne d'un honnête homme de la cour que d'un excellent académicien.
[439] Probablement l'abbé de Faure-Ferriès, qui publia le _Traité
de l'Eucharistie_ de Pellisson.
Après cela, Monsieur, j'ai à me réjouir avec vous de ce que vous avez des
bulles qui sont l'objet des désirs de tant d'évêques, et je suis bien
aise de savoir qu'un cardinal, qui est un de mes plus anciens et intimes
amis[440], ne vous a pas été inutile. Mais il est à souhaiter que le Pape
finisse bientôt les affaires de France. Les effroyables désordres que les
troupes allemandes font dans le Modenais, le Parmesan et le Plaisantin y
peuvent contribuer, et la prise de Montmélian donne beaucoup de force aux
négociations de M. de Rebenac. La consternation a été grande à Turin en
voyant le gouverneur de cette place n'y ramener que cinquante
Piémontais; tous les Savoyards étant retournés chez eux, ou ayant pris
parti dans nos troupes. M. de Chamlay est allé visiter la place afin de
résoudre si on la rasera ou si on la fera rétablir pour la garder: il
faut cinq cent mille francs pour la réparer. Il court bruit de quelque
dessein en Flandre, soit pour Charleroi ou pour Namur; mais ce n'est
encore qu'un bruit. Comme vous me marquez, Monsieur, que Mme de Chandiot
n'a pas autant de loisirs qu'autrefois, je ne réponds pas à sa réponse,
et je me contente de vous prier de l'assurer que je lui souhaite un grand
nombre d'années heureuses, et pour vous, Monsieur, en vous désirant tout
le bonheur dont vous êtes digne, c'est vous désirer des biens infinis.
Mais permettez-moi en même temps de désirer que vous me conserviez toute
votre amitié et que vous soyez persuadé que je suis très-sincèrement
votre, etc.
_P. S._ J'apprends qu'hier le mariage de Mlle de Blois[441] et de M. le
duc de Chartres fut arrêté. Le Roi donne deux millions d'argent,
cinquante mille écus de pension, le Palais-Royal en propre et cent mille
écus de pierreries. J'apprends encore qu'il est arrivé dix-huit vaisseaux
anglois chargés d'Irlandais et qu'il en viendra encore dix, et qu'en
dernier lieu on a rompu la grande écluse entre Charleroi et Namur, ce qui
incommodera beaucoup la navigation des ennemis.
[440] De Forbin-Janson.
[441] Fille naturelle de Louis XIV et de Mme de Montespan. Ce
mariage eut lieu le 18 février 1692.