AFFAIRES DOMESTIQUES.--LES _CONVERSATIONS MORALES_.--SUCCÈS
ACADÉMIQUES.--ILLUSTRES AMITIÉS.--VIEILLESSE ET FIN.
1660-1701.
L'affaiblissement de la vogue des romans ne retrancha rien de l'estime
qui continuait de s'attacher à Mlle de Scudéry. «Elle est plus considérée
que jamais,» écrivait Tallemant vers 1660, et ces sortes de témoignages
ont dans sa bouche une valeur toute particulière. Affranchie par la mort
de son frère de plus d'une solidarité fâcheuse, elle vivait du produit de
sa plume auquel venaient se joindre les cadeaux de ses amis et les
marques de la munificence des princes. Outre les présents par lesquels
les Condé avaient reconnu le dévouement du frère et de la sœur pendant
la Fronde, les Rambouillet, les Montausier, Mmes de Rohan-Monbazon, de
Guénégaud, avaient pris l'habitude d'offrir à Madeleine, dans diverses
circonstances, des cadeaux utiles et à son usage personnel, soit pour
ménager sa délicatesse, soit pour éviter que Georges ne mît la main
dessus. Mais il y fallait du mystère, et voici comment elle-même en parle
dans la _Clélie_: «Sachez que cette personne (une fille de Syracuse) qui
a de la naissance, dont la fortune est assez mauvaise, dont le cœur est
fort noble, et qui, sans faire le bel esprit, a plus de réputation
qu'elle n'en cherche.... a eu plusieurs aventures qui prouvent que la
vertu est encore considérée.... On lui a fait plusieurs présents d'une
façon particulière, et, comme on sait qu'elle aimeroit mieux donner que
de recevoir, on a pris des biais détournés.» Suivent des exemples de ces
dons mystérieux dont Tallemant a confirmé plus tard la réalité et nommé
les véritables auteurs[145]. Les moins riches, les littérateurs avaient
aussi leur modeste offrande. Conrart offrait tous les ans un cachet de
cristal, M. Bétoulaud des agates gravées, le père Commire des fleurs
brodées à l'aiguille, et des pierres antiques ou qui passaient pour
telles[146], Chapelain une gélinotte, et Ménage, dans la pièce même où il
nous révèle quelques-unes de ces particularités, exprime l'embarras où
il est de trouver pour son compte quelque chose de nouveau[147]. En 1694,
Mlle de Scudéry écrivait encore: «Je fus tellement accablée à ma fête de
fleurs, de fruits, de vers et de billets, qu'il m'a fallu plusieurs jours
à remercier ceux qui me les avoient envoyés, et à recevoir les visites de
ceux qui venoient voir les vers que j'avois reçus.»
[145] _Clélie_, t. X, p. 1077.--Tallemant, _Historiettes_, t.
VII, p. 61.
[146] Les éditeurs doivent à l'obligeance de MM. Lavoix et de la
Berge un extrait du _Journal des acquisitions du Cabinet des
médailles du Roy, commencé le 25 octobre 1689_. On y trouve la
mention de pierres gravées, agates, cornalines, jaspes, etc.,
donnés au roi par Mlle de Scudéry, depuis le 4 octobre 1690
jusqu'au 19 février 1695, et qui s'y trouvent encore aujourd'hui.
La plupart ont été reconnus depuis pour de simples imitations de
l'antique, mais on ne doutait guère alors de leur authenticité.
[147] _Menagii Poëmata._--_Commirii Carmina_, 1753, t. II, p.
224, 225, 301, 302.--_La Journée des Madrigaux._--_Mss de
Conrart_, passim.
Le mystère que l'on mettait dans ces cadeaux, et qui avait d'abord pour
principal objet d'empêcher un refus, devint bientôt une mode, une espèce
de jeu d'esprit destiné à exercer l'imagination des donateurs en même
temps que celui de la donataire. Cette préoccupation est visible dans une
lettre de mai 1656[148], écrite par celle-ci _à une personne inconnue qui
lui avoit adressé un présent_. Nous ne connaissons pas la nature de ce
présent qu'elle traite de magnifique, mais voici ce qu'elle en dit: «Il
me semble que vous vouliez m'obliger à porter une couleur où je croyois
avoir renoncé, et que je ne croyois plus pouvoir porter avec bienséance,
si ce n'étoit en œillets, en roses ou en anémones, m'étant résolue à ne
mettre plus que du bleu, du gris de lin, de l'isabelle et du blanc.»
[148] Voy. la Correspondance à cette date.
Vers 1671, elle recevait, _au nom des Dames_, une ode attachée avec des
rubans de diverses couleurs à une petite guirlande de lauriers d'or
émaillés de vert. Le tout était renfermé dans une jolie boîte. L'objet de
cette gracieuse offrande répondit _à l'illustre secrétaire des Dames,
quel qu'il puisse être_. On découvrit, quelque temps après, que l'ode
était de Mlle de la Vigne[149].
[149] Voy. les Poésies, et _Recherches sur la vie et les œuvres
d'une Précieuse_, par M. Théry. 1866, in-8º.
Nous ne voulons pas trop insister sur ces épisodes un peu puérils, mais
il en est un que nous ne pouvons passer sous silence, parce qu'il se lie
à l'histoire littéraire et à celle des mœurs de l'époque, l'_Affaire des
voleurs_, comme on l'appela, qui donna lieu à tout un cycle poétique, et
qui, après avoir fait beaucoup de bruit dans son temps, a été reprise de
nos jours par le roman et par le théâtre.
Le premier jour de l'an 1665, vers dix heures du matin, Mlle de Scudéry
reçut «une corbeille de paille brodée où il y avoit une belle bourse de
point d'Espagne, un bracelet d'aventurine et une quantité de petits
bijoux de filigrane[150]. Ce présent étoit apporté par un homme de
mauvaise mine et sentant son filou, comme de la part des voleurs en
faveur desquels elle avoit fait un peu auparavant un placet au roi contre
celui de M. Châtillon-Barillon.»
[150] L'auteur allemand dont nous allons parler tout à l'heure
dit que le bracelet était en or, avec une montre de même métal
travaillé à jour, et que la bourse contenait 12 pistoles.
Ce passage des Manuscrits Conrart[151] a besoin d'être expliqué. Dès
1650, Mlle de Scudéry écrivait à Godeau: «Depuis un mois ou six semaines,
on vole si insolemment dans les rues de Paris qu'il y a eu plus de
quarante carrosses de gens de qualité arrêtés par ces messieurs les
voleurs, qui vont à cheval et presque toujours quinze à vingt
ensemble[152].» Ces vols, qui passèrent à l'état chronique, et sur
lesquels on trouve tant de témoignages dans les mémoires du temps,
donnèrent lieu, en 1664, à des vers ayant pour titre: _Placet_ ou
_Requête des Amans contre les Filoux_, où les premiers se plaignaient au
roi de ce qu'on ne pouvait, sans crainte d'être dévalisé, se promener le
soir et faire la cour aux belles. Mlle de Scudéry adressa au roi une
_Réponse des Filoux à la Requête des Amans_, dont la conclusion était:
Un amant qui craint les voleurs
Ne mérite pas de faveurs.
[151] T. XI, p. 421, in-fo. Voy. aussi Vaumorière, _Lettres sur
toutes sortes de sujets_, 1714, in-12, t. II, p. 369. Ce dernier
ajoute plusieurs circonstances à la note de Conrart; il décrit
l'apparition de l'inconnu à figure rébarbative, armé jusqu'aux
dents, la frayeur du laquais, «le petit Dubuisson que vous
connoissez», dit-il à son correspondant; l'intervention de Mlle
Crois...., «la demoiselle qui est à notre illustre amie», etc.
Comme on le voit, Vaumorière était lié avec l'héroïne de
l'aventure et pouvait avoir appris d'elle tous ces détails que,
par cette raison, nous avons cru devoir reproduire.
[152] Lettre du 4 novembre 1650.
Le présent que les voleurs étaient censés faire à celle qui avait pris
leur défense, était accompagné d'une pièce de vers commençant ainsi:
Ces hommes redoutés que l'on nomme filoux
Dont vous avez pris la défense
Sont de leur gloire trop jaloux
Pour demeurer dans le silence, etc.
Nouvelle _Réponse de Mlle de Scudéry à une demoiselle qu'elle soupçonne
de lui avoir fait cette galanterie_[153]. Mais il y avait lieu de
distinguer dans la galanterie le don lui-même et les vers qui
l'accompagnaient. Ceux-ci, Conrart nous l'apprend, étaient de Mme de
Platbuisson, l'une des muses satellites qui gravitaient dans l'orbite de
Sapho, et à qui celle-ci, mieux informée, ne manqua pas de témoigner sa
reconnaissance[154]. Quant au présent lui-même, il paraît qu'il émanait
de Mme de Montausier, ainsi qu'on le découvrit plus tard. Cette
indication fort vraisemblable nous est fournie par un savant allemand qui
se trouvait alors à Paris, et qui, dans un gros volume sur la ville de
Nuremberg, sa patrie[155], a raconté longuement et lourdement, à
l'allemande, ce petit épisode de la vie parisienne à cette époque[156];
du reste, en position d'être bien informé, car, pendant son séjour à
Paris (1665-1666), il fut en relation avec Chapelain et avec Mlle de
Scudéry elle-même. Il raconte dans sa chronique qu'il lui rendit visite,
et que, longtemps avant que le père Bouhours posât sa fameuse question:
«Si un Allemand peut avoir de l'esprit,» elle lui demanda si l'allemand
était véritablement une langue, ce dont elle était tentée de douter en
entendant le rude jargon des gardes suisses et des suisses d'hôtels. Il
l'étonna en affirmant que non-seulement l'allemand était une langue, mais
que cette langue possédait des écrivains et même des poëtes. Il
ajouta--et cet argument dut la convaincre--que l'on avait traduit la
_Clélie_ en allemand: «Votre incomparable _Clélie_, Mademoiselle, n'a
rien perdu chez nous de sa forme gracieuse en passant par la plume aussi
noble qu'habile de Johann Wilhelm von Stubenberg.» Ceci paraît charmer
notre demoiselle, qui raconte à son interlocuteur comment elle a trouvé
en Italie un _traduttore traditore_. «Un de mes romans, lui dit-elle, n'a
pas eu la chance de tomber entre les mains d'un pareil interprète.
J'avais dit qu'un roi d'Assyrie, assiégeant Babylone avec deux cent
mille hommes, pour animer ses soldats, leur avait promis le pillage: puis
se ravisant, la ville prise, avait donné en place à chacun _quatre
montres_, c'est-à-dire quatre mois de solde[157]. Le traducteur me fit
dire que le roi ordonna de distribuer à chacun quatre montres de
poche[158], ce qui était l'absurdité même.»
[153] On trouvera ces quatre pièces dans les Poésies.
[154] _Vers de Mlle de Scudéry à Mme de Platbuisson, en lui
envoyant pour ses étrennes un déshabillé de roses à fond d'or et
d'argent._
Vous dont l'esprit charmant et les grâces divines....
_Mss Conrart_, t. XI, p. 83, in-fo.
[155] Wagenseil, _De Sacri Romani imperii liberâ civitate
Noribergensi_. Altdorf, 1687, in-4º, pp. 452 et suiv., 464, etc.
Ce Wagenseil fut pensionné par Colbert. Clément, _Histoire de
Colbert_, p. 189.
[156] Voici, par exemple, comment le digne Nurembergeois
travestit le _mot de la fin_ de la _Réponse des Filoux_:
Un amant qui craint les voleurs
N'est point digne d'amour.
[157] _Vier monatsold._ Wagenseil, p. 456.
[158] _Sack Uhren._
Nous nous sommes laissé aller au plaisir d'entendre une conversation de
Mlle de Scudéry. Revenons à l'histoire, ou plutôt à la légende des
voleurs. De nos jours, le conteur allemand Hoffmann, empruntant à
Wagenseil la donnée du présent fait par les prétendus voleurs, et y
mêlant, sans se soucier des anachronismes, l'histoire de la Brinvilliers
et de la Voisin, la chambre des poisons, la Reynie et d'Argenson, composa
du tout une nouvelle véritablement fantastique, en ce sens que la
fantaisie seule y avait rapproché les faits et les personnes, mais à
laquelle la création originale de l'orfévre Cardillac valut en France une
popularité attestée par le remaniement du spirituel Henri de
Latouche[159], et par le succès du mélodrame de _Cardillac_, l'un des
premiers rôles où se révéla le talent de l'acteur Frédéric Lemaître[160].
[159] _Olivier Brusson_, Paris, 1823, in-12.
[160] _Cardillac ou le Quartier du Marais_, par MM. Antony Béraud
et Léopold, représenté le 25 mai 1824, au théâtre de
l'Ambigu-Comique. Paris, Bezou, 1824, in-8º.
Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait souvent, cette fiction
poétique, cette visite toute courtoise des prétendus filous de 1665, avec
l'aventure beaucoup plus prosaïque qui arriva vingt-six ans après à Mlle
de Scudéry, et qu'elle raconte ainsi dans une lettre à l'abbé Boisot: «Je
ne sais, Monsieur, si je vous ai mandé que, durant un mois, des voleurs
ont voulu me voler. Ils se servoient d'une vieille masure à monter sur le
toit de ma maison. Ils firent par trois fois des trous à mon grenier et
dans la chambre de mes laquais, et il m'a fallu avoir garnison toutes les
nuits pendant vingt-quatre jours, parce qu'il m'a fallu ce temps-là pour
faire abattre ma vieille masure. De sorte qu'ayant dit un jour que je ne
savois pourquoi les voleurs me cherchoient, puisque je n'avois qu'un peu
d'esprit droit et le cœur de même, un de mes amis, M. Bosquillon,
m'envoya le lendemain un madrigal que je vous envoie[161].»
[161] Lettres des 13 janvier et 7 mars 1691. On trouvera le
madrigal dans les Poésies. Mme de Maintenon disait aussi dans une
lettre datée de Saint-Cyr, le 31 mai (1691): «Il est étrange que
des voleurs aient pensé à elle.»
Le père Niceron, parlant des faveurs dont Mlle de Scudéry fut l'objet de
la part de hauts personnages, s'exprime ainsi: «Le prince de Paderborn,
évêque de Munster, la régala de sa médaille et de ses ouvrages. La reine
de Suède, Christine, l'honora de ses caresses, de son portrait, d'un
brevet de pension, et souvent même de ses lettres.» Passe pour le brevet
de pension, quoique nous n'en rencontrions pas d'autres traces[162], mais
pour le reste, tous ces _régals_ et ces _caresses_ des grands laissaient
à Scarron le droit de dire:
Siècle méconnoissant, le dirai-je à ta honte?
On admire Sapho, tout le monde en fait compte,
Mais, ô siècle, à l'estime, aux admirations
Pourquoi n'ajouter pas de bonnes pensions,
Du bien pour soutenir une illustre naissance,
Et pour ne laisser pas le reproche à la France,
Que l'illustre Sapho qui lui fit tant d'honneur
Ne manqua point d'estime et manqua de bonheur[163]?
[162] Au lieu de ce brevet, nous trouvons à la fin d'une lettre
de Ménage à Huet, Paris, 18 janvier 1662: «Mlle de Scudéry a reçu
de la reine de Suède une boëte de diamants de 1000 écus.» De son
côté, Mme de Sévigné écrivait à Ménage en 1661: «Je suis fort
aise que la reine de Suède ait fait de si bons présens à Mlle de
Scudéry.»
[163] _Épître chagrine_, déjà citée. _Œuvres de Scarron_, 1786,
t. VII, p. 162.
Ménage se faisait l'écho du même vœu, lorsque, à propos des largesses
distribuées aux savants par Colbert au nom de Louis XIV, il ne craignait
pas de reprocher à ce ministre d'aller chercher au fond des pays les plus
éloignés les objets de ces faveurs, et d'omettre sciemment celle qu'il
avait sous la main et que lui désignaient à haute voix et la cour et la
ville[164].
[164]
Is tamen eximiam et præsentem et præterit unam
Scuderida, et prudens præterit atque sciens...
Præteritam stupet aula omnis; Lutecia clamat.
_Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii
Poemata_, 1680, p. 110.
Dès l'époque de son retour à Paris après la Fronde (1653), Mazarin lui
donnait des gratifications annuelles[165]. Il lui laissa dans son
testament une pension viagère de mille livres[166]. Le duc de Mazarin
ayant cessé de l'acquitter en avril 1690, fut condamné le 30 septembre
1692, par arrêt du Grand Conseil, à payer à Mlle de Scudéry trois mille
livres pour les arrérages et les intérêts de la pension[167].
[165]
Annua das nostræ munera Scuderiæ.
_Scuderia in largitionibus regiis præterita._ Dans: _Menagii
Poemata_, 1860, p. 49.
[166] «Mlle DE SCUDÉRY. Quittance signée de 1000 l. de pension
viagère que lui faisait le cardinal Mazarin. 14 février 1665.»
_Catalogue Van-Sloppen_ (Alex. Martin), du 13 juin 1843, no 465.
[167] E. Miller, _Pierre Taisand_, p. 23.
Enfin le roi lui-même tint à se ranger parmi tant d'illustres
bienfaiteurs. Il faut ici laisser la parole à Mme de Sévigné. «Vous
savez, écrit-elle au comte et à la comtesse de Guitaut, comme le roi a
donné deux mille livres de pension à Mlle de Scudéry. C'est par un billet
de Mme de Maintenon qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut
remercier Sa Majesté un jour d'appartement; elle fut reçue en toute
perfection; c'est une affaire que de recevoir cette merveilleuse muse. Le
roi lui parla et l'embrassa pour l'empêcher d'embrasser ses genoux. Toute
cette petite conversation fut d'une justesse admirable; Mme de Maintenon
était l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour remercier le
héros et l'héroïne[168].»
[168] Lettre du 5 mars 1683. Une lettre de remercîment écrite par
Mlle de Scudéry au roi en octobre 1663 (voy. la Correspondance)
prouve qu'elle avait dès lors reçu quelque marque de sa
libéralité.
Le chancelier Boucherat, avec qui elle était en relation dès 1675,
établit sur le sceau en sa faveur une pension que Pontchartrain lui
continua. Ces pensions n'étaient pas toujours exactement payées, comme le
témoigne maint passage de sa correspondance. «Je ne suis payée de nulle
part,» écrivait-elle à l'abbé Boisot le 16 juin 1694[169], et le 10
juillet: «Je vous envoie, Monsieur, les deux journaux qui contiennent
votre excellent extrait. Mais, quoique le port d'un écrit si bien fait ne
puisse être trouvé trop cher, j'ai coupé le papier blanc pour le
diminuer, car, pendant cette rigoureuse année, les petites épargnes ne
sont pas honteuses, quoi qu'assez contraires à mon humeur.»
[169] Même plainte dans une lettre à Huet, qui doit être de la
même époque, et un fragment de lettre de Mme de Maintenon,
probablement de 1691, porte: «J'ai mandé à Manseau qui est à
Paris de donner à Mlle de Scudéry ce qu'elle auroit dû toucher au
mois de juillet.»
Vers la même époque, et comme un allégement providentiel à l'état de gêne
que révèlent ces dernières confidences, une amie de quarante ans, Mlle de
Clisson[170] comprenait Mlle de Scudéry dans des legs faits en faveur de
quelques personnes qu'elle affectionnait. Quoique cette libéralité vînt
pour elle on ne peut pas plus à propos, nous la voyons, dans les lettres
de cette époque, moins préoccupée de ses propres intérêts que des devoirs
de l'amitié. «Bien que ma fortune soit très-mauvaise, je ne sens en
cette occasion que la perte d'une amie qui étoit touchée de mon malheur,
et qui m'a voulu secourir en mourant.... Comme on m'a dit qu'il y a un
grand nombre de legs, je voudrois bien savoir si le nom de Vaumale ou de
Valcroissant ne se trouve pas parmi ceux à qui cette généreuse personne
en a laissé[171].»
[170] Constance-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de
Montbazon et de Mlle de Vertus, morte à Paris le 19 décembre
1695.
[171] Lettres à Huet, de décembre 1695.
Pour compléter ce chapitre des affaires domestiques, on nous permettra
d'ajouter ici quelques détails sur l'intérieur de Mlle de Scudéry, tel
que nous pouvons nous le figurer jusqu'à sa mort. Dans le _postscriptum_
d'une lettre au jurisconsulte Taisand, datée du 1er septembre 1675, elle
disait: «Je loge _à présent_ rue de Beausse, derrière le Petit-Marché, au
Marais du Temple.» Il nous paraît évident, comme à M. Miller[172], que
cette formule indique un changement récent de domicile, mais--et ceci
explique l'erreur de ceux qui font remonter à une époque antérieure son
installation rue de Beauce--elle était restée fidèle au quartier du
Temple, à la paroisse Saint-Nicolas des Champs, à ce milieu de jardins,
de cultures, que le projet inachevé de Henri IV avait créé dans cette
partie de Paris demi-rurale, où des noms de provinces donnés à toutes les
rues prêtaient encore à l'illusion.
[172] _Pierre Taisand_, p. 19-21.
Tracée en 1626, sur la Culture du Temple, la rue de Beauce n'avait été
achevée qu'en 1630. Elle n'était encore qu'à l'état de ruelle. La maison
de Mlle de Scudéry occupait le coin de cette rue et de celle des
Oiseaux[173]. Elle continuait à y recevoir les samedis, et parfois les
mardis depuis deux heures jusqu'à cinq, ses amis des deux sexes dont le
nombre s'éclaircissait peu à peu, et les visiteurs accidentels que sa
réputation y attirait. Quelquefois l'entretien, commencé dans sa chambre,
se continuait dans le jardin, ou même chez quelqu'une de ses voisines et
amies de la rue de Berry, Mlle Boquet ou Mme Aragonnais. Les arbres
fruitiers ou d'agrément, les hôtes familiers ou de passage qui animaient
l'enclos de la Vieille rue du Temple ne manquaient pas à celui de la rue
de Beauce. La maîtresse du lieu aimait les animaux, croyait à leur
intelligence[174]. On lui avait envoyé un petit perroquet et des
caméléons qu'elle entreprit d'élever. Le perroquet était probablement
celui à qui le grand Leibnitz ne dédaigna pas d'adresser des vers latins
où il lui promettait d'aller à l'immortalité avec sa maîtresse[175].
Quant aux caméléons, leur histoire est presque un épisode scientifique de
la Chronique des samedis, et, comme telle, nous la laisserons raconter à
l'un de nos naturalistes les plus distingués.
[173] La rue de Beauce, très-étroite, conduit de la rue d'Anjou à
la rue de Bretagne. La rue des Oiseaux, très-courte, n'est plus
qu'un passage menant au Marché des Enfants-Rouges, autrefois
_Petit-Marché-du-Temple_. L'angle des deux rues est occupé
aujourd'hui par des constructions modernes affectées à des
logements d'ouvriers. Tout près, et attenant à un lavoir public
est un jardin qui peut être un reste de celui de Mlle de Scudéry.
[174] Voy. ses lettres à Mlle Descartes. Elle dit dans la
première: «Ma croyance en faveur de mon chien n'ôte rien de
l'estime infinie que j'ai pour feu monsieur votre oncle. Ce n'est
pas l'amitié que j'ai pour les animaux qui me prévient à leur
avantage, c'est celle qu'ils ont pour moi qui me prévient en leur
faveur.» Elle disait aussi dans une lettre à Huet (1689): «Il y a
longtemps que je me suis déclarée hautement contre certaines
machines cartésiennes, sans employer pourtant contre le
philosophe que mon chien, ma guenon et mon perroquet.»
[175]
Psittace pumilio, docta sed magne loquela,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tu Dominæ immensum parvus comes ibis in ævum,
Nam Sappho quidquid Musa et Apollo potest.
«L'illustre Mlle de Scudéry, dit-il, avait reçu en présent trois
caméléons envoyés d'Égypte. Elle les garda chez elle pendant plus de six
mois[176], et l'un d'eux passa même l'hiver; il fit les délices de la
société choisie qui se donnait rendez-vous aux Samedis de la rue de
Beauce. Là venait Claude Perrault, admirable anatomiste autant
qu'excellent architecte, quoi qu'en ait dit Boileau. On institua des
expériences sous sa direction, qui furent fort bien faites. On vit que
l'animal devenait pâle toutes les nuits, qu'il prenait une couleur plus
foncée au soleil ou quand on le tourmentait, et enfin qu'il fallait
traiter de fable l'opinion que les caméléons prennent la couleur des
objets environnants. Pour s'en assurer, on enveloppait la bête dans des
étoffes différentes, et on la regardait ensuite. Une seule fois elle
était devenue plus pâle dans un linge blanc, mais l'expérience répétée ne
réussit plus aussi bien. La gamme des couleurs que parcourt la peau du
caméléon fut trouvée très-restreinte, allant du gris et du vert clair au
brun verdâtre. Nous ne savons rien de plus aujourd'hui, et ces
expériences de Perrault, instituées au milieu d'un cercle de beaux
esprits du dix-septième siècle, marquent le dernier pas qui ait été fait
dans cet ordre de recherches. Aucun naturaliste depuis ne les a
surpassées[177].»
[176] Martin Lister, dans son _Voyage à Paris_, sur lequel nous
reviendrons tout à l'heure, parle, p. 95, de deux caméléons que
Mlle de Scudéry aurait gardés près de quatre ans, et dont elle
lui montra les squelettes.
On trouve dans les Mss Conrart deux épitaphes du caméléon de Mlle
de Scudéry, l'une à la page 119 du t. XI, in-fo, et l'autre, par
Mme de Platbuisson, p. 121 du même volume.
[177] G. Pouchet, _Le coloris dans la substance vivante_. _Revue
des Deux-Mondes_, 1er janvier 1872.
C'est au milieu de cet entourage que l'on peut se figurer la bonne
demoiselle, en robe gris de lin, les cheveux grisonnants, mais la taille
encore droite, avant que l'âge et les infirmités l'eussent forcée de
garder la chambre, se promenant dans son jardin, ou assise avec sa chatte
favorite sur ses genoux, par une belle soirée d'été, prêtant l'oreille au
caquetage de son perroquet, auquel se mêlent les bruits confus du
Petit-Marché et l'Angelus du couvent des Enfants-Rouges.
Elle entretenait une correspondance étendue avec l'Allemagne, l'Italie,
la Franche-Comté, la Provence, mais elle avait dû renoncer aux longs
voyages, peut-être même aux séjours plus ou moins prolongés qu'elle
faisait autrefois à Fontainebleau, aux Pressoirs, à Saint-Cyr. Plus de
ces longues promenades avec Isarn au Raincy, ou de ces courses en bateau
avec Mme de Saint-Simon[178]; tout au plus quelques excursions à Livry
pour voir Mme de Sévigné, ou bien à Fresnes, chez Mme du
Plessis-Guénégaud[179], où elles se retrouvaient ensemble, l'une toujours
enjouée[180], l'autre toujours bonne. Les habitudes qu'elle avait
contractées à Athis du vivant de Conrart paraissent s'être continuées
après la mort de ce dernier (1675), ce qui a fait croire qu'elle y avait
elle-même habité[181]. Du moins la tradition locale a rattaché à son nom
plusieurs souvenirs. Dans une maison d'Athis ayant appartenu à M.
Foucault, intendant de Caen, on avait conservé, par respect pour sa
mémoire, un arbre à l'ombre duquel elle venait étudier[182]. Dans le parc
d'une autre maison où le duc de Roquelaure avait passé les dernières
années de sa vie, et qui appartenait en 1787 à la duchesse de Châtillon,
on voyait encore, à cette dernière époque, un monument élevé à la chienne
favorite de ce seigneur, avec l'inscription suivante attribuée à Mlle de
Scudéry:
Ci-gît la célèbre Badine
Qui n'eut ni beauté ni bonté,
Mais dont l'esprit a démonté
Le système de la machine[183].
[178] _La Gazette de Tendre_, p. 74.
[179] Le château de Fresnes, dans la Brie, à deux lieues de
Pomponne. Il appartint ensuite au duc de Nevers, puis au
chancelier d'Aguesseau.
[180] Dans la lettre du 21 juin 1680, Mme de Sévigné parle d'une
fausse lettre que lui avaient envoyée ses femmes de chambre, et
qui avait si parfaitement réussi «qu'elles en ont été effrayées,
comme nous le fûmes une fois à Fresnes, pour une fausseté que
cette bonne Scudéry avoit prise trop âprement.»
[181] Voy. le _Journal de Paris_, 1787, p. 1169.
[182] Lebeuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. XII, p. 120,
121.--Dulaure, _Environs de Paris_, 1790, p. 14.--Delort, _Mes
voyages aux environs de Paris_, t. II, p. 141.
Suivant M. Cousin, _La Société française au dix-septième siècle_,
t. II, p. 304, les deux habitations n'en faisaient qu'une, ou
plutôt n'étaient l'une et l'autre qu'un démembrement de l'ancien
fief des d'Oysonville, des Viole et des Thibault de la Brousse.
[183] «La plus petite guenon, a dit ailleurs Mlle de Scudéry,
détruit par son industrie et son intelligence toutes les
doctrines de Descartes.»
Cependant l'âge n'avait pas arrêté la plume de Mlle de Scudéry; il avait
seulement donné une forme plus sévère à ses compositions. A l'ère des
romans avait succédé celle des _Conversations morales_ qui parurent de
1680 à 1692[184]. Sans croire, ainsi que l'assure le rigide Arnauld,
qu'elle avait «un vrai repentir de ce qu'elle avoit fait autrefois», et
que, comme Gomberville, «elle eût voulu effacer ses romans de ses
larmes»[185], on peut dire que, tout en conservant à la plupart de ces
nouvelles compositions le cadre antique, les noms grecs, romains,
africains et la forme des entretiens insérés dans ses romans[186], elle
entend cependant les dégager des aventures purement romanesques, leur
donner une allure plus décidément morale, en faire, comme on l'a dit, le
bréviaire des honnêtes gens appelés à vivre dans le grand monde,
caractère que n'hésitaient pas à leur reconnaître des femmes telles que
Mmes de Sévigné et de Maintenon, des prélats tels que Mascaron et
Fléchier[187], et que M. Cousin a résumé de nos jours en disant «qu'on
pouvait offrir à une jeune femme ces dix volumes de _Conversations_,
comme une suite de sermons laïques en quelque sorte, une véritable école
de morale séculière, tirée de l'expérience de la meilleure
compagnie[188].»
[184] _Conversations sur divers sujets._ Paris, 1680, 2 vol.
in-12.--_Conversations nouvelles_, etc. Paris, 1684, et
Amsterdam, 1685, 2 vol. in-12.--_Conversations morales_, Paris,
1686, 2 vol. in-12.--_Nouvelles conversations de morale_, Paris,
1688, 2 vol. in-12.--_Entretiens de morale_, 1692, 2 vol. in-12.
[185] Lettre à Perrault, du 5 mai 1694, au sujet de la dixième
satire de Boileau.
[186] C'est ainsi que, dans le volume de 1680, chapitre _De la
raillerie_, voulant raconter un petit voyage qu'elle fait avec
quelques amis et amies pour voir la mer, elle déclare «que la
relation en sera moins ennuyeuse sous des noms supposés que sous
les véritables».
[187] Mme de Sévigné les recommandait à son fils, en disant: «Il
est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé
dans son grand roman.» Lettres des 25 septembre 1680 et 11
septembre 1684. Elle y revient encore dans une lettre de 1688.
Édition Hachette, t. VIII, p. 371.
«Il n'y a point de si belle morale que celle que vous y prêchez,
et étant détachée, comme elle est, des aventures amoureuses qui
pourroient éveiller les passions, elle doit être entre les mains
de tous les jeunes gens. La Cour ne seroit remplie que d'honnêtes
gens si on la prenoit pour règle, et je vous assure, Mademoiselle,
que ce devroit être le bréviaire de ceux qui doivent vivre dans le
grand monde.» Mascaron à Mlle de Scudéry, Agen, 6 janvier 1681.
«Tout est si raisonnable, si poli, si moral et si instructif dans
les deux volumes que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer, qu'il
me prend quelquefois envie d'en distribuer dans mon diocèse pour
édifier les gens de bien et pour donner un bon modèle de morale à
ceux qui la prêchent.» Fléchier, à la même, 26 décembre 1685.
[188] _La Société française au dix-septième siècle_, t. Ier, p.
14.
Les Conversations étaient devenues un genre de littérature à la mode,
depuis que l'hôtel de Rambouillet et les Précieuses, grâce aux progrès du
confort et au rapprochement régulier des deux sexes, avaient créé ce
nouvel élément de la vie sociale, inconnu au siècle précédent. De même
que les _Portraits_ chez Mademoiselle, les _Caractères_ à l'hôtel de
Condé, les _Maximes_ chez Mme de Sablé[189], les _Conversations_ étaient
en faveur dans les salons modestes de Mlle de Scudéry et de Mme Scarron.
Saint-Évremond et le chevalier de Méré en avaient fait le sujet de
compositions littéraires. Il appartenait à la reine des Samedis de donner
en même temps le précepte et l'exemple[190]. C'est ce qu'elle fit dans
son chapitre _De la conversation_, p. 16 du volume de 1680. Elle pose en
principe qu'il y faut le concours des deux sexes, suivant sur ce point
l'opinion du chevalier de Méré, qui avait été à son heure, dit
Sainte-Beuve, un maître de bel air et d'agrément, et avec lequel elle
avait eu quelques relations. Laissons-la parler sur ce point délicat, et
honni soit qui mal y pense! «Les plus honnêtes femmes du monde, dit-elle,
quand elles sont un grand nombre ensemble, ne disent presque jamais rien
qui vaille, et s'ennuient plus que si elles étoient seules.... Au
contraire, il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer, qui
fait qu'un honnête homme réjouit et divertit plus une compagnie de dames,
que la plus aimable femme de la terre ne sauroit le faire.»
[189] Giraud, _Histoire de Saint-Évremond_, p. 77.
[190] L'abbé de Pure, témoin non suspect, préfère sans hésiter la
conversation de Mlle de Scudéry à ses ouvrages. «Elle est capable
de ternir toutes ses belles productions par sa seule conversation,
car elle y est si bonne et si aimable qu'on aime encor mieux la
voir que la lire: ce n'est que bonté, que douceur; l'esprit n'éclate
qu'avec tant de modestie, les sentiments n'en sortent qu'avec tant
de retenue, elle ne parle qu'avec tant de discrétion, et tout ce
qu'elle dit est si à propos et si raisonnable, qu'on ne peut
s'empêcher de l'admirer et de l'aimer tout ensemble.» _La Précieuse_,
Ire partie, p. 382.
On trouve, soit dans cet article, soit dans ceux qui suivent, bien des
choses fines et délicates, intéressantes comme peinture de la société du
temps, et qui sont restées vraies dans le nôtre. Certains sujets de
critique littéraire y sont touchés à l'occasion. Les conversations _sur
la manière d'inventer une fable--sur la manière d'écrire les lettres_,
etc., prouvent que l'auteur avait réfléchi aux règles des divers genres
de littérature, quoiqu'elle n'ait pas toujours réussi à les mettre en
pratique. On est étonné d'y rencontrer, au milieu d'une Nouvelle
soi-disant historique et assez ennuyeuse, une espèce d'histoire de la
poésie française au seizième siècle, qui suppose des connaissances
réelles sur ce point alors peu étudié, et qui montre, par exemple, que
Mlle de Scudéry avait mieux connu et jugé Ronsard que l'auteur de l'_Art
poétique_[191].
[191] _Conversations nouvelles sur divers sujets_, 1684, t. II,
pp. 770 à 887.
De même que les portraits du _Cyrus_ et de la _Clélie_ avaient donné
naissance à ceux qui furent à la mode quelque temps après chez
Mademoiselle de Montpensier, les _Conversations_ de Mlle de Scudéry
suggérèrent à Mme de Maintenon, qui avait été son amie avant d'être sa
protectrice, l'idée d'en composer de plus simples destinées à être
récitées par les demoiselles de Saint-Cyr[192]. Cela résulte
non-seulement d'une lettre de Mme de Sévigné, déjà indiquée, mais d'un
passage de celle de Mme de Brinon leur première supérieure, à Mlle de
Scudéry, en date du 3 août 1688. On les trouvera l'une et l'autre dans la
Correspondance.
[192] _Conversations inédites de Mme de Maintenon_, Paris,
Blaise, 1828, in-18.
En 1671, le premier prix de prose, fondé par Balzac, fut décerné à Mlle
de Scudéry pour son _Discours de la Gloire_, qui certes n'ajoutera rien à
celle de l'auteur. Il ne faut point y chercher de l'éloquence. On
demandait, dans l'_Écrit portant établissement des prix de prose et de
poësie_, que le premier traitât de certaines matières pieuses déterminées
par le fondateur; qu'il fût revêtu d'une approbation de la Faculté
de Théologie, et qu'il se terminât par une courte prière à
Jésus-Christ[193]. La chose tenait à la fois du sermon et de
l'amplification de collége.
[193] _Relation contenant l'histoire de l'Académie française_,
1672, in-12, p. 555. _Le Discours de la Gloire_ se trouve à la
suite, p. 561.
A la mort de la savante Hélène Cornaro, l'Académie des _Ricovrati_ de
Padoue fit écrire par Charles Patin une lettre des plus flatteuses à Mlle
de Scudéry pour lui donner place dans cette société qui se faisait gloire
de compter dans son sein un certain nombre de dames françaises, telles
que la marquise de Rambouillet, les comtesses d'Aulnoy et de la Suze,
Mesdames Deshoulières, de Villedieu, Dacier, etc. Au milieu de ces Muses
françaises qui avaient chacune leur épithète: _la Lumière de Rome_,
_l'Immortelle_, _l'Éloquente_, etc., Sapho était surnommée
_l'Universelle_[194].
Il aurait même été question de suivre cet exemple en France, et Mlle de
Scudéry figurait la première sur une liste de dames illustres par leur
esprit et par leur savoir qu'il fut question d'admettre à l'Académie
française. La proposition attestée par Ménage, et appuyée par Charpentier
qui invoqua le précédent des _Ricovrati_ de Padoue, n'eut pas de
suite[195].
[194] Vertron, _La Nouvelle Pandore_, t. Ier, p. 419.
[195] Le Gouz, _Supplément manuscrit au Menagiana_, cité par
l'abbé Jolly, _Remarques sur le Dictionnaire de Bayle_, t. II, p.
605.
Ses romans, ainsi qu'elle l'a rappelé plusieurs fois, avec une certaine
complaisance, dans ses lettres, étaient traduits en anglais, en allemand,
en italien, et même en arabe, à ce que lui écrivait un de ses amis et
obligés, Bonnecorse, de Syrie où il était consul à Seyde. M. Lair,
professeur à Caen, et Charlotte Patin traduisaient en vers latins ses
poésies. Sa correspondance, soit dans la partie que nous avons pu en
recueillir, soit dans celle qui ne nous est connue que par des fragments
ou des indications, nous la montre en rapport avec ce que la France et
l'étranger renfermaient de plus distingué. On a vu, dit son panégyriste,
avec une pointe d'exagération que le genre comporte, «des souverains ne
recommander autre chose aux princes, leurs enfants, qui venoient en
France, que de ne point retourner auprès d'eux sans avoir vu Mlle de
Scudéry»[196].
[196] Bosquillon, _Éloge de Mlle de Scudéry_. _Journal des
Savants_, juillet 1701.
Elle disait à l'abbé Boisot: «Je ne rejette que les louanges de mon
esprit, et j'accepte hardiment celles qui s'adressent à mon cœur et à
mon amitié.» Elle lui écrivait aussi, au sujet d'un service rendu à un
ami: «Je renferme tout cela dans mon cœur _où rien ne se perd jamais_.»
Il était d'elle encore ce mot qui avait frappé sa digne amie, Mme de
Sévigné: «La vraie mesure du mérite doit se prendre sur la capacité que
l'on a d'aimer[197].» Aussi Ménage, lui dédiant l'édition des œuvres
d'un ami commun, écrivait: «Si j'ai de l'estime et de l'admiration pour
les qualités de votre esprit, j'ai du respect et de la vénération pour
celles de votre âme, pour votre bonté, pour votre douceur, pour votre
_tendresse_, pour votre générosité, pour votre candeur, et surtout pour
cette incomparable modestie qui au lieu de cacher votre mérite, le fait
éclater davantage[198].»
[197] Lettre de Mme de Sévigné, du 12 octobre 1678, édition
Hachette, t. V, p. 490.
[198] Ménage, _Épître à Mlle de Scudéry_, en tête des _Œuvres de
Sarasin_, 1654, in-4º.
S'il est vrai, comme l'a dit une de nos muses contemporaines,
_Que_ louer la vertu, c'est lui désobéir,
il semble qu'ici Ménage désobéissait beaucoup à Mlle de Scudéry.
Un auteur que nous avons déjà cité, de Vaumorière, consignait également,
dans la dédicace d'une Nouvelle historique, l'éloge chaleureux de la
modestie et du mérite de Mlle de Scudéry. Rappelant le fait cité plus
haut de la traduction en arabe d'un de ses romans, il ajoutait:
«Pardonnez moi, s'il vous plaît, Mademoiselle, cette particularité qui
n'est pas de votre goût, et permettez moi d'en dire une autre dont je
suis incomparablement plus touché. C'est que vous êtes la plus généreuse,
la plus ardente et la plus fidèle Amie qui fut jamais, et que votre cœur
est peut-être au-dessus de ce grand esprit que toute la terre
admire[199].» _Ma bonne amie_, ainsi l'appelaient naïvement quelques-uns
de ses intimes, hommes et femmes[200], et elle fut en effet par
excellence «une bonne amie», comme elle n'hésitait pas à le dire
d'elle-même. Agréée par les plus austères, cette amitié ne
s'effarouchait pas de quelques écarts, et, sur cette liste si nombreuse,
à côté des Mascaron, des Montausier, des Sévigné, des Motteville,
figurent d'autres noms moins irréprochables. L'indulgence de la femme
sûre d'elle-même, pour des faiblesses qu'elle ne partageait pas, respire
dans son commerce avec certains amis de l'un et de l'autre sexe. Elle
écrivait à Bussy-Rabutin: «Votre fille que je vois souvent a autant
d'esprit que si elle vous voyoit tous les jours, et est aussi sage que si
elle ne vous voyoit jamais.» La galante Mme de la Suze adressait à la
_sage Daphné_ (Scudéry) une Élégie, où cette nuance de leurs rapports
mutuels est délicatement indiquée:
Illustre et chère amie à qui dans mes malheurs
J'ai toujours découvert mes secrètes douleurs,
Qui sais ce que l'on doit ou désirer ou craindre
Et qui ne blâmes pas ce qu'on ne doit que plaindre,
Écoute-moi....
[199] De Vaumorière, _Harangues_, 1713, in-4º, p. 254.
[200] Voy. les lettres de M. de Pertuis, de Mme Deshoulières,
etc.
Ménage écrivait à la date du 21 août 1685:
«Mlle de Scudéry m'a obligé de me réconcilier avec M. Pellisson, et je
dînai hier chez lui. _Mortalis cum sis, odia ne geras immortalia_[201].»
[201] Lettre inédite à Huet, du 21 août 1685.
Il arriva pourtant à l'un de ses amis, et des plus intimes, de lui
reprocher _son mauvais caractère_ (Voyez la lettre de Godeau du 8
septembre 1650). Hâtons de dire que Godeau voulait parler de son
écriture.
«Ennemie de la médisance et des médisans, juste dans ses choix, sûre dans
son commerce, sincère, discrète et judicieuse, vraie en tout et toujours
égale, elle faisoit souhaiter à tout le monde sa connoissance et son
amitié. Incapable de changement comme de foiblesse, ses amis n'étoient
jamais plus assurés de son cœur que quand ils étoient malheureux[202].»
[202] Bosquillon, _Éloge_.
Pour prouver combien cette fois son panégyriste est resté dans la stricte
vérité, il suffit de rappeler les noms de Fouquet, de Valcroissant, de
Corbinelli, de Bonnecorse, du gazetier Loret qui recevait par son
entremise les bienfaits anonymes du Surintendant alors prisonnier[203].
Le 30 mai 1687, elle s'était associée à Pellisson pour faire célébrer un
service funèbre à Nublé, leur ami commun[204]. Quant à Pellisson
lui-même, il avait toujours occupé une place à part. Longtemps avant sa
mort, et un jour qu'il n'avait pu assister à une réunion motivée par
l'anniversaire de la naissance de Sapho, Ménage avait fait son épitaphe,
où il disait en usant d'une fiction poétique:
Passant, ne pleure point son sort.
De l'illustre Sapho que respecta l'envie
Il fut aimé pendant sa vie,
Il en fut plaint après sa mort.
Lorsque cette fiction se réalisa, en 1693, elle dicta à Bosquillon, sur
cet ami de trente-huit ans, de touchantes notices qui parurent dans le
_Mercure_ et dans le _Journal des Savants_[205], et toutes ses lettres de
cette époque témoignent de l'ardeur passionnée[206] qu'elle mit à
défendre Pellisson contre les attaques qui s'étaient produites en France,
en Allemagne, en Hollande sur la sincérité de sa conversion et
l'orthodoxie de sa fin. Elle écrivit à Mme de Maintenon, au chancelier, à
M. Lepeletier, à Bossuet, et, en réponse à cette dernière lettre de 15
pages[207], malheureusement perdue, obtint de l'illustre prélat un
témoignage aussi honorable pour ses sentiments personnels que pour la
mémoire de son ami[208]. Elle concourut à l'édition du premier volume de
son _Traité de l'Eucharistie_, donnée par l'abbé de Faure-Ferriès. Elle
possédait toutes ses poésies inédites, probablement celles qu'il avait
composées à la Bastille[209] et projetait de raconter sa vie[210]. Elle
avait écrit dans le premier moment: «La douleur m'a rendue malade; je
fais ce que je puis pour résister, car _je suis nécessaire à conserver sa
mémoire_[211].» Depuis elle dit: «Je n'ai point eu de véritable santé
depuis sa mort[212].» L'année suivante la perte de l'abbé Boisot de
Besançon, avec qui elle était en correspondance suivie depuis près de dix
ans, lui rappelait celle de Pellisson.
«Je croyois perdre Acanthe une seconde fois,»
disait-elle dans un madrigal composé à cette occasion.
[203] _Menagiana_, 1694, p. 198.--_Gazette de Loret_, lettre du
22 décembre 1663.
[204] _Extraits des registres du Cabinet des Titres, Naissances,
Mariages, Morts_, No 1011, à la date indiquée. Mss de la Bque
Natale.
[205] _Mercure_ de février 1693, p. 280.
Dans sa lettre à Boisot du 7 mars, elle dit: «Le dernier _Mercure
galant_ contient un éloge véritable. Ceux qui font le _Mercure_
ont cru que je l'avois écrit, mais il est d'un de mes amis appelé
M. Bosquillon, à qui j'avois donné un simple mémoire.» On lit dans
la lettre du 3 mai suivant: «La semaine prochaine, il y aura un
éloge de M. Pellisson dans le _Journal des Savants_ (17e No), fait
par un de mes amis, instruit par moi.»
[206] «La colère m'a donné la force de résister à ma douleur pour
combattre la calomnie.» Lettre à Boisot du 7 mars 1693 et les
suivantes.
[207] Lettre au même du 21 février.
[208] Lettre de Bossuet à Mlle de Scudéry, édition Lebel, t.
XXXVII, p. 477, et à Mlle Dupré sur le même sujet, en date du 14
février 1693, _ibid._, p. 475. «Je m'acquitte d'autant plus
volontiers de ce devoir, que vous me faites connoître que mon
témoignage ne sera pas inutile pour la consoler.»
[209] Lettres des 7 juin 1693 et 3 octobre 1694.
[210] «Si Dieu me laisse vivre assez longtemps pour écrire ce que
je sais de sa vie, je le justifierai dans les affaires
temporelles, comme j'ai fait dans la religion.» (13 mars 1693.)
[211] Lettre du 28 février 1693.
[212] Lettre du 20 février 1694.
C'était aussi une amitié de quarante ans qui unissait Sapho, la
Précieuse, la mondaine, la romancière à l'illustre et pieux Mascaron. Dès
l'année 1646, elle se joignait à son frère pour recommander le père à
leurs amis de Paris, et, dans une de ses dernières lettres à l'abbé
Boisot, elle faisait du fils un éloge des mieux sentis. Celui-ci, de son
côté, n'avait pas attendu, pour louer les écrits de son amie, qu'elle eût
publié ses _Conversations morales_. Il lui écrivait le 12 octobre 1672:
«L'occupation de mon automne est la lecture de _Cyrus_, de _Clélie_ et
d'_Ibrahim_. Ces ouvrages ont toujours pour moi le charme de la
nouveauté, et j'y trouve tant de choses propres pour réformer le monde,
que je ne fais pas difficulté de vous avouer que, dans les sermons que je
prépare pour la Cour, vous serez très-souvent à côté de saint Augustin et
de saint Bernard.» A peine investi de la dignité épiscopale, il éprouve
le besoin de raconter à sa vieille amie l'espèce d'ovation dont il a été
l'objet dans son diocèse de Tulle, et il ajoute: «L'amitié des peuples,
toute grossière qu'elle est, a par sa sincérité un charme qui se fait
sentir et qui console de la perte des choses qui ont plus d'éclat à la
vérité, mais moins de solidité. Je ne mets point dans ce rang,
Mademoiselle, cette bonne et généreuse amitié dont vous m'honorez depuis
si longtemps; rien ne peut consoler d'être éloigné de vous, que la
persuasion d'être toujours dans votre souvenir, et d'avoir une petite
place dans le cœur du monde le plus grand et le plus généreux. Je ne
manquerai pas de faire copier les sermons que vous désirez. Je souhaite
qu'ils puissent vous plaire; votre approbation me donnera une joie moins
tumultueuse à la vérité, mais plus solide que celle de toute la cour, et
votre sentiment réglera celui que j'en dois avoir.»
Chargé en 1675 de prononcer l'éloge de Turenne, il faisait part à Mlle de
Scudéry de l'embarras où le jetait le peu de temps qu'il avait pour se
préparer à une semblable tâche. «Vous pouvez, ajoutait-il, m'aider à
éviter ces inconvénients, si vous avez la bonté de penser un peu à ce
que vous diriez si vous étiez chargée du même emploi[213].»
[213] Lettre du 5 septembre 1675.--Des nouvellistes littéraires
ont bâti sur cette donnée une véritable collaboration entre la
romancière et le prédicateur. On a pu lire, à plusieurs reprises,
dans les journaux, la découverte faite, _dans un vieux château de
Normandie_, du manuscrit original de l'_Oraison funèbre de
Turenne_, par Mascaron, couvert de notes manuscrites de la main
de Mlle de Scudéry.
Moins ancienne, mais non moins glorieuse pour Mlle de Scudéry était
l'amitié du grand Leibnitz. Nous en avons des témoignages plus sérieux
que les vers adressés au perroquet de Sapho. A propos de la question de
l'amour divin, débattue entre Bossuet et Fénelon, le philosophe avait
dit: «De toutes les matières de théologie, il n'y en a point dont les
dames soient plus en droit de juger, puisqu'il s'agit de la nature de
l'amour.... Mais j'en voudrois qui ressemblassent à Mlle de Scudéry qui a
si bien éclairci les caractères et les passions dans les romans et dans
les conversations de morale[214].»
[214] Foucher de Careil, _Lettres et Opuscules inédits de
Leibnitz_, 1854, in-8º, p. 254.
De son côté, l'abbé Nicaise écrivait à Huet, le 9 août 1698: «J'avois
fait part à Mlle de Scudéry, qui est des amis de M. Leibnitz, de son
sentiment sur l'amour désintéressé, en lui disant qu'il n'étoit contraire
ni à M. de Meaux, ni à M. de Cambray, pour me venger un peu de quelques
vers de sa façon dont elle m'avoit régalé. Elle me répond qu'elle ne veut
point se mêler dans une dispute d'une matière si élevée, et qu'elle se
tient en repos en se bornant aux Commandements de Dieu, au Nouveau
Testament et au _Pater_. Car je crois, dit-elle, qu'une prière que
Jésus-Christ a composée lui-même ne contient pas un intérêt criminel,
quoique Mme Guyon la regarde comme une prière intéressée, ce qui
renverseroit les fondements du christianisme[215].»
[215] Cousin, _Fragments philosophiques_, 5e édon.--_Philosophie
moderne_, 2e partie, 1866, in-8º, t. II, p. 182.
Ces derniers mots nous amènent à la vieillesse de Mlle de Scudéry, aux
infirmités qui l'accompagnèrent et aux pensées sérieuses que lui
inspirèrent les approches du moment suprême.
A ses amis qui lui promettaient l'immortalité, elle avait répondu:
J'en quitterois ma part pour un siècle de vie,
Ou mieux encore:
J'y renoncerois par tendresse
Si mes amis n'étoient immortels comme moi[216].
[216] Voy. les Poésies.
Ce siècle de vie, elle y toucha presque, et, depuis longtemps, les
approches s'en faisaient sentir. Dès 1689, Richelet, dans son _Choix des
plus belles lettres_, p. 295, insérant une épître de Balzac à elle,
ajoutait en note: «Plût à Dieu qu'elle pût continuer à travailler et
qu'elle fût encore en état de contenter ce qu'il y a de plus fin et de
plus délicat dans l'un et dans l'autre sexe! Mais
Non, elle cède aux ans et sa tête chenue
Lui dit qu'il faut quitter les hommes et le jour,
Son sang se refroidit, sa force diminue, etc.»
En dépit des vers:
L'oreille est le chemin du cœur
Et le cœur l'est du reste,
vers qui ont été attribués à Mlle de Scudéry, la surdité fut une des
infirmités qui se déclarèrent de bonne heure chez elle et s'accrurent
avec l'âge. Il y eut à ce sujet, au moins dès 1666, entre Cotin et
Ménage, un échange d'épigrammes latines et françaises. Le premier engagea
l'action par le quatrain suivant:
Suivre la Muse est une erreur bien lourde,
De ses faveurs voyez le fruit:
Les écrits de Sapho menèrent tant de bruit
Que cette nymphe en devint sourde.
Ménage riposta par une épigramme latine de 18 vers:
Proh scelus! incautam carpis, malesane, puellam,
Nec pudet, et surdam surdior ipse vocas, etc.
La querelle ainsi commencée continua sur le même ton. Les pièces en ont
été recueillies par Cotin lui-même sous le titre de la _Ménagerie_[217].
Elle eut cela de particulier que le premier auteur de la guerre protesta
toujours de son respect pour celle qui en avait été l'occasion, et
prétendit que l'attaque était plus respectueuse que la défense, ce qui
donna lieu aux vers suivants:
Quand le docte Cotin, l'amour des beaux esprits,
Veut plaindre de Sapho la surdité cruelle,
Il donne à sa disgrâce une cause si belle
Que l'on peut souhaiter d'être sourde à ce prix.
[217] Voy. ce que nous en avons dit ci-dessus, p. 70.
Et à ceux-ci:
Je prends pour votre ami celui qui vous attaque,
Et pour votre ennemi celui qui vous défend.
Cependant, Mlle de Scudéry s'était depuis longtemps résignée à vieillir.
Disons mieux, dès le temps de la _Clélie_, elle prenait l'avance sur la
vieillesse en traçant, avec une certaine complaisance, le portrait
d'Arricidie, qui était encore à Capoue l'arbitre du bon goût et du bon
ton, «quoiqu'elle n'eût jamais eu aucune beauté et qu'elle eût plus de
quinze lustres» (soixante-quinze ans). Or l'auteur n'en avait guère alors
que cinquante. Il faut lire ce portrait et l'agréable commentaire qu'en
fait un critique, en montrant que, contre l'ordinaire des romans, la
femme âgée a sa place dans la _Clélie_ et vieillit sans devenir inutile
ni déplaisante[218].
[218] _Clélie_, t. I, p. 297-301.--Saint-Marc Girardin, _Cours de
littérature dramatique_, t. III, p. 121.
A partir surtout de 1692, la correspondance de Mlle de Scudéry avec
l'abbé Boisot renferme sur sa santé des plaintes qui vont en s'aggravant
d'année en année. «Mes genoux ne me permettent pas de monter et
descendre mon escalier sans peine et de me promener dans mon
jardin.»--«Ma santé est plus altérée qu'elle n'étoit, et je ne suis
encore payée de nulle part.» 12 mai et 16 juin 1694, etc., etc.
Nous avons sur Mlle de Scudéry, dans les dernières années de sa vie,
l'impression de deux témoins oculaires qui lui rendirent visite à peu de
temps de distance. L'un et l'autre s'accordent à dire qu'elle avait
conservé un esprit encore vigoureux dans un corps en ruines, et la
comparent à une sibylle à qui il ne restait plus que la parole. Elle
avait alors à peu près 92 ans. Au premier de ces visiteurs, Martin
Lister, savant médecin et naturaliste anglais, elle montra, dans son
cabinet, un portrait de Mme de Maintenon, son amie de longue date,
qu'elle lui affirma être fort ressemblant, et qui, en effet, dit-il,
représentait une femme d'une beauté remarquable. L'autre était Mme du
Noyer, qui, dans ses _Lettres historiques et galantes_, a recueilli bien
des commérages mêlés à quelques vérités. A l'en croire, Mlle de Scudéry,
lorsqu'elle reçut sa visite, était tellement sourde qu'elle faisait
écrire par une tierce personne tout ce qu'on lui disait, et répondait
après avoir lu le papier sur lequel étaient couchés les discours de son
interlocutrice[219].
[219] Martin Lister, _A Journey to Paris_, 1699, pp. 93 et
94.--_Lettres de Madame du Noyer_, 1757, t. I, p. 137.
Dans les dernières années de sa vie, elle composa encore des vers à la
louange du Roi, sur l'avénement du duc d'Anjou au trône d'Espagne, sur
les victoires de nos armées, etc. «On aime à voir, dit un écrivain, la
noble fille, presque centenaire, soutenir jusqu'au bout l'honneur de
la grande génération dont elle était à cette date le dernier
représentant[220].» En effet, par sa longue existence, qui commence avec
les premières années du dix-septième siècle et le dépasse d'un an, qui
embrasse la fin du règne de Henri IV, celui de Louis XIII tout entier,
les deux ministères de Richelieu et de Mazarin, la jeunesse, la maturité
et la vieillesse de Louis XIV, il fut donné à Mlle de Scudéry d'être
contemporaine de Balzac, de Chapelain, de Voiture, de Corneille, de
Scarron. Elle a vu naître et mourir Molière, La Fontaine, Pascal, Racine,
Labruyère, et n'a précédé dans la tombe que de quelques années Bossuet,
Despréaux, Mascaron et Fléchier[221].
[220] Eug. Crépet, _Trésor épistolaire de la France_, t. I. p.
237.
[221]
Balzac né en 1594, mort en 1660.
Chapelain 1595, + 1674.
Voiture 1598, + 1648.
Corneille 1606, + 1684.
Scarron 1610, + 1660.
Molière 1620, + 1673.
La Fontaine 1621, + 1695.
Pascal 1623, + 1662.
Bossuet 1627, + 1704.
Fléchier 1632, + 1710.
Mascaron 1634, + 1703.
Boileau 1636, + 1711.
Racine 1639, + 1699.
Labruyère 1644, + 1696.
Outre les ouvrages cités par nous, elle en a publié quelques autres de
moindre importance[222]. Il est question dans les _Lettres de Mme de
Sévigné_, t. II, p. 258, d'un commentaire qu'elle avait composé sur
certains sonnets de Pétrarque, et Bosquillon parle à la fin de son Éloge
«de courtes prières pour tous les dimanches de l'année et d'autres sur
les 150 pseaumes, qu'elle avoit faites depuis longtemps pour son seul
usage et pour celui d'un de ses plus illustres amis.»
[222] _Promenade de Versailles_ ou _Histoire de Célanire_. Paris,
Barbin, 1669, in-8º.--Les _Bains des Thermopyles_. Paris, veuve
Ribou, 1732, in-8º. C'est un épisode tiré du t. IX du _Grand
Cyrus_.--_Histoire de Mathilde d'Aguilar._ La Haye, 1736,
in-8º.--_Anecdotes de la cour d'Alphonse XIe du nom, Roi de
Castille._ Paris, 1756, 2 vol. in-12.
Mlle de Scudéry, a dit M. Cousin, était pieuse sans être dévote, et la
justesse de cette appréciation ressort de plusieurs circonstances
énoncées par nous dans le cours de cette Notice. Ses _Conversations sur
divers sujets_ (1680) renferment un chapitre _Contre ceux qui parlent peu
sérieusement de la religion_. Elle y dépeint ces hommes qu'on appelait
alors des _libertins_, mais elle se refuse à admettre qu'il puisse y
avoir des femmes sans religion. Il est question ailleurs d'une certaine
Belinde à qui la dévotion ôta quelques amis, et elle ajoute: «Car,
quoique Belinde ait une piété fort solide, elle ne convenoit plus à un de
ces dévots de cabale qui, pour l'ordinaire, songent plus à concerter
l'extérieur de leurs actions qu'à régler le fond de leur propre
cœur[223].»
[223] _Conversations morales_, 1686, t. II, p. 989.
Nous avons déjà vu par la lettre à l'abbé Nicaise, citée plus haut, que
les sentiments religieux de Mlle de Scudéry s'accentuèrent davantage vers
la fin de sa vie. L'auteur de son Éloge nous la représente en proie,
pendant plusieurs années, à de vives douleurs causées par un rhumatisme
aux genoux et souffertes avec une résignation toute chrétienne, portant
dans un corps usé un esprit toujours serein. Nous reproduisons d'après
lui le touchant récit de sa mort, en l'abrégeant un peu, mais en lui
laissant toute sa naïveté.
«Le 2 juin (1701) au matin, dit-il, elle se fit encore lever et habiller,
malgré un gros rhume mêlé de fièvre. Étant debout, elle se sentit
défaillir et dit: il faut mourir. Elle demanda le crucifix et le baisa.
On le posa devant elle, et elle demeura les yeux attachés dessus. Son
confesseur, qui demeuroit dans le voisinage et qui la voyoit souvent, ne
s'étant pas trouvé, on avertit le père de Furcy, capucin. On lui redonna
le crucifix. Comme il étoit un peu lourd, on voulut le lui ôter; mais
elle le reprit de sa main mourante en disant: Donnez, donnez-moi mon
Jésus. Elle l'appuya sur sa poitrine et, pendant qu'on lui donnoit la
dernière absolution, elle expira doucement dans le baiser du
Seigneur[224].»
[224] _Eloge de Mlle de Scudéry_, par M. Bosquillon, dans le
_Journal des Savants_, du lundi 11 juillet 1701.
Ainsi mourut Mlle de Scudéry, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans. Deux
églises se disputèrent l'honneur de lui donner la sépulture, celle de
l'hôpital des Enfants-Rouges où elle avait dit souvent qu'elle souhaitait
d'être enterrée, et celle de Saint-Nicolas-des-Champs, qui était sa
paroisse depuis plus de cinquante ans. Le cardinal de Noailles,
archevêque de Paris, jugea en faveur de sa paroisse, où son corps fut
inhumé le 3 juin au soir[225].
[225] Voici la mention, inexacte quant à l'âge, que M. Jal a
relevée sur les registres de Saint-Nicolas. Ce fut le jeudi 2
juin 1701 que décéda, en sa maison, rue de Beauce, «damoiselle
Magdeleine de Scudéry, fille, âgée de _soixante-et-quatorze_ ans,
ou environ.» Elle fut inhumée le lendemain 3 juin, à
Saint-Nicolas-des-Champs, sa paroisse.