1607-1647.
En donnant ici, d'après le vœu d'un éminent écrivain, un choix de la
correspondance et des poésies de Mlle de Scudéry, nous avons cru
nécessaire de le faire précéder d'une notice sur sa vie, qui embrasse la
presque totalité du dix-septième siècle, et dont M. Cousin n'a retracé
que le milieu, correspondant à la date de la publication du _Grand
Cyrus_. Il a concentré sur ce point unique tout l'intérêt de son tableau,
laissant dans l'ombre ou n'éclairant que par reflet les autres parties.
Au milieu des plus grands succès littéraires de l'auteur, il n'a vu, il
n'a voulu voir que le _Cyrus_, et, dans ce qu'il a dit de la personne
même de l'écrivain, il a presque complétement passé sous silence ses
dernières années, si bien remplies par les préceptes et les exemples de
toutes les vertus d'un sexe dont, sauf la beauté physique, elle posséda
tous les agréments, sans en avoir connu les faiblesses.
Mais, en racontant la vie de Mlle de Scudéry, il ne suffisait pas de
retracer les événements d'une existence bien moins accidentée que celle
de ses héros; il fallait la replacer au milieu du mouvement littéraire et
social qui en constitue le principal intérêt. Ainsi donc, sa famille, ses
amis, sa vie commune avec son frère, les sociétés polies qu'elle traversa
ou qu'elle groupa autour d'elle, son individualité comme femme et comme
écrivain, la vogue et le déclin des genres de littérature dont elle fut
la personnification la plus complète, tels seront les principaux éléments
de l'étude qui va suivre.
Scudéry, Escudéry, Escudier, Escuyer, _Scutifer_ en latin, vieille
famille d'Apt en Provence, y figure sous ces différents noms, au moins
depuis le quatorzième siècle. Elle se disait d'origine italienne; on sait
que c'était une manie assez commune chez les familles provençales.
Pithon-Curt nous apprend qu'un Jean Scudéry épousa, par contrat passé à
Lisle en 1360, Marguerite Isnard, dotée par son père Hugues de 1000
florins d'or, somme considérable pour le temps. Ce Jean Scudéry paraît
être le même que mentionne Papon, dans son _Histoire de Provence_, parmi
les partisans de Raymond IV, et dont les biens furent confisqués en 1367
par la reine Jeanne. Le premier de ces auteurs parle aussi d'un Sébastien
Scudéry d'Apt qui se maria avec Lucrèce de Guast, suivant contrat du 7
avril 1480. A la même famille appartenaient Jacques Escudier, notaire à
Apt en 1535, Jean Escudier, 3e consul d'Avignon en 1599 et en 1618, enfin
Elzéar Escuyer ou Scudéry[2], qui porta les armes avec distinction et fut
lieutenant de Simiane de la Coste, gouverneur de cette ville sous Charles
IX. Vers la fin du seizième siècle, son fils Georges, après s'être fait
une certaine réputation militaire dans son pays, quitta Apt, et, sous le
nom, désormais adopté, de Scudéry[3], suivit la fortune du seigneur de
Brancas-Villars, d'abord à Lyon, dont ce seigneur fut gouverneur pour la
Ligue, puis à Rouen, qu'il défendit contre Henri IV et où Scudéry
commandait le fort Sainte-Catherine[4], et enfin, lorsque son protecteur
fut devenu amiral de Villars et gouverneur du Havre, dans cette dernière
ville où Georges de Scudéry aurait été lieutenant ou plutôt capitaine des
ports[5].
[2] Un historien de la ville d'Apt, Boze, lui donne le premier de
ces deux noms; un autre, dont l'histoire est restée inédite,
Remerville, l'appelle Scudéry, et, en mentionnant Jacques
Escudier, notaire en 1535, dit positivement que la famille était
connue sous ce dernier nom depuis plusieurs siècles, lorsqu'elle
s'avisa de le changer en celui de Scudéry. Il est donc probable
que cette forme n'a été qu'une traduction après coup du
_Scutifer_ des actes latins.
[3] Cependant son acte de mariage, en 1599, porte encore: Georges
de Scudéry ou Lescuyer.
[4] _Les Fastes des rois de la Maison d'Orléans et de celle de
Bourbon_ (par le P. Du Londel). Paris, 1697, p. 110.
[5] Conrart nous paraît avoir un peu embelli la situation,
lorsqu'il parle «d'emplois considérables» qu'aurait eus ce
personnage, «entr'autres la charge de lieutenant du
Hâvre-de-Grâce, place importante de la province, sous l'amiral de
Villars qui en était gouverneur.» Nous avons trouvé à la
Bibliothèque nationale une quittance du 20 avril 1605 signée:
Georges de Scudéry, capitaine des ports.
Quoi qu'il en soit de ces antécédents des Scudéry, qu'ils ne nous
auraient pas pardonné d'omettre, eux qui se piquaient tant d'armes et de
noblesse, notre Provençal transplanté en Normandie se maria en 1599 à
Madeleine de Goustimesnil, d'une bonne famille de cette province, et en
eut Georges et Madeleine, nés tous deux au Havre, le premier en 1601, et
la seconde en 1607[6]. Il est difficile de séparer la biographie du frère
d'avec celle de la sœur, puisqu'ils vécurent ensemble jusqu'au mariage
du premier, malgré la différence de leurs caractères, «la sœur, dit M.
Cousin, étant aussi modeste qu'il était vain, et d'une humeur aussi douce
et facile qu'il l'avait fanfaronne et querelleuse.» Tallemant des Réaux,
moins indulgent, trace ainsi le même parallèle: «Sa sœur a plus d'esprit
que lui et est tout autrement raisonnable, mais elle n'est guère moins
vaine. Elle dit toujours: Depuis le renversement de notre maison; vous
diriez qu'elle parle du renversement de l'Empire grec.» Si l'on en croit
Conrart, «le duc de Villars ayant succédé à l'amiral son frère dans le
gouvernement de Normandie, sa femme prit en telle haine ce lieutenant,
après l'avoir trop aimé, qu'elle ruina toutes ses affaires.» Ici Conrart
nous paraît être l'écho complaisant des fanfaronnades de Scudéry.
Toujours est-il que le père en mourant, comme il le dit: «ne laissa pas
ses affaires en bon état[7].» La mère, femme de mérite, donna ses soins à
la première éducation de sa fille, mais elle ne tarda pas à suivre son
mari[8], et la jeune Madeleine[9] fut recueillie par un de ses oncles qui
avait l'esprit très-droit et très-cultivé, et qui avait vécu à la cour de
trois de nos rois[10].
[6] Tous les biographes de Mlle de Scudéry la font naître en
1607. Les bulletins de Clément, à la Bibliothèque nationale,
ajoutent la date du 15 novembre. D'un autre côté, le registre des
baptêmes de la paroisse de Notre-Dame, au Havre, constatent que
Georges fut baptisé le 22 août 1601, et Madeleine le 1er décembre
1608. Nous devons ces deux dernières indications, ainsi que celle
qui concerne l'acte de mariage du père, à l'obligeance de M. G.
Toussaint, avocat au Havre.
[7] Un document cité par M. Livet, _Précieux et Précieuses_, 2e
édition, p. 209, nous le montre emprisonné pour dettes, à la date
du 23 octobre 1610.
[8] D'après la même autorité, le père serait mort en 1613, et la
mère six mois après.
[9] Tout cela est un peu arrangé dans le _Cyrus_: «Sapho n'avoit
que six ans lorsque ses parents moururent. Il est vrai qu'ils la
laissèrent sous la conduite d'une parente qui avoit toutes les
qualités nécessaires pour bien conduire une jeune personne.» T.
X, l. II.
[10] Conrart.--_Eloge de Mlle de Scudéry_, par Bosquillon.
Ici nous ne pouvons mieux faire que de suivre, en l'abrégeant, Conrart
évidemment renseigné par Mlle de Scudéry elle-même sur les détails de sa
première éducation. «Son oncle, dit-il, lui fit apprendre les exercices
convenables à une fille de son âge et de sa condition, l'écriture,
l'orthographe, la danse, à dessiner, à peindre, à travailler en toutes
sortes d'ouvrages. De plus, comme elle avoit une humeur vive et
naturellement portée à savoir tout ce qu'elle voyoit faire de curieux et
tout ce qu'elle entendoit dire de louable, elle apprit d'elle-même les
choses qui dépendent de l'agriculture, du jardinage, du ménage de la
campagne, de la cuisine; les causes et les effets des maladies, la
composition d'une infinité de remèdes, de parfums, d'eaux de senteur et
de distillations utiles ou galantes, pour la nécessité ou pour le
plaisir. Elle eut envie de savoir jouer du luth, et elle en prit quelques
leçons avec assez de succès; mais, comme elle tenoit son temps mieux
employé aux occupations de l'esprit, entendant souvent parler des langues
italienne et espagnole, et de plusieurs livres écrits en l'une et en
l'autre, qui étoient dans le cabinet de son oncle et dont il faisoit
grande estime, elle désira de les savoir, et elle y réussit
admirablement. Dès lors, se trouvant un peu plus avancée en âge, elle
donna tout son loisir à la lecture et à la conversation, tant de ceux de
la maison qui étoient très-honnêtes gens et très-bien faits, que des
bonnes compagnies qui y abondoient tous les jours de tous côtés[11].»
[11] Conrart, _Mémoires_, p. 613.
On devinerait sans peine que les romans tinrent une grande place dans ses
lectures, quand même on n'aurait pas sur ce point le témoignage de
Tallemant et le sien propre. Elle en recevait un peu de toutes mains, si
l'on en croit ce que raconte le premier, comme le tenant de la bouche
même de Mlle de Scudéry: «qu'un D. Gabriel, feuillant, qui étoit son
confesseur, lui ôta un livre de ce genre, où elle prenoit beaucoup de
plaisir,» mais pour lui en donner d'autres qui ne valoient guère mieux,
et qu'il finit par lui laisser le tout, en disant à la mère «que sa fille
avoit l'esprit trop bien fait pour se laisser gâter à de semblables
lectures.» Il ajoute que le conseiller huguenot Claude Sarrau lui en
prêta d'autres ensuite[12].
[12] Tallemant des Réaux, _Historiettes_; _Scudéry et sa sœur_,
t. VII, p. 49 et suiv., édition de MM. de Monmerqué et Paulin
Paris. L'_Historiette_ de Mme de Villars, _ibid._, t. I, p. 218,
nous fournit un nouvel exemple des renseignements que Mlle de
Scudéry avait fournis à Tallemant sur les hommes et les choses de
sa jeunesse.
Enfin il faut rapprocher ces renseignements de ce qu'elle nous apprend
elle-même à ce sujet dans une lettre adressée à Huet lors de la
publication du _Traité_ de ce dernier _sur l'origine des Romans_ (1670).
«Vous avez précisément choisi les romans qui ont fait les délices de ma
première jeunesse et qui m'ont donné l'idée des romans raisonnables qui
peuvent s'accommoder avec la décence et l'honnêteté, je veux dire
_Théagène et Chariclée_, _Théogène et Charide_, ainsi que l'_Astrée_;
voilà proprement les vraies sources où mon esprit a puisé les
connoissances qui ont fait ses délices. J'ai seulement cru qu'il falloit
un peu plus de morale, afin de les éloigner de ces romans ennemis des
bonnes mœurs qui ne peuvent que faire perdre le temps.» Ajoutons que
Mlle de Scudéry à l'âge de quatre-vingt-douze ans, s'intéressait encore à
«ces romans qui avoient fait les délices de sa première jeunesse,» car
c'est sur sa demande que Huet lui écrivait la _Lettre_ du 15 décembre
1699 _touchant Honoré d'Urfé et Diane de Chasteaumorand_, insérée dans
les _Dissertations_ de Tilladet, t. II, p. 100.
Suivant une tradition locale difficile à concilier avec ces témoignages
relatifs à la jeunesse et à l'éducation de Madeleine en Normandie, elle
aurait, vers l'année 1620, accompagné son frère dans un pèlerinage en
Provence au berceau de leur famille[13], et c'est lors de leur passage à
Valence qu'aurait eu lieu l'aventure de l'auberge sur laquelle nous
reviendrons. Ce qui paraît certain, c'est que Georges fit en effet le
voyage d'Apt où il retrouva quelques parents, entre autres sa grand'mère
paternelle qui vécut cent huit ans[14], et que, pendant ce séjour, il
adressa à une demoiselle du pays, Catherine de Rouyère, ses hommages et
ses premiers vers[15].
[13] La maison des Scudéry, sise rue des Pénitents-Bleus, à Apt,
était d'apparence modeste et occupée en 1840 par un menuisier.
Voy. le _Mercure aptésien_ du 24 mai 1840.
[14] Lettre de Mlle de Scudéry à Mme de Chandiot, du 20 avril
1695.
[15] _Histoire du Théâtre français_, par les frères Parfaict, t.
IV, p. 430.
C'est aussi à cette époque, ou environ, qu'il faut rapporter ces
fameuses campagnes dont Scudéry a tant parlé en prose et en vers:
Pour moi plus d'une fois le danger eut des charmes
Et dans mille combats je fus tout hazarder;
L'on me vit obéir, l'on me vit commander
Et mon poil tout poudreux a blanchi sous les armes[16].
[16] _Le Dégoust du monde_, dans les _Poésies diverses_, dédiées
au cardinal de Richelieu, Paris, 1649, in-4º, p. 96. Les auteurs
du _Voyage de Chapelle et Bachaumont_ ont fait, non sans quelque
intention ironique, allusion à ces vers, quand ils ont dit, en
parlant du gouvernement de Notre-Dame-de-la-Garde, qu'on ne le
donnait qu'à des gens
Qu'on eût vu longtemps commander,
Et dont le poil poudreux a blanchi sous les armes.
Et dans la préface de son _Ligdamon_ qu'il fit, dit-il, en sortant du
régiment des Gardes (1631): «Je suis né d'un père qui, suivant l'exemple
des miens, a passé tout son âge dans les charges militaires, et qui
m'avoit destiné, dès le point de ma naissance, à pareille forme de vivre.
Je l'ai suivie par obéissance et par inclination. Toutefois, ne pensant
être que soldat, je me suis encore trouvé poëte. Ce sont deux métiers qui
n'ont jamais été soupçonnés de bailler de l'argent à usure, et qui voient
souvent ceux qui les pratiquent réduits à la même nudité où se trouvent
la Vertu, l'Amour et les Grâces, dont ils sont les enfants.... Tu
couleras aisément par dessus les fautes que je n'ai point remarquées, si
tu daignes apprendre qu'on m'a vu employer la plus grande partie du peu
d'âge que j'ai, à voir la plus belle et la plus grande Cour de l'Europe,
et que j'ai passé plus d'années parmi les armes que d'heures dans mon
cabinet, et usé beaucoup plus de mèches en arquebuse qu'en chandelle: de
sorte que je sais mieux ranger les soldats que les paroles, et mieux
quarrer les bataillons que les périodes, etc.»
Il rappelait avec complaisance la part qu'il avait prise aux guerres de
Piémont sous les ordres du duc de Longueville et du prince de Carignan,
sa retraite du Pas-de-Suze, ses quatre voyages à Rome, etc.[17] Mais,
comme le dit Moréri, ses voyages et ses campagnes examinés dans le détail
se réduisent à peu de choses. Ils ne lui avaient pas, dans tous les cas,
donné la fortune, puisque Segrais nous le représente mangeant son morceau
de pain sous son manteau dans le jardin du Luxembourg.
[17] _Historiettes_ de Tallemant.--_Le Cabinet de M. de Scudéry_,
1646, in-4º.--Préface de la traduction des _Harangues
académiques_, de Menzini, 1640, in-8º.--Dans l'_Épitre
dédicatoire_ de la _Clélie_ à Mlle de Longueville, Scudéry
s'exprime ainsi: «Plusieurs gentilshommes de mes parents ont eu
l'honneur d'être à Mgr votre père: deux de mes parentes ont eu
celui d'être vos dames d'honneur, et j'ai eu moi-même la gloire
d'être assez longtemps attaché à la suite du grand Prince à qui
vous devez la vie, quoique je ne fusse pas son domestique. Enfin,
j'ai reçu sept ans tout entiers les commandements de Mgr le
Prince de Carignan, votre oncle, dans les armées du grand
Charles-Emmanuel, son père, de qui j'avois l'honneur d'être
aimé.»
Les lettres furent pour lui une ressource. Nous le voyons, vers 1630,
quitter le régiment des Gardes, et, de 1631 à 1644, faire représenter
seize pièces de théâtre qui lui valurent, sinon toujours l'approbation
du public, comme il s'en vante dans mainte préface, du moins la
protection du cardinal de Richelieu. Les _Observations sur le Cid_ furent
suivies des _Sentiments de l'Académie_ sur ce chef-d'œuvre (1637-1638),
et, s'il se donna le double ridicule de se poser en rival littéraire et
en provocateur du grand Corneille[18], il faut, pour l'excuser un peu, se
rappeler qu'il eut parfois dans sa poésie quelque chose du souffle
cornélien, au point qu'on lui a fait l'honneur de lui attribuer certains
vers de l'auteur du _Cid_.
[18] Il s'attira cette réponse de la part de celui-ci: «Il n'est
pas question de savoir de combien vous êtes plus noble ou plus
vaillant que moi, pour juger de combien _le Cid_ est meilleur que
l'_Amant libéral_... Je ne suis point homme d'_éclaircissement_;
ainsi vous êtes en sûreté de ce côté-là.» _Lettre Apologétique_,
etc.
Assurément Corneille n'aurait pas désavoué ces vers qui terminent la
belle description de la décadence de Rome sous l'Empire:
L'aigle qui fut longtemps plus craint que le tonnerre
N'osoit plus s'élever et voloit terre à terre,
Et ce superbe oiseau, loin des essors premiers,
Se cachoit tout craintif dessous ses vieux lauriers.
Il y a comme une réminiscence du sommeil de Condé à Rocroy dans ce
passage d'_Alaric_, que Boileau déclarait «trop bon pour être de
Scudéry»:
Il n'est rien de si doux pour les cœurs pleins de gloire
Que la paisible nuit qui suit une victoire;
Dormir sur un trophée est un charmant repos
Et le champ de bataille est le lit d'un héros.
On retrouve quelque chose de l'inspiration de Milton dans la peinture des
gouffres infernaux, au chant VI du même poëme:
D'une éternelle nuit toujours enveloppés,
Noir séjour des méchants que la foudre a frappés.
Après avoir décrit les funèbres clartés de l'abîme, l'auteur ajoute:
Et ce mélange affreux qu'accompagne un grand bruit
Luit éternellement dans l'éternelle nuit,
Mais c'est d'une lumière à tant d'ombre mêlée
Qu'elle épouvante encor la troupe désolée.
Concluons donc que Scudéry eut moins de mérite qu'il ne s'en croyait,
mais plus que ne lui en attribuaient ses adversaires. Il sut quelquefois
remonter le pas glissant qui sépare le ridicule du sublime. Il y avait
chez lui un certain fond chevaleresque qui prêtait aisément à la
raillerie dans le domaine de la littérature, mais qui forçait l'estime
quand il s'appliquait aux choses du cœur. On le vit afficher pour des
amis attaqués ou persécutés, notamment pour Théophile, une fidélité
hautaine[19] qui rachète bien des flatteries prodiguées aux puissances du
jour.
[19] «Je me pique d'aimer jusques en la prison et dans la
sépulture. J'en ai rendu des témoignages publics durant la plus
chaude persécution de ce grand et divin Théophile, et j'y ai fait
voir que parmi l'infidélité du siècle où nous sommes, il se
trouve encore des amitiés assez généreuses pour mépriser tout ce
que les autres craignent.»
_Préface des Œuvres de Théophile_, 1630.
Ce qui fait encore plus d'honneur à Scudéry, c'est l'anecdote suivante au
sujet de laquelle Arckenholz (_Mémoires sur Christine_, t. I, p. 260) a
voulu exprimer quelques doutes qui ne sauraient prévaloir contre le
témoignage positif de Chevreau. «La reine Christine m'a répété cent fois
qu'elle réservoit pour la dédicace que M. de Scudéry lui feroit de son
_Alaric_ une chaîne d'or de mille pistoles; mais comme M. le comte de la
Gardie, dont il est parlé fort avantageusement dans ce poème, essuya la
disgrâce de la Reine, qui souhaitoit que le nom du comte fust ôté de son
ouvrage, et que je l'en informai par la même poste qui m'apporta en
feuilles son _Alaric_ déjà imprimé, il me répondit quinze jours après
que, quand la chaîne d'or seroit aussi grosse que celle dont il est fait
mention dans l'histoire des Incas, il ne détruiroit jamais l'autel où il
avoit sacrifié[20].»
[20] _Chevræana_, 1697, in-8º, p. 23.
Cependant sa sœur était venue le rejoindre à Paris, et ce fut à partir
de ce moment (1639 au plus tard) que commença entre eux cette vie commune
et cette collaboration littéraire qui devait durer jusqu'en 1655. Dès
lors aussi commença pour Madeleine ce rôle de providence qu'elle allait
jouer auprès de lui, devenant, comme il le lui écrivait, «son seul
réconfort dans le débris de toute sa maison[21],» corrigeant ses écarts
de plume et de conduite[22], du reste abritant volontiers ses premiers
essais littéraires sous la réputation plus ancienne et plus retentissante
de son frère. Sans parler ici des romans sur lesquels nous reviendrons
plus tard, voici ce que lui écrivait Chapelain à la date du 19 janvier
1645: «Vous envoyer des vers, Mademoiselle, c'est envoyer de l'eau à la
mer, c'est vous donner ce que vous avez chez vous en abondance. Que si
vous en faites la modeste pour votre regard, vous l'avouerez bien au
moins pour celui de M. votre frère qui est un océan de poésie plus
découvert que n'est le vôtre, et qui est si plein de ce côté là, qu'on ne
sauroit l'accroître quelque chose que l'on y verse.»
[21] _Historiettes de Tallemant._ La même pensée se trouve
exprimée dans un sonnet à sa sœur, compris dans ses _Poésies
diverses_, 1649.
Vous que toute la France estime avec raison,
Unique et chère sœur que j'honore et que j'aime;
Vous de qui le bon sens est un contre-poison,
Qui me sauve souvent dans un péril extrême.
Le malheur qui m'accable est sans comparaison;
Mais ce qui me soutient le paroît tout de même:
Et parmi les débris de toute ma Maison
Je vois toujours debout votre vertu suprême.
[22] Tallemant dit à ce propos, avec sa crudité ordinaire: «Le
frère donna bien de l'exercice à sa sœur en ce temps là, car il
vouloit épouser une g...., et elle qui n'espéroit plus qu'en des
bénéfices, se voyoit bien loin de son compte.»
Déjà presque vieille fille, sans beauté, mais «de très-bonne mine,»
suivant Titon du Tillet qui avait dû la voir, telle était Mlle de Scudéry
lorsqu'elle fut introduite par son frère à l'hôtel de Rambouillet, dans
ce que Rœderer appelle la 4e période, s'étendant de 1630 à 1640,
longtemps avant que le nom de _Précieuse_ fût en usage, et alors qu'on
pouvait rencontrer en ce lieu Corneille et Bossuet à côté de Voiture et
de l'abbé Cotin. «Elle y fut accueillie, dit l'historien de la _Société
polie_, sinon comme auteur (elle n'avait encore rien publié), du moins
comme une fille d'esprit, bien élevée, sœur d'un homme de lettres
très-connu, et aussi comme une personne peu favorisée de la fortune, dont
la société, agréable à Julie, qui était du même âge, n'était point sans
quelques avantages pour elle-même.» Les premières lettres d'elle ou à
elle adressées vers cette époque nous la montrent déjà en commerce
d'esprit, en relations personnelles, formées à l'hôtel de Rambouillet ou
en dehors, avec Chapelain, Balzac, M. de Montausier, Godeau, Boissat, la
Mesnardière, Mlle Robineau, Mlle Paulet, Mme Aragonnais, Mlle de Chalais
et, par conséquent, Mme de Sablé, Mme et Mlle de Clermont, Mme de
Motteville, etc., se tenant fort au courant, non-seulement des nouvelles
littéraires et scientifiques, mais encore des événements politiques et
militaires. Une de ces lettres, adressée à Mlle Robineau et datée du 5
septembre 1644, contient le récit d'un voyage qu'elle fit à Rouen avec
son frère, et, avec un peu de manière dont elle ne se défera jamais
complétement, révèle dans son talent un côté humoristique qui ne se
retrouvera pas souvent sous sa plume. Le coche, les chevaux qui le
traînent, la physionomie, le costume des voyageurs qui l'encombrent,
appartenant aux diverses classes de la société bourgeoise, depuis
l'épicière de la rue Saint-Antoine, «ayant plus de douze bagues à ses
doigts, qui s'en va voir la mer en compagnie de sa tante, la chandelière
de la rue Michel-le-Comte,» jusqu'au jeune écolier «revenant de Bourges
et se préparant à prendre ses licences,» tout cela compose un petit
tableau de genre achevé, qui rappelle sans trop de désavantage le coche
de La Fontaine et le bateau de Mme de Sévigné.
Ce voyage du frère et de la sœur avait probablement pour objet le
règlement de leurs affaires de famille, qui paraît s'être soldé pour elle
par l'abandon à son frère, prodigue et dépensier, comme on l'a vu, de ce
qui lui revenait, soit de ses père et mère, soit du parent dont nous
avons parlé. Mais une perspective nouvelle venait de s'ouvrir devant eux.
En 1642, par l'intermédiaire de Philippe de Cospéau, évêque de Lisieux,
la marquise de Rambouillet obtint pour Scudéry le gouvernement de
Notre-Dame-de-la-Garde de Marseille. En vain le ministre de Brienne
hasarda quelques objections tirées de l'inconvénient qu'il y avait à
confier un pareil poste à un poëte. La marquise insista en disant qu'un
homme comme celui-là ne voudrait pas d'un gouvernement dans une vallée,
et elle ajoutait plaisamment: «Je m'imagine le voir sur son donjon, la
tête dans les nues, regarder avec mépris tout ce qui est au-dessous de
lui.» De si bonnes raisons l'emportèrent, et Scudéry fut nommé.
Pour se faire une idée de ce qu'était ce «gouvernement commode et beau,»
qu'on a peine à prendre au sérieux depuis les vers de Chapelle et
Bachaumont, peut-être faut-il garder un milieu entre ces vers fameux et
la solennité voulue des lettres de provision[23]. Il est certain que la
position de ce fort qui dominait toute la partie sud du vieux port de
Marseille, lui avait fait jouer un rôle dans les troubles de cette ville
au siècle précédent. Mais il était alors bien déchu de son importance. Il
paraît que les gouverneurs, assez faiblement rétribués[24], n'étaient pas
obligés à la résidence et qu'ils pouvaient se faire remplacer par des
lieutenants.
[23] Elles sont du 29 juin 1642, et leur entérinement dans les
registres de la Cour des Comptes de Provence à Aix, du 22 juin
1643. Elles ont été trouvées, d'après nos indications, par M.
Blancard, archiviste à Marseille. Nous les donnons en appendice.
[24] Un des successeurs de Scudéry, vers 1685, ne recevait que
1944 livres (2500 francs environ). Dans un document de 1772, on
voit que le gouverneur recevait de plus 100 livres pour lui tenir
lieu de la franchise du vin. Régis de la Colombière, Notice sur
_Notre-Dame-de-la-Garde_. Marseille, 1835, in-8º, p. 10.--Méry
et Guindon, _Histoire de la Commune de Marseille_, 1848, in-8º,
t. VI, _Preuves_, no 443.
A peine Scudéry avait-il obtenu sa nomination, qu'il adressait au
cardinal de Richelieu des _Stances_ où, tout en le remerciant de la
faveur qu'il venait d'obtenir, il déclarait à son Éminence que «si elle
ne faisoit pleuvoir la manne en ce désert, il mourroit de faim dans
cette place importante[25].» Mais le cardinal avait alors bien d'autres
affaires. Il conduisait à Lyon Cinq-Mars et de Thou, pour les faire
exécuter. Bientôt il les suivait lui-même dans la tombe.
[25] _Poésies diverses_, p. 275.
Cependant Scudéry, en attendant mieux, avait soin de mettre en tête de
ses ouvrages le titre de _Gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde_.
Quelquefois, à la suite de ce titre, il prit ou on lui donna celui de
_Capitaine entretenu sur les galères du Roi_, et M. Jal nous apprend que,
sur deux listes de capitaines de galère, gardées aux archives de la
marine, il a lu: «De Scudéry, capitaine de galères de 1643 jusqu'à 1647.»
Il ajoute que des brevets de cette espèce étaient souvent donnés à des
hommes qui n'avaient rien de commun avec la marine.
Ce ne fut qu'en novembre 1644, après la mort de Louis XIII et de son
ministre, que Scudéry songea enfin à prendre possession de son
gouvernement. Tallemant des Réaux dit crûment: «Sa sœur le suivit; elle
eût bien fait de le laisser aller; elle a dit pour ses raisons: je
croyois que mon frère seroit bien payé. D'ailleurs le peu que j'avois, il
l'avoit dépensé. J'ai eu tort de lui tout donner, mais on ne sait ces
choses là que quand on les a expérimentées.» Disons à notre tour que _ces
choses là_, c'est-à-dire celles du cœur, échappent complétement à notre
conteur d'historiettes. Il prête ici à Mlle de Scudéry un langage que
démentent et sa conduite et ses propres paroles toutes les fois qu'il
s'agissait de dévouement et d'amitié. Nous en croyons davantage
Tallemant, lorsque reprenant son rôle de chroniqueur, il ajoute: «Scudéry
part donc pour aller à Marseille, et cela ne se put faire sans bien des
frais, car il s'obstina à transporter bien des bagatelles, et tous les
portraits des illustres en poésie, depuis le père de Marot jusqu'à
Guillaume Colletet. Ces portraits lui avoient coûté: il s'amusoit à
dépenser ainsi son argent en badineries.» Nous pardonnons plus volontiers
à Scudéry ce genre de _badineries_ que la manie des tulipes pour laquelle
il dépensait aussi beaucoup d'argent, et, au risque de retarder à notre
tour le voyage, nous dirons quelques mots de cette curiosité des
portraits, qui lui était commune avec plusieurs de ses contemporains,
Guy-Patin, Gaignières, Coulanges le chansonnier, etc. Ce dernier s'en est
moqué agréablement, au risque de se chansonner lui-même, dans la pièce de
son recueil intitulée: