Je la trouve bien laide, etc.»

Et plus loin, on se moque «des généreuses amies de Sapho qui ne

surpassent guères en beauté Tisiphone, et qui, néanmoins.... ne laissent

pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.»

Tout cela était assez peu littéraire. Ce qui l'est davantage, ce sont les

vers de l'_Art poétique_:

Gardez-vous de donner, ainsi que dans _Clélie_,

L'art ni l'esprit françois à l'antique Italie,

Et, sous des noms romains faisant notre portrait,

Peindre Caton galant et Brutus dameret.

[133]

L'or même à Pellisson donne un teint de beauté.

[134]

L'or même _à la laideur_ donne un teint de beauté.

[135]

La figure de Pellisson

Est une figure effroyable.

Mais quoique ce vilain garçon

Soit plus laid qu'un singe ou qu'un diable,

Sapho lui trouve des appas;

Mais je ne m'en étonne pas,

Car chacun aime son semblable.

Il faut rapprocher de ce passage une lettre de Boileau à Brossette, du 7

janvier 1703, dont le ton dédaigneux était bien fait pour choquer celle

qui en était l'objet, si elle avait pu la lire:

«C'est une grande absurdité à la demoiselle, auteur de la _Clélie_,

d'avoir choisi le plus grave siècle de la république romaine pour y

peindre les caractères de nos François; car on prétend qu'il n'y a pas

dans ce livre un seul Romain ni une seule Romaine qui ne soit copié sur

le modèle de quelque bourgeois ou de quelque bourgeoise de son

quartier.»

Nous ne nous étonnerons donc pas de trouver, dès 1684, Mlle de Scudéry

liguée avec Ménage pour empêcher Boileau d'entrer à l'Académie.

Toutefois, il faut le reconnaître, ce double genre d'attaques la trouva

beaucoup moins sensible que celles qui s'étendaient à ses amis et à son

sexe. Dans ses lettres à l'abbé Boisot, elle parle avec une rancune peu

dissimulée de la _Satire contre les femmes_, qui venait de paraître et

faisait beaucoup de bruit[136].

[136] Voy. la lettre du 6 mars 1694 et les suivantes.

«Il y a une nouvelle satire de Despréaux imprimée contre les femmes,

qu'il croit être la meilleure des siennes. Mais les gens de bon goût ne

le trouvent pas, et il y a un caractère bourgeois et des phrases fort

bizarres. Il donne un coup de griffe, suivant sa coutume, à _Clélie_,

sans raison et sans nécessité. Mais je suis accoutumée à mépriser ce

qu'il dit contre ce livre, et je n'y répondrai pas. Et un livre qui a été

traduit en italien, en anglois, en allemand et en arabe, n'a que faire

des louanges d'un satirique de profession.» Plus loin, elle revient

encore sur ce sujet qui lui tient au cœur, protestant, au nom de toutes

les honnêtes femmes, contre les diatribes de leur ennemi commun[137].

Puis, par un mouvement qui rappelle certaines préfaces de son frère,

elle ajoute: «J'imite ce fameux Romain qui, au lieu de se justifier, dit

à l'assemblée: Allons remercier Dieu de la victoire que nous avons

gagnée!»

[137] «Il y a une satire contre les femmes du satirique public

que le mérite seul de votre amie (Mme de Chandiot) doit faire

sembler plus ridicule, car il a si mauvaise opinion des femmes

qu'il ne peut compter que trois honnêtes femmes dans tout Paris.»

Mlle de Scudéry se montre surtout fort blessée de ce passage:

D'abord tu la verras, ainsi que dans _Clélie_,

Recevant ses amans sous le doux nom d'amis,

S'en tenir avec eux aux petits soins permis;

Puis bientôt en grande eau, sur le fleuve de Tendre,

Naviguer à souhait, tout dire et tout entendre,

Et ne présume pas que Vénus ou Satan

Souffre qu'elle en demeure aux termes du roman.

«Vous me direz, écrit-elle à l'abbé, si ce vers: _Ou Vénus ou Satan_,

peut être fait par un chrétien.» Et il faut convenir que la suite de ce

passage, où l'imitatrice de Clélie, débutant par l'amour platonique,

finit par devenir une femme perdue, «une Messaline, donnant des

rendez-vous chez la Cornu,» était bien faite pour offenser une honnête

fille qui pouvait prêter au ridicule, mais dont les mœurs étaient

restées inattaquables, de l'aveu même du satirique. En effet, lorsqu'il

publia, en 1713, ses _Héros de roman_, il fit, à la fin du _Discours_ qui

les précède, la déclaration suivante: «Comme j'étois fort jeune dans le

temps que tous ces romans.... faisoient le plus d'éclat, je les lus,

ainsi que les lisoit tout le monde, avec beaucoup d'admiration.... Mais

enfin.... je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que, l'esprit

satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que

je n'eusse fait contre tous ces romans un dialogue à la manière de

Lucien, etc.... Cependant, comme Mlle de Scudéry étoit alors vivante, je

me contentai de composer ce dialogue dans ma tête, et bien loin de le

faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire et de ne

point le laisser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin à

une fille qui, après tout, avoit beaucoup de mérite, et qui, s'il faut en

croire tous ceux qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise morale

enseignée dans ses romans, avoit encore plus de probité et d'honneur que

d'esprit.»

«Les dévots et dévotes lui en veulent, parce qu'à leur goût c'est elle

qui établit la galanterie.» Ce passage de Tallemant nous révèle une

troisième espèce d'adversaires pour Mlle de Scudéry. Nous venons de voir

que Boileau n'avait pas seulement attaqué la _Clélie_ au nom du goût,

mais aussi au nom de la morale. Perrault lui ayant reproché «son

acharnement contre cet ouvrage, malgré l'estime qu'on en a toujours

faite, et l'extrême vénération qu'on a toujours eue pour l'illustre

personne qui l'a composé,» le grand Arnauld qui, il faut le dire, était

mieux dans son rôle, releva le gant, et voici comment il s'exprime dans

une lettre à Despréaux (1694):

«Il ne s'agit point, monsieur, du mérite de la personne qui a composé la

_Clélie_, ni de l'estime qu'on a faite de cet ouvrage. Il en a pu mériter

pour l'esprit, pour la politesse, pour l'agrément des inventions, pour

les caractères bien suivis, et pour les autres choses qui rendent

agréable à tant de personnes la lecture des romans. Que ce soit, si vous

voulez, le plus beau de tous les romans; mais enfin c'est un roman: c'est

tout dire. Le caractère de ces pièces est de rouler sur l'amour, et d'en

donner des leçons d'une manière ingénieuse, et qui soit d'autant mieux

reçue qu'on en écarte le plus, en apparence, tout ce qui pourroit

paroître de trop grossièrement contraire à la pureté. C'est par là qu'on

va insensiblement jusqu'au bord du précipice, s'imaginant qu'on n'y

tombera pas, quoiqu'on y soit déjà à moitié tombé par le plaisir qu'on a

pris à se remplir l'esprit et le cœur de la doucereuse morale qui

s'enseigne au Pays de Tendre.»

Nous sera-t-il permis de le répéter après Sainte-Beuve? Ni Arnauld, ni

Boileau, n'avaient tout ce qu'il faut pour bien juger les femmes et leur

rôle dans la société. Sans sortir de Port-Royal, Nicole et Du Guet les

comprenaient mieux, et Bossuet jugeait la Xe satire moins irréprochable

et moins édifiante que ne le faisait Arnauld. Voici comme il en parle au

chap. XVIII du _Traité de la concupiscence_: «Celui-là s'est mis dans

l'esprit de blâmer les femmes. Il ne se met point en peine s'il condamne

le mariage, et s'il en éloigne ceux à qui il a été donné comme un

remède.» Ce qu'il y a de curieux, c'est que ce dernier point de vue avait

été également saisi par Mlle de Scudéry, ennemie du mariage[138].

[138] Lettre à Boisot, du 7 avril 1694. «Le mariage de votre

parent prouve que la Satire contre les femmes n'empêche pas qu'on

ne se marie.»

Le jansénisme n'avait pas toujours été si sévère pour la reine de celles

que Ninon appelait: _les Jansénistes de l'amour_. Le _Provincial_, dans

une réponse, du 2 février 1656, aux deux premières lettres de son

correspondant, lui transmettait le billet suivant, écrit par une dame à

une de ses amies qui lui avait fait tenir la première de ces deux

lettres: «Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous l'imaginer de

la lettre que vous m'avez envoyée: elle est tout à fait ingénieuse et

tout à fait bien écrite. Elle narre sans narrer; elle éclaircit les

affaires du monde les plus embrouillées; elle raille finement; elle

instruit même ceux qui ne savent pas bien les choses; elle redouble le

plaisir de ceux qui les entendent. Elle est encore une excellente

apologie, et, si l'on veut, une délicate et innocente censure. Et il y a

enfin tant d'art, tant d'esprit et tant de jugement en cette lettre, que

je voudrois bien savoir qui l'a faite.»

Et le _Provincial_ ajoutait: «Vous voudriez bien aussi savoir qui est la

personne qui en écrit de la sorte; mais contentez-vous de l'honorer sans

la connoître, et, quand vous la connoîtrez, vous l'honorerez bien

davantage[139].»

[139] _Les Provinciales_, édit. Lefèvre, 1826, p. 54.

Lorsque Titon du Tillet (_Parnasse François_, p. 486) parle d'une

lettre où Pascal aurait dit qu'ayant lu _Clélie_, il avait admiré

l'auteur sans la connaître, c'est probablement à cet endroit des

_Provinciales_ qu'il veut faire allusion.

Quelle était cette personne? Racine va nous l'apprendre dans sa _Lettre à

l'auteur des Imaginaires_[140]. «N'est-ce pas elle (Scudéry) que l'auteur

entend lorsqu'il parle d'une personne qu'il admire sans la connoître?»

[140] _Œuvres de Racine_, édition Hachette, t. IV, p. 283.

De son côté Mlle de Scudéry, qui entretenait avec M. d'Andilly des

relations amicales, fit son portrait sous le nom de Timante et le plaça

dans un tableau très-flatteur du Désert, au tome VI de la _Clélie_

(1657). Elle loua beaucoup la conversion et la retraite de Lemaistre à

Port-Royal. Elle n'était pas indigne de comprendre cette grande union

d'une belle âme avec son Dieu. Parlant, il est vrai, de l'amour humain,

elle avait exprimé cette noble pensée: «Il faut de la vertu pour être

capable de ces grands attachements.... Après tout, la vertu est d'un

assez doux usage dans le monde, et je ne sais comment la plupart des

femmes hasardent leur réputation à si bon marché.»

Il y avait donc, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, un côté romanesque et

dévot qui unissait Port-Royal et les héros de Corneille et du _Grand

Cyrus_[141]. Ainsi l'on a la preuve que Nicole avait lu la

_Clélie_[142], ce qui ne l'empêcha pas, dans sa _Première visionnaire_

(décembre 1665), de traiter les auteurs de romans et de pièces de théâtre

d'_empoisonneurs publics_. Racine, piqué au vif, entreprit, dans sa

_Lettre_, déjà citée, _à l'auteur des Imaginaires_, de venger à la fois

les auteurs dramatiques et les romanciers. Après quelques notes sur les

premiers, il ajoute malignement: «Vous avez oublié que Mlle de Scudéry

avoit fait une peinture avantageuse de Port-Royal dans sa _Clélie_.

Cependant, j'avais ouï dire que vous aviez souffert patiemment qu'on vous

eût loué dans ce livre horrible. L'on fit venir au Désert le livre qui

parloit de vous: il y courut de main en main, et tous les solitaires

voulurent voir l'endroit où ils étoient traités d'_illustres_.»

[141] _Port-Royal_, t. Ier, p. 127.

[142] D'après le témoignage de Brienne, cité par l'historien de

Port-Royal, 1867, t. IV, p. 413.

Après avoir montré la réaction qui se produisit, par l'organe de

critiques autorisés, au nom du goût, de la morale et même du puritanisme

religieux contre les genres précieux et romanesque, il est juste

d'ajouter que l'un et l'autre eurent une influence souvent salutaire sur

les progrès de la vie sociale, où s'étaient maintenus, à travers le règne

de Henri IV, des restes de barbarie, fruits des guerres civiles du siècle

précédent. Un peu de raffinement n'était pas inutile pour combattre ces

tendances grossières. Mlle de Scudéry continua les réformes que l'hôtel

de Rambouillet avait commencées; leurs innovations dans les habitudes

sociales, dans la langue, dans l'orthographe[143] ne furent pas toutes

stériles ou ridicules, et, parmi ce qui en est resté, il en est plus

d'une dont l'honneur revient à Mlle de Scudéry.

[143] Le _Dictionnaire des Précieuses_, de Somaize, indique un

grand nombre de ces mots ou locutions introduits par les

Précieuses, et presque tous sont attribués à Sophie (Mlle de

Scudéry). Voyez l'édition donnée par M. Livet, t. Ier, p. 41 et

suiv., 117, 179 et suiv. Voy. aussi une note des _Œuvres de

Molière_, par Aimé Martin, t. Ier, p. 157, et les _Amis de Mme de

Sablé_, par E. de Barthélemy, p. 46.

«Ce serait, a dit Rœderer, être injuste et aussi frivole que ces

écrivains dont l'observation n'a pas été plus loin que le ridicule des

Précieuses, de ne pas reconnaître qu'elles eurent leur côté estimable et

ne servirent pas médiocrement au progrès de la socialité. On n'a pas le

droit de remarquer leur mauvais goût, sans remarquer aussi qu'elles

étaient une école de bonnes mœurs dans un temps de dépravation

invétérée. Que si elles avaient le défaut de faire de l'amour un délire

de l'imagination, elles eurent aussi le mérite d'élever les esprits et

les âmes au dessus de l'amour d'instinct, et de préparer cet amour du

cœur, ce doux accord des sympathies morales si fécond en délices

inconnues à l'incontinence grossière, cet amour qui donne tant

d'heureuses années à la vie humaine, appelée seulement à d'heureux

moments par l'amour d'instinct[144].»

[144] _Histoire de la Société polie_, p. 95.

En effet, tandis que les austères, les rigoristes faisaient le procès

aux romans par cela seul qu'il y était question des faiblesses du cœur,

les Épicuriens, comme Saint-Évremond et ses pareils, reprochaient aux

Précieuses «d'avoir ôté à l'amour ce qu'il a de plus naturel à force de

vouloir l'épurer.» «Voilà du temps et de l'esprit bien mal employés!»

disaient-ils, à propos des longues conversations entre amoureux du

_Cyrus_ et de la _Clélie_, et il ne manquait pas de gens pour se moquer

des _amours à la platonique_ de Pellisson et autres adorateurs du même

genre. Il faut se rappeler les amours sans façon du Vert-galant, ceux,

encore plus hideux, du précédent règne, le dévergondage qui s'étale dans

les _Historiettes_ de Tallemant, et sur lequel la majesté du grand règne

vint à grand'peine jeter un vernis au moins extérieur de décence, pour

pardonner à la galanterie quintessenciée que les Précieuses et les romans

de Mlle de Scudéry introduisirent dans les rapports entre les sexes.

Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies · 第 13 / 411 题