RÉPONSE DE SAPHO AU MAGE DE SIDON[338].

[338] Mss Conrart. in fo, t. V, p. 72.

A Paris, le 19 juin 1654.

Lorsque je reçus votre dernière lettre, nous avions ici le plus beau

temps du monde; mais à peine eus-je achevé de lire la description que

vous me faites de la désolation de votre pays, qu'un effroyable coup de

tonnerre, suivi d'une pluie terrible, et d'une grêle de grosseur

extraordinaire, changea toute la face du ciel qui, depuis cela, ne nous a

point paru avec sa beauté ordinaire. En vérité, il ne s'en faut guère que

je ne croie que vous n'êtes pas seulement Mage, mais Magicien, et que

c'est vous qui, par quelque enchantement, nous avez ôté tous nos beaux

jours. Cependant, si toutes nos belles vous soupçonnoient de ce crime,

vous seriez bien embarrassé à vous sauver de leur fureur. Car, enfin,

elles ne peuvent presque aller au Cours, et celles qui s'obstinent à y

vouloir aller, malgré le mauvais temps, y sont toutes défrisées, et n'y

paroissent point belles. En mon particulier, comme je ne prends pas grand

intérêt à cette promenade, je me consolerois aisément si le vent ne

faisoit autre mal que de défriser des galans et de décoiffer des

coquettes. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que les blés sont déposés, si

ce désordre de saison continue. Je veux pourtant espérer que ce malheur

n'arrivera pas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On dit qu'il est difficile qu'il y ait de l'amour sans jalousie et de la

jalousie sans amour. J'ai même bien de la peine quelquefois à n'en point

avoir en amitié, et c'est ce qui me fait craindre que la vôtre ne soit un

peu tiède; car vous n'êtes non plus inquiété de ce que font vos amies,

que si vous n'y aviez nul intérêt. Il n'en est pas de même de moi,

puisque je suis quelquefois jalouse de vos orangers, que je crois que

vous aimez plus que vous ne m'aimez. Mais je ne songe pas, en parlant

ainsi que je viens de dire, qu'il n'y a point de jalousie sans amour;

pour ôter donc le scrupule, il faut y ajouter ces paroles: _ou sans

amitié_; car, par ce moyen, je suis à couvert de toute mauvaise

explication. Je voudrois bien vous en dire davantage, mais je n'ai plus

de papier. Devinez le reste si vous . . . . . . . . . . vous dire autre

chose, sinon, que je suis pour vous tout[339] . . . . . . . . . . . . . .

[339] Le commencement de la ligne est coupé, et la dernière ligne

entièrement.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 47 / 411 题