Samedi au soir (septembre 1661).
J'arrivai hier fort tard ici après avoir laissé le pauvre M.
Jacquinot[360] et madame sa femme en larmes. Sincèrement je leur suis
bien obligée de l'amitié qu'ils m'ont témoignée en partant. Je prétendois
vous écrire une longue lettre aujourd'hui, mais quoique je n'aie fait
savoir mon arrivée à personne, j'ai été accablée de monde et le comte
Tott[361] qui va arriver, sera cause que je ne vous dirai pas tout ce que
je voudrois. Ma santé est toujours de même. Deslis vient d'être reprise
de la fièvre pour la troisième fois. Mme de Caen[362] vous baise mille
fois les mains; Mlle Boquet et Mme Duval en font autant. Je commence
déjà, malgré les caresses de mes amies et de mes amis, de regretter les
Pressoirs du temps que vous y veniez.
[360] Propriétaire de la maison des Pressoirs.
[361] Ambassadeur de Suède à Paris.
[362] Marie-Éléonore de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité de
Caen, avant d'être abbesse de Malnoue.
Au reste l'exil de Mlle de la Mothe fait grand bruit ici, mais comme je
sais qu'on vous a mandé cette histoire[363] je ne vous en dis rien. On
dit que M. le Surintendant doit laisser revenir le Roi et aller de
Bretagne à B......[364] Je crois qu'il sera bien qu'il y soit le moins
qu'il pourra, afin d'ôter à ses ennemis la liberté de dire qu'il ne
s'arrête que pour fortifier B.... L'intérêt particulier que je prends à
ce qui le regarde, m'oblige de vous parler ainsi. On dit fort ici dans le
monde de Paris qu'il est mieux que personne dans l'esprit du Roi.
Fontainebleau est si désert que l'herbe commence de croître dans la cour
de l'Ovale. M. Ménage a été ici, qui vous baise mille fois les mains. Si
je ne craignois pas de vous fâcher, je vous dirois que Mme v... m...[365]
dit et fait de si étranges choses tous les jours, que l'imagination ne
peut aller jusque-là, et tout le monde vous plaint d'avoir à essuyer une
manière d'agir si injuste et si déraisonnable. Pour moi je souffre tout
cela avec plaisir, puisque c'est pour l'amour d'une personne qui me tient
lieu de toutes choses. Je ne vous en dirois rien, si la chose n'alloit à
l'extrémité, et si je ne jugeois pas qu'il est bon qu'en général vous
sachiez son injustice. Ne vous en fâchez pourtant pas, car cela ne tombe
ni sur vous ni sur moi. A votre retour, je vous dirai un compliment que
les dames de la Rivière me firent ensuite de quelque chose que m. v. m.
(Madame votre mère) avoit dit. Mais, après tout, il faut laisser dire à
cette personne ce qu'il lui plaira et s'en mettre l'esprit en repos. Mme
Delorme[366] me fait des caresses inouïes et Mme de Beringhen aussi. Je
ne sais ce qu'elles veulent de moi. En voilà plus que je ne pensois, et
si[367] ce n'est pas tout ce que je voudrois vous dire. Souvenez-vous de
moi, je vous en prie. Mandez-moi quand vous reviendrez, et m'écrivez un
pauvre petit mot pour me consoler de votre absence qui m'est la plus rude
du monde.
[363] Voy. ci-après p. 282, note 2.
[364] Belle-Ile.
[365] Votre mère. Voy. la _Notice_, p. 72.
[366] Femme d'un commis du Surintendant (Chéruel).
[367] Et pourtant: «J'ai la tête plus grosse que le poing, et si
elle n'est pas enflée,» dit Mme Jourdain dans le _Bourgeois
Gentilhomme_.