[389] Copie Léchaudé d'Anisy.
Vendredi [1670].
Comme je n'ai pas de plus grand plaisir que de louer ce qui mérite d'être
loué, surtout quand mes amis en sont les auteurs, je suis très-fâchée,
Monsieur, que vous ayez donné des bornes aux louanges que je vous dois,
en me louant comme vous avez fait à la fin de votre excellent Discours
sur l'origine des Romans[390]. Car après cela, je n'ose presque dire
tout le bien que j'en pense, de peur qu'on ne m'accuse d'être plus
touchée de ce que vous dites de moi, que de toutes les belles choses dont
votre discours est rempli. Mais, puisque des raisons de modestie
m'empêchoient peut-être de vous louer en parlant aux autres avec tout le
zèle que je voulois, il faut du moins que je le fasse en parlant à vous,
et que je vous die de plus que M. de Pellisson m'a écrit de Saint
Germain, que votre ouvrage étoit très-beau et très-savant, et qu'il vous
ira remercier d'un si agréable présent, dès qu'il viendra à Paris. Je
pense, Monsieur, que ses louanges valent mieux que les miennes, mais je
ne laisserai pas de vous dire que non-seulement il paroît beaucoup de
savoir dans votre discours, mais, outre cela, un discernement exquis et
un véritable génie pour ces sortes d'ouvrages. Vous avez précisément
choisi les romans qui ont fait les délices de ma première jeunesse, et
qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables qui peuvent s'accommoder
avec la décence et l'honnêteté; je veux dire, _Théagène et Chariclée_,
_Théogène et Charide_[391], ainsi que l'_Astrée_; voilà proprement les
vraies sources où mon esprit a puisé les connoissances qui ont fait ses
délices. J'ai seulement cru qu'il falloit un peu plus de morale afin de
les éloigner de ces romans ennemis des bonnes mœurs, qui ne peuvent que
faire perdre le temps.
[390] Il parut en 1670. «Achevé d'imprimer le 20 novembre 1670,»
lit-on en tête de la première édition qui précède le roman de
_Zaïde_.
[391] _Du vrai et parfait amour, contenant les amours honnêtes de
Théogène et de Charide_, etc., Paris, 1599 et 1612, in-12. C'est
un pastiche des romans grecs, mis par son auteur, Martin Fumée,
sr de Genillé, sous le nom du philosophe Athénagoras.
Au reste si les choses que vous dites sont choisies, les expressions le
sont aussi, et rien n'est mieux écrit que votre discours. Je vous dirai
seulement qu'on peut en quelque sorte répondre à l'accusation que vous
faites aux romans bien faits, d'avoir amené l'ignorance à leur suite,
qu'ils devroient avoir produit un effet contraire; car comme l'histoire
et la fable sont mêlées aux romans dont la scène est tirée de
l'antiquité, les femmes qui ont de l'esprit doivent raisonnablement
chercher à lire les originaux de ces sortes de choses dont elles trouvent
des passages dans les romans; et j'ai une amie qui n'eût jamais connu
Xénophon ni Hérodote, si elle n'eût jamais lu le _Cyrus_, et qui en le
lisant s'est accoutumée à aimer l'histoire et même la fable. Je ne
m'oppose pourtant pas à ce que vous avez avancé; je dis seulement que
l'ignorance dont vous parlez a plus d'une cause et qu'il peut être bien
de ne dire que celle-là.
Je vous demande pardon, Monsieur, de vous faire une si longue lettre, et
de vous dire pourtant en si peu de paroles, que personne n'est plus que
moi, votre très-humble et très-obéissante servante.