LE MAGE DE SIDON (GODEAU) A SAPHO[336].

[336] Mss Conrart, in-fo, t. V, p. 51, 52.

De Vence, le 7 février 1654.

Un moment avant que de recevoir la lettre que vous m'avez fait l'honneur

de m'écrire, je croyois avoir de l'esprit, mais maintenant que j'y veux

répondre, je connois que je n'en ai plus; je pense toutefois avoir gagné

en cette perte, et si je vous ai dit galamment que, pour vous, ma mémoire

étoit dans mon cœur; je vous dis à cette heure, très véritablement, que

mon cœur est dans mon esprit, de sorte qu'au lieu de vous pouvoir dire

des choses jolies, galantes et spirituelles, pour répondre à celles que

vous m'écrivez, je ne puis vous en dire que de tendres et de passionnées.

Voilà un effet digne de la Sapho Mytilène, qui

De chaque admirateur de son esprit charmant,

En faisoit son.....

Vous n'avez pas tant de peine à deviner une rime où la raison m'a

conduit, qu'en eut le pauvre Phaon pour le nom qui étoit en blanc dans

ces admirables vers que vous connoissez. Je ne sais si cette déclaration

est d'un Mage dont vous avez fait un si agréable tableau. Mais, si elle

n'a la délicatesse du dernier, elle a la sincérité du premier, qui ne

vous dit point une fleurette d'amitié en vous parlant de cette sorte;

mais qui vous explique grossièrement ce qu'il a dans le cœur. Oubliez

donc que vous êtes la Sapho de Grèce; ne vous souvenez plus des

galanteries et de l'esprit de Phaon, afin que le Mage de la Montagne vous

soit supportable. Si vous croyez que l'odeur des jasmins et de la fleur

d'orange soient capables de lui faire perdre la mémoire de Sapho, vous

avez bonne opinion de son nez, mais vous l'avez fort mauvaise de son

esprit et de son cœur. Au contraire, tous ces objets me feront souvenir

de vous fort agréablement. Voyant les perles, les émeraudes, et l'or de

mes orangers, je vous en souhaiterai d'une autre nature moins fragile, et

je penserai aux richesses de votre esprit qui valent mieux que toutes les

pierres précieuses. Elles sont si abondantes que vous ne devez pas m'en

être chiche.

Écrivez-moi donc souvent, je vous en conjure, ma très précieuse Sapho, je

n'oserois pas ajouter ma très chère, si l'amitié n'osoit, et ne pouvoit

oser ce que la grimace de la civilité condamne. Vous devez juger à l'air

de mes paroles que la foudre dont vous me menacez sur la fin de votre

lettre, ne tombera point sur ma tête; et que vous avez plus la mine de ne

pas bien répondre à mes sentimens, que je ne l'ai d'en conter à

quelqu'autre, comme vous le reprochez malicieusement.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 45 / 411 题